Chapter 9
Certes, si elle lui eût été étrangère, s'il n'avait pas, jour par jour, assisté ravi, à quelque nouvelle et soudaine éclosion de beauté dans cette vierge luxuriante de merveilles, ses sens, usés par tant de frottements, se fussent réveillés avec leur ancienne et furieuse ardeur; mais, l'ayant abritée sous son bras comme un oiseau réfugié sous l'aile maternelle, couvée et élevée dans son nid; et s'étant entendu salué chaque matin à son réveil du doux nom de père qui, de cette bouche rieuse sortait comme une caresse, le vieux débauché, suborneur de tant de filles, eût regardé comme un sacrilège de toucher à celle-là.
L'idée de la posséder avant le mariage ne passait devant lui que comme une monstruosité, et même il se demandait parfois si, le mariage célébré, il ne serait pas honteux de la prendre dans sa couche, et ne rougirait pas, lui, grison lamentable, de souiller de baisers lascifs les lèvres de cette radieuse enfant?
Parfois, lorsqu'elle sommeillait, il s'approchait sans bruit, et, voyant ses seins naissants se soulever sous son léger souffle, il jouissait en silence de sa chaste beauté. Mais c'était l'orgueil de l'artiste qui a créé une oeuvre d'art et s'admire dans son oeuvre, plutôt que la convoitise de l'amant.
--Elle est à moi, disait-il. Je l'ai élevée, nourrie, vu grandir. J'ai été son père et sa mère, son frère et sa soeur, son maître et son ami. J'ai partagé ses premiers jeux et essuyé ses premières larmes. Ce qu'elle sait, je le lui ai appris; les pensées immaculées qui roulent dans son cerveau, c'est moi qui les y ai mises. J'ai fermé la porte au mal. A moi elle doit sa beauté, sa santé et sa force; car je l'ai laissée se développer à l'aise comme une fleur des champs; je lui ai donné pour seuls compagnons le ciel, les nuages, les étoiles, la plaine, les montagnes, la liberté. Elle est à moi, rien qu'à moi, et elle le sait. Elle sait qu'elle est mon bien, depuis ses noirs cheveux jusqu'à ses ongles roses.
Et il prenait ses petits pieds dans ses longues et dures mains de bronze et, courbé comme s'il eût fait une prière, les baisait.
Parfois la jeune fille s'éveillait sous le souffle chaud de sa bouche, et, le voyant agenouillé près d'elle, elle entr'ouvrait les lèvres pour sourire, puis, refermant les paupières, retournait à ses rêves bleus.
XIV
Un matin, Mansour lui dit:
--Afsia, le jour béni approche. Lorsque tu auras vu quinze fois le coucher du soleil, tu entreras dans ta quinzième année. C'est l'âge que depuis quatorze ans j'ai attendu. J'ai attendu avec patience, car chaque jour ajoutait une pétale à la fleur de ta beauté. Maintenant elle est complète. Le bouton s'épanouit, le moment de le cueillir est venu. Afsia, je veux te dire un grand secret, resté pendant quatorze ans le secret de mon coeur. Je l'y avais enseveli, afin qu'il ne pût mettre une ombre sur la blancheur de tes pensées. Maintenant, le voici. Afsia, ma jeunesse s'est enfuie comme l'eau d'une source qu'a tari le simoun, ne laissant plus que le squelette de son lit, mais j'ai compté sur toi, source pure, pour rafraîchir le lit desséché et combler les bords arides. Afsia, poème de ma vie, j'ai compté sur ton sourire, pour qu'il fasse descendre sur mon vieux coeur, usé et refroidi par l'hiver, tous les rayons du printemps. Afsia, dis-moi si j'ai bien fait?
--Je ne te comprends pas bien, père. Mais si ton coeur a compté sur le mien et ta volonté sur mon obéissance, tous deux ont bien fait.
--Merci, enfant. Je vais expliquer mes paroles. Celui que les hommes du Tell ont nommé _Thaleb_, et ceux du Beled-el-Djerid _Messaoud_, celui que tous appellent _Sidi-el-Hadj_, Mansour-ben-Ahmed, enfin, va te donner le nom d'épouse.... Afsia, le veux-tu?
--Ton épouse, dit-elle étonnée, comment cela se peut-il, puisque je suis ta fille?
--Tu es ma fille d'adoption. Afsia, mais aucun lien du sang ne nous attache. Rien ne s'oppose à ce que tu sois la chair de ma chair, le vêtement de ma vie, le champ fécond où je dois planter ma vigne; rien, que ta volonté; et je viens te le demander: le veux-tu?
--Tes paroles sont encore obscures pour moi, Mansour, et sans doute je suis un peu sotte. Je ne sais pas tout, comme toi; mais voici: S'il te convient que je ne sois plus ta fille et que je devienne ta femme, je le veux bien. Mais pourquoi attendre quinze jours? Puisque tu parais le désirer si ardemment, ne peux-tu m'épouser aujourd'hui?
--Eh quoi! âme de ma vie; le désires-tu donc avec tant d'ardeur, et ton amour serait-il égal au mien?
--L'amour?
--Oui! sentirais-tu remuer ton coeur pour ma vieille barbe grise?
--Oui, je t'aime. N'es-tu pas mon père et ma mère, et toute ma famille?
--Oh! ce n'est pas ainsi qu'un époux veut être aimé; il doit être aimé d'amour.
--D'amour?... Alors tu m'apprendras comment je dois faire. Je t'aimerai comme tu le voudras, et je désire ce que tu veux.
Il prit ses mains et les baisa.
--Blanche fleur de la plaine, dit-il, transporté de joie, ô toi dont le regard est doux comme celui des génisses du Tell, toi dont la vue seule est tout un chant, femme et fleur, ange et houri, je t'enseignerai ce qu'il faudra faire, mais modère ton impatience et attendons le jour béni.
XV
Afsia resta longtemps pensive. Jamais, non, jamais, elle n'avait rêvé une chose si bizarre. Etre l'épouse de Mansour! de cet homme arrivé aux portes de la vieillesse, tandis qu'elle entrait à peine dans la vie! Cela lui semblait bien étrange; mais sa pensée n'allait pas au-delà.
Ce mot d'_épouse_ qui trouble tant de jeunes têtes n'avait pas de signification pour elle; et elle se demanda quelle différence apporterait dans sa vie le titre de femme, au lieu de celui de fille du Thaleb.
Il n'y avait au fond de son coeur tout chaud et tout prêt à éclore au feu des tendresses, nul désir comme nul regret, nulle répulsion et nulle crainte. «Je suis bien inexpérimentée pour devenir sa femme, disait-elle, mais il est bon et m'apprendra mes devoirs.» Elle acceptait donc son nouveau rôle, parce que telle était la volonté de Mansour, parce que cela paraissait lui plaire, comme elle eût consenti, pour lui plaire, à changer de robe ou à dénouer ses cheveux.
Ce vague émoi qu'éprouve la vierge des villes, toujours un peu instruite, quoi qu'ait fait sa mère pour la tenir le plus longtemps possible dans cette virginité de corps et de coeur que déflorera tout d'un coup et si brutalement le mari, Afsia ne l'éprouvait pas.
Elle n'éprouvait pas, non plus, la joie amoureuse de la fille des champs, qui, témoin journalier de l'accouplement des bêtes, peut arriver dans le lit de l'époux, chaste de corps, mais jamais de pensée.
Elle était aussi ignorante du mystère qui perpétue les races, que le jour où le Thaleb l'avait prise au ventre de sa mère et emportée roulée dans un haik.
Ainsi, à la veille de cette grande époque des femmes, aucun de ces _djinns_ lascifs qui viennent faire pâmer les vierges, roidir leurs seins sous les frissons, n'avait flotté dans ses nuits, et, quand sa pensée s'en allait au pays du rêve, l'ange Asraël eût pu l'y suivre.
Et l'heureux Mansour, près de son but, pouvait dire avec orgueil:
--Elle est vierge, la perle de Djenarah; son oeil limpide est comme l'aumône, il ferme les portes du mal.... Elle est vierge, la fiancée de Sidi-Messaoud, son ventre est aussi pur que la source qui sort de la roche, aussi pur que sa pensée. J'en jure:
Par Dieu le puissant; Par la tête du prophète de Dieu; Par le serment de Brahim, le chéri de Dieu; Par le Koran, le vrai livre.
Aucun autre que moi n'a vu sa face et nul regard n'a souillé sa pudeur!
XVI
Il décida que les noces se feraient à la ville, où désormais il habiterait. Son temps d'épreuve était fini. Cette enfant avait retrempé son âme et effacé de son passé toutes les souillures. Une vie nouvelle allait s'ouvrir.
Les vieillards ne doutent de rien, plus que les jeunes, ils font des projets, et tout le passé qu'ils ont laissé derrière, ils croient l'avoir devant eux. Les uns entassent des écus, les autres bâtissent des maisons coûteuses, d'autres plantent de jeunes palmiers. Ne croyez pas que c'est pour leur fils! ils le disent, mais telle n'est pas leur pensée secrète; ils travaillent pour eux, ils veulent encore jouir. Ils ne voient pas la mort à leur côté, la main levée sur leur nuque, et qui, au moment où ils vont étendre le bras pour saisir le fruit qu'ils convoitent et ont tant de peine à faire mûrir, va clouer leur bouche à jamais.
Mansour avait juré à lui et aux autres d'épouser une vierge. Voilà bientôt son but atteint, encore quelques jours et les premières jouissances satisfaites, il va peut-être se demander s'il ne poursuivra pas d'autre but.
Il avait fait acheter par son frère une maison digne de la perle qu'il voulait enchasser, avec jardin et cour intérieure, et des orangers qui l'emplissaient de parfums. La porte faite de chêne massif, coupé dans les forêts de la Kabylie orientale, était garnie de clous à large tête forgés par les ouvriers de Flissa.
Une seule fenêtre s'ouvrait sur la rue et il comptait la faire murer le second jour du mariage.
Sûr désormais de son trésor, n'ayant plus la garde difficile d'une virginité, mais celle plus aisée d'une femme sage et soumise, il pourrait reprendre sa vie d'autrefois! Il y songeait, le vieillard! mais, jusqu'à la fin nous faisons des rêves; et nous avons raison, le rêve habille la vie. Malheur à l'insensé qui, se croyant sage, arrache d'une main brutale le frêle et léger tissu. Il se dépouille du seul manteau qui nous empêche de sentir les morsures du temps.
XVII
Il voulait un festin dont on se souviendrait, où toute la ville serait conviée: cent moutons, vingt charges de couscous et vingt charges de dattes. Jeunes et vieux, riches et pauvres, gens des douars, gens de la ville, étrangers et passants, auraient place à la ripaille. Tous les fusils l'acclameraient et le caïd fournirait la poudre.
Par Allah! on en parlerait longtemps dans les Ksours, et dans le Beled-el-Djerid, et dans le Tell. Il restait des vieux d'autrefois, de ceux dont il avait jadis pris les femmes, les soeurs ou les filles, et ceux-là surtout, il voulait les voir assis au banquet. Ils ignoraient ou feignaient d'ignorer, mais, s'ils avaient des doutes, ils se vengeaient par leurs sarcasmes, de ce mal qui ronge si fort, et que ce passant maudit leur avait jeté, comme une vieille haineuse jette le malheur.
C'étaient là ses ennemis _intimes_; n'avait-il pas fouillé au plus profond de leur intimité, pour y mettre sa semence de ruine? Mais loin de les craindre, le valeureux d'autrefois les laissait depuis quatorze ans baver sur lui leurs injures.
Il n'était pour eux ni le thaleb, ni l'heureux, ni le brave, il était Mansour le fou.
D'autres encore poussaient plus loin les rancunes: ils prétendaient que le vieux libertin avait pris la petite Afsia pour la souiller plus à son aise, à un âge où l'enfant n'a pas encore perdu ses premières dents, et ne la cachait si bien que pour que nul ne pût découvrir sur son visage flétri les traces révélatrices des débauches précoces.
Enfin, on avait tant ri de lui, on l'avait tant calomnié, qu'il voulait donner à son triomphe le plus retentissant éclat.
XVIII
Il dut se rendre à Djenarah huit jours avant la noce, cédant à un caprice de l'enfant curieuse de voir sa demeure nouvelle; de plus, il avait besoin de surveiller les derniers apprêts. Comme autrefois, il l'assit devant lui sur sa mule, plus soigneusement que jamais enveloppée de son haik et ne montrant que la ligne noire et profonde de ses grands yeux.
La petite sauvage, qui ne connaissait que son haouch de pierre et de plâtre, fut émerveillée de la splendeur de cette maison digne du harem d'un _bach-agha_. Tout le luxe arabe, venu à grand frais des bazars de Tunis et de Constantine, s'y étalait avec ses chatoyantes miroiteries.
L'ancien marchand jetait là une partie de sa fortune. Encadrer l'idole! il ne pouvait trouver de meilleur placement.
Ainsi, j'ai ouï dire, font chez vous de vieux débauchés ou des fils de joie, pour des courtisanes sans beauté et sans jeunesse; mais le musulman est de cent coudées au-dessus du chrétien.
Il lui présenta ses servantes: trois jeunes filles du pays de _Souab_, et la négresse qui avait été sa nourrice et qui, pleurant et riant à la fois, baisa les mains et les pieds de cette douce merveille. Il lui montra la chambre préparée pour recevoir la vierge; elle s'ouvrait dans la galerie du premier étage, déjà tout imprégnée des parfums des sérails. Ses petits pieds disparaissaient sous la toison épaisse des riches tapis de Tunis, et, s'étant assise, elle resta enfouie dans les brillants coussins de soie. De grands lis, dans des pots de terre rouge et bleue, balançaient leur tête gracieuse, et, à la petite fenêtre dorée, des poignées de fleurs des oasis descendaient en girandoles.
C'est là, qu'après la défaite, une matrone devait, suivant la coutume, à la foule impatiente, exposer triomphalement, sur le drap étendu, les preuves irrécusables de la virginité.
XIX
Or, au moment où ils entraient en ville par la porte de Biskara, un cavalier portant le burnous rouge des spahis se trouva sur leur chemin. Il suivait le milieu de la voie, monté sur un cheval nu, qu'il allait faire boire à la petite rivière qui arrose les jardins. A cet endroit la rue est étroite, disposition qui facilite la défense en cas d'attaque, et les maisons à terrasse, basses et serrées, permettent à peine à trois cavaliers de passer de front. Aussi le _thaleb_ rangea un peu sa mule et, comme l'autre passait, leurs regards se croisèrent. Ce regard laissa le _thaleb_ rêveur: mais le spahis insoucieux continua son chemin, et, tandis qu'il sortait par la haute porte, flanquée de tours, il entendit des voix qui disaient:
--Holà, hommes! Voilà Sidi-Messaoud et sa fiancée!
Ces mots l'intriguèrent, et, touchant du doigt l'épaule d'un passant qui suivait Mansour de l'oeil:
--Ami, dit-il, quel est ce cheik à barbe grise, qui, contre les usages, porte devant lui sa fiancée sur le _berda_ de sa mule?
--Tu es étranger, répondit le passant, car tu le connaîtrais.
--Tu l'as dit, homme, je suis étranger dans la ville.
--Il est bien connu dans le _Beled-el-Djerid_ et le sud du _Tell_, et depuis bientôt quinze ans on parle de lui dans Djenarah la Perle. C'est le frère du caïd _Brahim-ben-Ahmed_. Il s'appelle Mansour, mais on le nomme _El-Messaoud_, parce que tout lui réussit, et le voilà, vieux grison, qui garde la virginité de sa future épouse.
Le cavalier sourit:
--Oh! oh! la bonne histoire! il n'est virginité si bien gardée qui, à la fin ne se sauve. Ami, le pucelage des filles, c'est comme un jour heureux, il est déjà au diable quand on croit le tenir. Ce bouc amoureux ne serait-il pas semblable au chaouch qui fit longtemps bonne garde autour de la prison, alors que le prisonnier s'était enfui?
--Le prisonnier y est encore, répondit l'autre en riant, s'il faut s'en rapporter au dire, mais bientôt il n'y sera plus.
--Les noces sont prochaines?
--Dans huit jours, mon fils. La ville entière est conviée. On parle de cent moutons rôtis à un douro la pièce! Et il y aura plus de trois cents fusils. Si tu n'as rien à faire, tu peux rester jusque-là.
--Peut-être. Cela en vaut la peine. Homme, merci.
Et il continua son chemin jusqu'à la rivière. Lui aussi était devenu pensif:
--Mansour-ben-Ahmed l'Heureux! murmurait-il; sur la tête du Prophète, c'est là le nom que ma mère a maudit!
Il resta longtemps sous les arbres touffus, qui penchent sur l'eau fraîche leurs vigoureuses ramures, lava avec soin son cheval, le ramena à l'écurie et lui donna l'orge. Puis il revint s'asseoir à la porte du _caouadji_ de la rue de Biskara et se fit servir une tasse de café.
Comme il buvait lentement et à petites gorgées, l'oeil perdu dans le vide, il entendit le pas d'une mule, et vit Mansour et Afsia qui sortaient de la ville.
XX
Instinctivement il se leva pour examiner la face du vieillard, mais devant le regard clair et froid de Mansour, il baissa les yeux, honteux de ce mouvement de curiosité malséante, et, mettant la main sur son coeur, il dit à haute voix:
--_Salamalek oum_!
--Sur toi, soit le salut, répliqua Mansour; et il passa outre.
Debout, au milieu de la rue, le spahis le regardait pendant qu'il s'engageait sous la longue voûte de la porte du ksour, lorsqu'une main se posa familièrement sur son épaule:
--Omar, que fais-tu là?
Celui qui l'interpellait était un homme de quarante-cinq ans, gros et fleuri, et vêtu comme le sont les marchands riches.
--C'est toi, mon hôte, répondit le spahis; je suis heureux de te trouver. Quel est donc ce bonhomme que tu vois là-bas portant accrochée devant lui cette incomparable pucelle?
--Il s'appelle Mansour-ben-Ahmed... répondit l'autre lentement, et on le surnomme l'_Heureux_.
--Et il garde la virginité de sa fiancée. Je le sais depuis deux heures; mais c'est tout!
--Et tu veux en apprendre davantage. Tu as raison, Omar, car il se peut que l'histoire de cet homme soit mêlée à la tienne, à la mienne, comme elle est mêlée à celle de beaucoup de gens d'ici. Il se pourrait que ce soit pour cela que je t'ai écrit de me rejoindre.
--Sur la tête de mon père, qui m'a laissé comme un chien errant dans le monde, sur la tête sacrée de ma mère, morte avec la honte au front et la malédiction à la bouche, tes paroles font poindre d'étranges lueurs en ma cervelle. Parle, Lagdar, fils d'El-Arbi, explique-toi.
Alors le marchand prit le bras du spahis:
--Viens donc, dit-il.
XXI
A quelques jours de là, le vent du Sud soufflait dans la plaine, l'enveloppant d'une poussière rouge qui mordait la gorge comme la poudre du _kari_. Rien ne bougeait, bêtes et gens avaient cherché un abri contre les brûlures du simoun. Les chameaux accroupis, le cou allongé sur le sable, respiraient bruyamment, tandis que les chameliers, la tête enfouie sous un pan de burnous en guenilles, cherchaient un peu d'ombre derrière les hautes bosses, ou s'étendaient à demi suffoqués sous quelque maigre touffe de chiech ou d'alpha.
Mansour avait fait la nuit dans les chambres du haouch en tendant des _frechias_ sur toutes les ouvertures d'où la lumière pouvait filtrer. Un seul rayon eût rempli la maison de clarté et de moustiques. Mais tout était bien noir et bien clos, et des gargoulettes suantes se balançaient aux cordes, répandant un peu de leur fraîcheur.
L'homme et l'enfant dormaient sur les nattes de ce lourd sommeil du jour qui met du plomb sur les paupières et couvre les membres de chaînes d'acier, lorsque les chiens firent entendre un sourd grognement.
Mansour se réveilla et ouvrit brusquement la porte. La veille, à la même heure, ils avaient poussé des aboiements furieux. Il se le rappelait, et, promenant son regard autour de lui, cria de sa voix forte:
--O hommes, si vous avez besoin de boire ou de manger, approchez la face haute, mais si vous n'êtes que des rôdeurs et que vous tourniez autour de moi, je vous le dis ici: vous tournez autour de votre mort.
Il regarda longtemps et écouta, mais il n'aperçut que la chèvre et son chevreau, revenant du côté des marais d'Ain-Chabrou, et n'entendit que la grande clameur du simoun.
XXII
Les ardentes teintes de cuivre dont se pare l'Occident après le passage du vent du désert, rougissaient le ciel au-dessus des montagnes bleuâtres, lorsqu'Afsia descendit de sa chambre.
Elle avait les yeux fatigués et lourds, et éprouvait le malaise de ceux qui ont trop dormi; elle s'agenouilla nonchalamment sur le tapis et, pendant qu'elle tressait, devant une petite glace encadrée de cuivre, ses longues nattes défaites par le sommeil, continuant à demi un rêve commencé, le thaleb l'examinait en souriant.
Elle surprit ce regard et rougit. Ses seins étaient découverts et elle venait de s'apercevoir que sur eux s'arrêtaient les regards de Mansour. Bien des fois, cependant, il les avait, sans qu'elle y prît garde, enveloppés ainsi d'idéales caresses, mais le sentiment de la pudeur semblait lui être venu tout à coup, car elle ramena rapidement sa _gandourah_ sur sa poitrine, et dit du ton boudeur d'un enfant gâté:
--Je n'aime pas que tu me voies quand je m'habille.
--Le mari, répondît Mansour, a le droit de tout voir.
--Tu n'es pas encore mon mari, fit-elle.
Il pensa que cette petite fille avait raison de le rappeler aux bienséances et, pour la laisser finir en toute liberté sa toilette, il alla s'asseoir au dehors et promena son oeil de vautour sur tous les points de la plaine.
Tout s'éveillait comme au lever de l'aurore, mais avec un mouvement silencieux et lent. Les chiens encore assoupis se vautraient sur le sable, et la chèvre d'Afsia broutait avec son chevreau les jeunes pousses de cactus qui perçaient le sol pierreux auprès de la haie vive, tandis que dans le jardin on entendait les battements d'ailes des petits oiseaux.
A l'horizon, le disque du soleil descendait dans un bain d'or en fusion, et, avec la brise, arrivaient les accents lointains de la voix du Muezzin qui, du haut de la mosquée de Djenarah, criait aux quatre points du monde:
--Allah Kebir! Allah Kebir!
XXIII
C'est le moment où les plantes exhalent leurs plus pénétrantes senteurs. Comme des vierges amoureuses que la chaleur a oppressées et qui, à la chute du jour, veulent dilater leurs poumons et soulagent leur poitrine par de longs et profonds soupirs, les roses, les lis et les hyacinthes, toutes les fleurs aimées d'Afsia, envoyèrent jusque dans le haouch la plus pure essence de leurs parfums.
Elles semblaient l'appeler et dire à ses sens: «Viens, viens!» Et Afsia, fraîche et légère et parfumée comme elles, alla s'asseoir au milieu de ses soeurs.
Il n'y avait ni chemin tracé, ni plates-bandes, ni lignes droites, ni parterres artistement dessinés, mais un ruissellement de fleurs et un ruissellement de verdure. Les semences jetées par le Thaleb s'étaient mêlées à d'autres venues on ne sait d'où, confondues, entrelacées, mariées. La nature, l'inimitable et puissant maître inondait ce petit coin de terre vierge de ses caprices et de ses magies.
J'ai dit qu'Afsia allait s'y blottir, lorsque sa pensée, emportée par les nuages d'or, voulait voyager dans l'azur.
Enfouie dans ses fleurs, imprégnée de leurs parfums, grisée de leur éclat, elle écoutait le petit ruisseau jaboter en courant, les insectes bruire, les oiseaux chanter, et, allongée sous les larges feuilles des bananes, les yeux noyés dans l'extase, elle rêvait à ces jardins que le Prophète promet aux élus et dont elle était la houri.
Or, comme elle venait de s'asseoir, le chevreau vint gambader près d'elle, et la chèvre lui caressa la face de sa barbe pointue. C'était l'heure où elle prenait le lait, et elle cria au Thaleb de lui jeter une setla pour qu'elle pût l'emplir.
Elle passait ses doigts sous les longues mamelles gonflées, pressant et tirant à petits coups les grands pis chauds et raidis, lorsqu'elle poussa une exclamation.
--Qu'est-ce? demanda l'autre, assis sur le seuil du haouch, et égrenant son chapelet d'ivoire.
Elle réfléchit un instant et répondit:
--Rien... c'est Maaza qui marche sur mon pied.
Mais Maaza, calme et immobile, ne s'était pas rendue coupable de ce dont on l'accusait. Docile et patiente, elle attendait que les mains de sa jeune maîtresse eussent repris la besogne, tandis que la vierge du haouch, immobile aussi, mais le coeur agité, venait, pour la première fois, de mentir.
XXIV
Elle venait de mentir, d'instinct, sans savoir pourquoi, sans que personne lui eut jamais enseigné le mensonge. Elle avait menti, parce qu'elle était femme et faible, et que le mensonge est le refuge des faibles.
Aux cornes de la chèvre, dans les blanches touffes de poil, un petit morceau de carton, large comme un doigt d'enfant, se balançait à un cordon de soie, et sur ce carton était écrit ce mot:
--_Naabek_! je t'aime.