Part 10
J'ai été bref sur mon bonheur par pitié pour moi, je serai bref sur mes désillusions pour ne pas lasser la patience des autres. Mon infortune, je m'en rends bien compte, fut d'une vulgarité et d'une banalité lamentables: en deux mots, je fus ce qu'on appelle indulgemment un mari malheureux; j'aurais même pu remplacer ces derniers mots par un seul... Mais pourquoi me couvrir davantage de ridicule, puisque je ne saurais pas même avoir la consolation de m'irriter contre les rieurs? J'irai même jusqu'à leur accorder qu'il eût été plus élégant et plus sage d'oublier bien vite cette mésaventure. D'autres n'y eussent point manqué. C'est dire que les événements n'ont d'importance que celle que nous leur attribuons, que par suite les douleurs ne gardent tout leur sens qu'en nous-mêmes, et qu'il est peut-être exagéré de taxer les autres hommes d'égoïsme toutes les fois que nos petites misères ne réussissent pas à les intéresser.
Le cours de cette histoire a rejoint celui de ma vie. Que ces pauvres feuillets, qui contiennent tout le passé, aillent le retrouver, aillent dormir à la place qui leur est due: sous la poussière... Pourtant, mon Dieu, avant d'en finir avec tout cela, permettez-moi de me tourner vers vous et de vous dire:
«Seigneur, il n'y a pas de raisons pour que vous n'existiez pas et mon malheur ne m'a pas fait douter de vous, car je sais que j'en suis seul responsable; je m'étais, tout jeune, accoutumé à ne vivre que dans mes rêves, et comme j'avais toujours dirigé au gré de mon désir cette vie imaginaire, l'idée ne m'était pas venue qu'il pouvait, dans la vie réelle, en être autrement. Seigneur, nous sommes vos enfants, mais des enfants terribles; si votre puissance est infinie, nos aspirations sont sans limites, et malgré toute votre bonne volonté vous n'arriveriez jamais à nous satisfaire.
«Il me semble tout de même, Seigneur, que vous avez été quelque peu injuste envers moi. Il exista, évidemment grâce à vous, une enfant vers qui semblait me pousser votre grande main mystérieuse. Nous autres, Seigneur, nous n'avons pas votre clairvoyance, et vous devez nous excuser de mal comprendre vos desseins, puisque vous les avez voulus impénétrables; je pouvais bien me tromper de cela; dès lors, pourquoi ne pas m'avoir éclairé tout de suite, pourquoi n'avoir pas retiré le fer de la plaie quand elle n'était pas encore trop profonde et que j'en aurais pu guérir?
«D'ailleurs je ne vous demandais en somme rien d'impossible, je n'étais pas bien exigeant; il était si simple, si logique, si naturel que ce rêve se réalisât! Nous avions grandi, elle et moi, l'un près de l'autre et ne l'aimais-je pas comme il doit vous plaire que l'on aime, depuis toujours et pour toujours? Je comprends que vous ne puissiez pas contenter la plupart des hommes dont les désirs sont multiples et variables, mais pour moi, qui n'avais qu'un désir, vous n'aviez vraiment qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, et je vous assure que par la suite je ne vous aurais plus importuné jamais... Pardonnez-moi, Seigneur, je crois bien vous avoir accusé d'injustice, mais les mots dépassent ma pensée; vous seul savez ce que vous faites; peut-être que des douleurs comme la mienne ont leur place marquée dans l'enchaînement des lois éternelles, qu'elles vous sont nécessaires pour pousser le monde vers la grande fin de vous seul connue... Il n'y a pas moyen de discuter avec vous; nous ne pouvons que vous implorer. Voici donc ma prière suprême:
«Vous me voyez, depuis des ans, chercher l'oubli et le sommeil dans la solitude; mais l'oubli fuit qui le cherche et, quand je veux dormir, je n'ai pas plus tôt éteint la lampe que des fantômes accourent et peuplent les ténèbres autour de moi... Que signifie cela? Vous savez bien pourtant que si elle venait frapper à cette porte je ne pourrais ni la maudire ni lui pardonner, que je n'attends plus rien, que je n'espère plus rien, que je ne suis plus rien... Pourquoi retenir près de moi le souvenir et la souffrance?
«Laissez au moins, Seigneur, dormir les morts.»
APPENDICE A L'AMOUR FESSÉ
NOTE SUR MON ONGLE CALIXTE VIDAL, AUTEUR DU PRÉCÉDENT RÉCIT
C'est dans les papiers de mon grand-oncle Calixte-Léonce Vidal (de la Gontrie) que j'ai trouvé le récit qu'on vient de lire. Calixte Vidal mourut quelque vingt ans avant ma naissance; il n'est pourtant aucune personne qui me soit plus familière. En voici devant moi un portrait assez médiocre, mais, paraît-il, fort ressemblant que fit de lui un peintre bayonnais du nom d'Etcheparre. Il est daté de 1863; déjà les parties claires sont devenues jaunes et les dorures du cadre se sont écaillées et ternies.
Ceux qui se firent peindre autrefois ont eu pour eux la vieillesse de leur vie, et ils ont ensuite, pour nous, dans leurs portraits, une vieillesse plus longue et non moins lamentable. Bien que mon grand-oncle Vidal fût jeune quand on le représenta ainsi, il m'apparaît dans cette image déjà ancienne comme émacié, débile et chancelant sous le faix d'un grand âge; je sais bien pourtant qu'il mourut de bonne heure. Il a les cheveux blonds, le nez long, le menton aigu, et d'extraordinaires yeux pâles, dont les regards, tournés vers le rêve, semblent aller trop loin pour rien percevoir de ce qui est dans la vie.
Il épousa Cécile Laubamont, qu'on appelait aussi Lilette. Il l'aima, comme on le sait, du premier instant qu'il la vit, et l'on peut dire depuis toujours. Ce fut, si j'en crois ce que l'on m'a conté jadis, une fort jolie personne, svelte, brune, et de traits excessivement délicats et réguliers. Elle était taciturne et passait pour sournoise; on racontait qu'à Paris son père avait dû la retirer d'une pension où, vers la quatorzième année, elle se levait, la nuit, pour aller mordre ses compagnes jusqu'au sang.
Je ne pense pas que mon grand-oncle et Cécile Laubamont aient jamais eu beaucoup de bonheur ensemble. Durant une dizaine d'années Lilette trompa son époux tant qu'elle put, sans pour cela lui accorder les compensations de gentillesse, d'affabilité et de bonne humeur qui sont d'usage en cette circonstance. Surprise par lui comme elle se livrait sous le toit conjugal à son passe-temps favori, elle obtint son pardon et disparut le lendemain en emportant ses bijoux et quelques louis d'or. Il paraît qu'elle a traîné à Paris une vieillesse misérable après avoir eu dans la galanterie, sous le nom d'Eléonore de Sérimonnes, son heure de célébrité.
Un jour, tandis que de vieux amis de ma famille remuaient des souvenirs, j'entendis dire:
--Cette Cécile Laubamont ne valait pas un liard, mais Calixte avait aussi bien des torts.
Je ne sais pas si mon pauvre oncle avait bien des torts, mais je sais que la fugue de la jolie Lilette mit le comble au désespoir de son coeur. Durant plusieurs mois il ne sortit plus de chez lui et, les yeux pleins de larmes, il répétait sans cesse à ceux qui l'allaient voir: «Je paie la dette de mon oncle Barnabé...» Même, à partir de ce temps-là, il eut, comme disent les gens de chez nous, une étoile dans la cervelle.
Un beau jour il congédia ses domestiques, disposa tout à sa fantaisie dans la maison et en fit sceller les portes et les fenêtres. Ce fut fini par un clair matin de mai; on entendait tinter tout le long du ciel les clarines des troupeaux que les bergers reconduisaient vers les montagnes; c'était la fin des lilas et le commencement des roses. Mon oncle s'assit sur la dernière marche du perron, pleura longtemps, et puis s'en fut, les mains dans les poches.
Je l'imagine sur la route de la gare, avec le haut chapeau de paille, la cravate sombre et la redingote à boutons de métal que je lui connais pour les avoir vus sur son portrait; il va lentement, la tête baissée, en faisant tourner sa canne. Alors je me rappelle que ma bien-aimée grand'mère Jacqueline disait dans mon enfance, en relevant mes cheveux sur mon front:
--Il ressemble à notre pauvre Calixte...
Et les images se brouillent dans ma tête. Ce n'est plus Calixte Vidal qui s'en va sur la route, c'est moi qui pars à mon tour, sans savoir où, désespéré par mon malheureux amour pour une Lilette encore inconnue.
Mon oncle se rendit à Bordeaux, où il acheta une maison dans la rue du Vieux-Huchoir. C'était un petit hôtel de fort bon style Louis XVI, assez délabré à la vérité, et dans le grand salon duquel une vieille dame avait fait auparavant l'élevage des souris blanches. Calixte Vidal s'en arrangea fort bien et ne prit même pas la peine de le faire réparer. Il y vécut solitaire, dévoré soudain par un grand amour de la science et plus précisément des sciences occultes.
Je l'imagine volontiers, penché jusqu'à l'aube sur Jamblique, les _Mysteria numerorum_ ou la _Kabbala denudata_. Déjà, le long des quais prochains, les voix et les jurons résonnent, les chars roulent, les grues grincent; sur le beau fleuve houleux, les brumes se dispersent lentement; il vient par la fenêtre entr'ouverte une odeur fade de vase et de pierres mouillées. Mon oncle lit et, doucement, sur la table, une des petites souris blanches de la vieille dame, sans trop redouter le lecteur immobile, s'est avancée; elle flaire, épie, cligne ses menus yeux roses et s'accroupit sur ses pattes de derrière, le museau levé, coquette, méfiante. Mais Calixte Vidal est toujours immobile, et le petit animal rassuré commence à grignoter un des in-folios épars avec un bruit de dents fines grêle et moqueur.
Les jours passèrent. Mon oncle s'absorba de plus en plus dans ses livres et se passionna surtout pour la magie blanche. Il fit même paraître un _Traité des Elémentals et des moyens de s'en rendre maître par la musique_ (à Bordeaux, chez Magnion, un volume in-8º, avec des vignettes représentant des évocations accomplies par l'auteur selon sa méthode, 1867). Un an après, comme il avait pris l'habitude de jouer du violon sur son toit par les nuits de lune, il glissa, chut dans la rue, et se tua. On ramassa près de lui son violon qui miraculeusement était resté intact.
A la Gontrie, les plantes grimpantes avaient masqué les fenêtres closes et depuis longtemps s'étaient rejointes au-dessus du toit. Les moineaux et les pinsons pullulaient parmi ces fouillis de verdure. Ainsi, dans la maison délaissée, le passé dormait sous un linceul de chansons. C'est moi qui ai rouvert les portes, après que la mort de ma mère m'eut fait maître de ce domaine et que le désir me fut venu d'aller habiter un pays depuis quelques années abandonné par les miens.
Or, quand les rayons du soleil rentrèrent dans la demeure, ils vinrent frapper un tableau dressé à dessein au milieu du vestibule: des Satyres y fessaient l'Amour enchaîné. Je ne savais rien encore... Pourquoi, moi aussi, à sa vue me suis-je senti l'esclave d'une crainte mystérieuse, pourquoi n'a-t-il plus cessé de hanter les pensers de mes jours et les rêves de mes nuits?--Depuis, j'ai retrouvé à Sérimonnes les mémoires de l'oncle Vidal et j'ai compris. J'ai compris que le mauvais génie de notre famille avait attaché à cette image sa fatale influence. Une nuit, furtif, comme pour accomplir une oeuvre de magie et conjurer un charme néfaste, je me suis levé, j'ai allumé du feu et j'y ai jeté le tableau. Qu'ai-je fait là? Insensé! ai-je détruit cette image dans ma mémoire?... Elle existe toujours, et elle n'existe plus que pour moi. C'est contre moi seul, à présent, que s'exercera la force malfaisante qui restait enclose dans ce sortilège.
Et j'attends dans l'antique demeure celle qui viendra m'apporter la douleur, moi qui, de toute une race sur laquelle semble s'être acharnée une si étrange fatalité, reste seul aujourd'hui: seul, car bien que Barnabé de la Gontrie n'ait plus reparu jamais, il est probable qu'à défaut du bienheureux pays terrestre où il avait espéré voir ses inquiétudes s'apaiser, il a atteint depuis longtemps le port obscur où nous irons tous faire un jour l'escale définitive.
TABLE
PRÉFACE 7
Ma soeur Jacqueline Lassort est venue ce soir me surprendre 11 Au creux d'une vallée pyrénéenne 21 Ce fut une brillante journée d'avril 36 Après une demi-lieue de route 47 Lilette n'était pas là et la pluie tombait 53 Ce fut sur le tard de son mariage 65 Je comprends à présent la difficulté d'écrire l'histoire 74 Or, à deux années environ du départ de mon oncle 93
LETTRE ÉCRITE PAR BARNABÉ DE LA GONTRIE A SON ÉPOUSE, TANDIS QU'IL SE TROUVAIT EN L'ILE DE BALI 98
Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en hiver 117 De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé 182 ... C'est la nuit où notre voiture est entrée en quittant la Gontrie qui se perpétue 162 Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel serait cruel pour ma pauvre tante 162 Lilette, Lilette, je ne voulais pas davantage parler de vous 171 M. de Parpelonne... devint soudain un familier de notre maison 180 Le jour où fut baptisée ma soeur Jacqueline 194 Le cours de cette histoire a rejoint celui de ma vie 224
APPENDICE A L'AMOUR FESSÉ 231
ACHEVÉ D'IMPRIMER le deux avril mil neuf cent six PAR BLAIS ET ROY A POITIERS pour le MERCVRE de FRANCE