Part 1
CHARLES DERENNES
L'Amour fessé
--ROMAN--
PARIS SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMVI
DU MÊME AUTEUR
L'ENIVRANTE ANGOISSE, poèmes (chez Ollendorff), 1904. 1 vol. LA TEMPÊTE, poèmes (chez Ollendorff), 1906 1 vol.
_En préparation:_
LA CHASSE DU CLAIR DE LUNE, roman.
IL A ÉTÉ TIRÉ:
Cinq exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 5.
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.
A
ANDRÉ DODERET
PRÉFACE
Voici, Lecteur, un récit assez baroque pour être vrai ou possible (ce qui est tout un). D'ailleurs, je te le donne comme copié sur les mémoires d'un mien parent, et quelles raisons aurais-tu de suspecter sa bonne foi ou la mienne? Le titre seul est de mon invention.
Ce n'est pas que j'en sois très fier, surtout après ce que je vais t'apprendre. Ayant lu les papiers laissés par M. Calixte-Léonce Vidal (de la Gontrie), j'eus peine, durant de longs jours, à écarter de ma pensée les événements qu'il y relatait, et, lorsque j'en conversais avec moi-même, je les contenais sous l'appellation de l'Amour fessé, n'en trouvant point qui me parût plus convenable. Je dis convenable au sens tout nu du mot, car on m'a, depuis lors, averti que ce titre était l'inconvenance même.
Bien résolu à ne le point modifier, pour quantité de raisons dont la plupart, d'ailleurs, m'échappent, j'ai songé quelque temps à le remplacer sur la couverture du livre par un avertissement comme: Le titre ne peut être exposé aux yeux de tous; voir à l'intérieur.--Mais j'ai renoncé à ce projet, pour m'épargner le désagrément de ressentir une sourde colère toutes les fois qu'on m'aurait accusé à tort de vouloir me singulariser.
Comme il eût été préférable que M. Calixte Vidal m'épargnât ces ennuis! Il faut dire à son excuse qu'il ne se doutait guère qu'on publierait jamais ses mémoires; le pauvre homme n'eut même pas la consolation de penser que des infortunes qui le touchaient de près et les siennes propres seraient tout au moins profitables à quelques personnes, en les distrayant. Moi, Lecteur, ayant découvert par hasard ces récits sous un linceul de poussière, je les rends au jour pour l'amour de toi. Je ne doute point que tu ne bénisses bientôt le hasard qui les fit retrouver et, par la même occasion, celui qui en fut l'instrument.
Ce livre t'apprendra surtout
Que l'on n'est pas toujours Heureux dans ses amours...
Des personnes d'esprit morose et de médiocre jugement estimeront sans doute qu'il était inutile de mettre encore une fois en lumière une vérité d'autant plus indiscutable que les chansons des carrefours en font leur thème favori. Je répondrai simplement ceci: la vérité, qui passe pour être seule aimable, passe aussi pour être éternelle. Et toi, Lecteur, qui es assez subtil pour comprendre que les vérités éternelles ont existé de tout temps, tu m'excuseras de n'avoir pas songé à en chercher de plus nouvelles pour te les offrir.
Enfin, sois bien persuadé qu'à la différence de tant d'autres auteurs ou éditeurs je n'ai pas écrit cette préface pour excuser tant bien que mal la médiocrité du cadeau que je te fais. On t'a offert tant de livres riches, hélas! des seuls trésors du prince Eole, que tu ne perds plus ton temps à en peser aucun. Ce n'est pas moi qui aurai le coeur de te le reprocher; mais cela m'engage à te dire que celui-ci est admirable, que je te souhaite de le croire et que, pour ma part, il y a beau temps que j'en suis sûr.
D.
_Écrit en septembre 1865 par M. Calixte Vidal (de la Gontrie)._
Ma soeur Jacqueline Lassort est venue ce soir me surprendre en ma retraite bordelaise de la rue du Vieux-Huchoir. Elle est entrée dans l'asile de la science environnée par un turbulent concert de frous-frous soyeux et d'éclats de rire. Comme elle est jeune et comme elle est belle! Bien que ma mère l'ait eue d'un second mariage et que je sois presque de seize ans plus âgé qu'elle, nous nous aimons très tendrement. Elle est arrivée ce matin pour choisir ses robes d'hiver et, demain, le train l'emportera de nouveau vers les Pyrénées et sa maison de Sérimonnes. Cette fois encore, elle n'a point oublié son pauvre grand. Elle m'a conté ses achats: elle a surtout parlé d'une robe de bal en soie ambrée avec des entre-deux en «blonde de Caen». Moi, je contemple les yeux noirs de Jacqueline et ses lourds cheveux couleur de seigle mûr... A n'en point douter, voici une robe qui, de Sérimonnes à Tarbes, fera, cet hiver, bien des envieuses et vaudra bien des jaloux à ce bon Lassort.
Mais déjà ma soeur, en faisant la moue, a promené ses regards sur les objets maussades qui m'environnent. Voici les farouches _in-folios_, rangés en bataille sur les rayons de la bibliothèque, ou tristement épars sur le sol ainsi que des guerriers après le combat; voici mes instruments d'astronomie, les télescopes dont les lentilles, dans l'ombre, sont braquées comme des yeux luisants et mauvais; voici mes papiers noircis de grimoires, et les boîtes de mes violons alignées sur le sol, comme de petits cercueils où, pour un temps, les âmes musicales des mélodies sommeillent; et voici partout la poussière des choses et, sur mon front, celle des souvenirs, qu'on nomme la mélancolie.
Et Jacqueline me gronde:
--Oh! le vilain, qui reste enfoui dans son trou, au lieu de revenir au pays, où il ne quitterait plus jamais sa petite soeur qui l'adore!...
Elle s'est jetée à mon cou et parle à présent tout près de mon âme. Ah! si c'était possible de partir avec Jacqueline, de recommencer la suite des jours et de les laisser couler doucement auprès d'elle, là-bas, dans la maison où je suis né, où elle vit heureuse à présent! Si la source des larmes ne s'était pas tarie à la longue, si je pouvais pleurer, devenir faible comme un enfant et me laisser guider par cette petite main, si c'était possible, mon Dieu!
Et Jacqueline dit encore:
--Écoute; le soir, mon mari et moi, nous poussons quelquefois nos promenades jusqu'à ta demeure. Si tu savais comme le parc de la Gontrie est beau en ce moment! Bien avant d'y arriver, on sent l'odeur des magnolias; ils sont en fleurs; c'est une fête... Calixte, il faut revenir, il faut rouvrir les portes, il faut oublier.
Oublier!
Si Dieu le permettait, est-ce que cette grâce ne s'épanouirait pas en moi aujourd'hui, par ce bel après-midi d'été finissant, tandis que je sens contre mes joues, Jacqueline, la fraternelle caresse de vos bras et, dans ces tristes yeux, la jeune clarté des vôtres?...
Comme d'habitude, je ne réponds rien à la tendre requête de ma soeur; je reste immobile près d'elle, les yeux cloués au sol ou perdus dans le vague; puis je lui dis, d'une voix bien humble, bien suppliante, comme si je craignais qu'elle ne fût fâchée de mon entêtement:
--Petite soeur, je vais m'habiller, me faire très beau; tu prendras mon bras... je serai si heureux... Nous irons dîner ensemble, et puis je te conduirai où tu voudras... Ce sera charmant de rentrer pour quelques instants dans la vie à côté de toi... J'avertirai Mme Lanselme, mon intendante; tu dormiras dans ma chambre et elle fera mon lit dans la bibliothèque, ici...
Jacqueline m'embrasse encore. Je la quitte pour aller «me faire très beau».
Oublier, Seigneur[1]!...
[1] Le lecteur sera gêné, durant ces premières lignes, par telle ou telle allusion à des événements qu'il ne connaît pas encore. Mais notre dessein bien arrêté est de ne rien changer aux notes de M. Vidal de la Gontrie (Calixte-Léonce). Un appendice explicatif, à la fin de _l'Amour fessé_, rendra compte de tout ce qu'il y a nécessairement de mystérieux dans cette sorte de prologue, et, entre autres choses, jettera quelque clarté sur les opinions tout au moins singulières que M. Vidal de la Gontrie professe un peu plus loin sur la musique. Avant qu'il nous raconte les aventures lamentables dont il fut témoin dans son enfance, que les curieux se contentent de savoir qu'il n'eut guère lui-même à se féliciter de la bonté du destin. (Note de l'Éditeur.)
* * * * *
Nous sommes allés dîner presque hors ville, dans un cabaret d'été où se réunit la jeunesse élégante. Jacqueline prenait naïvement plaisir à sa beauté. Les dandys se rapprochaient de nous, parlaient à voix haute pour attirer son attention et faisaient des mines en son honneur. Quelle jolie gaîté! Une fois elle s'est penchée vers mon oreille en murmurant:
--Ils te prennent pour mon mari. Comme je m'amuse! Et toi? Est-ce que cela ne t'amuse pas, d'être mon mari?
Charme tout-puissant de l'innocence! Je crois que j'ai pu sourire... Mais, hélas! qu'est-ce que cette enfant est allée dire là?
Ensuite nous avons écouté un opéra dans le théâtre solennel, somptueux et laid, oeuvre de l'architecte Louis. La Déesse Musique peut-elle vraiment trouver en lui un temple digne d'elle? Quelle vaine prétention ont les hommes de la vouloir loger dans ce monument massif où elle ne doit déployer ses ailes qu'avec dégoût! Quels entrelacs d'immatérielles pierres, quelles effarantes et vertigineuses tours dressées jusqu'aux nuages lui fourniraient la demeure que sa divine essence est en droit d'exiger? Quel Piranèse pourrait rêver les escaliers fantastiques qui figureraient les ascensions par lesquelles elle nous amène jusqu'à la sphère des esprits errants?... En vérité la Musique n'a de temples que dans les âmes qu'elle daigne élire; et c'est, d'ailleurs, une profanation de la faire servir à la seule délectation des oreilles, alors qu'elle porte en elle des forces péremptoires que notre devoir est d'utiliser.
En rentrant nous avons, Jacqueline et moi, parlé encore de Sérimonnes. A présent ma soeur dort derrière cette cloison, et sourit à de jolis songes où miroitent des robes de soie ambrée ornées de dentelles anciennes. Petite soeur, dormez. Moi, solitaire, je vais veiller ici toute la nuit. J'écouterai le vol tumultueux des souvenirs s'ébattre en soulevant d'antiques poussières. Et, déjà, les voici tous... Mais il en est un dont le fantôme passe et repasse inexorablement devant mes yeux. Attendez-vous, ô Spectre, les honneurs funéraires que l'infortuné Elpénor demandait au vieil Odysseus, dans le pays des Cimmériens couverts d'ombre et de nuées. Soit donc! Acceptez le récit que j'entreprends à présent, que je ne puis plus ne pas entreprendre. Les bruits du dehors se sont tus; quand je tourne la tête, je vois, par la fenêtre, l'arête d'un toit découper un fastueux lambeau de nuit semé d'étoiles; ma plume glisse doucement sur le papier; une race effrontée de petites souris blanches, nourries jadis par la vieille dame qui me précéda en ce logis, aiguise ses dents sur mes bouquins et fait, par instants, grincer le silence; je devine à côté de moi, dans la chambre, un souffle paisible, égal, heureux...
Puissiez-vous dormir ainsi toute votre vie, ma soeur Jacqueline!
I
Au creux d'une vallée pyrénéenne, dans un horizon étroit de montagnes bleues, c'est Sérimonnes, et son clocher pointu où luit un coq dans la lumière, et ses maisons qui grimpent le long d'un versant, serrées et grises comme un troupeau las et couvert de poussière. L'immobilité accablante des monts pèse lourdement sur les hommes; dans le sommeil de la nature, le village semble endormi. Je le revois surtout tel qu'il était aux jours de l'été, quand les rayons du soleil s'amassaient dans la vallée ainsi qu'un liquide brûlant dans un vase, je le revois comme si je me trouvais encore sur la terrasse de notre maison qui était la plus haute au flanc de la montagne: à mes pieds, nul mouvement ne signalait la vie, nul bruit humain ne vibrait; et, comme on entendait toujours le grondement fougueux du Gave d'Orio sur les roches, la voix de l'eau avait fini par n'être plus pour moi que la voix elle-même du silence.
Les hommes y étaient rudes et tout près de la terre. Ils se coiffaient d'un béret bleu, cambraient fièrement leurs torses dans des justaucorps de bure olivâtre, et leurs jambes nerveuses étaient serrées aux mollets par des lanières de cuir. Ils croyaient farouchement en Dieu, mais, le jugeant sans doute trop lointain pour qu'il valût la peine de s'en inquiéter beaucoup, ils préféraient prendre garde aux sorciers dont les maléfices peuplent les nuits noires. Apres au labeur, ils torturaient tout l'an le ventre de la terre, et, instruits dès l'enfance à épier sa fécondité, ils allaient, le front penché vers elle, jusqu'à la mort. Le sol déjà pierreux du val ne donnait que des maïs et des fèves maigres, mais, pourvu que les hivers ne fussent point trop rigoureux, les vignes de raisins blancs, qu'on laissait se marier follement aux branches des arbres, fournissaient en automne un vin piquant et capiteux. En mars, les perce-neige et les jacinthes sauvages fleurissaient à foison sur les pentes, puis, tandis que la neige des glaciers diminuait aux sommets des pics lointains, la neige des lilas s'épanouissait sur la vallée; et, durant la fin du printemps et les mois d'été, c'était un immense et lent concert de parfums auquel chaque semaine ajoutait une gamme nouvelle et dont le ton changeait selon que les pluies mouillaient les plantes ou que le soleil les frappait dru.
C'est là que je suis né, en l'an mil huit cent vingt-sept, précisément le jour de Chandeleur, et, quand je replie sur lui-même l'écheveau de mes jours, c'est au penchant de la vallée de Sérimonnes, dans la maison qui dominait tout le village, que le fil de ma destinée échappe à mon souvenir en se perdant au milieu des ténèbres d'où nous sortons tous. J'y ai grandi près de ma mère et de ma grand'mère, mon père étant mort l'année même de ma naissance pour avoir bu d'une source glacée après s'être échauffé tout un jour à courre les lièvres. Pour ce qui est de ma mère, sa tendresse et la mienne furent unies l'une à l'autre par des liens si serrés et je me suis si peu éloigné d'elle durant le temps qu'elle a vécu, qu'à peine je la puis distinguer de moi-même. Tout autre était l'amour que je portais à ma grand'mère et j'ai tort, apparemment, d'écrire ici le mot amour, car elle n'excitait guère en moi qu'un vif intérêt; elle était, dans mon âme, assez voisine des objets amusants ou curieux que le monde offrait à mes sens naïfs, et, notamment, de ces livres remplis d'histoires extraordinaires que je trouvais dans mes souliers aux matins de Noël et que je lisais ou me faisais lire pendant les jours froids.
Grand'mère de Castel-Baigts était une personne fort robuste encore, bavarde, tapageuse et grondeuse; mais je la savais peu redoutable; ses colères, qui étaient fréquentes, duraient d'autant moins qu'elle les faisait sonner plus haut.
Sa vie avait été assez diverse. Dans son enfance, les de la Gontrie, riches et bien en cour, avaient mené grand train à Versailles; ce nom revient assez fréquemment dans les mémoires et les chroniques de l'époque; le père de ma grand'mère, Pierre de la Gontrie, homme aimable, poli et ingénieux, fut pour Louis XVI une manière de confident; il lui donna de précieux conseils sur l'art de fabriquer les serrures; et le cadet, Sébastien, abbé de Lucernay, fut tenu pour la seule personne dont la Polignac pouvait supporter la compagnie, quand ses coliques lui donnaient des humeurs noires.
La Révolution venue, toute la famille se réfugia dans ses domaines pyrénéens; le bruit du canon et des idées nouvelles ne retentit jamais jusque-là et, même aux jours les plus tourmentés, Sérimonnes, comme par le passé, dormit paisiblement dans son lit de montagnes bleues. Pierre de la Gontrie, devenu veuf, ne sut bientôt plus que faire de sa grande fille turbulente, que la solitude ennuyait; en désespoir de cause, il lui enjoignit de se marier avec un gentilhomme du pays, M. de Castel-Baigts. C'était un grand chasseur et un bon buveur; peu patient de nature, il battit sa femme d'importance, toutes les fois que la chasse et le vin lui en laissèrent le temps; mais elle le lui rendit bien. Au fond, ils s'aimaient beaucoup et ma grand'mère n'aurait sans doute pas gardé de son mari un mauvais souvenir, si elle n'avait découvert à sa mort qu'il avait beaucoup joué dans les tripots des villes voisines, et si malheureusement qu'elle était à peu près ruinée. Elle en prit du reste assez facilement son parti; sur certains points son caractère était devenu fort accommodant et c'est ainsi qu'elle laissa ma mère se marier avec un simple bourgeois, quand le désir lui en vint: «Il faut bien, disait Mme de Castel-Baigts, marcher avec son temps.»
Pour dire le vrai, elle avait fini par voir d'un oeil indifférent les événements aller leur train parce que, tandis qu'elle avançait en âge, elle laissait son esprit reculer vers le passé, et vivait de plus en plus au milieu de ses souvenirs. Et les objets familiers de ses souvenirs, ce n'étaient point les jours de Sérimonnes, ni M. de Castel-Baigts, mais sa plus lointaine jeunesse: Versailles, le roi, la reine, et tout ce monde prestigieux qu'elle avait traversé en sortant du couvent.
Seul l'amour de ses paons et de son chien Némorin la rattachait à la vie réelle. Les paons vivaient en liberté dans le jardin; l'après-midi, elle les appelait, et les nobles bêtes, reconnaissant sa voix, venaient picorer sur la pelouse les grains qu'elle leur lançait. Quant à Némorin, c'était un affreux petit animal qu'un ami lui avait rapporté de Chine; sa peau grisâtre était presque nue, à cela près que des touffes de poils maigres et sales poussaient au bout de sa queue et au-dessus de ses yeux, lesquels étaient bombés et luisants comme des billes de jais; frileux et hargneux, il grelottait perpétuellement et grondait. Ma grand'mère l'adorait, le prenait dans ses bras, le laissait retomber, le couvrait de baisers et de coups en lui racontant des histoires. Sa tendresse pour moi devait se confondre à peu près avec celle qu'elle nourrissait pour Némorin; en tout cas elle manifestait l'une et l'autre de la même manière. Je n'aimais pas les coups, ses baisers m'étaient indifférents, mais ses histoires me charmaient.
Comme elles ont jadis bourdonné dans ma tête, ces histoires en qui mon imagination retrouvait si facilement le charme mystérieux des contes de fées!... Voici la reine Marie-Antoinette, blonde sous la poudre à l'égal de Marsya et de Viviane... Elle joue dans les jardins de Trianon fleuris comme ceux de l'enchanteur Merlin... Et voici encore la belle Lamballe, avec sa bouche de sang qui s'épanouit sur des dents blanches en un perpétuel sourire... Un jour d'automne, la reine légère et son amie, vêtues comme de simples dames, se sont échappées du Château. Oui, c'est l'automne; contre le ciel bleu gris les arbres sont d'or et, bien que nulle brise ne souffle, des feuilles s'envolent et tombent lentement, lentement, une à une, comme à regret, sur l'herbe, au bord du Grand Canal; jamais l'odeur du buis ne fut si pénétrante... La reine et son amie fuient en se tenant par la main et, parfois, gaiement émues à la pensée qu'on peut les suivre, elles se retournent, regardent: là-bas le Château rougeoie dans un embrasement de soleil; toutes les vitres lancent des flammes. Pour qui est le bûcher que le soleil allume aujourd'hui sur l'immense terrasse? Des cloches sonnent... Pour qui est ce glas?
A l'entrée des bois, la reine et Lamballe ont rencontré ma grand'mère:
--C'est la petite de la Gontrie. Hé! petite, veux-tu venir avec nous?
Et les voici parties toutes les trois. Déjà le Château a disparu derrière les arbres. La forêt frémit et embaume; les noires myrtilles sont mûres, et les fugitives s'en barbouillent les lèvres en riant... Il y a aussi des violettes d'automne qui sont plaisantes à mettre dans les cheveux; Antoinette en a tressé une couronne pour son amie, et la pose sur la belle tête aux yeux verts et tranquilles... Alors elles s'embrassent longuement et leurs joues sont rosées. Et parfois, à présent, comme lasses, elles s'arrêtent, s'assoient sur les mousses et disent à ma grand'mère:
--Petite, va donc chercher d'autres fleurs.
Ma grand'mère fait semblant de disparaître; mais, sournoise, elle se cache derrière un arbre, et, de là, elle voit la reine et Lamballe, qui s'embrassent, qui s'embrassent...
--Grand'mère, pourquoi s'embrassaient-elles comme cela?
--Hé! parbleu, parce que... Ah! mon Dieu! comme tu es insupportable! Tiens, attrape cette gifle, et si tu m'interromps encore je ne raconterai plus mes histoires qu'à Némorin...
Et la promenade s'est poursuivie, et les folles ont tant et tant couru qu'à présent elles ne savent plus guère où elles sont. C'est l'orée du bois, et elles voient se dérouler devant leurs yeux des prairies et des prairies, après lesquelles les bois recommencent. Les oiseaux chantent à voix lasse et une grande douceur tombe du ciel.
Soudain la reine retient par le bras sa compagne:
--N'allons pas plus loin, ne nous faisons pas voir, regarde: à l'ombre de ces arbres, devant nous, un jeune homme...
--Il écrit sur un bout de papier, puis lève les yeux au ciel. Un poète... C'est à coup sûr un poète que nous allons surprendre, ma chère!...
--Approchons-nous tout doucement; que les feuilles ne craquent pas sous nos pieds... Mais comme nous sommes faites! Où trouver de la poudre et du rouge?... Nos lèvres sont barbouillées de myrtilles et de mûres et nos cheveux désordonnés sont mêlés de violettes...
Mais tant pis! Elles apparaissent dans la lumière. Le jeune homme fort galamment se lève et salue. Sans doute ces belles égarées vont lui demander leur chemin. Non, elles se sourient, lui sourient et semblent fort embarrassées d'elles. Il y a quelques instants de silence.
--Mesdames, dit ensuite l'inconnu, oserai-je vous prier de prendre place en ces fauteuils que la seule nature a fabriqués?... Le soir est doux, et, après cette rencontre imprévue, nous pouvons connaître ici quelques instants de causerie et de rêve dignes des âges les plus naïfs et les plus charmants.
--En effet, Monsieur, nous voici tout à fait loin du reste des hommes, répond Antoinette ravie... Cette nature solitaire m'enchante, et je maudis des temps où le monde nous enchaîne presque toujours par des liens d'une sévère rigueur. Oublions cela: nous sommes pour un moment bergers en Arcadie, et je voudrais qu'il y eût près d'ici le temple d'un Dieu antique: nous ne manquerions pas de le remercier par une offrande de violettes.
--Seriez-vous donc, Madame, pieuse aux vrais Dieux?
--Hélas! répond la reine, j'aurais souhaité de vivre aux jours où ils étaient visibles ailleurs qu'en leurs statues. Mais ils sont morts à présent.
Une vive rougeur monte aux joues du jeune homme. Il sourit énigmatiquement:
--Les Dieux ne sont pas morts; les Dieux ne peuvent pas mourir; ils se cachent à nos regards parce que nous les avons méprisés; mais ils sont là, dans l'ombre, tout près de nous... Moi, qui me sens presque exilé en ces temps-ci, je me plais à les chercher dans les plaines heureuses d'Ile de France. J'espère les retrouver un jour... oui, j'espère. Et quand vous m'êtes apparues tout à l'heure, rayonnantes de jeunesse, de beauté et de soleil, j'ai cru enfin que la nature, apaisée par ma piété, écoutait ma prière, et vous envoyait vers moi, vous deux et cette enfant, joyeuses, couronnées de violettes, et traînant après vous l'odeur des bois, nymphes riantes et échauffées d'avoir joué avec des Faunesses.
--Vous êtes un sage. Monsieur; je vois que les vaines agitations de notre temps ne vous troublent guère; vous aimez mieux écouter les murmures charmants de votre rêve que les cris forcenés de ceux qui, se disant philosophes, veulent pousser l'État dans un abîme, où, sans nul doute, ils seront engloutis les premiers.
L'inconnu devient grave: