Part 3
Je sortis du salon, bouleversé d'avoir vu m'apparaître ainsi toute nue la vérité de mes songes. Mais dès cet instant je ne sais quel irrévocable élan m'entraînait vers la porte, je m'y abandonnai. Et, d'ailleurs, qu'avais-je à redouter? Si j'avais possédé la clef magique, je l'aurais évidemment jetée au fond du puits, ou dans les eaux du Gave, par crainte de la tentation. Mais je ne l'avais pas. J'appuyai ma main sur la poignée, je savais bien que la porte ne s'ouvrirait pas; je ne risquai donc rien à la pousser; je le fis... Et, soudain, j'entendis grincer les gonds, je sentis le battant fuir devant moi, et le soleil, qui luisait follement après l'averse, me frappait à la face dans le corridor sombre.
J'entre et je regarde autour de moi. C'est une chambre comme les autres chambres, à cela près qu'on trouve étrangement en elle ce recueillement mélancolique des choses qui se sont déshabituées d'être frôlées par les hommes. A mon arrivée, elle dormait véritablement; à présent, la table sous un tapis vieillot, les chaises et les fauteuils où l'on ne s'assied plus, le lit où depuis longtemps n'a dormi personne semblent me considérer avec étonnement et tristesse. Sur une console, dans une cage dorée, un oiseau de bois peint est perché, les ailes étendues, le bec ouvert. Mais au-dessus de la cheminée, en plein soleil, j'aperçois un tableau; je l'examine un instant, puis je voudrais revenir vers des objets qui m'intéressent davantage, vers l'oiseau, par exemple; mais c'est en vain, mes yeux ne peuvent plus le quitter, et je sens que je dois le regarder encore... J'y pense: il paraît que Léonard de Vinci inscrivit sur la toile de la Joconde une formule magique; d'où l'attrait singulier qu'a le visage de cette femme; on me conta même jadis que d'aucuns étaient devenus fous pour avoir contemplé ce chef-d'oeuvre trop longtemps: peut-être celui qui peignit le tableau de la Gontrie, et qui certes n'était pas un grand artiste, était-il un grand magicien?--Peut-être.
Sur la lisière d'un bois, dans un pré où les marguerites sont grandes comme les arbres, sous un ciel plein d'oiseaux volants qui figurent assez bien des colombes, des Satyres ont attaché l'Enfant Amour au socle sur lequel sourit la statue de sa mère. A présent, dansant joyeusement, ils frappent de verges ses fesses nues; le marmot divin pleure d'indignation et de rage; il tente de briser ses liens et sa bouche s'ouvre comme pour crier à l'aide. Mais de partout le choeur des chèvrepieds arrive vers lui, triomphant et vindicatif; une vie équivoque et silvestre grouille sous la feuillée, de rousses toisons se devinent derrière les haies, des cornes pointent entre les branches; au loin, dans un sentier, un villageois et une villageoise, portant des javelles et des corbeilles, passent indifférents. C'est tout...
Et je demeure là, les bras ballants, les yeux écarquillés, et cette fascination est si puissante que je n'ai point pensé à être désappointé... Je n'ai pas trouvé les sept Princesses mortes; mais il y avait mieux que cela dans la chambre fermée, et, en cet âge où l'on distingue encore mal son bonheur d'un pot de confitures, n'est-ce pas toute ma destinée que je viens d'y pressentir obscurément?
Des pas se rapprochèrent: c'était la vieille Anne qui me cherchait pour le goûter:
--Tu étais donc là?... Il y a un quart d'heure que je te cherche... Que regardes-tu? Cette image?... Tu vois, c'est un petit garçon qui n'a pas été sage; et les diables lui donnent des coups de bâton.
Je la considérais gravement, et j'étais bien sûr qu'elle ne disait pas vrai.
--Allons, viens!
Mais je cherchais désespérément un moyen de ne point partir encore. Je questionnai Anne, qui était encline à bavarder:
--Qu'est-ce que ceci... et cela... et cet oiseau?
--Cet oiseau, répondit Anne, c'est ton oncle Barnabé qui l'avait fabriqué. Il avait mis dans son coeur une machine qui le faisait chanter: je ne sais pas quel était le système. Ton oncle est parti, nous avons tous perdu le secret, et le petit oiseau ne chante plus...
* * * * *
Ma pauvre tante, lorsque je vous revis quelques minutes plus tard, mon âme, en vérité, était prête à comprendre toute votre tristesse et il ne me restait plus qu'à connaître l'histoire de votre vie.
A présent, je la connais.
II
Ce fut sur le tard de son mariage, et comme il ne s'y attendait plus guère, que le vicomte Pierre de la Gontrie eut un fils. Il s'en réjouit fort, mais sa femme en mourut. Il se trouva dans une situation pareille à celle du prince Gargantua vis-à-vis de son fils Pantagruel et de sa femme Badebec. Son caractère expansif, que celui de ma grand'mère rappelait, paraît-il, assez bien, se donna libre cours; pendant quelques jours il remplit le village par les cris de sa douleur et de sa joie, et laissa tour à tour l'une et l'autre déborder en larmes ou en rires dans les bras de ses amis et de son intendante, qui était aussi sa maîtresse à l'occasion. Puis, comme il était lettré et avait jadis brillé à la cour de France par son esprit, il composa une poésie sur ce double événement; je regrette fort de ne la point retrouver aujourd'hui, car, l'ayant lue jadis, je me rappelle que les ciseaux de la Parque y étaient bien agréablement mêlés à ceux de l'accoucheuse.
J'imagine qu'ayant ainsi essayé, avec l'aide des Muses, de mettre sa douleur et sa joie hors de lui-même, il lui advint bientôt, comme c'est l'ordinaire, de les sentir moins bruyantes en lui; du reste, à défaut des Muses, le temps se fût chargé de cet office. Mais M. de la Gontrie n'en chérit pas moins le petit Barnabé, qui poussait gaillard, et qui, à n'en juger que par sa précoce bonne mine, promettait de ne point laisser s'évanouir de sitôt l'antique nom qu'il portait.
L'enfant grandit. Il était fort beau, mais un homme avisé n'aurait point tardé à s'inquiéter de son caractère. M. de la Gontrie, en son orgueil paternel, n'en faisait rien. Barnabé aimait à se promener au clair de lune en faisant des gestes exaltés, soit! c'était qu'il nourrissait déjà de grands desseins; emporté, d'autres fois, et tout agité de furieuses colères, il rossait d'importance les domestiques: très bien! cela sentait son gentilhomme; il chassait de race. D'ailleurs, il n'y avait point à mettre en doute l'excellence de ses dispositions naturelles, car il était fort dévot et craignait Dieu.
A vrai dire, ce qui semble avoir caractérisé dès l'enfance Barnabé de la Gontrie, ce fut une inquiétude qui ne lui laissait en paix l'âme ni le corps. Il semblait toujours qu'il lui manquât quelque chose, et jamais on ne vit dans ses yeux cette heureuse clarté qui témoigne d'une entière satisfaction physique ou morale; ils brillaient toujours d'un éclat fiévreux. En outre Barnabé s'ennuyait perpétuellement, et il est probable que les efforts désespérés qu'il faisait à chaque instant pour sortir du lac bourbeux et stagnant de l'ennui lui valaient son inquiétude. Elle se marqua, lorsque vint l'adolescence, par une curiosité ardente, mais vite lassée de toutes choses. Il colligea et étudia d'abord les minéraux, les plantes et les insectes. Le vicomte Pierre accourait chez les amis: «En vérité, mon fils sera un grand physicien...» Mais Barnabé laissa bientôt la poussière s'accumuler sur ses collections. Alors il essaya de fabriquer une machine pour s'envoler dans l'air à la façon des oiseaux. Le vicomte menait grand train dans le village: «Mon fils deviendra un mécanicien glorieux, le plus glorieux des mécaniciens...» Le futur mécanicien manqua de se tuer en se précipitant du haut d'un toit, les bras armés d'immenses ailes de carton, et, dégoûté de ces expériences violentes, se plongea dans la lecture. Il dévora Rousseau et commença sur-le-champ un traité «du Bonheur». Son père allait le récitant de porte en porte et s'exclamait: «Quel philosophe nous allons avoir!...»
Mais, quand il mourut, à quelque temps de là, le pauvre homme eût été bien gêné pour définir la partie des sciences ou des arts humains que son fils illustrerait. Ayant relégué les philosophes sur les plus hauts rayons de la bibliothèque, celui-ci, pour le moment, élevait de la façon la plus singulière divers animaux dans des cabanes et des cages par lui aménagées au fond du parc. Ces animaux étaient rangés par couples; mais le mâle et la femelle y étaient d'espèces différentes; un cerf était logé avec une jument, une biche avec un taureau, un gros lézard des rochers avec une couleuvre; la cage qui l'intéressait le plus était celle qu'un bouc partageait avec une guenon de grande taille; de celle-ci, un jeune homme du pays qui s'était mis en tête de courir le monde, M. de Parpelonne, lui avait fait don. Barnabé passait des nuits à épier ces deux animaux par un trou aménagé dans une planche; ses yeux brillaient, ses narines frémissaient d'impatience; le plus souvent ces bêtes se livraient à de tumultueuses batailles, d'où elles sortaient, l'une couverte de horions, l'autre meurtrie de coups de cornes.
Barnabé de la Gontrie voulait, comme on l'a peut-être deviné, renouveler par ces étranges accouplements certaines espèces d'êtres. Pour lui, il ne doutait pas que les jumarts, les licornes et les satyres n'eussent existé jadis; pour qu'il fût donné aux hommes de les revoir, il suffisait de reconnaître les circonstances où les entrevues de leurs disparates parents risquaient d'être efficaces; il y tâchait, et l'on va voir jusqu'à quel point d'impudence le conduisit l'ardeur qui l'enflammait pour cette science bizarre.
Il semblait en tenir surtout pour les satyres, à en juger par l'intérêt qu'il portait aux ébats, pourtant peu amoureux, du bouc et de la guenon. Sans doute il eût été charmé de voir cette race poétique se répandre dans nos montagnes, et jouer du pipeau près des bergers à l'heure des étoiles. Mais le succès ne semblant toujours pas devoir couronner son entreprise, il sépara la guenon de son compagnon, qui l'avait d'ailleurs fort endommagée, et attendit. Un soir d'automne, il entendit les bêlements du bouc bruire plus acres et plus chaleureux, ainsi qu'il arrive lorsque ces bêtes sentent l'amour en elles. La nuit allait descendre. Sous les voûtes du bois le vent soulevait doucement les tas des feuilles mortes, et l'on eût dit que dans l'ombre de jaunes toisons se traînaient sur le sol. Le moment était venu; les yeux de Barnabé brillèrent plus que jamais; il alla prendre la guenon et la conduisit dans la demeure de son époux imprévu. Mais celui-ci, comme par le passé, la reçut à coups de cornes. Barnabé dut se résigner à les séparer de nouveau, puis s'assit le front dans les mains.
Il y a lieu de croire que, réfléchissant ainsi, il porta soudain son attention sur un détail qu'il avait jusque-là considéré comme négligeable: ce n'était point une face de singe, mais bien un visage humain que les auteurs les plus compétents attribuaient aux satyres, et, sans doute, il en était arrivé à ce point de sa méditation, lorsqu'une jeune paysanne vint à passer. Il hésita un instant, puis se leva, l'appela. Dans l'obscurité, ils causèrent. La fille comprenait que quelque dessein difficile à énoncer troublait l'âme du jeune vicomte; jolie, elle souriait de ses dents fraîches et sans doute eût volontiers accordé ce qu'elle croyait qu'on voulait obtenir. Elle se rapprocha, rit plus nerveusement. Alors Barnabé tira une bourse de sa poche, fit luire de l'or et, brusquement, expliqua à la paysanne ce qu'il attendait d'elle. Elle demeura bouche bée, puis tenta de fuir, ayant compris. Mais lui l'empoigna brutalement, et sans se soucier de ses cris la poussa dans l'étable. Il regarda: le bouc flaira longuement la femme, puis, soudain, se dressa contre elle, immense et obscène; les cris de la prisonnière devenant plus aigus, des voisins s'émurent, des pas résonnèrent sous le bois; alors Barnabé de la Gontrie, un peu gêné, ouvrit la porte, et ceux qui arrivaient, effarés, virent, la lune s'étant levée, un grand bouc en folie qui poursuivait une fille sous sa clarté bleue.
Mais quand l'histoire se répéta, ce fut un gros scandale. Ma grand'mère furieuse accourut et débita par devant son frère un sermon long et bruyant; il l'écouta poliment, puis la pria de sortir, ce qu'elle fit avec toutes sortes d'imprécations. «Monsieur mon beau-frère, lui dit M. de Castel-Baigts, il y a meilleur usage à faire des filles.» Tout le village s'indignait et l'affaire aurait pu mal tourner, si mon oncle n'avait été le plus riche seigneur de la contrée, et si son nom n'avait commandé le respect, à défaut de sa personne.
Barnabé de la Gontrie abandonna ses expériences; non point qu'il prît en considération l'opinion des hommes; mais il ne pensait pas qu'il lui fût possible d'arriver pour l'heure à un résultat satisfaisant, et ensuite ces occupations le retenaient depuis assez de temps pour l'avoir lassé.
Deux ans passèrent, durant lesquels il stupéfia encore Sérimonnes par mille extravagances. Ainsi, lorsqu'advint ce que je viens de conter, le curé n'ayant pas voulu le laisser s'approcher de la Sainte Table, il le rossa sur la place, à la sortie de la grand'messe; puis il se repentit, s'humilia, et finalement fit dans l'Église une confession publique qui sut émouvoir les coeurs les plus endurcis. Il faillit même se marier, mais au dernier moment M. d'Obezan, son futur beau-père, s'étant refusé à lui laisser voir sa fiancée toute nue, il cria bien haut qu'à ce marché il risquait fort d'être volé, et rompit avec éclat. Après quoi, un beau matin, il fit ses malles et s'en fut déclarer à son beau-frère qu'ait allait à Paris pour se former aux belles manières. M. de Castel-Baigts répondit que, quoi qu'il dût advenir, c'était pour le mieux, et Barnabé de la Gontrie monta dans le coche, fort content de lui-même.
Je comprends à présent la difficulté d'écrire l'histoire. Je parle de mon oncle de la Gontrie d'après les lettres de lui que j'ai retrouvées dans ma famille, ou les rapports que l'on m'en a faits de vive voix. Il resterait encore bien des lacunes, si mon imagination ne les comblait pas; d'ailleurs la silhouette de mon oncle se découpe si distinctement sur le fond de mes pensées familières que je ne dois pas me tromper bien souvent, et, me tromperais-je, que cela encore ne serait rien, car mes erreurs ne pourraient que le rendre plus ressemblant à lui-même.
Je dois avouer pourtant que je serais bien en peine de dire ou d'imaginer ce qu'il fit la première année de son séjour à Paris. Je sais seulement qu'il s'accommoda difficilement des logements que cette ville lui offrait, et qu'il vagabonda de quartier en quartier, puisque les lettres qu'on lui adressait avaient grand'peine à le trouver d'un mois à l'autre. C'est le 13 février 1820 qu'il reparaît en pleine lumière.
Il est à l'Opéra, dans la loge de Mme Leprat-Montoleau, épouse d'un gros financier et maîtresse de bien des gens. Elle a dépassé la trentaine, mais sa beauté étrange et comme exotique flatte au plus haut point le goût amoureux de l'époque. Elle a de longs yeux de gazelle, un teint chaud, et une taille espagnole qui fait craquer ses basquines. Je ne sais qui l'a surnommée Atala, et c'est vrai qu'il serait plaisant d'errer en sa compagnie à travers les forêts exubérantes du Nouveau-Monde. Elle est, en réalité, Paloise, et prise fort pour l'instant le jeune vicomte de la Gontrie, son compatriote. Comme le monde connaît leurs amours, ils ne se gênent point, et les regards qu'ils échangent expriment éloquemment leurs âmes; parfois, comme pour conter des secrets, Barnabé de la Gontrie se penche vers la belle et sauvage tête brune, qu'orne un turban oriental surmonté d'une plume d'autruche, et l'on voit alors se gonfler doucement d'admirables seins mi-nus, qu'une large ceinture de moire rehausse presque jusqu'au visage de l'amant. Dans la loge voisine, qui est celle de Mme de Broglie, M. le chevalier de Lamartine, un poète d'avenir, fait à leur propos l'éloge de l'amour. Et il raconte, avec un léger accent bourguignon, une aventure qu'il eut récemment dans les environs d'Aix; il y joint un poétique commentaire, car on entend parfois se glisser dans son discours la molle harmonie d'un vers et les beaux noms de Julie ou d'Elvire. L'entr'acte est long, mais, dans ces parages, on ne songe guère à s'en plaindre, les uns parce que l'amour leur fait oublier le temps, les autres parce que c'est un délice d'écouter M. le chevalier, superbe en son habit bleu tendre au col nimbé d'un grand jabot blanc, et qui, les cheveux chassés par l'inspiration en avant des tempes, serre sur son coeur son chapeau _tromblon_ aux ailes superbes.
Mais qu'est ceci? Comme le rideau se levait, M. Leprat-Montoleau est entré dans sa loge à grand fracas; sa redingote à quintuple collet est tumultueuse et son bolivar désordonné. Il y a loin de ce gros homme aux yeux furibonds, qui renâcle comme un taureau piqué d'un taon, au Sganarelle ignorant et satisfait que le monde entoure d'un mépris compatissant et ironique. Il doit tout savoir! En vain un illustre chanteur s'évertue à soupirer sur la scène «Beaux yeux d'Almire...», il est un trio, dans la salle, qui passionne bien autrement les spectateurs. Mais tout à coup la voix d'un de ces acteurs improvisés sonne très haut:
--C'est entendu, Monsieur; vous êtes cocu! Mais ce n'est pas le moment de vous en apercevoir. Sortez!
Et sous l'effort d'une main juvénile, le bolivar et la redingote à quintuple collet disparaissent dans l'ombre du couloir.
A-t-on rêvé?... En vain les jeunes gens et les femmes adressent à l'amour triomphant un murmure d'approbation; très calmes, Barnabé de la Gontrie et Mme Leprat-Montoleau écoutent la pièce, et semblent y prendre beaucoup d'intérêt. Ils partent quelques instants avant la fin pour échapper à l'attention de la foule; mais ils n'échappent point à M. Leprat-Montoleau, qui, à la sortie du théâtre, vociférant pour un chacun son indignation, fait la joie des laquais sur leurs sièges et des badauds sur la chaussée. Il a vu apparaître les objets de sa colère et bondit. Barnabé, toujours calme, tient à distance, de son bras droit tendu, le gros homme qui gesticule et crie devant lui. La foule s'amasse; les spectateurs sortent.
--Monsieur, dit Barnabé, je comptais vous laisser en paix; mais j'ai peur à présent que votre ridicule ne rejaillisse sur celle que voici et sur moi. Il faudra donc que je vous tue; c'est une affaire entendue, Monsieur; mais, pour l'instant, allez au diable...
--Quant à vous, mon ange, ajoute-t-il en se tournant vers son amante, prenez ma voiture et faites-vous conduire en mon logis...
Soudain des cris retentissent tout près de là, et Barnabé y court suivi par des rires flatteurs et des applaudissements. Des voix effrayées murmurent: «On vient de frapper Monseigneur... On vient de tuer Monseigneur le Duc.» Barnabé arrive à temps pour recevoir dans ses bras Mme du Cayla, qui s'évanouit. A la clarté tourmentée des torches, il regarde Mgr le duc de Berry qui, très pâle et les yeux grands ouverts, est couché sur des coussins de sa berline; auprès de lui, la Duchesse, ses blonds cheveux évaporés, exhale sa douleur en cris perçants; un peu plus loin, la foule assomme un gros garçon qui, bien qu'il tienne encore dans sa main l'instrument de son crime, se contente de sourire et de lever les yeux au ciel. «Faites-lui grâce!...» murmure le blessé.
Un pharmacien vient d'ouvrir sa boutique, et Barnabé, escorté d'une dame de compagnie, y transporte son précieux fardeau. Mme du Cayla ouvre les yeux, reconnaît l'heureux rival du financier, et lui sourit. Le commis cherche des sels; il se démène furieusement, la cravate mal ajustée, les yeux bouffis de sommeil; il s'écrie:
--Quel événement! Quel malheur! Et quel beau sujet de tragédie!... Car je suis poète, oui. Monsieur, poète!...
Et puis les soldats écartent la foule devant la porte et, tandis que, toute émue encore, la belle Égérie du vieux monarque impotent et galant s'appuie sur le bras de son sauveur, celui-ci voit entrer dans la boutique la civière où râle l'agonisant royal, et il entend retentir de plus en plus forte, pareille aux flammes dévorantes d'un incendie qui court de maison en maison et de rue en rue, la rumeur indignée et douloureuse de la ville réveillée.
Le lendemain, comme il l'avait promis, Barnabé tua en duel M. Leprat-Montoleau, et, bien que l'assassinat du duc occupât alors les esprits, le retentissement de cette aventure y laissa une place pour Barnabé. Alors tous les yeux se tournèrent vers lui; les femmes en rêvèrent. Le roi lui-même, à qui Mme du Cayla en parlait souvent, le fit mander. Il le reçut familièrement installé dans le fauteuil où la masse bouffie de sa graisse sénile demeurait écroulée toute la journée; il lui dit qu'il se souvenait fort bien d'avoir vu jadis le vicomte Pierre de la Gontrie à Versailles, et eut des mots attristés, quand il le sut mort. Il fut surtout reconnaissant des soins dont on avait entouré sa bonne amie durant la nuit tragique et ne laissa point Barnabé partir sans lui débiter la traduction d'une ode d'Horace qu'il venait justement de parfaire.
Peu après, Barnabé fit l'expérience de la perfidie féminine. Il s'aperçut que Mme Leprat-Montoleau promenait un peu partout, et jusque dans de basses intrigues, une ardeur que rien ne pouvait apaiser. Quand il n'en douta plus, il fut pris d'une immense fureur, roua de coups de bottes la plus belle croupe que Paris possédât à cette époque et chassa l'amante infidèle. Mais l'ayant chassée il tomba dans l'abattement; non point pour longtemps, il est vrai, car de toutes parts des consolations s'offrirent.
Dès lors, sa destinée fut éblouissante. Des duels retentissants et de belles amours marquèrent à peu près chacune de ses journées. Je n'aurais point fini de sitôt, si je voulais raconter ou même résumer ces événements, car, à la vérité, Barnabé de la Gontrie vécut en quelques mois bien plus que ne le font d'ordinaire les hommes dans toute leur existence. Je puis affirmer qu'il laissa loin derrière lui ces héros que M. de Balzac fait parfois passer dans ses romans, à la manière de météores dans le ciel. Assuré d'être roi à sa façon puisque, pour un temps, Paris pardonnerait tout à son idole, Barnabé en profita et lâcha les rênes aux coursiers impétueux de sa fantaisie. Il fallait le voir marcher en maître au Palais-Royal et sur les boulevards, ou passer dans une fête. Les sourires des femmes l'adulaient, les jeunes hommes copiaient ses costumes; au milieu de l'amour et de l'admiration, il allait, imperturbable, la boutonnière fleurie, fatal, byronien et beau, avec ses yeux bleus un peu moqueurs et ses grands cheveux noirs en tempête.
Il aima Mme de Mériandre; elle était jalousement gardée par son mari, barbon morose et méfiant. Pour la plus grande joie de ses amis et de ses admirateurs, Barnabé renouvela les ruses amoureuses qu'imaginèrent les poètes et les conteurs du temps jadis. Beaucoup, à cette époque, se firent une fête d'aller le voir à la dérobée, la nuit, après qu'il avait attaché son cheval à un arbre du boulevard de Gand, où la belle habitait, monter jusqu'à sa chambre par une échelle de corde qu'elle lui lançait. Il lui advint de choir et de se casser un bras; il fut soigné par la douce et jolie Mme de Rocmorelle, qui était précisément la meilleure amie de Mme de Mériandre.