L'amour fessé

Part 8

Chapter 83,910 wordsPublic domain

Ma mère, qui ne s'était séparée de moi qu'à regret, trouva dans son immense solitude une excuse pour ne plus me renvoyer au collège. Et je vécus près d'elle dans la plus douce nonchalance qu'ait jamais pu souhaiter enfant gâté. Je n'agissais qu'à mon plaisir, mais il faut dire que je trouvais mon plaisir un peu partout; chaque saison, chaque jour, avait son charme pour le petit homme tranquille et méditatif que j'étais; j'aimais les bêtes, les plantes, et le perpétuel mystère de la création et de la vie suffisait à me distraire en me remplissant d'une admirative curiosité. Je peuplais des volières d'oiseaux, des herbiers de fleurs, j'apprivoisais des couleuvres et des corneilles, j'observais dans des boîtes vitrées le travail des fourmis et j'élevais dans des cages savamment construites par moi de bruns grillons des champs qui, vers la fin de mai, se revêtaient d'ailes moirées et chantaient jusqu'à l'heure de leur mort.

Je passais des heures, dans le jardin, auprès d'un grand vivier sur lequel s'ébattaient les libellules bleuâtres ou mordorées en un vol mécanique, précis et prétentieux; puis, posées sur un bout de bois sec, elles y puisaient durant quelques instants leur nourriture subtile d'insectes aériens. Sur l'eau savonneuse aux reflets de pierre de lune, les girins tournoyaient pareils à des gouttelettes de bronze vert; parfois aussi apparaissait la grosse tache brune d'un dytique, coléoptère féroce, carnassier aux crocs aigus, qui plongeait soudain à la poursuite d'une proie de toute la force de ses pattes, rames velues...

Lorsque les vols de cigognes et des oies sauvages avaient traversé les nues et qu'on avait pleuré les morts pour la Toussaint, l'hiver arrivait, apportant la promesse des soirs pleins de grands feux, de tiédeurs câlines et de belles histoires. Assis aux pieds de maman, je me plongeais dans mes livres favoris; j'accompagnais le Petit Poucet dans le repaire de l'Ogre, Gracieuse dans le char de Percinet, Robinson dans son île et Ulysse dans ses voyages; d'ailleurs j'avais fini par en savoir davantage sur eux tous que Perrault, Mme d'Aulnoy, de Foë ou le vieil Homère; il leur arrivait dans mon esprit mille aventures nouvelles que je me promettais bien de consigner tout au long par écrit; c'est dire que je méprisais quelque peu mes auteurs les plus chers, qui avaient fini par passer à mes yeux pour des historiens ignares ou négligents. Bien souvent aussi je me substituais à mes héros, j'entrais véritablement dans leurs destinées, et je vivais en moi-même leurs vies embellies encore par des prouesses de mon invention.

Et, perpétuellement, pour fortifier mon courage et pour m'inspirer des ruses, j'avais près de moi, au cours de ces aventures, une petite fille dont je tenais la main et dont le regard brun me servait de bonne étoile.

M. de Parpelonne, que le départ de M. Laubamont avait laissé tout inquiet et désorienté, devint soudain un familier de notre maison. Son instinct de vieil homme mélancolique lui avait laissé pressentir en ma mère une amie qui prêterait indulgemment l'oreille aux récits de ses souvenirs. Nous le vîmes bientôt arriver à toute heure du jour; nous le reconnaissions avant même qu'il parût, au bruit de ses bottes qu'il cognait durement sur les dalles du perron pour en faire tomber la boue des chemins.

Un jour, il nous annonça que son jeune ami Sulpice d'Escorral allait arriver de Vaugarrec pour passer avec lui un jour ou deux à Sérimonnes; il demanda de nous l'amener, et, comme il paraissait surtout craindre que la présence de cet hôte ne lui enlevât le plaisir de ses visites quotidiennes, ma mère lui en accorda bien volontiers la permission. D'ailleurs, Sulpice d'Escorral n'était pas un inconnu pour elle; jadis elle avait joué avec sa soeur Blanche dans le jardin de Sérimonnes ou dans leur domaine de Vaugarrec; elle avait longtemps pleuré cette amie morte à vingt ans.

Sulpice d'Escorral entra chez nous par un clair après-midi de Noël. A la mode des gentilshommes de la montagne, il était sanglé dans un justaucorps de velours, guêtre de cuir fauve et coiffé d'un large feutre; la rudesse un peu sauvage de ses gestes et de sa voix ne m'empêcha pas un instant d'être certain de sa bonté; il était de haute taille et fort bien de sa personne; je remarquai surtout ses yeux: bien que très bruns, ils semblaient parfois vagues et comme noyés d'invisibles larmes; on comprenait que pour toujours sur leurs regards était tombé le voile des tristesses soigneusement ourdies dans la solitude.

Les souvenirs communs firent les frais de la conversation et, naturellement, on évoqua surtout le doux fantôme de la petite soeur disparue. Sulpice d'Escorral l'avait adorée. Ils avaient vécu l'un près de l'autre dans le désert de Vaugarrec, n'ayant pour toute compagnie qu'un chapelain, une vingtaine de grands chiens et quelques vieux domestiques; leurs amis les allaient rarement visiter; n'ayant eu à dépenser leurs coeurs que pour une mutuelle tendresse, ils avaient été l'un pour l'autre tout le bonheur et toute la vie.

Et M. d'Escorral racontait les lointaines années, les soirs d'hiver passés près de Blanche devant les hautes cheminées où flambaient les feux de chêne: le vent se ruait contre les murailles du château ou galopait en hennissant dans les prochaines ravines; il y avait des nuits où les grands chiens, au chenil, hurlaient en grattant furieusement aux portes, comme s'ils avaient senti passer dans l'ombre des animaux fabuleux; la campagne était pleine de froid et de terreur... Oh! quelle immense joie gonflait alors le coeur de Sulpice, à la voir, elle, dans la grande salle tiède et bien éclairée, coudre, rêver ou lire, le front rosé par le reflet du feu... Puis venait le printemps et, dès les premiers beaux jours, elle allait cueillir à brassées les jacinthes sauvages, elle en remplissait la chapelle et toute la maison; et l'air qu'on respirait n'était qu'un parfum, grâce à cet ange... Elle était si belle, si bonne, si divinement pure, elle était la petite fée des sommets, la petite fleur des neiges...

--Oui, je me la rappelle bien, disait maman: elle ne semblait pas faite pour la terre... Quelle douce créature! On l'eût dite pétrie, âme et corps, avec la neige vierge de vos glaciers... Et comme son nom lui allait bien! Aurait-on pu l'imaginer s'appelant autrement que Blanche?

--N'est-ce pas?... n'est-ce pas, sanglotait le pauvre garçon en baisant la main de ma mère pour la remercier.

Non, Blanche d'Escorral n'était pas faite pour la terre; comme ses soeurs, les jacinthes sauvages, elle n'avait même pas attendu le milieu du printemps pour mourir. Et Sulpice racontait encore l'agonie imprévue et brève de sa soeur, ses paroles déchirantes: «Ne me laisse pas partir, je t'aime tant!...» sa mort par un matin de la belle saison, les jardins de la contrée dévastés sur trois lieues, les jeunes filles jonchant de fleurs les sentiers de la montagne, quatre mules blanches portant le cercueil au sommet du pic d'Astaran et la fosse creusée dans un glacier pour que les éternelles neiges recouvrissent la petite morte d'un linceul digne d'elle; et puis la tristesse tombant comme une chape de plomb sur les épaules du solitaire, le bruit étrange de ses pas dans le château en deuil, les heures affreuses où il croyait la voir, où il lui parlait, et, pour oublier, parfois, les courses folles dans la montagne, les chasses féroces et, parmi les hurlements des grands chiens déchaînés, les combats corps à corps avec les ours et les loups.

M. d'Escorral revint souvent frapper à notre porte. Je remarquai bientôt que, quand il était là, M. de Parpelonne se résignait à interrompre ses récits de voyages et ne tardait pas à s'endormir. Dans les premiers temps, c'était pour moi un malin plaisir de le réveiller par des taquineries, mais cela paraissait agacer maman bien plus que mes enfantillages ne l'avaient jamais fait et je me gardai bien de recommencer.

Notre nouvel ami nous parlait de ses montagnes, en vantait éloquemment la beauté, faisait entrevoir à mon imagination un fantastique paysage de pics grandioses, de cirques où dormaient des lacs, de ravins où bondissaient des gaves; plus loin c'était le déroulement d'un plateau où des entassements chaotiques de rochers bleus déchiquetés figuraient à la tombée de la nuit des villes apocalyptiques; enfin, au seuil d'une forêt de pin, sur la frontière même de l'Espagne, le château de Vaugarrec érigeait ses quatre tourelles, vestiges des temps où il avait à se défendre contre les hordes pillardes des Vascons et des Sarrazins.

Ma mère, me semblait-il, n'avait pas grande envie d'interrompre M. d'Escorral; mais il fallait bien qu'elle parlât:

--Quel charme ce doit être pour vous, lui disait-elle, de vivre dans ces vieux murs, au milieu du passé et de ses mystères!

--Madame, répliquait Sulpice d'Escorral, il n'est pas besoin de se tourner vers les jours enfuis pour éprouver le vertigineux émoi que nous cause le voisinage des mystères. Nous sommes sans nul doute environnés par tout un monde d'êtres et de choses que la plupart des hommes, emportés par la vie, ne soupçonnent même pas. Mais la solitude affine les yeux et les oreilles; bien que la nature de nos sens nous contraigne à ne pas tout voir, à ne pas tout entendre, celui qui vit dans le désert se sent bien souvent transporté sur les limites de l'inconnaissable. Alors il se rappelle les chansons et les contes des bergers; il pense aux esprits des neiges, aux loups-garous, aux fées; il donne à tous les vagues murmures dont les nuits sont pleines une signification profonde, et lorsque, parfois, les troupeaux pris de panique galopent éperdument sans se soucier de l'appel des gardiens ou que les chiens, tous poils hérissés, hurlent au clair de lune sans cause apparente, il frémit, car il comprend que ces humbles bêtes voient plus loin et plus clairement que lui...

Quand il parlait de la sorte, je l'aurais volontiers écouté jusqu'au jour, les yeux tout ronds et la bouche bée. Mais bientôt ma mère appelait Ursule et lui disait:

--Emmenez le petit, il tombe de sommeil...

Et cela faisait travailler ma cervelle, car ma mère, j'en étais sûr, savait parfaitement que je n'avais pas envie de dormir.

Enfin, au bout de trois mois, elle me demanda:

--Si tu avais un papa, comme qui voudrais-tu qu'il fût?

Et je répondis sans hésiter:

--Comme M. d'Escorral.

Ah! quels bons baisers ma pauvre maman me donna ce jour-là!

Le lendemain, M. d'Escorral arriva de bonne heure, seul.

Il avait quitté son costume de velours pour une redingote et un pantalon à sous-pieds. Il aurait eu fort grand air s'il n'avait porté sur son visage et sur toute sa personne les signes d'une intense émotion. En s'asseyant il manqua de choir.

--Rassurez-vous, mon ami, lui dit ma mère, le petit veut bien.

Alors il se leva, les yeux pleins de larmes et, en bégayant «mon petit... mon bon petit...», il vint s'agenouiller devant moi. J'ai toujours été plus à l'aise devant les gens à qui allait ma reconnaissance que devant ceux qui me manifestaient la leur, et l'attitude de M. d'Escorral était plus gênante encore pour un enfant qui ne s'attendait guère à avoir des obligés de si tôt; sans prendre le temps de réfléchir j'éclatai donc de rire à cet événement imprévu, mais ce rire me parut si vite déplacé qu'avant même d'avoir pu l'arrêter je fondis en larmes. Après qu'on se fut empressé à me consoler, mes sentiments penchèrent dans un autre sens et ne retrouvèrent pas de suite leur équilibre: je sentis la fierté gonfler mon coeur à l'idée que j'avais dispensé le bonheur avec un geste d'arbitre suprême; en quoi d'ailleurs je ne me trompais pas, car ma mère eût immédiatement renoncé à tout si je m'étais montré tant soit peu inquiet en voyant qu'elle pouvait tenir à quelque autre que moi dans le monde.

Grisé par l'orgueil et les caresses, que l'on ne me ménageait pas, je me laissai aller à un bavardage sans frein; ma timidité familière était loin; j'avais oublié que je n'étais qu'un gamin et je finis par dévoiler le secret de mon coeur comme si l'heure en était véritablement venue:

--Moi aussi, je me marierai, quand Lilette sera revenue de Paris...

Je n'eus pas plutôt laissé échapper ces paroles que je rougis et les regrettai affreusement, craignant toutes sortes de moqueries. Mais non: maman, comme j'étais tout près d'elle, me prit dans ses bras et me considéra longuement avec une sorte de surprise peureuse. Aujourd'hui que je puis à loisir évoquer l'immense sollicitude dont elle entoura mon existence, je comprends qu'elle s'était doutée de ce qui se passait dans mon coeur fermé d'enfant, et que mon aveu la terrifiait en lui démontrant la naïve imprudence avec laquelle j'avais rempli ce coeur d'un unique rêve.

Nous demeurâmes à Vaugarrec l'été, l'hiver à Sérimonnes, et les jours continuèrent à couler pour moi tels que par le passé, à cela près que j'eus désormais un double horizon pour encadrer ma vie et une double tendresse pour veiller sur elle. M. d'Escorral alla me dénicher à Tarbes un brave homme de précepteur dont la science était tenue pour universelle; même aujourd'hui, je m'en voudrais de croire que cette réputation était usurpée, car une connaissance approfondie de toutes choses prouve surtout à celui qui la possède la vanité de toute connaissance et ce fut là, sans doute, la raison pour laquelle mon précepteur négligea de m'apprendre rien. Je lui en ai gardé beaucoup de gratitude; il fut prévoyant sans trop s'en douter: les enfants ont l'horreur de toute discipline intellectuelle, et le souvenir des mauvais instants que la plupart des hommes ont dû à la science durant leurs jeunes années les en détourne souvent dans l'âge où ils sauraient goûter le plaisir qu'elle dispense; en vérité les hommes devraient tenir ce plaisir en réserve et se ménager prudemment le désir de s'instruire pour les jours où ils n'auraient plus rien à faire de mieux; si je ne pouvais pas éprouver ce désir à présent, avec quoi remplirais-je les heures de ma vie?

Mais alors j'aimais bien mieux vagabonder dans la montagne. Devant ces libres espaces, mon imagination osait déployer ses ailes plus follement que jamais; et puis, là, je ne craignais pas que l'arrivée soudaine de quelqu'un vînt me déranger quand ma pensée s'occupait au délicat travail qu'exige la construction des rêves; pour mieux leur donner l'apparence de la réalité, je pouvais même, sans crainte de passer pour fou, faire les gestes, prononcer les mots appropriés à la circonstance: ainsi, lorsque je m'essoufflais à grimper le long d'une pente, je me retournais parfois, la main tendue, et je disais:--Prends ma main, Lilette; sois un peu courageuse, nous allons arriver... Fais attention à cette pierre, à cette ronce... Attends...

Et je me baissais, et, comme si la pierre et la ronce eussent pu vraiment blesser ou entraver les doux pieds de ma petite amie, je les écartais du chemin...

Dans les premiers temps de leur mariage, ma mère et M. d'Escorral allèrent souvent au pic d'Astaran remercier la morte qui, reconnaissante de tant de piété et d'amour, avait, par une occulte et tendre influence, uni deux êtres créés pour puiser l'un dans l'autre un parfait bonheur. Ils m'y emmenèrent un jour. De là-haut, j'aperçus un merveilleux horizon; les monts, sur plus de dix lieues, s'abaissaient peu à peu vers la plaine que l'on voyait au loin confuse, indéfinie et pareille à la mer telle que je pouvais l'imaginer. Je me serais cru volontiers sur la plus haute marche d'un immense escalier qui reliait le ciel à la terre. M. d'Escorral désignait du doigt certains clochers et disait des noms de villages; mais je l'écoutais distraitement; devant moi, dans une échancrure du paysage, un château en ruines apparaissait au flanc d'un mont; je venais de reconnaître Balem, et mon coeur battait très fort. Certes, depuis le départ de Lilette, j'étais allé rôder autour de la maison où elle était née; mais en cet endroit où je venais d'éprouver violemment les émotions que procurent à certaines âmes la contemplation de la nature et le voisinage de la mort, l'apparition inattendue de ces vieux murs prit pour moi une importance extraordinaire.

Depuis, je revins bien souvent au pic d'Astaran et là, debout sur une roche, tourné vers Balem, j'appelais «Lilette! Lilette!...» de toutes mes forces... Oui, c'était là qu'elle viendrait un jour me retrouver, là, devant ces montagnes et devant cette tombe que nous échangerions les promesses éternelles... Je contemplais au fond de moi-même toutes sortes de pensées grandioses et vagues; et puis, il me semblait qu'une douce sympathie veillait sur moi... Ah! sous la neige, un coeur aimant de vierge endormie devait battre à l'unisson du mien!... Ainsi mon amour puisait une force nouvelle aux sources fécondes du mystère; une étrange exaltation m'emportait pour ainsi dire aux cimes de moi-même; je m'agenouillais sur le sol en murmurant des paroles délirantes et bientôt je croyais entendre, comme pour me pousser irrévocablement dans la voie de mon rêve, la petite morte d'Astaran murmurer à mon oreille le nom de la petite absente de Balem.

Le jour où fut baptisée ma soeur Jacqueline, au bras de M. de Parpelonne, qui était parrain, nous revint inopinément M. Laubamont. Il était arrivé la veille au soir dans le pays; il nous parut bien vieux et bien triste. Tout de suite je lui demandai comment se portait Lilette; alors il s'aperçut qu'il l'avait oubliée à Sérimonnes; M. d'Escorral lui ayant proposé de faire atteler et d'envoyer une servante chercher la petite, il répondit qu'elle n'était pas indispensable et que, d'ailleurs, le voyage l'avait beaucoup fatiguée. On n'insista pas.

Mais, peu de temps après, comme nous venions de prendre nos quartiers d'hiver à Sérimonnes, j'appris que Lilette allait venir le soir même avec son père dîner chez nous. La journée se traîna dans la fièvre de l'attente. Vers six heures la clochette carillonna et ma mère dit:

--Voici nos hôtes...

J'étais assis dans un fauteuil, le dos tourné à la porte, et je pensais: «Jamais je n'oserai bouger, jamais je ne pourrai la regarder...» Puis une rafale intérieure dispersa ces pensées accablantes; j'entendis le bruit des embrassades et les paroles de bienvenue; je me levai brusquement: Lilette était en face de moi.

Quelle étrange surprise! Elle ne ressemblait pas du tout à l'image que j'avais peu à peu dessinée en moi-même; elle avait grandi autrement dans la vie que dans mon rêve. Mais c'était en la voyant que je croyais rêver...

--Bonjour, Calixte, comment allez-vous? Hélas! je ne reconnaissais pas même le son de sa voix et elle ne me tutoyait plus. Déjà, aussi peu émue que si nous nous étions quittés la veille, elle s'était éloignée de moi; dressée sur la pointe des pieds, menue et coquette, elle arrangeait sa coiffure devant la glace. Durant quelques minutes, je la détestai violemment; puis je sentis les larmes me monter aux yeux et j'allai m'enfermer dans ma chambre pour les laisser couler à leur aise. Alors, peu à peu, l'apaisement se produisit; en regardant en moi je constatai que la véritable image de Lilette avait soudain effacé l'autre et qu'elle était beaucoup plus belle. Je revins au salon irrité de mon injustice, et d'autant plus amoureux de le réelle Lilette que je me sentais coupable de l'avoir secrètement offensée.

M. Laubamont nous mit au courant de sa situation; elle n'était pas gaie: les laboratoires et les appareils avaient englouti toute sa fortune et il ne s'en était aperçu que récemment, en ne trouvant plus dans sa poche de quoi payer une robe à sa fille. De plus, il se reprochait amèrement d'avoir poursuivi son but avec précipitation et impatience; car, si le succès n'avait pas couronné des expériences accomplies dans d'excellentes conditions, c'était, à n'en point douter, qu'il avait proclamé prématurément l'infaillibilité de ses formules.

--Vous me direz, ajoutait M. Laubamont, que ce n'est pas un grand malheur de n'avoir plus un sou vaillant et que, d'autre part, les savants eux-mêmes ne doivent pas se laisser abattre par la constatation d'une erreur. Je vous accorde qu'il est également possible de réédifier une fortune et de faire une nouvelle tentative pour découvrir la vérité. Mais ce qui n'est pas possible, c'est d'obtenir un délai lorsqu'il plaît à notre maître inconnu de nous rappeler à lui... Hélas! j'ai bien peur que mon heure ne soit proche; tous les jours je me sens plus débile, comme si mon coeur n'était plus capable de distiller du sang en quantité suffisante. J'avoue qu'il est assez vexant pour celui qui veut de ses propres mains créer la vie de se voir comme les autres soumis à la loi de la mort. Il n'importe: jusqu'au bout je poursuivrai courageusement mes recherches. Mais un savant doit procéder avec méthode; je dois donc avant tout essayer de prolonger mon existence et, plus spécialement, m'enquérir des moyens par lesquels je puis donner à mon sang plus d'abondance et de vertu...

A huit jours de là, Yan Rescampane, le valet de M. Laubamont, vint nous apprendre la mort de son maître. En pleurant à fendre l'âme il nous conta comment tout s'était passé: le pauvre monsieur s'était injecté du sang de lapin dans les veines, et dès le lendemain il avait dû se mettre au lit, brûlé qu'il était par une fièvre à faire frémir; puis des pustules lui avaient crevé la peau de la tête aux pieds; mais il avait exigé qu'on n'avertît personne; il était resté jusqu'au dernier moment sans inquiétude et avait déjà peine à faire aller la langue qu'il bégayait encore avec satisfaction: «L'effet se produit... l'effet se produit...» A présent il faisait horreur à voir et répandait une odeur épouvantable.

--Même, affirmait le domestique, quand j'ai quitté Balem, des poils pareils à ceux des lapins commençaient à lui pousser sur tout le corps.

A ce moment, M. de Parpelonne, accablé de douleur, fit son entrée et nous confirma la nouvelle. Troublés comme nous l'étions par cet effrayant trépas, ce fut pour nous un véritable soulagement d'acquérir de la bouche de notre ami la certitude que le détail des poils de lapin était dû à l'imagination affolée du pauvre Yan Rescampane.

Il me sembla très doux de me répéter que Lilette était pauvre et orpheline et de prendre dès ce jour, tout au moins vis-à-vis de moi-même, l'attitude de celui qui devait la protéger dans la vie. Mais j'eus tout d'abord, à son sujet, une grosse déception: M. de Parpelonne avait promis de s'occuper d'elle à M. Laubamont mourant qui, du reste, ne le lui avait pas demandé; il nous fit part de cette promesse; ma mère, de son côté, avait décidé de garder la petite chez nous et elle fit observer à notre ami que cela serait préférable pour tout le monde; mais il ne voulut rien entendre.

Bientôt il prit l'habitude de nous arriver agité ou inquiet; nous le questionnâmes; il nous avoua que Lilette le faisait endêver:

--D'ailleurs, ajouta-t-il, cette enfant n'est pas tout à fait coupable; le métier de père ne peut pas s'apprendre du jour au lendemain: j'y suis nouveau et c'est d'autant plus grave que je me fais vieux et que cette fille imprévue m'est tombée du ciel déjà toute grande.

«Ma chère amie, dit-il encore en se tournant vers ma mère, vous devriez bien me donner quelques leçons.

--Hélas! répondit celle-ci, vous avez passé l'âge d'aller à l'école et d'ailleurs on n'apprend pas la paternité comme une science. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de nous confier cette enfant.

Alors il objecta sa promesse qui, pour avoir été imprudente, n'en devait pas moins être tenue, puisque celui à qui il l'avait faite n'était plus là pour l'en délier.

--Attendez, dit ma mère après quelques minutes de réflexion, je crois qu'il y aura, si vous le voulez bien, un moyen de tout arranger... M. d'Escorral et moi nous vous aimons comme un père; pourquoi ne viendriez-vous pas habiter avec nous?