L'amour fessé

Part 4

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Mais depuis quelque temps on avait remarqué qu'il n'était plus le même. Son humeur devenait fort inégale; il tombait parfois dans la mélancolie. Le bruit courut qu'il était ruiné, et Mme de Rocmorelle vint lui offrir ses bijoux. Il haussa les épaules et la pria de ne plus reparaître devant lui. Il n'était pas ruiné, ni irrité d'une offre injurieuse. Tout simplement il avait été repris par l'ennui. Il venait de se faire construire à Auteuil un petit hôtel; d'illustres artistes avaient contribué à l'embellir et c'était une habitation délicieuse. Un jour il déclara qu'il l'avait prise en horreur et qu'il la brûlerait; il fit comme il avait dit, puis disparut. On raconta qu'il était demeuré au milieu des flammes, et qu'à présent le beau la Gontrie n'était plus que cendre et poussière; on en parla beaucoup, puis moins.

Que devint-il alors? Je crois qu'il faut renoncer à le savoir jamais. Il est probable qu'il avait quitté Paris et même la France. Mais il n'avait point imité Sardanapale, et vivait si bien qu'il se montra de nouveau, et dans le moment même que l'on commençait à l'oublier; c'était donc en somme fort peu de temps après son prétendu suicide, car l'oubli est pour ceux qui partent comme la vermine pour les morts: il a vite accompli son oeuvre.

C'est encore dans l'Opéra que nous le retrouvons, mais il délaisse à présent les loges des belles dames, et c'est à peine s'il s'occupe à présent de tout ce monde dont il a fait les délices. On l'aperçoit dans sa baignoire tous les soirs au moment du ballet, puis, le ballet fini, il s'en va très vite. Et l'on dit:

--Le vicomte est amoureux de la Logardin. Avez-vous remarqué ses yeux, lorsqu'elle est sur la scène?

Ce sont les dames qui parlent ainsi, et, à vrai dire, tant d'entre elles connaissent si bien les yeux de Barnabé lorsqu'il regarde celle qu'il est près d'aimer ou qu'il aime, qu'elles n'ont pas grand mérite à ne pas se tromper.

Oui, c'est vrai, Barnabé de la Gontrie est amoureux de la Logardin, et follement amoureux, amoureux comme seuls peuvent le devenir ceux qui se sentent incapables de poursuivre longtemps le même amour et ressemblent à ces incurables qui chérissent la vie plus que le reste des hommes. Barnabé n'est pas le seul à brûler pour elle; mais ils en restent tous au même point, et cette femme est, vraiment, singulière.

Qui est-elle? On ne le sait pas. Voici trois mois qu'elle danse dans l'Opéra, mais personne ne pourrait dire d'où elle y est venue. Sa beauté, comme elle toute, est étrange et mystérieuse; elle mêle volontiers des fleurs à ses noirs cheveux qu'elle veut épars quand elle danse; et c'est là qu'elle est incomparable. Lorsqu'elle s'élance, svelte et souple, on ne saurait avoir d'yeux que pour elle; ce n'est plus une femme; c'est la déesse même de l'Harmonie, l'âme de cette musique qui paraît n'être alors que le rayonnement sonore de ses gestes; son visage se transfigure, s'éclaire, triomphe, et elle ne paraît pas avoir d'autre désir que celui de cette passagère divinité que l'exercice de son art lui confère. Un soir où plus que jamais elle était belle, tandis que les spectateurs ravis l'acclamaient et que les fleurs tombaient de partout autour d'elle, elle s'est pâmée de joie au milieu de ses compagnes et des fleurs. Ceux qui l'ont approchée vantent son esprit et sa bonne grâce, mais ses beaux yeux sombres sont pleins de menaces quand on parle d'amour à ses côtés, et elle ne connaît pas le pardon pour les sacrilèges qui ont osé l'en entretenir. Quand les jeunes gens pensent à elle, les héros à la mode accourent en eux, ils sentent gronder dans leurs âmes les désespoirs de Werther et de René, et, comprenant qu'ils poursuivent comme eux un rêve impossible, ils voudraient bien mourir. Les plus hauts personnages se sont traînés à ses pieds; elle a souri dédaigneusement.

Quand l'amour que lui portait le vicomte de la Gontrie fut manifeste, tous les esprits furent piqués de curiosité: celui qui passait pour irrésistible saurait-il triompher de la belle insensible? Les paris furent ouverts... Hélas! ma pauvre tante, du temps où vous aviez le droit de croire que vous étiez une divinité, aviez-vous jamais soupçonné que vous alliez devenir une pauvre femme destinée à l'amour et à la douleur? Devant le beau Barnabé, vous fûtes sans défense; Achille devait dompter l'Amazone. Et vous l'aviez si bien compris que, du jour où l'on vous présenta cet homme, vous renonçâtes courageusement à un art dont vous ne vous jugiez plus digne. C'était avouer à tous votre défaite, mais que vous importait, à vous qui jugiez glorieuse pour votre amour l'humilité de cette confession?

La victoire de Barnabé, qu'on jugea certaine après la disparition de Léocadie Logardin, fut un peu celle de tous les hommes qu'elle avait méprisés et l'on fut tout disposé à faire fête au revenant et à son illustre conquête. Mais il fallut s'en passer: l'un et l'autre demeurèrent invisibles. On ne les excusa point de priver Paris d'un alléchant spectacle, et ce fut un grand désappointement; quelques-uns même ne tardèrent pas à concevoir un secret mépris pour ces gens que l'on avait pu croire supérieurs aux autres et qui n'en allaient pas moins filer le parfait amour dans l'ombre, comme le commun des mortels.

Et sans doute n'aurait-on point manqué de rire très fort si l'on avait pénétré dans l'intimité de leur vie et de leurs entretiens. En vérité, don Juan s'était fait moine, qui, après avoir séduit les plus grandes dames, s'abandonnait auprès d'une ancienne danseuse aux séraphiques plaisirs du plus chaste amour. Léocadie Logardin avait vendu son hôtel pour aller habiter, dans un quartier lointain, un logis à demi rustique. Au delà du Jardin des Plantes, non loin de la Bièvre, dont les eaux coulaient à cette époque dans une vallée presque feuillue, sous les ombrages centenaires d'un boulevard, elle avait fait choix d'une maisonnette qu'entourait un petit jardin. Ce fut là que Barnabé, durant un mois, accourut tous les matins, timide et joyeux comme un amoureux de village rendant visite à sa fiancée; après le repas du soir, il rentrait à cheval chez lui; dans la journée, ils faisaient de longues promenades dans les banlieues, sans donner à leurs ardeurs d'autres satisfactions que celles de se tenir par la main et de se sourire longuement.

Mais ce fut là, aussi, dans le petit jardin où s'effeuillaient les dernières roses, qu'ils se retrouvèrent, un soir d'octobre, étrangement mélancoliques et las. Des rougeurs passaient sur le beau front de Léocadie, et des flammes dans les yeux bleus de Barnabé; quand leurs mains se touchaient, ils tressaillaient presque douloureusement. L'hiver allait venir: c'est la saison des véritables tendresses et l'âme qu'envahit la tristesse des choses éprouve plus que jamais le besoin de se réchauffer aux consolantes tiédeurs de l'amour. L'amant allait-il encore tous les soirs partir loin de l'amante solitaire, fouetté par le vent et la neige, dans la nuit?... N'étaient-ils pas, après tout, les seuls maîtres d'eux-mêmes?... Ils n'osaient pas se regarder; ils regardaient l'immense déroulement du paysage. A gauche, c'étaient, à travers les rideaux ondoyants des peupliers, les toits pressés les uns contre les autres d'où émergeaient, là-bas, les dômes et les clochers; à droite, les campagnes désertes et immobiles où les routes couraient vers l'horizon; en face d'eux, par une sorte d'échancrure, ils voyaient au loin le canal Saint-Martin miroiter entre les quais rosés à l'ombre des tilleuls, et, tout au fond, parmi les brumes et les fumées, les grandes ailes des moulins à vent qui tournaient désespérément sur les coteaux de Belleville. Le soir était mélancolique comme l'adieu d'un mourant. Barnabé ouvrit les bras, et les deux amants confondirent enfin leurs larmes et leurs lèvres.

--Mon épouse, murmurait Barnabé...

Non, la Logardin ne pouvait pas consentir à être l'épouse de Barnabé de la Gontrie. Elle ne voulait pas qu'il y eût entre elle et lui ces liens définitifs. Certes, elle l'aimerait toujours; seulement elle entendait que si Barnabé venait à se lasser d'elle, il n'eût qu'à la quitter en lui laissant en part la souffrance, et en emportant pour lui le souvenir du bonheur. Mais Barnabé protesta, et jura si fort qu'un refus le tuerait qu'il fallut accéder à son désir. Ce fut dans une humble chapelle du faubourg Saint-Marceau que cette union fut bénie. Il n'y avait là que de rares amis de Barnabé, qu'on allait cette fois oublier pour toujours ainsi que son épouse. Il apprit en termes brefs l'événement à Mme et à M. de Castel-Baigts; il ne leur cachait pas d'ailleurs quelle était la nouvelle Mme de la Gontrie. Il annonçait en outre son prochain retour au pays. Il partit le surlendemain de son mariage. Je laisse à penser l'accueil que les nouveaux époux trouvèrent à Sérimonnes.

Ils ne s'en soucièrent guère; les malédictions ne troublaient pas Barnabé de la Gontrie. Quant à sa femme, elle s'abandonnait au bonheur avec la triste confiance des âmes qu'il maîtrise. Pourquoi, du reste, eût-elle douté? Elle n'avait jamais connu de Barnabé que son amour, et ne savait pas quelle maladie incurable le tourmentait. Et, quand elle vit un jour les voiles de l'ennui et de la mélancolie sur le front de son époux, elle n'eut pour lui que plus de tendresse. Elle le suivit, anxieuse, à pas silencieux, dans les allées du parc où, comme au temps de son adolescence, il revint rôder, la nuit, en faisant de grands gestes au clair de lune. Elle espérait peut-être encore, à force d'amour, le guérir d'une crise qu'elle croyait passagère.

Espérait-elle?... Un soir, ce fut en vain qu'on attendit Barnabé parti dès l'aube pour la chasse. Toute la nuit on fouilla les ravines de la montagne; mais, quand on se fut rappelé que le valet du vicomte, Cadet Rémoulat, qui venait aussi de disparaître, avait prononcé, peu de jours auparavant, d'un air mystérieux, certaines paroles, tous jugèrent les recherches inutiles et furent d'avis que le «fou» s'était enfui et avait fait des siennes encore une fois.

Voilà, et cette femme n'est pas morte, et autour d'elle la vie continue. O ma tante de la Gontrie, vous que la beauté déifiait tout à l'heure et que la douleur à présent sanctifie, pleurez! Vous restez seule dans la maison, sous les magnolias dont les feuilles vont bientôt se détacher au vent de l'hiver, non point de l'hiver qui vint sur le premier baiser, et qui s'annonçait fleuri d'espérance, mais de l'hiver noir qui ne fuira plus loin de vous, quand reviendra le printemps des choses. Pleurez! Le ciel n'a jamais accordé le bonheur que pour mieux faire éprouver ensuite l'amertume de la souffrance. Je vous le dis, moi qui mieux que personne ai pu savoir ce qu'était une vie comme la vôtre... Le bonheur! Vous l'avez eu un temps, et c'est fini. Il n'y a plus rien à faire, il n'y a plus rien à dire.

Pleurez...

Or, à deux années environ du départ de mon oncle et la veille même de Noël, parut à Sérimonnes un personnage bizarre. Il avait les allures des voyageurs misérables; il portait sur l'épaule un petit paquet au bout d'un bâton, et tenait dans la main une grande cage remplie d'oiseaux bizarres: apparemment il en était montreur et les promenait de bourg en bourg, ce qui devait bien plutôt l'empêcher de mourir de faim que le faire vivre. Sa barbe et ses cheveux étaient fort longs; on devinait qu'il n'avait pas dû en prendre soin depuis de longs mois. Son teint semblait hâlé par les plus diverses intempéries.

Depuis déjà deux jours, il errait dans les environs de Sérimonnes. On savait encore qu'il avait demandé l'hospitalité à la vieille Félicité Doigtdieu, laquelle l'avait envoyé dormir dans l'étable auprès des vaches. Il paraissait plutôt innocent que malin, et, d'après les quelques mots que Félicité en avait pu tirer, il revenait d'un très long voyage, peut-être bien des Iles, et même de chez les Turcs. Ce qui intriguait davantage les gens, c'était que l'étranger, à plusieurs reprises, avait nommé certaines personnes de Sérimonnes, tout aussi bien que s'il y avait vécu de longues années.

Et l'on ne parlait plus que de lui dans le village. L'oncle du cordonnier Heurteau était parti jadis pour le Brésil; on racontait qu'il était devenu roi chez les sauvages et dormait sur des lits luisants de diamants et d'or. Heurteau parlait volontiers de son oncle le Roi, qui lui écrivait, disait-il, des lettres très tendres et lui promettait sa succession, ce qui lui permettait de ne point toujours payer son dû chez les fournisseurs émerveillés. De tout le jour, il n'osa se montrer; il croyait, comme beaucoup d'autres, avoir vu autrefois le visage de cet homme, et malgré qu'il n'ignorât point que son oncle ne pouvait être si jeune, il se sentait envahi par une appréhension qu'il ne parvenait pas à maîtriser.

Le voyageur traversa le village comme midi sonnait, acheta du pain et le mangea sur les marches de l'église. Malgré la saison, le soleil était chaud. La nuit, il avait gelé et la fontaine, sur la place, s'était prise; à présent elle recommençait sa chanson monotone dans l'humble vasque. Le vieux chien du sacristain vint y tremper son museau dans le même temps que le voyageur y remplissait d'eau une sorte de calebasse. Celui-ci caressa l'animal, qui, l'ayant flairé, se frotta contre ses jambes et jappa d'aise trois fois. L'heure était douce; sur le clocher, les corneilles profitaient du jour pour se quereller bruyamment; les toits luisaient; les pas d'un cheval et le grincement d'un char résonnaient dans l'air cristallin. L'homme écoutait, regardait. Bientôt, les curieux qui, cachés derrière leurs rideaux, ne laissaient se perdre aucun de ses gestes, le virent pleurer comme une Madeleine, accoudé à la fontaine, auprès de la cage où les oiseaux, charmés par le soleil, lustraient leurs ailes et voletaient.

Puis il s'en fut par la route de la Gontrie. Il semblait très las; parfois il s'asseyait sur le bord de la route, regardait les oiseaux, s'assurait qu'il avait bien dans sa poche un certain papier et se remettait en marche après quelque temps. Il atteignit la grille de la Gontrie, entra et, sans hésitation, se dirigea vers la demeure. Les chiens au chenil n'aboyèrent pas. L'horizon rougeâtre engloutissait déjà le soleil; les arbres étaient immobiles et nus; la nuit serait froide: sur la surface du bassin qui allait de nouveau se prendre, le travail silencieux de l'eau faisait courir de légers frissons circulaires; les allées étaient couvertes de brindilles cassantes de sapins et de larges feuilles mortes de magnolias qui, sous les pas, craquaient; c'était le règne de l'hiver, de la tristesse et du silence. Seules les fumées qui montaient droites du toit bas et large révélaient qu'on vivait là.

La vieille Anne, qui vint ouvrir, regarda le visiteur avec inquiétude et curiosité. Elle aussi le reconnaissait vaguement. Il demandait à voir Mme de la Gontrie. Anne lui dit:

--C'est bon; je vais la quérir.

Et elle disparut, après avoir fermé la porte et laissé le visiteur sur le perron, par prudence.

Ma bonne tante arriva, regarda l'homme et se mit à trembler très fort.

--Dieu du ciel! C'est Cadet... Cadet Rémoulat... et il est tout seul. Oh! mon Dieu, mon Dieu!...

Elle pleurait, son mouchoir sur la bouche, dans les bras d'Anne. Cadet Rémoulat ne comprenait pas, et restait sur le seuil, étonné qu'on lui fît un accueil si ému. Puis il prit une lettre dans sa poche, et bégaya:

--C'est moi... oui... J'arrive avec une lettre de mon maître et ces oiseaux qui sont pour vous...

Alors le visage de Mme de la Gontrie s'éclaira, elle se précipita vers Cadet Rémoulat, étreignit l'humble main qui avait porté la lettre.

--Anne, il vit et il ne m'oublie pas!... Que me dit-il? Qu'il me tarde de lire cette lettre!... Et ces oiseaux! comme ils paraissent avoir froid!... Oh! mon Dieu, il y en a un qui est en train de mourir...

Lettre écrite par Barnabé de la Gontrie à son épouse, tandis qu'il se trouvait en l'île de Bâli.

«Je vous prierai dès l'abord (ma bien chère Épouse) d'excuser mon départ imprévu. Il est, je le sais, aussi offensant pour mon renom de galant homme que pour l'amour que je sais que vous me portez. Mais je me rends justice en me disant qu'il n'y va point de ma faute; je ne suis pour rien dans les ordres qu'un démon familier me dicte impérieusement, et c'est là ce qui me désespère. Si j'étais le maître de mes désirs, nul doute que je ne fusse demeuré près de vous, à cueillir des jours faciles sous le ciel de mon pays natal. J'envie ceux qui se contentent, durant leur vie, d'attendre le bonheur dans leur lit, et qui finissent par le trouver dans le calme même de cette attente. Mais le destin en a ordonné autrement de moi.

«Comme vous le saurez avant même qu'ouvrir ma lettre, je suis l'hôte des pays les plus lointains. Je partis dans l'espoir que, sous des cieux nouveaux, de nouveaux pensers s'épanouiraient en moi, et qu'un jour, peut-être, je trouverais le port bienheureux où s'apaiseraient mes inquiétudes. Si le ciel y consent jamais, je ne manquerai pas à vous le faire savoir.

«Après diverses incertitudes, j'advins à Bordeaux le huit d'avril, qui tombait précisément le jour de Pâques. Or, tandis que Cadet Rémoulat et moi étions, pour la promenade, le long des quais, nous rencontrâmes une compagnie de Levantins; ils nous saluèrent fort poliment; après quoi ils nous contèrent leurs voyages. Ils nous dirent qu'ils faisaient le négoce et arrivaient de Négritie. C'étaient de fort honnêtes gens et leur société me charma. Ils me firent des présents, qui d'un poignard, qui d'un arc curieusement ouvré. Je les priai à dîner, ce qu'ils acceptèrent. Ensuite, le garçon servant ayant apporté des cartes, ils m'apprirent un jeu en usage dans leurs pays; c'est une espèce de brelan assez compliqué, qu'ils nomment _mossib_; je perdis deux cents écus, non sans prendre beaucoup de plaisir. Cependant, mes nouveaux amis me racontaient force merveilles sur les pays qu'ils avaient visités, et j'admirai quelques belles filles qu'ils en avaient ramenées; elles étaient d'une peau un peu brune à la vérité, mais grandes, fort bien faites, avec d'admirables yeux noirs et des dents les plus blanches du monde. Elles étaient originaires de Barbarie et vêtues, à la mode du pays, de tuniques blanches sur lesquelles tintaient des colliers de cuivre; elles avaient des bagues à leurs pieds, lesquels étaient nus et fixés par des bandelettes de cuir sur des semelles de liège fin. Les Levantins comptaient en tirer profit en les vendant à de riches Turcs pour l'ornement de leurs sérails; et, malgré que nul plus que moi ne soit bon chrétien, il me faut bien dire que j'ai regretté, lorsque je me suis séparé de tout ce monde, qu'on ne m'eût point élevé dans la religion de Mahomet.

«Les récits qu'on m'avait faits m'ayant mis en goût pour les voyages, je conçus le dessein de prendre la mer. Vous le voyez, j'avais raison: nos destinées sont des trames obscures où les événements sont brodés par le hasard, et nous ne sommes pas les maîtres de nous-mêmes... Je fis part de mon projet à mes amis les Levantins, qui m'approuvèrent; ils m'offrirent même de me conduire à quelqu'un qui me vendrait un beau bâtiment. J'allai le visiter avec eux. Il me plut. Tout d'abord, j'en trouvai le prix un peu élevé, mais ces braves gens me firent comprendre qu'il ne fallait point lésiner sur l'achat d'un navire à qui on allait confier sa vie et celle de quinze hommes.

«_L'Alcyon_ est une goélette de 120 tonneaux environ, élancée, légère et, malgré tout, solide sur l'eau. J'aime la longue ligne courbe de ses flancs et sa svelte mâture qui accueille heureusement le bienveillant essor des brises. A la proue, une sirène est figurée, les bras enchaînés à la coque, les seins droits et la face tendue, comme si toute son âme de captive était attirée vers le désir de la libre aventure. Que de fois, par les nuits chaudes, quand l'insomnie me forçait à délaisser mon étroite cabine, je suis allé m'étendre, à la pointe du navire, au-dessus d'elle! La calme mer était toute lumineuse et nous glissions insensiblement sur une immense étendue d'or phosphorescent où se déroulait à notre suite un sillage moiré. Je voyais la sirène au-dessous de moi, mais ma main elle-même ne pouvait arriver à caresser sa tête pourtant toute prochaine, et dont la chevelure dorée brillait dans le reflet de la mer. Elle était là, toujours près de moi et toujours insaisissable, et je pensais qu'ignorant à jamais ma présence la captive poursuivait, elle aussi, le coeur plein du désir des flots paternels, un rêve qu'elle ne réaliserait pas.

«C'est par un beau matin de soleil, à l'heure du reflux, que nous avons levé les ancres. Les quais, s'infléchissant le long du fleuve selon la courbe du croissant, orgueil des armes de la ville, semblaient danser dans la lumière tourbillonnante. Les jurons des porte-faix qui s'agitaient, la face empourprée sous les ailes du chapeau gascon, se mêlaient aux appels des matelots et aux cris irrités et baroques d'animaux étrangers que des montreurs achetaient près de nous. Et déjà le vent gonflait les voiles; le pilote était à son poste; le moment de partir était venu. Mes amis les Levantins m'avaient accompagné jusqu'à la goélette; nous nous embrassâmes. Et nous pleurions tous à chaudes larmes.

«A quoi bon vous raconter en détail (ma bien chère Épouse) les péripéties de mon voyage, et qu'importe d'ailleurs à celui qui va cherchant par le monde les débris épars d'un rêve inconnu le souvenir des lieux où il promena vainement son espoir et son anxiété? Je serai donc bref.--Après avoir longé les rivages de Maroc, nous vîmes les sables torrides du désert expirer dans les flots de l'Océan. J'eus l'idée un moment de débarquer sur cette côte et d'y fonder un empire dont personne ne m'aurait contesté la possession, quitte à le rendre ensuite habitable par des conduits d'eau, ou d'une autre manière. Peut-être eussé-je trouvé dans l'exercice du pouvoir suprême des distractions qu'une vie ordinaire m'a refusées. Mais les matelots me représentèrent qu'une descente en ce pays risquait bien de n'être profitable qu'aux seuls lions, fort nombreux en ces parages, et je n'insistai pas. En revanche, à quelques jours de là, quand nous fûmes à la hauteur de la Côte d'or, l'endroit m'ayant plu, je donnai l'ordre de jeter les ancres.

«Les naturels nous donnèrent les marques de la plus vive sympathie. Or, apprenez que j'avais fait faire avant mon départ une superbe livrée galonnée d'or pour Cadet Rémoulat. A la vue de quoi les sauvages le prirent pour notre chef et lui témoignèrent un profond respect. Ils le suivaient, palpaient religieusement son habit, et, de temps en temps, d'aucuns, le dépassant, s'aplatissaient devant lui et, s'étant emparés de l'un de ses pieds, le posaient sur leurs têtes, j'imagine en signe de soumission. Puis ils allaient de l'avant, faisant de grands bonds, gesticulant et poussant des cris rauques que je jugeai être des chants d'allégresse. Cadet Rémoulat en était tout confus. J'aurais souhaité que vous fussiez là. Vous eussiez bien ri. Ce que nous fîmes.