L'Amour impossible; La bague d'Annibal

Part 10

Chapter 103,774 wordsPublic domain

Et je vous ai prise pour mon _audience_, madame, comme dit Bossuet, vous, et vous toute seule, qui me prêteriez votre blanche oreille si je vous en demandais le tuyau; mais je n’ai point une telle exigence. Je ne vous imposerai pas la nécessité d’écouter mon histoire. Prenez-la, laissez-la, oubliez-la ou rêvez-y. Je ne parle pas, j’écris, et vous resterez libre. Pour moi, les mobilités de la femme sont saintes, et je ne crois plus qu’en la divinité du caprice. Seulement, si vos yeux ne tombent pas ici, vous ne saurez jamais qu’un soir où peut-être vous étiez dans le monde, parée, souriante et coquette, vous n’aviez pas--pour moi--quitté votre chambre, et qu’en papillottes et en peignoir, les pieds au feu, sur la même causeuse, la lampe derrière nous, vous m’écoutiez. Plaisirs innocents de la poésie, valez-vous une réalité?

IV

Il y avait à Paris, dans cet hiver-là, une jeune femme--mais on ne savait si elle était fille ou veuve--qui était bien le plus joli petit phénomène qu’il fût possible d’imaginer, même avec beaucoup d’imagination. Comme il faut un nom à toute force, je l’appellerai madame d’Alcy,--Joséphine d’Alcy.--Joséphine est un nom qui, de toute éternité, fut inféodé à ces femmes dont madame d’Alcy était le type, hélas! trop achevé. J’en sais une surtout,--mais pourquoi médire?--j’en sais une qui, si elle lisait cette histoire, croirait peut-être que j’ai voulu tracer un portrait. C’est la manie de tant de femmes, de croire qu’on pense à elles toujours!

V

Joséphine d’Alcy avait vingt-sept ans, à ce qu’il semblait: car qui fut jamais sûr de l’âge d’une femme?... Elle n’était ni belle ni jolie, disaient les femmes qui la rencontraient; mais elle avait des choses _fort bien_: manière de convenir de ce qui était désolant et irrésistible, aveu qui paraissait désintéressé! Quoi qu’il en soit, ce jugement était plus vrai que mille autres prononcés par ces dames, et contre lesquels nous, les bronzés de l’indifférence, ne nous sommes jamais révoltés, quoiqu’ils nous parussent d’une impartialité un peu suspecte.

VI

Joséphine n’était donc ni belle ni jolie... Mais on sentait que, deux jours après l’avoir vue, on pouvait l’aimer comme un fou. Elle s’enfonçait doucement dans l’imagination, et puis elle y restait. Elle ne produisait jamais cette mystérieuse sympathie qui s’établit tout à coup entre deux cœurs comme un courant électrique, magnétisme subtil et caché, le _coup de foudre_ du dix-huitième siècle.--Non! elle commençait par laisser froid ou déplaire; mais, à la voir un peu davantage, elle déplaisait déjà moins,--et enfin,--enfin l’amour éclatait plus fort de tout le temps qu’il avait mis à naître.--J’ai toujours cru les êtres impressifs à la façon de Joséphine plus dangereux que ceux qui produisent l’ivresse nerveuse au premier regard.

VII

Elle était blonde, cette _seule_ couleur de la jeunesse; car, malgré l’acte de naissance, toute femme brune ne fut jeune jamais.--Elle était blonde.--Dernièrement j’ai rencontré, madame, une femme blonde aussi, comme Joséphine, qui, certes! aurait embarrassé le plus habile coloriste, s’il se fût agi de la peindre. Or, ce qu’il eût manqué, je ne l’essaierai pas. C’était, comme sculptée par un procédé surhumain, et vivante, l’irisation qu’un soleil de printemps fait étinceler sur des feuilles nouvellement dépliées. Elle ressemblait, par la couleur, à ce qu’est la ligne courbe, toujours ondulante, jamais perdue, sur le marbre de la Vénus de Médicis. A l’ovale de ses joues, à ses épaules, aux tempes, dans les racines de ses blonds cheveux, il y avait, pâlissant parfois, mais éternellement distincte, la couleur dorée dans laquelle les vertes feuilles du bouquet qu’elle tenait dans ses mains d’ambre étaient trempées... Quelle substance était-ce que cette femme? Je ne sais. Elle me faisait peur, quoiqu’elle fût charmante. En s’approchant d’elle, on l’eût respirée, peut-être fanée... Son amant doit craindre, chaque matin, d’avoir à la mettre dans son herbier.

VIII

Joséphine n’était pas de ce blond étrange, insaisissable, tout semblable à l’or mystérieux versé par l’aile d’émeraude de la cantharide!--Le reflet fauve de ses cheveux s’éteignait sous une nuance gris de perle. Il n’y avait en elle rien de printanier, de vif, d’étincelant et de frais. Son front, légèrement bombé,--marque d’un caractère opiniâtre,--ainsi que son cou et ses épaules, ressemblait à de l’ivoire un peu jauni. Ses yeux étaient d’un bleu orageux comme la mer, les veilles de tempête, couleur indéterminée, mais sombre, entre l’olive et le violet; on n’aurait pu saisir l’âme au travers. Sa lèvre, dont les dents rompaient à chaque instant les veines,--habitude de coquetterie à la Pompadour, ou peut-être passion réprimée,--était malade et épuisée; mais son sourire n’exprimait jamais ni désir, ni tendresse, ni mélancolie, cette sainte trinité du sourire des femmes! Quand je la regardais, je ne pouvais m’empêcher de penser au Sphinx.

Que de fois j’eus la tentation de palper cette taille longue et gracieuse, pour voir si quelque aile de griffon n’était pas cachée dans le corsage, tandis que mon œil poursuivait aux bords de la robe flottante la pointe d’un pied qui se moquait de la fable, et qui disait que le Sphinx était une femme de partout.

IX

O femmes! femmes! vous êtes toutes plus ou moins hypocrites. Mais les gens d’esprit les plus fins sont assez aimables pour n’avoir pas le moindre doute en présence des tartuferies de deux beaux yeux noirs ou du machiavélisme d’un joli sourire. Alors, on se repose dans l’erreur comme dans la vérité; et je crois même le repos dans l’erreur beaucoup plus profond. Eh bien! c’était cette sécurité dans la duperie, cette franche illusion sans arrière-pensée, que Joséphine n’inspirait jamais. Elle ne trompait point par un sentiment d’emprunt; mais le sentiment qu’elle exprimait était-il le sien? Question à embarrasser les plus habiles! Elle produisait toujours le doute, elle transpirait l’anxiété. On ne savait à quoi s’en tenir avec cette étrange créature, dont les souvenirs étaient des hiéroglyphes, et les pensées qui apparaissaient de temps en temps dans ses yeux aussi problématiques que les taches dans le soleil et les linéaments bleus qui veinent la jaune couleur de la lune.

X

Ah! par tous les dieux immortels, pour nous, observateurs à lorgnon carré et à gants blancs, qui courons, autour de ces âmes de femmes, la bague de leur pensée secrète,--imperceptible anneau qui désespéra souvent notre merveilleuse adresse,--Joséphine était un problème d’imagination transcendante, l’inconnu à dégager d’une équation formidable. Ce mystificateur suprême, qu’on prit soixante ans pour un homme de génie, ce composé d’un joueur de whist et d’une vieille femme, sous les airs indolents d’une vipère endormie, M. de Talleyrand lui-même, eût été plus facile à pénétrer.

XI

Car _qui_ était-elle, ou _quoi_ était-elle?... Personne ou chose? chair ou poisson? démon ou ange? ou le nœud gordien du démon et de l’ange, simplement femme, ce _jour-et-nuit_ dans la grande mascarade de la vie?... J’eusse été le grand Newton lui-même, que j’aurais donné mon système de la gravitation pour le savoir.

XII

Et, voyez-vous, je n’étais pas le seul à penser ainsi. Joséphine excitait une curiosité extrême. Son caractère échappait à tous comme sa vie. Bien des gens prétendaient la connaître; mais, quand ils avaient dit cela, les pauvres gens avaient tout dit. Quelle était sa famille? D’où venait-elle? Qui diable pouvait se vanter d’avoir rencontré M. d’Alcy? Comme le Nil, elle cachait son origine dans une nuit profonde; mais cette nuit ne faisait à personne l’effet d’être la nuit du temps. C’était une rareté toute moderne. On la disait plus astucieuse que spirituelle. Cependant son langage était agréable, surtout quand il commençait à tarir. C’était une espèce de _bas-bleu_, comme on en voit tant à présent. Seulement le bleu du bas était bleu _céleste_, un azur doucement mitigé. Il n’y avait que les jarretières dont on ne sût pas la couleur.

XIII

Elle parlait beaucoup, d’une voix vibrante; le rose lui montant bientôt aux joues et s’y fonçant jusqu’à l’écarlate, qui tranchait brusquement dans le mat de la peau. Elle parlait beaucoup, des heures entières, en regardant ses petites mains déliées, et dont les poignets étaient d’une telle délicatesse qu’on eût pu trembler de les voir se détacher avec ses bracelets, quand elle les ôtait.

XIV

Mais que disait-elle? Des riens charmants, des choses cruelles et communes, ce que le monde lui avait appris. Elle débitait toujours une leçon de ce catéchisme des salons qui renferme tout le secret de la moralité des femmes; car on a souvent des principes comme un boudoir,--pour se cacher. De sorte qu’excepté l’agrément d’une médisance, l’élégance de la phrase, peut-être un peu quintessenciée, il est vrai, et le timbre aristocratique de la voix, je l’aurais aimée autant muette. En effet, une femme qui parle n’est qu’une femme qui parle, après tout. Mais une femme muette, c’est presque une statue, une statue sans ses désavantages,--le froid du marbre, la monotonie de la pose et les autres inconvénients.

XV

Et d’ailleurs, pour ce qu’elles disent, qu’importe? Quand un gosier de talent chante, qui songe à écouter autre chose que le gosier? Qui songe, par exemple, aux paroles de M. de Jouy, l’illustre auteur de _la Vestale_? Les femmes, qui, musique à part, roucoulent assez bien, en la variant, leur partition de vestale qu’elles ont toutes, plus ou moins, à jouer en public, les femmes ne tiennent qu’aux sons qu’elles filent. Dans ce que le monde leur apprend, hélas! y a-t-il mieux que les trivialités doucereuses d’un style d’Opéra? Excepté pour vous, madame ma lectrice, n’est-ce pas toujours le même fonds de sottises, avec la seule différence des voix?

XVI

Et cependant--pourquoi ne pas l’avouer?--il y avait une espèce de dissonance entre la voix de Joséphine et les paroles qu’elle répétait le plus. Pensait-elle vraiment ce qu’elle disait? Doute éternel, quand il s’agissait de cette femme, doute fatal qui revenait toujours! Et si elle ne le pensait pas, pourquoi le disait-elle? Mais ceci est un abîme. Les motifs des femmes pour tromper, elles-mêmes les connaissent-elles bien?...

XVII

Mais Joséphine ne trompait pas.--Encore une fois, elle embarrassait. Si elle avait voulu tromper, elle aurait accompli aisément cette chose facile. Elle n’aurait point eu cet ironique et fugitif sourire aux lèvres quand elle parlait des devoirs des femmes, et de leur destination ici-bas, d’un style--elle avait du style dans ces moments-là--à faire honneur à miss Edgeworth elle-même. Elle n’aurait point eu ce regard plus moqueur encore que son sourire, et cet abaissement de paupières plus moqueur encore que son regard!

XVIII

Elle avait lu madame Necker de Saussure, et elle en tirait bon parti. Bien des maris juraient à leurs femmes qu’elle eût été une excellente institutrice si le hasard l’avait placée dans une condition secondaire; mais les femmes avaient leurs raisons pour n’en pas tout à fait convenir. Et pourtant sa moralité était grande, à ce qu’il semblait, et _ses talents_--comme l’on dit--étaient plus nombreux qu’il ne convient à une femme du monde. On eût pensé qu’elle avait été douée par les Fées, si les Fées n’étaient des besoins! Elle peignait sur ivoire, elle peignait sur émail, elle peignait même sur vélin quand elle faisait à ses _amies_, en pattes de mouche délicieuses, la description de ses sentiments. Elle improvisait sur le piano, comme Corinne eût improvisé si le piano eût été à la mode du temps de Corinne. Enfin, elle réussissait dans toutes les petites jongleries d’une société aussi avancée que la nôtre, avec la supériorité d’un jongleur indien ou chinois parmi ses intéressants compatriotes.

XIX

Elle plaisait beaucoup aux vieilles femmes; mais les jeunes l’aimaient un peu moins,--chose qui ne saurait paraître étrange, probablement parce que les vieilles femmes n’étaient pas les seules à qui elle plaisait.--Celles-ci la défendaient en toute rencontre contre ces aimables insinuations qui se glissent plus cauteleusement encore que les conseils du serpent dans l’oreille d’Ève! mais, comme les insinuations de ces charmantes Èves, à leur tour, dans l’oreille de ces bons serpents, bien moins déliés qu’elles. En effet, en attendant la première faute de Joséphine, on la proclamait une coquette. Dilemme à l’usage de ces dames! si l’on est sage, on est cruelle et froide; et si l’on a pitié, on est perdue.

XX

Perdue?--Oui! traînée sur la claie de toutes les conversations, déchirée par toutes ces hyènes de vertu qui vivent des douleurs infligées à une pauvre femme amoureuse et imprudente, qui lèchent ses larmes et les trouvent bonnes, et boiraient le sang de son cœur dans leur appétit carnassier de réputations. Joséphine craignait-elle ces femmes implacables? Shakespeare a dit, je ne sais où, que le mal qu’on dit de nous est une culture; mais Joséphine entendait-elle aussi courageusement la sienne? Était-ce lâcheté qui l’empêchait d’être entraînée? ou la froideur naturelle de cette jolie femme, vrai glacier, dont le mari disait, en jetant au nez de ses amis la clef de sa chambre: «Allez voir plutôt!» Quoi qu’il en soit, on ne pouvait lui reprocher une fausse démarche; et cependant des milliers d’yeux d’aigle pour la férocité épiaient sa conduite dans tous les sens. Mais de son collier de bonne renommée pas une seule perle n’était défilée encore.

XXI

Je ne sais pas comment elle s’y prenait avec les hommes; mais toujours on lui parlait d’amour ou sur l’amour,--ce qui est souvent la même chose.--Du moins, moi qui vous raconte cette histoire, madame, j’étais, comme le cercueil de Mahomet, attiré à la voûte du temple. Je revenais toujours à ce sujet de conversation. Elle me contredisait dans mes théories, et j’ai cru (mais est-ce une illusion?) qu’elle n’agissait ainsi que pour les exalter davantage.

XXII

Et lorsque j’étais au plus fort de mon éloquence et de mes preuves qu’en vérité il y avait assez pour faire mourir une femme faible et naturellement passionnée, comme Sémélé sous la présence du Dieu foudroyant qui la consuma, elle n’était pas du tout émue; elle n’avait ni larmes, ni tendres sourires, ni rêveries éperdues, ni regards mi-clos, ni rougeurs subites et évanouies! Seulement, mon amour-propre dépité (les gens vexés se paient comme ils peuvent) constatait alors qu’il s’exhalait du front bombé, sous les onctueux cheveux gris de perle, une espèce de tiédeur humide, une transpiration d’ardent désir. Mais ce n’était là qu’un mirage qui, comme tous les mirages, n’existait que par la distance. Car si, attiré par ce que je voyais, je me rapprochais un peu d’elle, elle savait reculer son fauteuil avec une splendeur de pruderie qui eût fait la réputation d’une Anglaise, et le mirage s’en retournait... au pays des songes, d’où il était venu.

XXIII

Jamais les plus audacieux d’entre nous ne sentirent, en dansant avec elle, sa petite main trembler dans la leur ou répondre à d’éloquentes pressions par une plus tendre et plus affaiblie... Quand elle valsait, peut-être était-elle plus humaine? Elle n’avait pas la tête si forte qu’elle pût résister à ce tournoiement infernal qui la fait perdre à des derviches... et à tant de femmes, qui ne tournent pas, il est vrai, de cette diabolique façon, pour le pur et simple amour de Dieu. Mais, comme les vierges de province, Joséphine ne valsait jamais.

XXIV

Impatientés encore plus qu’impatients, nous regardions, cet hiver-là, à l’orient et à l’occident de tous les salons, pour découvrir celui que nous attendions comme un Messie! celui dont le front de prédestiné devait porter l’étoile mystérieuse qui devait fasciner Joséphine. Nous étions un bataillon sacré d’observateurs de premier ordre, de ces fiers jeunes gens qui jouent encore à la fossette après vingt-cinq ans, mais qui deviennent, si Dieu leur prête vie... ou autre chose, des moralistes ou des ministres d’État; et, malgré nos sagacités prodigieuses, nous ne voyions point apparaître ce front radieux sur lequel nous eussions arboré les banderoles de la vengeance!... à moins pourtant que ce n’eût été--et pourquoi pas?--le front luisant et couronné de cheveux argentés de l’honorable M. d’Artinel.

XXV

M. d’Artinel... Baudouin d’Artinel, je crois,--oui! c’est Baudouin qu’il s’appelait... ou d’un nom à peu près pareil et qu’on s’étonnait toujours de voir accolé à un tel personnage,--M. Baudouin d’Artinel était un homme grave et respectable, jouissant au plus haut degré de l’estime publique, conseiller en Cour royale ou juge,--je ne sais plus trop lequel,--ayant passé trente ans de sa vie, au su de tout le monde, à faire trois enfants à sa femme et un nombre illimité de rapports.

XXVI

Il avait donc été marié; mais sa femme était morte. Il l’avait pleurée--convenablement; car on disait que son mariage avait été autrefois un mariage d’inclination. Mais le temps tue la douleur sur le cadavre qu’elle fait, et d’ailleurs un conseiller en Cour royale ne peut décemment pleurer toujours. Cependant il n’avait point déposé l’air mélancolique, et souvent il aimait encore à glisser de ces mots qui résonnent si bien dans l’oreille des femmes, quand il voulait faire allusion à des chagrins ineffaçables et à un cruel isolement.

XXVII

Soit que Joséphine l’eût séduit avec son bavardage de robes ou de chiffons,--ou par ses grands mots de vertu ou d’estime publique, de sentiments purs et doux,--le vénérable conseiller recherchait avidement l’inexplicable créature. Peut-être le mariage et les peines qui en avaient été la suite ne l’avaient point assez maltraité pour qu’il ne s’aperçût pas des agréments extérieurs de madame d’Alcy. C’était une nature double et indécise, moitié vieux fat, moitié sentimental; et c’est ainsi qu’en louvoyant entre ces deux manières d’être, il avait passé autrefois pour un homme à bonnes fortunes.

XXVIII

Mais, à présent, ce n’était plus qu’un galant usé: il avait beau faire empeser ses cravates et ouater ses habits, il ne pouvait cacher les outrages des années et les fatigues du cabinet. Ce n’était pas César,--mais César lui-même n’avait jamais été plus chauve. Cependant il n’avait pas perdu ses dents, et, à tout prendre sans détailler, c’était un homme bien conservé.

XXIX

Lorsque Joséphine arrivait quelque part, on pouvait croire que M. d’Artinel suivrait bientôt. On l’avait d’abord remarqué, puis on avait fini par s’en taire, comme il arrive toujours:--l’habitude fatiguant la médisance, inconstante personne qui veut chaque jour des sacrifices nouveaux, comme ces divinités du Mexique auxquelles il fallait chaque matin une nouvelle victime humaine.

XXX

Mais cette médisance, il l’avait bravée mieux qu’on n’aurait dû s’y attendre; car c’était un homme soumis à l’opinion comme à l’étiquette: un magistrat qui ne plaisantait point et qui tenait fort à la considération dont il avait le bonheur d’être entouré, comme il le disait lui-même avec un sourire d’une orgueilleuse mansuétude. Seulement, peut-être trouvait-il que Joséphine valait cette considération pour laquelle il avait tout fait, et se sentait-il (sur leurs vieux jours les hommes s’oublient) disposé, en faveur de Joséphine, à se moquer de l’opinion,--cette reine du monde, sacrée par la lâcheté de ses esclaves,--dont il avait été toute sa vie le très humble et très obéissant serviteur.

XXXI

Et cependant,--je vous en ai déjà averti, madame, mais j’insiste sur ce point davantage,--Joséphine n’était pas une femme supérieure, une de ces femmes, filles de nos rêves, sirènes qui font aimer l’écueil sur lequel elles nous brisent! irrésistibles créatures auxquelles on sacrifierait si bien le sang de son cœur et le bonheur de sa vie.--Hélas! je ne songe pas que souvent ce serait là un assez pauvre sacrifice.

XXXII

Non! c’était un être prétentieux--une minaudière,--qui se croyait la grâce en personne,--bonne raison pour qu’elle ne le fût pas,--une avalanche de grands mots, de non-sens et d’étourderies, ayant au suprême degré ce que les femmes ont toutes par droit de naissance et de sexe: une immense faculté d’être fausse--mais elle ne l’était pas--et surtout le plus joli corsage long et cambré. Je la comparerais à une guêpe, si la comparaison n’était usée,--une guêpe qui n’avait pas cessé d’être femme, quoiqu’elle eût conservé son aiguillon.

XXXIII

Pauvres avantages que tout cela... excepté le corsage de la donzelle, svelte fuseau sur lequel l’amour dévidait vainement, à ce qu’il semblait, ses plus doux rêves. Pauvres avantages que tout cela; et cependant tout cela eût suffi pour culbuter bien des philosophies et troubler la glorieuse monade de Leibnitz lui-même... mais Leibnitz était fort lascif, je le tiens de mon maître d’allemand, très versé en la biographie; il nous faut donc choisir un autre exemple:--eh bien! pour troubler celle de M. Baudouin d’Artinel, qui n’était pas un Leibnitz, je vous assure.

XXXIV

Mais, soit qu’il eût appris à maîtriser ses penchants ou qu’il eût lu dans nos ouvrages modernes que les sentiments profonds rendent sérieux, soit que ce fût l’habitude du juge plus puissante que tout le reste, si M. Baudouin d’Artinel était amoureux de Joséphine,--comme quelques-uns le pensaient,--il conservait toujours dans le monde son sang-froid et sa gravité un peu dolente. Seulement, il y avait alors une femme d’esprit, que j’ai connue, qui faisait toujours danser à cette gravité-là une jolie petite sarabande sur des charbons allumés quand elle l’appelait le modèle des époux et des pères, et qu’elle lui parlait des hautes qualités de sa femme et des regrets qu’il en conservait.

XXXV

Quant à Joséphine, elle était pour M. d’Artinel ce qu’elle était pour nous tous dans le monde. On ne pouvait l’accuser d’une petite mine de plus ou de moins avec lui, quoiqu’elle se fût bien aperçue, sans doute, qu’elle intéressait au plus haut point le vénérable conseiller. Les femmes, quand elles nous intéressent, n’ont-elles pas toutes un divin moniteur qui leur parle de nous tout bas, une espèce de génie, comme celui de Socrate,--mais qui, comme celui de Socrate, ne conseille pas précisément la sagesse?--Joséphine acceptait sans trouble les discrets hommages de M. Baudouin d’Artinel. Il est à croire même qu’elle eût été la meilleure amie de sa femme si madame d’Artinel eût vécu. Du moins, elle et lui, quand ils en parlaient, se le disaient-ils l’un à l’autre.

XXXVI

Car ils en parlaient quelquefois.--Ils en parlaient depuis le jour où M. d’Artinel avait risqué l’éloge d’une femme qui, en mourant, avait emporté avec elle toutes ses affections, à lui,--ces affections qui, depuis qu’il connaissait Joséphine, ne demandaient plus qu’à revenir! Ce jour-là, il avait remarqué avec espoir l’attendrissement de Joséphine. Les pleurs qu’il crut voir dans ses yeux étaient peut-être le résultat de quelque bâillement étouffé; mais quoi qu’il en pût être, elle et lui, depuis ce jour-là, avaient, dans leurs conversations mélancoliques, effeuillé un nombre infini de scabieuses. C’est parfois un excellent moyen de se faire aimer que de regretter une femme morte; et qui sait si M. d’Artinel, avec son expérience de la nature des femmes, n’avait pas pensé que la sienne pouvait lui être, auprès de Joséphine, d’une aussi précieuse utilité?

XXXVII

Or, un soir, chez madame de Dorff, Joséphine causait comme à l’ordinaire,--en regardant ses jolies griffes couleur de rose, que la brosse et le citron avaient lissées avec tant de soin. Il y avait beaucoup de monde dans le salon. Elle était assise contre le rideau de la fenêtre, un rideau de soie bleuâtre dans les ondes duquel elle noyait sa tête blonde et cendrée. Ses lèvres remuaient comme les cordes de la harpe quand elles sont pincées par une main rapide.

XXXVIII