L'Amour impossible; La bague d'Annibal

Part 12

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Elle aimait--qui peut dire pourquoi?--à causer de longues heures avec Aloys, et pourtant elle sortait toujours de ces interminables causeries mécontente d’elle et de lui.--Certainement il n’avait pas dit un mot qui ne fût convenable. Louis XIV, ce roi du convenable, ne l’était pas plus qu’Aloys. Eh! mon Dieu, c’était peut-être justement pour cela qu’elle était mécontente. S’il avait été entraîné à quelque moment; si la pensée trop à l’étroit avait crevé la parole;--eût-ce été pour laisser passer une impertinence: elle était habile, elle était souple, elle avait de l’ongle, elle était femme, elle en aurait pris avantage: tandis qu’il fallait subir tout entière la supériorité d’Aloys.

LXXXII

N’était-ce pas bien dur, cela, madame? Aloys avait la sérénité d’un sage. Un sage est fort impatientant! Il avait la sérénité d’un sage, mais d’un sage dont on ne riait pas; car au fond de cette sagesse il y avait la puissance. Cela ne se voyait pas, mais cela se sentait. Aussi, après une de ces conversations--irréprochables--Joséphine rentrait-elle fatiguée, brisée, anéantie, la tiède sueur au front, les nerfs agacés!--car toujours Aloys l’avait amenée à en dire beaucoup plus long qu’elle n’aurait voulu.--En vain se promettait-elle de se raidir à la première occasion, la conversation d’Aloys ressemblait aux montagnes russes: une fois parti, on ne pouvait plus s’arrêter.

LXXXIII

«M’aime-t-il?» se demandait-elle, en se souriant en enfant gâtée dans sa glace. La glace disait oui, mais la vanité doutait encore. Pour la première fois de sa vie, la vanité, cette glace flatteuse, lui semblait de moins belle eau que celle de son boudoir. Elle tremblait en s’y regardant.

«Je le saurai bientôt,» reprenait-elle.--Charmante rêveuse! le coude appuyé sur le marbre de la cheminée, on aurait dit une pauvre jeune femme amoureuse.--«Prenez donc garde, Fanny, vous allez casser les cordons de mon corset!»

LXXXIV

«Je le saurai demain!» et l’éternel demain ne venait jamais. Tout l’hiver se passa ainsi. Il n’y eut pas une seule de ces magnifiques et imperceptibles ruses féminines, employées depuis Ève jusqu’à la marquise du V..., dont elle ne se servît pour savoir si Aloys l’aimait; mais, hélas! ce fut inutile. Elle alla même jusqu’aux coquetteries,--mais aux coquetteries vertueuses,--avec M. Baudouin d’Artinel.

LXXXV

Quant à elle, elle éprouvait peut-être la seule espèce de sentiment dont elle fût susceptible: une curiosité âcre, brûlante, stimulée sans cesse;--et, sans doute, dans ces conversations si longues et si pleines de la métaphysique du cœur, dans l’ivresse des fleurs, des bougies, de la musique et de la danse, elle trouvait de ces moments à sensations singulières dont parlait Ninon de Lenclos, et que les hommes sont si malheureux d’ignorer.

LXXXVI

Émotion vive, sans nom et bientôt passée! toute semblable à l’écume rosée et légère d’une bouteille de bourgogne mousseux frappé de glace.--Elle n’avait point été pétrie d’une brûlante poussière; et j’ai plus de lave à ma pipe qu’il n’en entrait dans la composition de toute sa personne.

LXXXVII

Un jour, c’était au mois de mai, le 17 de mai (j’aime les dates dans les histoires de cœur: elles ressemblent à de petits bâtons d’ivoire sur lesquels les souvenirs--ces bouvreuils à la poitrine sanglante--viennent plus commodément percher), Aloys avait passé toute la journée à la campagne. Le corps, chez cet élégant stoïcien, était moins robuste que l’âme. A force de souffrir moralement, il avait gagné une gastrite, un commencement de pulmonie et une inflammation du cerveau, légère encore, il est vrai, mais qui pouvait s’aggraver,--aimable espérance!--Son médecin l’avait mis à la gomme, aux sangsues et au lait d’ânesse.

LXXXVIII

Il était allé passer quelques jours, à la première floraison des roses, au château de madame de Dorff, la grande amie de Joséphine, une de ces bonnes amies... comme il est doux et consolant d’en avoir _une_ quand on est femme, car il est rare d’en avoir deux,--une de ces liaisons qui consolent et qui vengent de la perfidie des hommes,--quoique les mauvaises langues prétendent que deux femmes ne sauraient s’aimer.

LXXXIX

Et cette damnée opinion, je l’avais autrefois, madame.--J’avais remarqué le regard que deux femmes se jettent quand elles se rencontrent pour la première fois, soit dans un salon, soit au spectacle, soit même à l’église... et, franchement, ce diable de regard me confirmait dans ma détestable croyance; mais ce jugement trop précipité a fait place à une appréciation plus saine et plus juste des choses, quand j’ai vu une femme sacrifier héroïquement son amant à son amie,--il est vrai qu’elle en prenait un autre,--et une institutrice vouloir faire épouser à son élève le sien,--dont elle ne voulait plus.

XC

O amitié! amitié! sentiment des anges entre eux, essayé par les hommes ici-bas,--il est vrai que je préfère une douillette ouatée pour l’hiver,--ô amitié! tu n’en es pas moins le plus spirituel mouvement du cœur, la plus noble aspiration de la pensée! Je ne sais plus quel sculpteur, pour exprimer la divine essence, représenta deux beaux enfants nus--un garçon et une fille--qui s’embrassaient saintement sur la bouche. Idée hardie que J.-J. Rousseau--le plus plat des laquais--osait appeler une obscénité. Ah! c’était deux jeunes filles qu’il fallait sculpter ainsi pour t’exprimer, ô amitié! mais peut-être quelqu’un trouverait-il que c’est là un non-sens plus qu’une obscénité encore.

XCI

Madame de Dorff était donc l’amie de Joséphine,--une amie bien rare, comme dit ma grand’mère, en parlant de la millième qu’elle ait eue. Madame de Dorff n’était plus jeune; elle mettait du rouge comme Jézabel: Joséphine pouvait donc l’aimer. Si nous avions été au dix-huitième siècle, Joséphine, l’énigmatique Joséphine, dont les rubans étaient toujours frais et venaient nous ne savons d’où, aurait peut-être été la mademoiselle Aïssé de madame de Dorff, tandis qu’elle n’était que sa _chère belle_, titre officiel sans grande valeur. Madame de Dorff prenait avec elle ces airs maternels de patronnesse, si chers aux femmes sur le retour. Si elle avait connu la passion d’Aloys pour Joséphine, elle lui aurait dit sans nul doute: «Je vous remercie de l’aimer.» Mot historique que j’ai entendu dire par une de ces amies qui répètent: «Pauvre enfant, comme elle se compromet!» à un homme qui se mourait d’une passion sublime.

XCII

Or, Aloys retournait à Paris. Au moment où il allait partir: «Monsieur de Synarose,--dit madame de Dorff, avec cette assurance aristocratique qui ne craint point un refus, cet aplomb de femme bien née qui impose un désir comme une loi, même à un indifférent,--si j’osais, je vous prierais de remettre ce flacon à madame d’Alcy. J’étais si souffrante dans ma visite d’adieu que je l’emportai. Voulez-vous la remercier pour moi et lui dire que je suis tout à fait bien à présent?...»

XCIII

C’était la première fois que l’occasion se présentait pour Aloys de voir madame d’Alcy chez elle. Elle n’y recevait pas d’homme. Retraite mystérieuse où un pied botté ne pénétrait jamais, son boudoir ne s’ouvrait qu’aux femmes; car elle était trop jeune et dans une position trop délicate, puisqu’elle n’avait pas de mari et ne se réclamait d’aucun parent, pour voir chez elle plus que quelques jeunes femmes et beaucoup de ces respectables douairières qui plastronnent si bien une réputation contre les coups de la médisance, et qui s’occupent encore des plaisirs des jeunes gens--mais d’une façon orthodoxe--en leur faisant faire de bons mariages.

XCIV

Aloys prit le flacon des mains de madame de Dorff,--un charmant flacon d’agate, obscur comme la pensée d’une femme; mais qui exhalait, sous son bouchon d’or ciselé, une vague odeur d’essence de verveine, cette plante magique et sacrée dont les sorcières se couronnaient le front autrefois.--Les sorcières d’à présent ne la portent plus que dans leurs flacons.--Aloys promit qu’il remettrait le flacon à madame d’Alcy, le même soir.

XCV

Il y alla. Elle était seule.--Il aurait mieux aimé la voir flanquée de quelques-unes de ces vertus à chevrons dont elle était ordinairement entourée;--mais elle était seule, et ce n’était pas le moment de montrer l’embarras vulgaire des dix premières minutes d’un tel tête-à-tête avec la femme que l’on aime. Il ne voulait pas perdre l’équilibre de sa fatuité, fût-ce sur le tapis ou sur le canapé de madame d’Alcy.

XCVI

Elle était languissamment assise sur une espèce de divan très bas, une espèce de meuble oriental, qui lui rappelait l’existence des odalisques au sein de sa chaste solitude. Elle était languissamment assise,--oisive et probablement ennuyée d’être seule depuis si longtemps. Attendait-elle? Le diable seul pouvait le savoir. Sa robe (car la robe fait partie de la personnalité d’une femme, et je n’ai jamais pu les séparer), sa robe était d’une couleur indécise,--une nuance un peu hermaphrodite, entre le gris et le lilas. On aurait dit un nuage capricieux tissé pour elle, une de ces vapeurs d’un soir de printemps derrière lesquelles on imagine les plus délicieux horizons.

XCVII

Mais je n’ai jamais su décrire et je glisse sur tous ces détails. Elle était donc oisive et languissante. Pourquoi languissait-elle? elle ne le savait pas; mais c’était une pose, et lady Hamilton elle-même n’avait pas plus l’art des poses que Joséphine.--Il est vrai que ses études sur l’antique avaient été moins profondes; et quant à celles sur le nu, personne ne pouvait en parler.--Il était impossible d’avoir l’air plus pensif.--J’adore ces fronts inclinés où toujours flotte l’ombre de quelque chose,--rêverie qui passe, revient ou demeure, comme l’image d’un saule pleureur sur l’eau.--Ce soir-là, elle avait l’air encore plus pensif qu’à l’ordinaire. Je le crois bien, c’était une femme qui pensait toujours... à avoir l’air de penser.

XCVIII

Aloys--la poitrine saboulée par les palpitations de son cœur en se trouvant seul avec cette femme--remit à Joséphine, d’une main ferme, le flacon dont l’avait chargé madame de Dorff.--Puis commença une causerie qui, à la troisième phrase, comme il arrivait perpétuellement entre eux, tourna tout à coup sur les mystères ou les mysticités du sentiment.

XCIX

C’est plus dangereux que de marcher sur la pointe des clochers, ces conversations! Elles ont fait plus de Françoises de Rimini que les plus tendres livres du monde, lus en tête à tête avec un beau jeune homme. C’est le Poul-Sherro de bien des innocences.--Aloys y fut admirable d’empire sur lui-même; car il sentit que jamais il ne l’avait aimée davantage. Ah! s’il avait pu toucher Joséphine d’une baguette et l’endormir sur son divan, quels baisers fous il eût répandus sur ce front à la molle courbure, sur le vélin de ce teint mat et dans ses lèvres entr’ouvertes,--calice de rose un peu jauni, mais si suave encore!!!--Mais la baguette magique d’Aloys était un esprit merveilleux, qui faisait tout le contraire d’endormir les gens qu’il touchait.

C

Son orgueil lui disait bien un peu que, s’il voulait oser, l’audace réussirait peut-être. Il avait l’opinion hautaine que qui veut une femme l’a toujours.--Opinion qui touche, il faut le dire, à l’insolence, et que toutes les femmes ne pardonnent guère, apparemment parce qu’une telle impertinence les met dans la nécessité de résister.

CI

Mais il ne _voulait_ pas,--car il la méprisait.--Et cependant il avait soif, et le lac lui coulait au bord des lèvres. Il éprouvait le désir aux mains rapaces qui nous ferait serrer, à ce qu’il semble, contre nos seins de chair, les étoiles du ciel les plus lointaines. Eh bien! il avait mis à ce désir les menottes de sa volonté... Joséphine ne se douta pas une minute de ses tortures.--Quoi qu’il en soit, qui peut dire que la force spartiate d’Aloys n’aurait pas succombé, si le tête-à-tête avait duré plus longtemps? Quand il se leva, il était plus fatigué que madame de Staël d’un hiver de conversations.

CII

Certainement, il n’était pas au bas de l’escalier que Joséphine repoussait avec dépit le tabouret de velours blanc sur lequel elle avait étalé son pied dans tous les sens, pendant qu’Aloys était resté là. Chose difficile à digérer! Elle avait la conscience de l’habileté et de l’inutilité de ses manœuvres, et voilà qu’Aloys continuait d’échapper à toutes ces embûches si bien dressées et d’une combinaison si parfaite! Le désappointement fut si grand et si profondément senti, qu’après réflexion elle songea à risquer une lettre,--cette première imprudence de la passion, _cet abîme qui invoque tous les autres_, comme dit la Bible.

CIII

Car il vaut mieux donner sa personne que d’écrire, et, par Jupiter! madame, ceci n’est point un paradoxe comme ceux que je soutiens parfois. J’aime le paradoxe, il est vrai; ma naissance elle-même en fut un, ma mère m’ayant introduit dans le monde le jour où l’on célèbre la fête de tous ceux qui en sont partis,--fête d’héritiers, où nous semblons dire aux pauvres morts, s’ils nous écoutent: «Tenez-vous où vous êtes, agréez nos sentiments et restez-y!»

CIV

Mais ce n’est point un paradoxe: c’est une vérité triviale, vulgaire, usée,--si la vérité n’était pas aussi éternelle que ceux à qui nous devons des rentes viagères,--et mise à la portée de tous. Une lettre est une chose éminemment compromettante, une espèce d’état de service qui constate certains faits qu’il vaudrait bien mieux oublier. Du moins, quand on a relevé les boucles de ses cheveux un peu défaites et donné un coup d’œil à la garniture de sa robe, qui a droit de douter d’une vertu dont les épingles sont si bien attachées? Mais une lettre, une mince lettre de papier diaphane, griffonnée d’une écriture jolie et imperceptible comme la patte du colibri, est une base assez solide aux indiscrétions d’un sot et aux prétentions d’un impertinent.

CV

Et que la lettre soit signée ou non, qu’importe?--Ne pas signer est une lâcheté inutile.--Justice de Dieu ou malice du diable! il n’y a point une virgule qui n’accuse la main qui la traça. Pauvres femmes, vous mettez dans le mot le plus innocent, écrit par vous, toutes les lettres de votre nom.--Eh bien! cette terrible glissade dans son système de conduite, Joséphine fut sur le point de la risquer. Je crois même qu’elle ouvrit son pupitre; mais elle le referma avec l’effroi de Pandore quand elle vit tous les maux s’échapper de sa boîte à ouvrage.--A elle, ce n’était pas l’Espérance, mais la réputation qui restait.

CVI

Une voix s’était élevée dans son âme, la voix de la conservation de soi-même,--et qui avait pris alors l’accent nasillard de la vieille comtesse de Fiercy: «Faites la guerre,--disait-elle;--mais ne donnez jamais d’otages.»--«Oh! j’allais me perdre!» s’écria Joséphine,--mais pas de manière à être entendue,--et ce jour-là elle se mit au lit avec le frisson.

CVII

Or, savez-vous, madame, ce que _se perdre_ signifiait dans le vocabulaire de la moralité de Joséphine? Se perdre équivalait à ne pouvoir trouver de mari. Quoiqu’on puisse rencontrer encore de ces candides natures d’honnêtes hommes qui épousent, sans trop se faire prier, des femmes d’une réputation épistolaire--ou autre--fort étendue, ce n’est pas moins une témérité que de compter sur de telles bonnes fortunes, et un esprit mûri par l’expérience se garde bien de voir l’humanité trop en beau.

CVIII

Sans cela, madame, nous aurions une lettre de plus!--Une lettre comme celles que j’ai eu le bonheur de lire, il y a quelques jours, quoiqu’elles fussent adressées à un plus heureux que moi,--véritable modèle de civilisation et d’aristocratie, où le mot _amour_ n’avait pas été tracé une seule fois, mais où l’on parlait d’une irrésistible puissance nerveuse, pour expliquer certains abandons de soi-même.

CIX

Les femmes sont des êtres tellement inexplicables, sous la transparence de leur peau et de leurs regards elles cachent une telle masse de ténèbres, que Joséphine bouda presque Aloys la première fois qu’elle le rencontra dans le monde après sa visite; mais lui, qui voulait la punir des contradictions de son dépit, déploya de si grandes magnificences d’amabilité que la boudeuse fut bientôt vaincue.--Le sourire revint à ses lèvres: la parole n’en était jamais exilée pour longtemps. Quand il la vit aussi douce et aussi souriante qu’à l’ordinaire, Aloys pirouetta sur son talon et ne l’approcha plus de tout le soir.

CX

Elle en devint de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, mais plus foncées.--Au fait, cet homme était le diable en personne, ou il avait emprunté au démon ses moqueuses manières. Ah!--pensait-elle,--si elle l’avait tenu à ses genoux, quelles larmes de vengeance elle en eût tirées! quels pleurs cruels elle lui eût fait répandre!... Oui! si elle l’avait tenu à ses genoux; mais le difficile était de l’y faire tomber.

CXI

Du reste, madame, si l’ange aux joues de rose que Shakespeare appelle la Patience abandonnait cette femme, dont la beauté de blonde commençait à filer un peu, la Vanité pâle, qui n’est pas un ange, s’attachait à elle plus fort que jamais. Dieu est patient, parce qu’il est éternel, disent les Saints Livres. Elle n’était point patiente, parce qu’elle n’était pas éternelle; aussi, tout en déchirant le bout de ses gants de dépit, et en mordillant sa lèvre un peu davantage, elle se disait orgueilleusement: «Si je voulais pourtant!» Puis elle s’arrêtait, terrifiée par la grandeur du sacrifice; car il aurait fallu exposer sa réputation,--le plus précieux joyau d’un écrin qui ne renfermait pas, il est vrai, tous les diamants de la couronne,--et elle était encore plus préoccupée d’une position que d’une vengeance.

CXII

Une position,--un mariage,--idées identiques pour une femme, puisque les hommes l’ont voulu ainsi. Oh! ne la blâmez pas de cette ambition, la seule que vous ayez laissée aux femmes, hommes dont l’égoïsme de lion a tout pris! Puisque vous achetez de la meilleure monnaie de vos poches... ou de votre âme, des places, des cordons, la députation, un ministère, pourquoi interdiriez-vous à la femme l’achat moral d’un mari, quand l’achat matériel n’est pas possible? Pourquoi interdiriez-vous aux pauvres femmes cette dernière ressource, en attendant leur émancipation définitive, ce qui ne peut manquer d’arriver au train charmant dont nous allons?

CXIII

Quand, au lieu de vivre modestes, pures, retirées, rougissantes, dans le saint abri du gynécée, elles se mêlent aux hommes, comme des femelles à la croupe frissonnante et aux naseaux fumants des appels d’une volupté grossière! quand, ingrates envers Dieu qui les fit si belles, et s’aveuglant sur leur puissance, elles préfèrent la vanité d’écrire au substantiel bien d’être aimées, et souillent d’encre des mains divines pour prouver à leurs contemporains la légitimité de l’adultère!...

CXIV

Mais je crois que l’indignation m’emportait... Vous souriez, madame, et je reviens à mon histoire. Joséphine n’était, elle, malgré les affectations modernes de son langage et de ses poses, qu’une femme affectée et rien de plus. Elle avait les coquetteries d’une femme, les ambitions d’une femme; mais en avait-elle les tendresses? Quoi qu’il en pût être,--et pour rester dans le vrai,--ce n’était qu’une innocente enfant, une perfection, une petite fille de douze ans qui venait de faire sa première communion le matin même, en comparaison de ces femmes comme j’en connais, et que les hommes--aussi lâches qu’elles sont impudentes--ne renvoient pas faire leurs compotes.

CXV

Hélas! madame, cette pauvre perfection était terriblement embarrassée! Elle allait et venait entre deux pensées: l’une de désir et l’autre d’épouvante; elle s’agitait entre la peur d’être compromise et le désir de plier Aloys à son caprice; mais il était impossible qu’elle restât beaucoup de temps encore dans une fluctuation si cruelle. C’était là pour sa rêverie un hamac qui n’était pas de soie, et dont les balancements ne produisaient pas le sommeil. Cette indécision devint trop violente. Aussi la vanité l’emporta-t-elle, et finit-elle par jouer son va-tout.

CXVI

Elle joua son va-tout.--Oui! madame,--intrépidement, comme Masséna, enfermé dans la presqu’île du Danube. Mais, avant de le jouer, elle mit de son côté toutes les chances de succès, et l’on peut dire que son adresse surpassa très fémininement sa bravoure; ce fut une indescriptible tactique, un plan merveilleusement et subitement combiné. Il n’y a point de _Mémoires de Torcy_ pour une telle politique. Si Joséphine avait pu l’écrire,--et peut-être que la première femme venue réparerait très bien cet oubli,--nous aurions un traité de la _Princesse_, en comparaison duquel le traité du _Prince_ serait une niaiserie d’écolier.

CXVII

Voilà donc à quoi elle songeait, cette créature qu’on croyait frivole, avec ses airs évaporés, ses vagues regards et ses cascatelles de paroles qui tourbillonnaient dans les oreilles de tous ceux qui avaient la patience de les écouter. Elle coquetait et caquetait. Elle coquetait et caquetait avec nous tous, avec Aloys, avec M. Baudouin d’Artinel... et le temps se passait ainsi! Et nous pensions, nous les fortes têtes, nous qui nous imaginions tout savoir de l’inextricable nature des femmes, que madame d’Alcy n’était, après tout, qu’une poupée à ramage, montée sur ressort pour glisser mieux sur le parquet d’un salon.

CXVIII

A toujours attendre, toujours attendre, le mois d’août était arrivé. C’est un mois où les nuits sont si belles, si pleines du baume de toutes les fleurs, qu’au sein même des villes--ces bassins de marbre comblés d’immondices--ces belles nuits d’août ont un charme et un parfum encore. La lune alors, cette douce âme du ciel, semble répandre plus de lumière que dans les autres mois de l’année; elle paraît jeter à tous les objets une écume argentée et les franger d’une nacre humide.

CXIX

Une nuit pareille (il était plus de onze heures et demie), une nuit pareille,--avait-elle été choisie à dessein?--la porte vitrée du balcon de la rue de Rivoli se trouvait entr’ouverte. Le balcon était désert; mais si l’on eût eu des yeux assez perçants pour distinguer à travers le vitrage, on eût vu deux personnes, assises l’une à côté de l’autre, dans l’appartement presque obscur,--où la lampe qui mourait semblait, par sa lueur indécise, vouloir se mettre au niveau des faiblesses qu’elle était destinée à éclairer... Ces deux personnes avaient le dos tourné à la lampe... Étaient-ce deux amants, oubliant le monde et la vie dans quelque rêverie nonchalante, pleine de sourires et de baisers? La lune penchait curieusement son visage sur les sombres massifs des Tuileries, comme si son Endymion, cette nuit-là, en avait cherché le mystère.

CXX

C’était une nuit délicieuse avec ses paillettes d’étoiles,--une nuit ravissante comme ces visages de femmes qu’on n’a vus qu’une fois--peut-être en rêve--et qui restent dans nos souvenirs; une de ces nuits qu’on n’oublie pas non plus, pour peu qu’on l’ait passée avec le Dieu de son âme ou... sa maîtresse,--ce qui est souvent la même chose; car le visage aimé est seul digne de recueillir ces lueurs saintes qui font doucement étinceler l’empreinte des baisers restée aux joues... si bien que l’on dirait des perles ou des larmes.

CXXI

Des larmes qui ne furent point pleurées, mais que la bouche a versées dans une molle ivresse. Car, aux moments du bonheur comme à ceux de l’agonie, le sang de nos cœurs ne se retrouve-t-il pas toujours? Ah! soyons heureux bien vite! Hâtons-nous, fragiles créatures que nous sommes, hâtons-nous de résoudre en une rosée de baisers ce flot du cœur qui doit monter plus haut que la bouche, et qui tarira en pleurs amers!

CXXII

Mais il n’en était point ainsi pour eux... C’étaient Aloys et Joséphine. Aloys, qui recevait, comme un déluge de tuantes émotions, les impressions de cette soirée de lumière veloutée, de repos et de mystère. . . . . .

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