Part 7
et cette chanson, à présent, je la comprends bien, et c'est vrai que la princesse a perdu la tête. Ma mère et ma grand'mère semblent bien passer dans ces parages, mais loin, bien loin de moi, et derrière un mur d'ombre si épais!... Je les appelle à mon secours... Hélas! jamais leurs mains ne pourront arriver jusqu'à moi, et l'horrible cauchemar, en s'éternisant, est devenu la réalité elle-même...--Puis c'est la nuit absolue, douce, reposante, où je me sens rouler comme une plume sur un fleuve de lait, et enfin un beau matin je me retrouve comme après un long sommeil dans mon petit lit. J'ai peine à bouger, tant je suis faible. Mais cette faiblesse ressemble à l'amollissement d'un immense bien-être, je me trouve très heureux, et je souris au soleil qui entre par les fenêtres ouvertes; la vie a une saveur charmante et toute neuve... Ma mère est à mon chevet. Je l'appelle: «Maman... maman...» Comme le son de ma voix est drôle! Il me semble que je l'entends pour la première fois... Je reconnais des amis de ma famille, et M. le curé et M. Cabardos, le médecin... Parfois maman se penche vers moi et m'embrasse follement, en pleurant de joie. Ursule me raconte des histoires; Lilette vient avec des livres d'images et, quand elle me regarde, ses yeux sont pleins d'une tendre curiosité. Jamais je ne l'ai trouvée si jolie; je veux très souvent qu'elle m'embrasse, car ses baisers ont une véhémente douceur... Enfin, un jour, Ursule m'annonce que j'ai failli mourir, que j'ai eu très longtemps tout le feu d'une fièvre maligne dans la cervelle et qu'à présent je suis guéri.
Quand on me permit de descendre au jardin, l'automne y était déjà. L'herbe roussie et les arbres aux feuilles pourprées respiraient leur acre et douce odeur d'arrière-saison. Les porte-nouvelles bourdonnaient au-dessus des dernières roses dont ils suçaient la liqueur de leur trompe déployée sans interrompre leur vol précipité, immobile et sonore. Les chasselas et les malagas gorgés de jus pendaient en longues grappes aux treilles qu'animaient les abeilles gourmandes. Au crépuscule, on entendait sur les montagnes voisines les appels des cors pastoraux, et les moutons, qui sentaient déjà l'hiver dans l'automne, bêlaient vers la vallée et les chaudes litières des étables délaissées.
C'était à présent dans notre jardin de Sérimonnes que le domestique de M. Laubamont amenait Lilette tous les jours. Nous nous y promenions, paisibles et sages, sans plus avoir de goût pour les jeux bruyants dont nous avions jadis fait si souvent nos délices. Nous allions l'un et l'autre sur nos douze ans. Qu'elle était jolie! D'épais cheveux noirs encadraient son fin visage un peu pâle, et j'aimais bien, quand elle riait, à voir ses petites dents briller derrière ses lèvres. Mais Lilette ne riait guère ni ne parlait: Lilette, vous étiez déjà un puits profond de silence et de mystère. Quand nous étions assis dans le jardin, elle laissait souvent reposer sur moi ses yeux sombres; que se passait-il derrière leurs voiles, dans cette petite âme? Je disais: «A quoi penses-tu, Lilette?» Et les yeux noirs devenaient encore plus noirs: «Je ne pense à rien... je ne pense à rien,» répondait-elle.
Ainsi, pour la première fois, j'étais soucieux de voir en Lilette Lilette elle-même, et non plus seulement la compagne préférée de mes plaisirs enfantins; et l'inquiétude de cette énigme se confondit dès lors avec celle d'un naissant amour... J'aurais voulu être très grand déjà, très fort, et emporter mon amie dans un pays lointain où j'aurais été roi, où elle aurait été reine; nous aurions habité des palais fastueux que mon rêve construisait avec minutie (comme vous y auriez été belle en petite reine, Lilette!). Et j'imaginais tous les soirs, avant de m'endormir, notre départ pour le beau pays, au galop d'un cheval fougueux, sur une route qui escaladait l'horizon des montagnes.
J'avais eu bien souvent le désir d'interroger les miens sur ce qui se passait à la Gontrie. Parfois, sans prendre garde que j'étais là, on avait tenu des propos qui m'avaient laissé pressentir un grand malheur. Presque tous les soirs je voyais partir ma mère sur la route que j'avais jadis suivie tant de fois. Ursule l'accompagnait; elles allaient très vite. Je ne sais quelle appréhension et quelle timidité m'avaient toujours empêché de demander à ma mère la permission de venir avec elle. J'ouvris mon âme à Lilette. Elle me dit simplement:
--Il ne faut pas parler de la Gontrie, nous n'y reviendrons jamais plus: ta tante est folle.
Je fus plein de tristesse et de terreur.
--Lilette, demandai-je, est-ce qu'elle est comme ce chien fou qu'on tua un dimanche devant l'église à coups de fusil?
--Je ne sais pas. Mon papa m'a dit: «Tu n'iras plus à la Gontrie, et Calixte et toi vous n'en parlerez jamais.» Tu vois bien qu'il ne faut pas que nous en parlions...
Pourtant, le lendemain, lorsque, après une nuit troublée de mauvais rêves, je proposai à Lilette de nous échapper à travers les champs et d'entrer dans le parc de la Gontrie une minute, rien qu'une minute, pour voir, les yeux brillants de ma petite amie me firent bien comprendre que j'allais au devant d'un désir secret. Nous partîmes. La journée était lourde; de gros nuages s'amoncelaient sur les montagnes; j'étais très las; vers la fin, c'était Lilette qui m'entraînait: «Allons, viens!...» Une sorte de fièvre avivait le rouge de ses lèvres et le rose de ses joues.
Nous nous étions glissés dans le parc à travers un trou de la haie. Nous nous avancions à tout petits pas et, cependant, je reconnaissais les lieux où j'avais si souvent joué sans penser à rien qu'à la douceur des minutes fugitives. Mais à présent, à l'attrait de notre escapade audacieuse, à l'attente de prodiges effrayants, se mêlait en moi une mélancolie que je n'avais point éprouvée jusque-là; déjà je pensais à des choses qui avaient été et qui n'étaient plus, déjà les eaux du fleuve où la vie nous entraîne tous roulaient à mes côtés des feuilles mortes...
Miariza! c'était au pied de cet arbre que vous aviez caché vos trésors naïfs... O Miariza, lointaine petite amie, rêve d'une saison d'été, où étiez-vous alors et où êtes-vous à présent? Distinguez-vous seulement aujourd'hui, si vous vivez encore, le voyage que vous fîtes dans nos pays des visions que les douces nuits de là-bas conduisirent en votre enfance autour de vos sommeils? Avez-vous mis le feu au bûcher funéraire d'un vieillard qui vous adorait et que vous chérissiez? Avez-vous pensé quelquefois au petit Calixte, et, par delà les mers, lorsque le soir tombe, le son des clochettes aux frontons des pagodes éveille-t-il en vous le souvenir des Angélus, Miariza qui fûtes un jour Marie-Agathe et qui, redevenue Miariza, attendez sous les arbres en fleurs, parmi les pépiements des perruches roses, l'heure où le Vieillard Aboua vous conduira aux bords de la rivière Oguilé, plus désirable que notre Paradis?
Et voilà ce que déjà je me disais, sous les feuillages du parc resté le même et où Miariza ne reviendrait plus... Tout à coup, Lilette me poussa derrière un buisson en me faisant signe de me taire. A travers l'entrelacs des arbustes, nous vîmes venir ma tante de la Gontrie. Elle allait à petits pas et regardait çà et là dans le vague; parfois ses lèvres remuaient et elle faisait des gestes comme si elle avait conversé silencieusement avec une personne invisible et présente. Soudain là-bas, sur la route, la grêle chanson d'une vielle s'envola. Il n'y avait rien là d'extraordinaire, car, souvent, de petits Savoyards passaient par chez nous en faisant sauter des marmottes aux sons de leur instrument. Mais ma tante, s'étant arrêtée, parut écouter avec attention. Puis elle pinça du bout des doigts ses cotillons, et se mit à évoluer en sautillant sur un rythme que ses seuls souvenirs devaient dessiner en son esprit. Léocadie Logardin dansait.
Elle dansait, la tête renversée. Ce fut d'abord une promenade avec des arrêts brusques durant lesquels elle ouvrait les bras et souriait. La promenade devint plus lente: il semblait décidément que quelqu'un fût là que la danseuse conduisait à sa suite et vers qui elle se retournait comme pour l'appeler. Le mystérieux invité dut s'enfuir, car la danse s'accéléra en poursuite circulaire; et cela dura longtemps. Après quoi ma tante mima la douleur et le désespoir; ses gestes étaient brusques et incohérents comme des sanglots. Autour des cercles que suivait la danse, elle était emportée ainsi que dans un tourbillon; les cercles se rétrécirent de plus en plus; elle finit par tourner sur elle-même, puis, brusquement, s'arrêta. Alors elle se tint sur la pointe des pieds, les bras levés, comme pour prendre l'élan et se précipiter dans un gouffre. Enfin, ce fut une fuite éperdue sous les futaies et la danseuse disparut à nos yeux. Nous entendîmes quelques instants encore, sous ses pieds rapides, le craquement des feuilles mortes.
Nous nous disposions à la suivre et nous sortions déjà de notre cachette quand l'apparition d'Anne nous cloua sur place. Notre vue parut l'épouvanter; elle accourut et s'écria:
--Allez-vous-en, allez-vous-en vite, petits malheureux!...
Nous n'en voulûmes pas savoir plus long et nous partîmes, dans notre émotion, plus vite encore que nous n'étions venus. Malgré la chaleur accablante, Lilette bondissait dans les prairies, légère, sans paraître lasse; combien cela dura-t-il? J'avais soif, le sang bourdonnait à mes tempes; parfois elle se retournait vers moi en riant, moqueuse... Que de fois dans ma vie je devais me rappeler cette course!
Nous arrivâmes enfin. Quand nous atteignîmes la petite porte de notre jardin, les grondements du tonnerre retentissaient avec un bruit de rochers déracinés roulant aux flancs des montagnes.
Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel serait cruel pour ma pauvre tante. Peu de temps après, elle retrouva la raison. M. Cabardos, le médecin, en revenant de sa visite quotidienne, l'apprit à ma mère: Mme de la Gontrie gardait le lit; elle était extrêmement faible, mais aussi sensée que possible; elle lui avait plusieurs fois demandé que ma mère, en venant la voir, m'amenât. Et M. Cabardos ajouta:
--Vous pouvez lui faire ce plaisir: la pauvre dame n'en a plus pour longtemps.
Et Lilette vint avec nous. Nous trouvâmes ma tante dans sa chambre, assise sur un fauteuil; elle était fort pâle. Elle fit signe à Lilette et moi de nous approcher d'elle, puis nous embrassa en pleurant. Nous ne parlions guère. Par la fenêtre ouverte nous regardions les sommets bleutés qui découpaient le ciel. Nous écoutions tinter des milliers de clarines; car, sur les penchants, les troupeaux dévalaient en se rapprochant des villages; leurs toisons floconneuses les faisaient ressembler à des nuages blanchâtres errant le long des montagnes. Puis, au loin, un berger entonna la vieille chanson de notre pays:
Ces montagnes qui sont si hautes M'empêchent de voir où sont mes amours...
La voix traînait longuement, comme désespérée, sur les derniers mots: «_Mas amous ount soun... Mas amous ount soun..._» L'écho les répétait dans les vallées prochaines. Les autres bergers, ayant reconnu le chant fraternel, de montagne en montagne, reprenaient en choeur le lent, mélancolique et bizarre refrain: _Diretoun, toun tène diretoun_... Et la sonorité de l'espace amplifiait jusqu'à l'infinité son des voix.
Baissez-vous, montagnes, plaines, haussez-vous Pour que je puisse voir où sont mes amours!
C'était la fin du jour. Déjà les feux s'allumaient sur les monts; les fumées s'élevaient toutes droites en gerbes grises qui s'épanouissaient dans les nuages. Les clarines tintaient encore, mais plus doucement: on eût dit que le brouillard montant voilait leur son comme les lignes du paysage. L'angélus se traîna le long du ciel. Ma tante écoutait le chant, frémissante et accablée.
Si je pensais les voir ou les rencontrer, Je passerais l'eau sans peur de me noyer.
Ma tante se leva brusquement, poussa un grand cri... «_Diretoun toun tène diretoun_», psalmodiait une dernière fois le choeur pastoral... Elle essaya de s'avancer vers la fenêtre; elle chancelait... Ma mère ouvrit une porte et appela la servante: «Anne! Anne!...» Des pas dans le corridor... Cependant maman courait vers ma tante qui venait de tomber lourdement sur le plancher. Anne entra. Je m'étais réfugié contre le mur et Lilette m'avait suivi. Comme il avait fait froid soudain! il me semblait qu'il n'y avait plus que de la neige dans mes veines; et quel silence! On n'entendait plus rien que les douloureuses exclamations de ma mère et d'Anne, parfois...
Ma tante était morte. Les bergers avaient fini leur chanson.
Il y eut à l'enterrement la plupart des personnes qui avaient assisté au dîner donné par Barnabé de la Gontrie. Je les revis de près au banquet funéraire, qui était alors d'usage chez nous. Cette fois ma grand'mère avait bien voulu être des nôtres; elle essayait de dissimuler sa joie, car elle savait vivre, mais elle n'y pouvait pas tout à fait parvenir. Sa vieille amie d'Houeilhacq, pour la flatter, lui disait à mi-voix:
--Dieu est comme les bons jardiniers, il coupe les branches pourries sur les arbres de son verger.
D'autres déploraient le sort de cette pauvre femme, et Barnabé de la Gontrie était, à les entendre, coupable de sa mort. Quelques-uns enfin plaignaient Barnabé aussi bien que son épouse, et je pense qu'ils avaient raison. M. Laubamont racontait:
--Il avait des ailes, il avait des ailes, et rampait pourtant à la façon d'un serpent. S'il est mort, c'est que je ne savais vraiment comment nourrir une bête aussi singulière.
Mais M. de Parpelonne lui répondait:
--Tout cela n'est rien, mon cher ami, à côté de ce qui m'advint un jour à Singapore...
Et peut-être bien que ces deux hommes étaient encore les plus sensés, qui poursuivaient leurs pensées familières sans se préoccuper d'événements dont nous ne sommes pas les maîtres et du vain bourdonnement de la vie.
L'après-midi, je m'égarai avec Lilette au fond du jardin. L'automne agonisait; l'odeur déchirante des chrysanthèmes se mêlait à l'arome amer des feuilles moisies. Nous regardions, au ciel gris, très haut, passer des vols triangulaires de grues. Je pensais: «Le jour de Toussaint, je partirai pour Toulouse et l'on m'y enfermera dans un collège.» Quelle tristesse! Je serrais parfois très fort la main de Lilette pour me sentir enveloppé par le cher regard obscur de ses yeux. Je me répétais: «Elle est tout mon bonheur... elle est tout mon bonheur... Je veux le lui dire, il faut que je le lui dise. Et nous nous en irons tous deux, bien loin, je ne sais pas où...»
Mais je ne disais rien de tout cela; je ne savais que dire: «Ma petite Lilette!...» Elle avait passé son bras autour de mon cou. Nous nous étions assis sur un banc, un vieux banc de pierre rongé de mousse. J'inclinai ma tête sur son épaule et je sentis ses fins cheveux caresser ma joue. Je n'y tins plus; je me mis à pleurer à l'ombre de ce voile odorant et tiède. C'était si bon, c'était si doux, c'était... c'était... Est-ce que je savais? Et je murmurai éperdument:
--Lilette, Lilette, il faut nous marier nous deux; promets-le-moi, jure-le-moi...
Elle ne répondit pas, mais ses petites mains serrèrent mon front et attirèrent ma face contre la sienne. Elle était grave, et dans ses yeux noirs, si près pourtant de mêler intimement leurs regards aux miens, l'énigme demeurait encore. Que m'importait? N'étaient-ils pas dès ce moment deux lacs profonds où j'étais heureux de laisser mon âme s'engloutir?... Et, nos bouches étant toutes voisines, il se trouva que le Prince Amour apprit alors à deux enfants le baiser qui est le plus précieux de ses trésors.
Ce fut en cet instant précis que ma grand'mère, qui nous cherchait, nous aperçut. Sa voix résonna, terrifiante, à côté de nous. Mais je restai seul; Lilette, souple et rapide comme une biche, avait disparu.
--Holà! holà! voici un garçon qui commence jeune à s'en prendre à la vertu des dames. Attends un peu, mauvais sujet!
Je crois avoir dit que, malgré son âge, ma grand'mère était fort vigoureuse... Elle me souleva de terre et me tint pressé contre elle, les bras et les jambes battant le vide: je sentais la rougeur de la honte et de l'indignation me monter ou plutôt me descendre au visage, et les sarcasmes impétueux, qui allaient leur train au-dessus de moi, me pénétraient comme d'atroces piqûres d'épingles, tandis que je sentais sur mon derrière la brûlure de la fessée qu'elle m'administrait méthodiquement, d'une main allègre et impitoyable.
IV
Lilette, Lilette, je ne voulais pourtant pas davantage parler de vous...
Étant petit, je m'en souviens, quand je m'étais coupé ou égratigné, je ne pouvais pas me décider à laisser mon bobo tranquille avant de l'avoir envenimé... Mais alors une bonne fée veillait sur moi et arrivait toujours à point avec des trésors de tendresse et une provision d'arnica, tandis qu'à présent, hélas! je ne me donne plus impunément l'amer plaisir d'être le bourreau de moi-même.
Lilette, Lilette, je ne regrette pas les jours passés au collège, puisque je ne vous ai sans doute jamais mieux possédée que là. Oh! certes, vous n'étiez pas restée à Balem, là-haut, là-haut, sur la montagne, et je vous avais emmenée avec moi. Et n'êtes-vous pas avec moi aujourd'hui encore?... Mais en ce temps-là vous viviez dans mon espérance et, maintenant, vous êtes morte dans mon souvenir...
Il y a de longs soirs d'hiver où, dans l'étude tiède, grincent les plumes, où l'huile des lampes brûle en sifflant doucement; on entend, au dehors, le long des murs, dans les rues désertes, gronder l'âpre vent du Languedoc... La tête entre les mains, je pensé à vous. Sur des feuilles éparses je trace les plans de la maison où nous vivrons l'un près de l'autre; ma sollicitude n'a rien négligé; je jouis déjà de votre surprise charmante; vous parlez, vous me dites: «C'est vraiment dans le paradis que tu m'amènes...» Je dessine aussi un jardin, j'écris le nom des arbres dont il faudra peupler le verger... Je me souviens soudain de l'éclat de vos yeux quand vous suciez le miel des figues à même leur chair craquelée; c'étaient presque des baisers que vous donniez à ces fruits et votre gourmandise avait pour eux un air d'amour; et j'imagine la volupté de vous voir un jour, de la fenêtre où, tout heureux, je me dissimule, vous diriger, petite et blanche, vers les figuiers plantés là-bas à profusion...
Il y a des jours éclatants de lumière où, par les fenêtres ouvertes, m'arrivent les voix des gabariers qui chantent le long du canal; des jurons, des coups de fouets, des piétinements de chevaux retentissent sur le chemin de halage... Tout au bout du canal je sais qu'il y a la mer... Je vois des vaisseaux déployer leurs voiles et fuir en frémissant sur les flots rosés, dans l'aurore... Je marque sur mon atlas les pays que nous visiterons plus tard: où serez-vous plus belle et douce qu'ailleurs, quels cieux iront le mieux à vos yeux, à vous toute?... N'est-ce pas que ce ne sera pas assez de toute la terre pour y promener triomphalement notre bonheur?...
Quand je revins à Sérimonnes pour les vacances, j'appris que M. Laubamont était allé s'installer provisoirement à Paris. La solution du problème qui le passionnait lui échappait toujours au moment même où il était assuré de la tenir; pourtant il ne conservait aucun doute sur l'excellence et l'exactitude de ses formules; donc l'insuccès était dû à l'insuffisance de son matériel scientifique; mais il pensait trouver dans la capitale des machines et des laboratoires assez perfectionnés pour lui permettre de mener ses expériences à bonne fin.
Et, dès lors, ce fut tout à fait solitaire que je me promenai sous les vieux arbres du jardin natal. Je n'en éprouvai aucune tristesse; c'était si bon de cultiver mes rêves à l'endroit même où ils devaient un jour s'épanouir en réalités! Il me semblait même que j'aurais été gêné par la présence de ma petite amie... Peu à peu, toute sa personne, telle que je l'avais connue, s'effaçait en ma mémoire et, à mesure que le temps détruisait telle ou telle partie de l'image tracée en moi, je la restaurais à mon gré. Ainsi Lilette se parait tous les jours de grâces et de vertus nouvelles.
Je possédais donc l'amante idéale, celle qui était à chaque instant selon mon désir et dont les sentiments et les pensées n'avaient rien de secret pour moi, puisque je me chargeais constamment de les lui fournir en leur donnant la teinte de mon âme et la couleur du temps... J'étais parfaitement heureux: au seuil de l'existence, l'imagination est industrieuse et fraîche, les illusions accoururent spontanément vers nous, nous n'avons pas encore de passé, nos fronts sont tournés uniquement vers l'avenir, l'espoir règne en maître et, comme il suffit au bonheur, il n'est alors jamais nécessaire que le bonheur soit réel pour avoir son prix.
Quelques mois plus tard, je vis arriver Guilhem Cabrit au parloir du collège; le pauvre homme n'était jamais sorti de son village et, après avoir traversé Toulouse à ma recherche, il avait les yeux brillants et hagards des hommes que des mirages ont éblouis. Tout de même il avait pensé à m'acheter des gâteaux. Il me dit qu'il venait me chercher parce que Mme de Castel-Baigts, dont la santé n'allait pas très fort, voulait me voir; je n'eus pas besoin d'en entendre plus long pour être tout à fait renseigné: ma grand'mère allait mourir et, pour la première fois, l'idée de la mort m'apparut dans toute sa force; certes, j'avais moins aimé ma grand'mère que ma tante de la Gontrie, mais j'avais entrevu celle-ci comme dans un songe, elle avait été quelque peu pareille aux héros d'un conte, qui, le conte fini, s'évanouissent, tandis que celle-là, que j'avais connue dès ma naissance, me paraissait vaguement avoir existé depuis toujours; je ne m'attendais pas plus à la voir disparaître que notre maison ou notre village... Et je pleurai beaucoup; puis les gâteaux de Guilhem Cabrit me consolèrent.
A mon arrivée je trouvai ma grand'mère fort proprement couchée dans son lit, bien peignée et coiffée de sa plus galante cornette; elle venait d'entrer en fureur parce qu'Ursule avait tardé à la poudrer. Ensuite sa méchante humeur parut ne plus avoir aucun motif précis; comme de juste, en son état, la colère la fatiguait horriblement et c'était d'une voix cassée, lamentable, qu'elle maugréait. Ma mère s'approcha d'elle toute en larmes:
--Dites-moi, ma bonne maman, ce qui vous irrite si fort?
--Pensez-vous donc, répondit ma grand'mère, que ce qui va m'arriver soit chose bien amusante?
Le curé fit son entrée à quelques minutes de là. Contre toute prévision, il fut assez bien reçu; nous le laissâmes seul avec l'agonisante; quand nous rentrâmes dans la chambre, le prêtre avait administré les sacrements et ma grand'mère s'entretenait avec lui.
--Ainsi donc, lui demandait-elle, il est plus que probable que j'irai au paradis?
Le pauvre homme, un peu ahuri, ne trouva rien de mieux que de lui en donner la certitude.
--Tant pis pour moi, conclut ma grand'mère, car j'ai bien peur d'y mourir d'ennui.
Elle s'éteignit sur le matin, fort dépitée.