L'amour fessé

Part 2

Chapter 23,912 wordsPublic domain

--C'est vrai, Madame, que les Dieux dont je vous parlais sont des Dieux aimables, et qu'on ne saurait trop en rêver. Mais il est une autre divinité, la plus grande, certes, et la plus désirable, dont les hommes attendent anxieusement la venue parce qu'elle doit leur donner le bonheur et la sagesse. S'ils l'appellent et s'ils la cherchent, il les faut approuver, même s'ils s'abusent et prennent un fantôme pour elle, même s'ils errent à sa poursuite, même si nous en souffrons, et même...

--Et même?...

Le jeune homme regarde étrangement la reine et dit:

--Que sais-je?

Un souffle de tristesse semble courber ces fronts prédestinés. Tous se taisent; puis la reine s'efforce de sourire.

--Allons, Monsieur, le soir descend et l'on doit s'inquiéter de nous; il faut que nous rentrions. Adieu! Adieu!...

Elle lui tend sa belle main à baiser, fait quelques pas, puis revient vers lui.

--Voudriez-vous, Monsieur, me dire votre nom?

--Que vous importe?... Un nom peut-être à jamais obscur!

--Il me serait doux de m'en souvenir.

--Je m'appelle André de Chénier.

Le vent s'est levé et, cette fois, c'est une avalanche de feuilles mortes. Il fait déjà froid; oui, c'est bien l'automne, un indéfinissable, un immense automne, l'automne de tout, dirait-on. Et le soleil, au fond du ciel, est rouge, et les nuages, qu'il enflamme au-dessous de lui, semblent, ruisselant de cette tête tranchée, des flots de sang qui coulent et tombent au fond de quelque immense abîme.

* * * * *

A quoi donc me suis-je laissé aller, et que revenez-vous faire au-dessus de ma tête penchée, belles histoires du temps jadis?... C'est vrai, vous avez à ce point nourri mon enfance que je ne sais plus vous séparer des images qui lui étaient offertes par la réalité; vous êtes ici à votre place et le cours régulier de ma pensée y devait naturellement entraîner l'une de vous... Mais à présent rentrez dans l'ombre, contes de ma grand'mère où le fantôme sanglant et poudré d'une reine passait, contes de ma vieille bonne Ursule où les loups-garous hurlaient en bondissant à travers la campagne nocturne et contes où se déroulaient à l'infini les aventures que je prêtais avant de m'endormir aux bergers qui, près de leurs bergères, jouaient de la cornemuse sur les rideaux de mon petit lit... Les souvenirs sont devant moi comme jadis devant le roi errant les têtes vaines des morts accourus en murmurant du fond de l'Erèbe; qu'un seul d'entre eux, l'inexorable, s'approche à présent de la fosse où bouillonne le sang noir.

Ce fut une brillante journée d'avril et plus que jamais le beau temps remplissait les coeurs de joie, car c'était le jour où Sérimonnes célébrait sa _bote_ ou fête votive qui est placée sous la protection du bienheureux Marc.

J'allais sur mes six ans. De grand matin, la vieille Ursule entra dans ma chambre et rangea près de mon lit un costume neuf. Je me levai précipitamment pour pouvoir l'admirer tout à mon aise. Il était question de ce costume depuis fort longtemps: on m'avait promis que, si j'étais sage, je porterais culotte pour la _bote_. Cette perspective m'avait comblé de joie. Aussi, lorsque j'aperçus le pourpoint bleu pâle à boutons de nacre, la large casquette de velours qu'ornaient des glands d'or à la dernière mode et surtout le pantalon de coutil crème qui était resserré en manière de guêtres sur les mollets, je conçus une idée très nette des progrès que cet événement faisait accomplir à ma personne. Je me sentis tout à coup très grand, très fort et prêt à marcher victorieusement vers l'avenir. Et ainsi je roulais dans mon âme des pensées d'orgueil.

Lorsque je fus habillé et que je me fus promené devant la glace, il me parut que je devais être tout près d'égaler les bergers de mes rideaux dont j'inventais chaque soir l'histoire avant de fermer les yeux, et qui étaient devenus mes parangons chéris de vaillance, de vertu et de beauté. Du reste, les compliments que me firent, tant aux vêpres qu'à la messe, les amis de ma famille ne me laissèrent aucun doute à cet égard.

Je sus garder jusqu'au retour des vêpres une attitude et des pensées conformes à la dignité de mon nouvel état, à savoir une démarche grave que n'intéressaient plus la couleur des cailloux ou les sauts mécaniques des sauterelles, une certaine onction dans les gestes de mes mains gantées de frais, et dans mon coeur un mépris indulgent pour toutes choses. Mais le temps se fit long et cette gravité me parut de mauvais goût. Vers le milieu de l'après-midi je me surpris en train de grimper dans les marronniers pour cueillir à même les feuilles les hannetons endormis dont les ventres marbrés et les fauves élytres farineuses étincelaient à portée de ma main dans les rayons du soleil. Ce fut à cet exercice périlleux qu'il m'advint de déchirer largement mon pantalon neuf. L'accident était tout au moins possible, mais je n'ai jamais été philosophe et il m'affecta profondément.

J'interrompis sur le champ ma chasse aérienne, fort inquiet de savoir si le dommage était réparable; les grandes personnes n'ont aucune intelligence et, par suite, aucune pitié des infortunes qui frappent les petits; on me répondit par une fessée bénigne, il est vrai, mais fort vexante, et ce qu'il y eut de plus triste, c'est que je dus reprendre les jupons que je croyais avoir délaissés pour toujours. Concevez-vous la honte d'un papillon qui se verrait redevenir chenille? Déchu de ma gloire, je méditais pour la première fois et fort amèrement sur la vanité des grandeurs et des joies humaines.

Ce fut là, en vérité, une affaire considérable. Mais soudain, au milieu de mes réflexions et de ma tristesse, j'entendis dans le jardin des cris d'indignation auxquels des sanglots répondaient. J'allai voir, et je compris que ma mère et ma grand'mère chassaient Marinounette Cantarel, la petite servante. Je ne manquai point d'exagérer très fort la portée de cet acte. Depuis mon enfance j'avais toujours vu autour de moi les mêmes domestiques, Marinounette, Ursule et Guilhem Cabrit; si donc Marinounette quittait notre maison, ce devait être à la suite d'un crime irréparable et cousin germain de celui qui fit fermer les portes de l'Éden derrière nos premiers parents. Je questionnai ma mère sur ce méfait; mais elle me dit tout net que cela ne regardait en rien un bambin de mon âge. Aujourd'hui je reconstitue facilement le drame tel qu'il dut se passer. Marinounette avait entendu le printemps à la manière des pauvres bêtes qui vont courbées vers le sol et louant Dieu. Avril!... Les boucs riaient dans leurs barbes auprès des chèvres; les hannetons, sur l'herbe, tombaient des arbres, immobiles et liés; les couleuvres, le soir, au fond du jardin passaient par couples près des viviers et, en voyageant, cinglaient l'air vibrant comme d'une double lanière... Pauvre Marinounette! elle avait en son coeur simple accueilli les conseils de la saison et les invites d'un voisin, et ma grand'mère, bien que les pages les plus éloquentes de Rousseau eussent fait les délices de sa jeunesse, n'avait pas jugé favorablement cette religion naturelle.

Tant et si bien que, dans le salon où ma mère, elle, et moi nous nous trouvâmes réunis quelques minutes plus tard, elle n'essayait même pas de mettre d'entraves aux paroles ardentes que la colère lui dictait. Bien sage, à l'écart, je me réjouissais, sans même oser me l'avouer, de ce que la mésaventure de Marinounette avait fait oublier la mienne. Mais c'était d'une âme fort troublée que je considérais la succession précipitée des événements. Un malheur, dit-on, n'arrive jamais seul; c'est, peut-être, que la douleur et la tristesse qu'il laisse après lui jettent leur ombre sur les événements quelconques qui le suivent... En vérité, après avoir déchiré mon pantalon et vu chasser la servante, je prévoyais encore je ne sais quoi d'extraordinaire et même de redoutable. En silence, dans mon coin, sans guère m'occuper des images éparses par terre, j'écoutais les pas de la destinée en marche vers moi.

J'attendais. J'avais bien raison.

La colère de ma grand'mère n'avait pas encore pris fin que Guilhem Cabrit, fort effaré, annonça que Mme de la Gontrie était là et demandait à voir ces dames. Après quoi, il resta sur place, tournant son béret dans ses doigts, comme si le son même de sa voix, en confirmant ce fait, l'eût accablé de stupeur. Mais la fureur de ma grand'mère crut à tel point, et son discours devint si tumultueux que, dans ma mémoire, il en est seulement resté une sorte de bourdonnement confus entrecoupé de quelques paroles distinctes...

--Brbrbrbroum... une gueuse, ma fille, que mon pendard de frère alla ramasser dans l'Opéra... une danseuse... brbrbroum... Moi vivante, elle n'entrera pas ici, je le jure... brbroum...

Ma mère la laissa dire, puis parla tout doucement. Cette pauvre femme, insinuait-elle, payait après tout fort cher en ce moment les erreurs de sa jeunesse; mais cela n'apaisa point Olympe de Castel-Baigts. Il fut ensuite question de moi. J'étais l'unique héritier de Mme de la Gontrie, il ne fallait donc pas l'accueillir trop mal. La discussion n'en fut pas moins fort longue avant que ma grand'mère se laissât convaincre.

--Soit, dit-elle enfin, je la recevrai, pour l'amour de vous et du petit. Mais n'espérez pas, ma fille, que je lui fasse un accueil très tendre.

Guilhem Cabrit, toujours immobile, attendait les ordres. Ma mère dit:

--Faites entrer Mme de la Gontrie.

Mme de la Gontrie entra. Elle s'avança vers ma grand'mère; elle chancelait d'émotion. A l'antique cartel, quatre heures sonnaient, et le coucou vint faire son apparition: «Coucou!... coucou!...» Cette voix indifférente et comme ironique parut augmenter le trouble de la visiteuse. Elle s'arrêta, salua deux ou trois fois de la tête et bégaya:

--Ma belle-soeur, je...

Mais cette dernière avait trop présumé de sa bénignité. Elle se leva soudain, rouge de fureur. Il lui suffisait, du reste, de voir qu'elle intimidait les autres, pour que le courage bruyant qui lui était naturel s'accrût. J'eus peur qu'elle ne sautât au visage de la nouvelle venue tant l'élan de son indignation était impétueux. Fort heureusement elle n'en fit rien. Mais elle jeta loin d'elle l'ouvrage de tapisserie auquel elle était occupée et, le poing tendu vers ma tante, s'écria:

--Gaupe!

Après quoi elle partit précipitamment. Nous entendîmes le bruit des portes malmenées sur son passage et les aboiements rêches de Némorin qui, prenant fait et cause pour elle, avait bondi à sa suite.

Ma tante suffoquée se laissa tomber sur un fauteuil, puis de silencieuses larmes coulèrent sur ses joues; alors ma mère se rapprocha d'elle et l'embrassa. C'était, je crois, la première fois qu'elle la voyait véritablement. Mais l'âme de maman était un beau vase de bonté et de mansuétude. Or, il y avait longtemps que ma tante avait perdu l'habitude d'être cajolée; sa douleur contenue se donna libre cours; ses sanglots furent bruyants, que scandait le tic-tac monotone du cartel. Jusque-là je n'avais point bougé. Il semble aux petits enfants que les grandes personnes soient des manières de divinités qui s'irritent parfois ou s'attristent, mais qui ne pleurent point; ces larmes mirent ma tante au même niveau que moi, qui pleurais souvent, et je l'en aimai; et je sus aussi la plaindre, car pour qu'une grande personne en vînt là, elle devait apparemment avoir été victime d'un malheur immense, que mon intelligence pressentait sans le comprendre, et devant qui je m'arrêtais, comme au bord d'un abîme, la pensée vacillante et les yeux troubles. En tout cas je me persuadai que le mieux était de régler ma conduite sur celle de ma mère; de moi-même j'allais embrasser ma tante et quand elle m'eut rendu ce baiser et m'eut pris sur ses genoux, ce fut la première fois que je vis son sourire.

On ne peut pas pleurer toujours, ni même longtemps. Plus encore que le bonheur nous cherchons la consolation de nos peines et nous ouvrons nos âmes à tout ce qui paraît devoir nous l'offrir. Les bonnes paroles de ma mère calmèrent ma tante; tout fut arrangé. Elles se mirent à parler de ces humbles et douces choses dont les vies sont tissues. On me laissa parfois l'occasion de placer quelques mots et, dans l'orgueil de me sentir volontiers admiré, je ne tardai pas à oublier les émotions récentes.

Maman promit qu'elle irait souvent à la Gontrie:

--Je laisserai ma mère tempêter, madame ma tante, dit-elle; je la connais, elle s'en lassera très vite.

--Surtout, répondit ma tante, envoyez-moi souvent cet enfant. N'est-ce pas, petit Calixte, que tu veux bien venir à la Gontrie? Tu joueras avec Cécile Laubamont.

--Son père est-il ce M. Laubamont qui vit comme un sauvage au-dessus de vous, à Balem, en pleine montagne, avec ses alambics et ses cornues?

--C'est lui-même; les bergers de là-haut le croient sorcier, et se signent quand, au crépuscule, ils aperçoivent à la lueur rouge des fourneaux sa haute taille qui se profile derrière les vitres. C'est simplement un brave homme, un peu fou, qui oublie parfois au milieu de ses études l'existence de sa fille. Je vous avoue que j'en suis presque heureuse, car ainsi la petite Lilette est presque toujours à la Gontrie. Elle est jolie comme un coeur, et, souvent, je m'amuse à m'imaginer qu'elle est à moi... Je suis sûr, Calixte, que Lilette et toi vous serez bons amis. Et puis je te donnerai une arbalète pour chasser dans le parc...

Dès lors, la Gontrie m'apparut comme une puérile terre promise, féconde en gâteries et bourdonnante de jeux. Mais, plus fortuné que le peuple hébreu, je devais l'atteindre le surlendemain du jour où ma tante, qui représentait ici la divinité, m'en eut révélé l'existence. Je partis de fort bon matin accompagné par Ursule. J'étais heureux; la journée promettait d'être belle et, comme j'avais reconquis mes pantalons enfin réparés, j'allais dans la fierté satisfaite de mon coeur.

Après une demi-lieue de route au fond de la vallée, sur le bord du Gave, on atteint un petit bois au pied même de la montagne; le Gave fait un coude brusque dans un étroit ravin et disparaît; la route s'arrête là; un sentier qui la continue grimpe au milieu des rocs; au bout de ce sentier on aperçoit, tout là-haut, de maigres arbres et un château presque ruiné: c'est Balem, où habitait M. Laubamont, le _fatilié_[2]; et, au crépuscule, on voyait flamber les fenêtres... A l'endroit où la route finit, un portail s'ouvre sur le petit bois; quand on connaît les lieux, on peut déjà distinguer au milieu des feuillées un toit de briques rouges. On s'avance par une allée de hauts sapins et de chênes centenaires dont les troncs noueux semblent à chaque instant tourmentés par un ouragan insensible. Poursuivons. Un parc se dessine: aux sapins et aux chênes se mêlent les magnolias et les buis; et voici encore des bosquets de lilas dont les grappes, au printemps, embaument. Mais des chiens aboient et, soudain, au détour de l'allée, apparaît la maison; c'est une longue chartreuse; on accède à la grand'porte par un perron fort imposant au bas duquel on remarque deux statues de femmes; une d'elles joue de la flûte et l'autre sourit sous la lèpre moussue des années. Les plantes grimpantes, lierre, glycines et vignes folles, encadrent presque toutes les fenêtres, derrière lesquelles tombent d'uniformes rideaux blancs. Les chiens, quatre grands dogues, sont postés sur le perron, les yeux étincelants, les crocs luisants à l'ombre de leurs babines baveuses; ils sont immobiles sur leurs jambes tendues et, seules, leurs queues s'agitent d'un égal mouvement, dans la satisfaction du devoir accompli. Un grand bassin circulaire s'étend devant la maison; un jet d'eau y jaillit d'une coupe aux mains d'une sirène; au bord du toit, les lézards gris glissent, les passereaux et les pinsons pépient. C'est la Gontrie, ou du moins la Gontrie telle que je l'ai vue pour la première fois; car aujourd'hui les rideaux blancs ne sont plus là; les fenêtres sont closes; les quatre grands chiens, serviteurs fidèles, sont partis pour les pays obscurs où vont après la mort les pauvres âmes des bêtes, à qui le paradis ne s'ouvre pas; et, comme la vie lente et silencieuse des choses prend fin elle-même, une des deux statues, celle qui souriait, fut jetée bas et brisée pendant une tempête d'hiver...

[2] Sorcier.

Ma tante lisait à l'ombre. Tout près de là une petite fille jouait; le bruit de mes pas lui fit lever la tête; je vis son visage à travers de lourds cheveux noirs qu'elle écarta bientôt de la main pour me regarder mieux. Et ma tante dit:

--C'est ta petite amie Lilette; embrassez-vous.

Elle se laissa faire, puis, tout de suite, m'apprit ce qu'elle attendait de moi. Nous nous comprîmes très bien, car nos pensées, comme nos corps, étaient de même taille. Je devais l'aider à construire un château dans le sable; il nous tint occupés toute la matinée, mais quand il fut terminé et entouré d'une clôture de brindilles, nous tombâmes d'accord pour le déclarer fort beau. Pourtant une sorte de tristesse pesait sur moi; je dis à Lilette:

--Le château est joli, mais, ce qui m'ennuie, c'est que nous ne pourrons pas l'habiter...

Il est bien que ces paroles aient été dites par moi le jour où ma vie commença véritablement. Quand viendra l'heure de la mort, combien de châteaux aurons-nous bâtis où nous ne serons jamais entrés?

Le premier jour, le premier jour! La vie commence: un château bâti dans du sable et une première tristesse qui vient on ne sait d'où... Une petite fille que l'on rencontre... Ce n'est rien qu'un bébé charmant, frêle et faible comme toi-même (pourquoi, pourquoi as-tu peur?). Tu vas vers elle; une pauvre femme au coeur blessé t'a dit: «Embrasse-la; voici ta petite amie.» La douleur t'a conduit sans le savoir vers la douleur; on t'a passé le flambeau, et c'est la liqueur de tes larmes qui, comme une huile précieuse, alimentera la flamme après les larmes des autres. Le baiser enfantin a scellé le pacte; tu viens de regarder ton destin en face; à présent, pour toujours, il y a près de toi deux yeux noirs que tu verras jusqu'à ce que les tiens se ferment, et cette petite fille, c'est toute ta vie...

Tout cela je l'ai pressenti presque aussitôt.

Il n'est que de connaître sa route pour aller au but et la destinée n'est jamais si implacable que pour ceux à qui elle s'est révélée de quelque manière. Certains l'ont entrevue dans des songes; elle est apparue à mon enfance dans les lignes et les couleurs d'un tableau. Mais ici je n'ai plus qu'à raconter ce qui fut sans essayer de l'expliquer, de même qu'il faut subir la vie sans se fatiguer à la vouloir comprendre, de même qu'il faut écouter, sans vainement chercher d'où elles viennent, ces voix qui nous donnent des ordres dans les ténèbres où nous marchons tous, ces voix que la plupart des hommes, abusés par leur consolante ignorance, prennent pour des cris volontaires partis du fond même de leurs âmes. Sans doute, lorsque quelqu'un des miens lira ces lignes, il se rassurera facilement en se souvenant de ce que je fus: pauvre fou d'oncle Calixte! la folie lui vint de bonne heure!... Ah! de tout mon coeur, je lui souhaite de penser cela... Et pourtant, lorsque je ne serai plus de ce monde, si l'un des enfants qui vous naîtront, Jacqueline, prend possession de la Gontrie, qu'il soit plein de crainte lorsqu'il fera rouvrir les portes closes.

Lilette n'était pas là et la pluie tombait.

Il est tellement d'instants de notre vie qui passent indifférents à nous-mêmes que nous revoyons éternellement ceux qui nous furent précieux pour quelque raison. Ils restent en nous, pareils à ces cailloux brillants que le petit Poucet semait le long de la route, et, dans la nuit de la forêt intérieure, lorsque nous revenons vers le passé, ils attirent nos regards et nous aident à nous retrouver nous-mêmes. Comme tout est présent en moi! Il me semble que je revois encore à travers la vitre où j'appuyais mon front une grappe de glycine que courbaient dans leur chute régulière des gouttes d'eau glissant du même point du toit. Ma tante m'avait prêté des livres d'images, mais, ce jour-là, je ne leur trouvais aucun intérêt. Soudain, dans le couloir un trousseau de clefs tinta aux mains d'un domestique qui passait, et ce bruit me ramena immédiatement vers un de ces rêves auxquels mon imagination s'amusait pendant des semaines, d'autant plus passionnément qu'elle ne tardait pas à leur donner toute la valeur de la réalité.

Au fond du couloir qui séparait l'intérieur de la maison était une porte que je n'avais jamais vue ouverte. Que se passait-il derrière la porte? Comme j'étais voluptueux et artiste à ma façon, je me serais bien gardé de questionner personne afin qu'une réponse toute simple ne vînt pas détruire d'un coup mes chères terreurs. Car j'étais charmé d'avoir peur. Le soir, le long des haies, quand je voyais une blancheur étrange ou une forme équivoque, je n'essayais pas de la bien regarder pour me rendre compte: j'avais vu la Dame blanche ou le _loupérou_[3]. Et, plus tard, dans mon lit, avant que ma mère s'éloignât de moi, je lui disais, en cet instant où les petites âmes balancées entre la veille et le sommeil s'expriment déjà comme si elles rêvaient:

[3] Loup-garou.

--Maman, tu ne l'as pas vu, toi, le _loupérou_, quand nous passions sur la route?...

Maman souriait, haussait les épaules et disait:

--Allons, dors.

Sa douce moquerie me vexait profondément; mais ne faisait que m'assurer davantage de l'exactitude de mes visions. Et j'avais pour son aveuglement quelque pitié. Puis, quand la lampe était éteinte, tandis que des lunes de toutes les couleurs sortaient de mes yeux grands ouverts pour aller danser contre les murs, je voyais nettement auprès de moi, et non plus en moi, les êtres mystérieux que j'avais créés.

Certes, il devait y avoir derrière la porte fermée, à la Gontrie, les prodiges les plus effrayants ou les plus baroques. D'ailleurs, j'étais assez irrité de ne point parvenir à inventer une histoire qui pût dignement illustrer cette vague épouvante. Mais un matin, en me conduisant à la Gontrie, ma mère me conta la Barbe-Bleue. Ce fut pour moi une révélation. La chambre au bout du couloir, la porte à jamais fermée... Et la vieille gouvernante, qui s'appelait Anne!... n'était-elle pas la même que Soeur Anne, elle qui tous les soirs faisait semblant de coudre sur le plus haut degré du perron, comme en ces temps où le frère de ma bonne tante, la pauvre Madame Barbe-Bleue, était arrivé si à propos... Mon Dieu! ma grand'mère ne répétait-elle pas à qui voulait l'entendre que mon oncle avait été un bien mauvais sujet?... Elles dormaient donc là leur dernier sommeil, les sept Princesses pâles et sanglantes, en leurs robes de noces, et je n'avais, pour les voir, qu'à retrouver la clef-fée... Tels étaient les raisonnements que je me tenais pour la centième fois et jamais plus qu'en ce jour de pluie et de désoeuvrement leur évidence ne m'était apparue impérieuse; tout à coup, convaincu au point d'en oublier ma timidité, je poursuivis ma pensée à haute voix:

--Ma tante, je sais pourquoi tu penses à des choses, en regardant en l'air; je le sais: tu as été reine autrefois, puis bien malheureuse...

Les yeux de ma tante interrogèrent les miens avec une sorte de curiosité affolée; puis, secouant sa tête sous sa coiffe de dentelle et de jais:

--Mon pauvre petit, répondit-elle, tu ne pensais sans doute pas dire si vrai.

Comme sa voix était triste! Je demeurai devant elle rouge et fort piteux, baissant la tête et n'osant pas tourner mes regards de son côté parce que je sentais les siens fixés sur moi. Et je murmurai bien doucement:

--Est-ce que tu me permets d'aller jouer?