L'amour au pays bleu

Chapter 7

Chapter 73,922 wordsPublic domain

Insensés, ceux qui prétendent accumuler comme des grains leurs heures heureuses dans les réserves de l'avenir! Les greniers de l'avenir sont bâtis dans les nuées. Ils disparaissent au premier coup de vent ou se fendent aux premières tempêtes. Jouis sainement du moment; lui seul t'appartient. Demain est au Maître de l'heure et, quoi que tu fasses, les tiennes sont comptées.

Et il courut donc, le fou, après ce bonheur qu'il avait eu sous la main et avait remis à huitaine, comme un billet à payer au destin. Il courait et nul autre n'errait par les rues désertes, si ce n'est sa fatalité, qui, moqueuse, suivait ses talons.

Quelques chiens affamés rôdaient, s'écartant pour laisser passer ce gêneur; d'autres raclaient avec un bruit de scie des os déjà rongés par des chameliers faméliques et ouïssant ce pas précipité, craignant pour leur maigre proie, fuyaient en grondant le long des murs gris.

Derrière lui, le haut minaret, dressé dans le ciel noir comme un génie immense, semblait veiller sur cette petite cité silencieuse, endormie dans les vastes solitudes du désert.

XL

Il arriva haletant dans le dédale des chemins de l'oasis. Alors il ralentit le pas et se glissa derrière le mur du jardin du Muezzin. Il écouta. Comme dans les rues solitaires, le grand silence planait dans les fouillis de verdure.

--Meryem! Meryem!

Nulle voix ne répondit.

Il en fut plus contrarié qu'inquiet: la fille du Muezzin ne pouvait l'avoir attendu si tard. Vesper ardait déjà haut dans le ciel et depuis longtemps l'heure du rendez-vous avait fui. Il escalada le mur et erra dans le jardin.

--Meryem! Meryem! disait-il tout bas aux buissons et aux arbres.

Quelques chacals jappèrent, et, soucieux et pensif, il rentra à la maison. De quoi se préoccupait-il? Il avait cent douros et avec cet acompte respectable il obtiendrait sûrement la parole du père; il reviendrait riche du Soudan, il aurait la perle de Msilah. De quoi se préoccupait-il, puisque l'avenir rayonnait?

C'est que l'avenir était loin encore; l'avenir c'était huit mois, et huit mois font deux cent cinquante fois demain. Et que d'heures, que de soucis, que d'imprévus, que d'incertitudes. Il était jeune, fort, intrépide. Il ne redoutait ni les fatigues, ni la soif, ni le simoun, ni les balles, ni le danger. Mais, comme tous les amants, il eût voulu jouir de suite et il se disait qu'ayant tenu le bonheur, peut-être il l'avait laissé fuir.

On connaît l'heure du départ; qui peut dire celle du retour?

XLI

Il ne dormit guère, et l'aube le trouva debout. Il s'était repenti de ne pas avoir suivi le conseil de Mansour en portant sur-le-champ l'acompte au vieillard et rêva qu'un plus heureux l'avait prévenu. Aussi les cigognes venaient de s'éveiller et le soleil ruisselait à peine le long des toits de tuile, glissant sur les blanches terrasses, que, son sac d'écus sous le burnous, il se dirigeait vers la demeure du Muezzin.

Mais comme il approchait, il entendit une grande rumeur.

Malgré l'heure matinale, la rue était pleine de monde et l'on s'entretenait dans les groupes de choses qui tout d'abord le firent frissonner; plus mort que vif, et sentant son coeur s'en aller, il essayait et craignait de comprendre, lorsque la porte s'ouvrit avec fracas et le Muezzin, la face rouge et boursouflée, la tête pelée et nue, l'oeil sanguinolent, parut sur le seuil. Il enfonçait ses doigts osseux dans sa barbe blanche et criait:

--Volée, on me l'a volée. Meryem, ma douce Meryem, la perle de l'oasis. Cinq cents douros, mes enfants, j'en avais refusé cinq cents douros. Et voilà que je perds tout à la fois, les écus et le sang de mon sang. Justice, braves gens, justice! Laisserez-vous dépouiller un père? Je sais qui a fait le coup, c'est ce chacal maudit, ce vagabond voleur à qui je l'ai refusée. Lagdar, le chien Lagdar, le fils du caïd El-Arbi. Khaoui-bel-Khaoui! Ruiné, fils de ruiné; oui, il l'aura cachée chez une hideuse vieille qui fait trafic d'amour. Sus à lui, mes enfants! Gens de Msilah, sus à lui.

Et par la porte ouverte on entendait les cris aigus des femmes, qui hurlaient toutes à la fois comme une nuée de corneilles en délire:

--Sus à lui! Sus à lui!

Et un grand nègre brandissant un long bâton, criait plus fort que les autres:

--Sus à lui!

XLII

C'était là un bien vieux souvenir, mais la pensée de Mansour s'y arrêtait avec complaisance. Il revoyait la scène comme si elle était d'hier, car son fidèle nègre lui avait tout raconté. Ha! ha! il riait encore en songeant à ce bon tour. Il riait puis soupirait, car il revoyait la douce image. Presque effacée, elle reparaissait peu à peu nette et lumineuse. Meryem! Meryem! La dernière! L'autre, même évoquée, ne revenait plus.

Cent douros! Il avait payé cent douros, la vierge radieuse. Et ce n'était pas trop cher; maintenant encore il voudrait la payer mille; car Lagdar ne lui avait pas menti, elle était bien vierge, autant que l'autre Meryem[11], avant qu'elle enfantât le prophète Aissa que les Roumis imbéciles adorent sous le nom tronqué de Jésus! et qu'ils donnent comme fils à Dieu!

[Note 11: Marie.]

Allah est unique. Comment aurait-il un fils?

N'imitez pas les chrétiens insensés et idolâtres qui se courbent devant un morceau de bois, l'adorent, le baisent et disent: «C'est Dieu.» Mais lui, sans être chrétien, était devenu idolâtre, il adorait ses passions sous le nom de Meryem.

Celle-la lui avait fait oublier la première et avait été bien longtemps bénie.

--En avant! En avant, dans la plaine déserte!

Dieu puissant! quelle nuit d'ivresse dans les solitudes profondes, lorsque assez loin pour ne plus redouter de poursuite, il s'était arrêté à la fontaine d'_El-Abiod_ et l'avait descendue de sa mule, demi-morte de fatigue et de peur.

Là, à six heures de l'oasis, au pied des trois palmiers que l'on y voit encore veillant sur le frais trésor de ses eaux, à la face des étoiles fuyantes devant les premières lueurs du matin, il s'était enivré de toutes les saveurs du péché, roulé avec elle sur les touffes de diss, l'enveloppant de ses bras, mordant ses tresses noires. Ah! elle avait supplié et pleuré, elle avait comme une fille vaillante défendu de toutes ses forces le bien de Lagdar, mais ses cris et ses pleurs restaient sans écho; vains et stériles, ils se perdaient sur la surface muette des sables.

Elle appelait: «Lagdar! Lagdar!» C'était Mansour qui répondait, et lassée de la lutte inutile, elle s'était livrée au vainqueur. Quand le premier rayon du soleil glissa au-dessus des mamelons mouvants de l'horizon, depuis longtemps la fille du Muezzin s'était tue. Enfourchée sur la selle du maître qui l'avait conquise et pressée contre lui, elle pleurait silencieusement ses amours laissées derrière elle, ses timides amours perdues; épouvantée, mais courbée sous cette destinée fatale qui l'en arrachait pour toujours.

XLIII

Il l'entraîna bien loin et la cacha pendant trois mois dans les cités du Tell, à Batna, puis à Setif, enfin à Constantine. Peut-être avait-elle fini par aimer cet audacieux plein de violences et oublié le doux Lagdar? Du moins, elle n'en parlait plus, elle se faisait à cette vie, et un soir elle annonça qu'elle ressentait dans ses entrailles d'étranges tressaillements. Mansour, à cette nouvelle qui met le coeur des époux en fête et les fait redoubler d'attentions et de caresses pour la femme aimée, Mansour fronça le sourcil.

Et au matin, à la porte de la Brèche, il s'enquit des chameliers qui partaient pour le Souf.

Quelques jours après il fit monter Meryem dans un palanquin et l'escorta à cheval jusqu'à l'entrée du Beled-el-Djerid.

--Retourne à ton père, dit-il, en déposant dans la litière un lourd sac de cuir, voici le prix de ta _sadouka_; et la baisant une dernière fois sur la bouche, il la confia aux chameliers et lui dit adieu.

XLIV

Il est écrit dans le Livre «Ne tuez point vos enfants par crainte de la pauvreté. Le meurtre que vous commettriez serait un péché atroce.»

Mais celui qui abandonne à tous les hasards de la vie l'enfant qu'il a mis aux flancs d'une femme, commet un crime bien plus atroce. Et Mansour n'avait pas la pauvreté pour excuse; mais, comme beaucoup, s'il voulait de l'amour, il ne voulait pas des charges de l'amour.

Il disait: «Les enfants sont oublieux, ingrats et cupides, ils sont pour les parents une source intarissable de déboires et de larmes.»

Puis il secoua le front, n'y pensa plus et se mit en quête d'autres aventures.

Or, une nuit, comme il chevauchait seul dans la plaine de Djenarah pour rendre visite au caid, son frère, un homme, sortit d'un paquet de broussailles, se rua à son côté et le frappant en pleine poitrine, lui cria:

--Je m'appelle Lagdar-ben-El-Arbi.

Aux premières lueurs de l'aube quelques chameliers le trouvèrent couché dans une mare de sang. La mort est une contribution frappée sur nos têtes, mais souvent nous hâtons sa visite. Cependant cette nuit, la collecteuse de taxes de Dieu regarda l'homme étendu et passa outre.

Il s'éveilla dans la maison de son frère. Un _tebib_ penché sur sa tête, prononçait les mots qui guérissent, tandis qu'une jeune négresse ramenée par lui du Soudan aidait à la conjuration, en versant sur sa blessure une décoction de fleurs qu'elle avait été cueillir.

Le délire le hanta et il demanda Meryem.

Mais nul ne connaissait la fille du Souf.

Alors il appela: Meryem! Meryem!

--Tais-toi! dit la négresse, il est de belles filles dans le Tell.

Mais il continuait sans l'entendre:

--Meryem! Meryem! pourquoi tes flancs se sont-ils ouverts? Pas d'enfants! Je ne voulais pas d'enfants.

--Ne parle plus, dit la négresse, tes paroles te donnent la fièvre.

Elle passa la main lentement sur son front et sur ses yeux, et il s'endormit en murmurant:

--Meryem!

Depuis qu'il l'avait perdue, le nom de la jeune mère abandonnée était souvent revenu sur ses lèvres, mais il semblait que le coup de poignard de Lagdar eût ravivé ses regrets.

La pensée que son rival possédait cette fille, de son plein gré pourtant renvoyée souillée et la honte au front, lui mordait le coeur et il gémissait sourdement sur sa couche.

--Seigneur, disait la négresse, n'es-tu plus _Sidi-Messaoud_?

--L'heureux! L'heureux! oui tu as raison, noire odalisque. Tes paroles sont douces comme le calme du soir et tu es belle comme la nuit étoilée. Quand je serai fort, je me reposerai sur ton sein d'ébène et j'oublierai celle qui n'est plus.

--Tu es mon seigneur et mon maître, et rien ne te résiste.

Il resta longtemps cloué sur sa couche et bien souvent, quand la fièvre travaillait ses veilles, il répétait le nom chéri de la fille du Muezzin.

Tel avait été son dernier amour. La mort entrevue de si près le fit réfléchir; devenu plus prudent sinon plus sage, enfermé dans son égoïsme de célibataire, il n'acheta désormais que de faciles plaisirs.

Puis il fit le pèlerinage de la Mecque, et, après s'être humilié sur le tombeau du Prophète, il revint sanctifié.

Mais les leçons de l'âge mûr sont sans force dans la vie! Aux premiers ouragans des passions, elles disparaissent comme les nids des oiseaux.

XLV

Et maintenant qu'il y pensait, que son souvenir venait de se reporter à ce drame effacé depuis si longtemps, il revoyait avec amour la radieuse figure de la vierge que, par une nuit d'été, il avait audacieusement volée à son père et à son amant.

C'est une femme comme celle-là qu'il lui fallait; immaculée de corps, pure de pensées, jeune et belle, douce, aimable et docile. Mais où la trouver? Quelle terre bénie contenait ce trésor? Quel toit de poil ou de tuile abritait cette merveille? Quelle natte ou quel tapis foulaient ses pieds nus?

Il chercha longtemps. Il parcourut le Tell et le Beled-el-Djerid. Il visita les douars. Il s'informa dans les villes. Il pourparla avec les matrones. Il n'était plus jeune, mais il était riche, et il s'aperçut bien vite que toutes voulaient spéculer sur lui. Il faillit prendre des filles déflorées, et d'autres souillées par le baiser public; mais la chance, qui, depuis sa jeunesse, s'asseyait à ses côtés et sautait en croupe sur son cheval, resta sa compagne fidèle et le sauva de maintes ridicules aventures.

Et plus le temps passait, plus s'augmentait le nombre de ses poils gris, plus le but devenait douteux et difficile, plus il s'entêtait et disait:

--Je l'aurai.

En vieillissant, nous devenons fous.

Enfin lui vint une pensée de sage:

«Les plus habiles sont trompés. En ces matières, le hasard est le maître. Pourquoi chercher et essayer de choisir? Il arrive que le vrai est le faux et que le faux devient le vrai. La vie est un moulin qui tourne, et la femme une de ces feuilles légères que les hommes du Nord placent sur le toit de leur maison pour savoir d'où vient le vent. Avec elles, demain est la contradiction d'hier. Les filles douces font souvent des épouses acariâtres, les timides se transforment en hardies, les modestes jettent leurs voiles, et les bazars de prostituées sont remplis de vierges d'autrefois. Compter sur la femme, c'est compter sur le nuage qui passe; c'est dire au caméléon: «Ne change pas de couleur.» Insensé est celui qui affirme: «Ma femme fera ceci demain.» Prenons au hasard, mais tâchons de la prendre immaculée.»

Or, pour être certain de ce cas, il n'y avait qu'un moyen, et inutile de se fier aux matrones: il décida qu'il prendrait son épouse au berceau.

C'est ce qu'il fit.

Une belle jeune femme de la grande tribu des Ouled-Nayl, si fertile en beautés, mourut en accouchant d'une fille. Le père venait de tomber, la poitrine en face, aux sanglantes affaires des Babors, et le chagrin, plus que les couches laborieuses, avait tué la jeune mère.

Mansour déclara qu'il adoptait l'enfant. Et les parents, qui s'étaient vus avec ennui chargés d'une orpheline, lui dirent:

--O homme généreux, elle est à toi.

Mollement enveloppée dans des haiks, il l'emporta sur son cheval.

--Oh! s'écria-t-il en la regardant avec des yeux pleins de tendresse, la voici, la voici, ma fiancée! Dans quatorze ans, jour pour jour, je mettrai cette enfant dans ma couche.

Et la main tendue vers l'Orient, il prononça le serment solennel:

--Par le Maître de l'aube! par le Koran glorieux! par la Sainte-Caaba! sur la tête sacrée du Prophète! sur la mémoire des deux femmes que j'ai aimées: Meryem! Meryem! je le jure, je l'épouserai vierge! Et que je sois à jamais maudit si je m'approche d'elle avant l'heure! Et que je sois à jamais maudit si quelque larron d'honneur me vole ma fiancée! Ah! celui-là sera habile! Et je jure sur ma tête que, prosterné devant lui, je baiserai le bas de son burnous et je l'appellerai Seigneur!

DEUXIÈME PARTIE

LA VIERGE

I

Il renvoya serviteurs et servantes et ne garda que la négresse qui jadis avait pansé sa blessure et veillé dans ses nuits de délire. Elle avait alors vingt-cinq ans et lui était dévouée comme le chien au maître; quand il jetait les yeux sur elle, elle était prête à lui baiser les pieds. Elle faisait tout: couscous et galette, confitures et parfums; elle lavait le linge et sellait le cheval. Docile à ses moindres caprices, elle introduisait sans murmure la maîtresse d'une nuit et quand, lassé de la blanche, il voulait goûter aux âcres saveurs de la noire, sur un signe il la trouvait dans sa couche, heureuse et disposée à tout.

Sous les yeux du maître, elle allaita la petite fille et fut sa première nourrice. Et pendant que les joues roses de l'enfant s'appuyaient sur ce sein de cuivre, les mignonnes mains pressant les noires mamelles, Mansour s'asseyait à côté, fumant sa longue pipe au fourneau de terre rouge. Autant que _Mabrouka_, il veilla sur son sommeil, anxieux et inquiet, debout au moindre cri, aussi attentif qu'une mère, et remplaçant une mère, si une mère pouvait se remplacer.

C'était son bonheur qu'il gardait comme on garde un trésor, son bonheur qui grandissait et s'épanouissait sous ses yeux, radieux bouton, fleur de l'avenir.

Et quand l'enfant put se tenir sur ses jambes et trottiner devant lui, les bras en avant, avec de petits éclats de joie, il renvoya chez son frère la négresse qui pleurait, en disant:

--La femme est la corruptrice de la femme.

II

C'est alors qu'il fit bâtir la maison des champs, le _haouch_, comme nous l'appelons, que l'on voit non loin des marais d'_Ain-Chabrou_ à une demi-journée de _Djenarah_, la _Perle du Souf_, dont son frère puîné, le fils de sa mère Kradidja, était le caïd.

Il voulait vivre seul, à l'écart des chemins et des hommes, «loin des sultans», le rêve de tout Arabe; loin des envieux, des moqueurs, des curieux et des jaloux, l'aspiration de tout sage. Il voulait surtout préserver la petite fille des contacts impurs des douars et des exemples plus impurs des villes.

Car même avec sa mère et au milieu de ceux qui le veillent, l'enfant surprend les choses qui pour son bien doivent lui être cachées. Un coup d'oeil, un mot, un geste suffisent pour déflorer une âme. L'impression reçue s'y grave comme l'empreinte d'un sceau rouge et ne s'efface plus. L'âme s'enferme avec le souvenir, et là germe le mal.

Aussi, expérimenté et devenu prudent, il se traça un plan de conduite: «Cette fleur élevée par moi sera sans souillure, disait-il; pas de larve ne viendra baver sur ce bouton non éclos. Rose de ma vieillesse, elle enveloppera ma dernière heure de lumière et de parfums. Jusqu'à la nuit bénie où je la porterai dans ma couche, elle sera vierge comme celles du Paradis.»

III

Et désormais ses aspirations, ses ambitions, ses désirs autrefois jamais satisfaits, ses passions et ses inquiétudes, s'absorbèrent en cette enfant. La belle petite tête brune semblait avoir chassé de son coeur les pensées sombres et mauvaises. Radieuse lumière, elle effaçait les noires esquisses des regrets du passé.

Rien autour de lui qui pût le distraire, et il l'enveloppait des chaudes effluves de son amour, se disant qu'il saurait bien mettre entre elle et le monde externe une si douce atmosphère de parfums, de caresses et de bien-être, que même grandissant, elle n'aurait pas le désir de regarder au-delà.

Parfois, lorsqu'elle jouait sur le seuil du haouch, il l'appelait, et l'enfant accourait, toute rieuse. Il la prenait sur ses genoux, passait la main sur son front, mesurait la longueur de ses cheveux, se mirait dans ses grands yeux noirs, souriait à ses lèvres, rouges comme des grenades ouvertes, regardait les blanches perles de sa bouche et se plaisait à enfermer dans ses doigts ses petits pieds nus. Il la berçait en chantant quelque vieux refrain du Tell, et l'enfant se sentant aimée, souriait à la vie et s'endormait dans ce tiède édredon de soins et d'amour. Elle jetait la gaîté autour d'elle, comme le soleil jette ses rayons, illuminant tout de sa présence. Quand elle s'éveillait, c'était un ruissellement de joie. La petite maison vibrait de sa gaîté, retentissait de ses rires, s'ensoleillait de ses yeux. Le chien gambadait autour d'elle, les poules caquetaient bruyamment dans ses jambes, le coq battait ses flancs de ses ailes diaprées, lançant dans l'air son chant d'allégresse, les moineaux pépiaient, le merle voisin lui criait: _Salamelek_! _Salamelek_! et jusqu'à la chèvre, sa seconde nourrice, qui accourait de loin en sautant, lorsqu'elle l'appelait de sa voix fraîche: _Maaza_! _Maaza_!

Aux rayonnements de ses grands yeux tout se chauffait et s'épanouissait, et Mansour, le coeur dilaté, sentait qu'alors seulement il méritait son nom d'Heureux.

IV

Derrière et sur les côtés du haouch croissait avec l'enfant un petit jardin entouré d'une haie de figuiers de Barbarie. Le ruisseau qui filtrait au bas de la montagne venait l'arroser en courant, avant de se perdre dans les roseaux du marais. Quelques coups de pioche, des plants et une poignée de semences transformèrent un tas de broussailles en Éden. Des pastèques et des grenades, des oranges et des ceps de vigne, des mûriers et des jujubiers poussaient pêle-mêle au gré des caprices du planteur et la nature luxuriante jeta sur le tout son magique manteau.

Dans ce sol vierge et chaud, en un désordre pittoresque et harmonieux, les fleurs abondaient vigoureuses et parfumées.

Des fleurs, des légumes et des fruits, ils ne demandaient rien de plus. Mais le caïd envoyait de temps à autre du couscous blanc comme du riz et des dattes de Biskara. Quand Mansour voulait un mouton, il faisait prévenir son frère. Alors on choisissait dans le grand troupeau qui paissait dans la vallée au nord de Djenarah.

Parfois, pour distraire l'enfant ou faire quelque achat, il allait à la ville. Il chargeait un des chameliers dont les _mahara_ broutaient les touffes de _chiehh_ dans la plaine, de surveiller le haouch. Il lui donnait deux _sordis_, une setla pleine de couscous, ou bien la tête d'un mouton, et partait tranquille.

De plus, il s'était procuré trois veilleurs de nuit, de cette bonne race qui mange les hommes, issue de l'accouplement des louves avec les chiens des oasis. Sans crainte du cavalier, ils se jettent au ventre des chevaux, mordent la trique qui les frappe et mettent les rôdeurs en pièces, puis dans les entrailles du larron, ils font large ripaille.

Avec de telles sentinelles, les voleurs de jour pas plus que ceux de nuit n'eussent osé approcher. Ils savaient, du reste, ne trouver là ni douros, ni étoffes précieuses, ni bijoux luxueux. Les douros de Mansour reposaient dans les _fondouks_ du caïd, et ses biens, les gras troupeaux, paissaient de l'autre côté du Djebel. Le seul trésor était Afsia; mais sur nos marchés, ce genre de joyau n'a plus de cours.

Il emmenait donc la petite fille, assise devant lui sur la selle de sa jument ou le _berda_ de sa mule. Les passants se les montraient en riant et disaient:

--Voilà Sidi-Messaoud et sa fiancée!

Mais il répondait en colère:

--Oui, c'est ma fiancée, et elle sera vierge au matin des noces. Fils de Fathma, pouvez-vous en dire autant des vôtres? Pouvez-vous, enfants du péché, jurer de même de vos filles et de vos soeurs?

Alors ils haussaient les épaules, riant plus fort:

--_Adda maboul!_ Il est fou! disaient-ils.

Mais d'autres ajoutaient:

--Le doigt de Dieu s'est posé sur son front. Enfants, ne raillez pas cet homme. Il méritera jusqu'à la mort son surnom d'El-Messaoud.

V

Cependant la fiancée poussait comme un jeune palmier, frêle et délicate d'abord, mais laissant pressentir qu'elle serait savoureuse.

Encore une fois, l'_Heureux_ était le bien-nommé; car il eût pu arriver que l'enfant fût laide, mais elle se montrait déjà beauté parfaite; exquise et suave comme les sultanes chantées par nos poètes; belle comme les houris que peignent vos artistes d'Occident.

Ivresse pour le coeur et pour l'oeil; tout charmait en elle, depuis l'ongle rose de son petit orteil jusqu'à ses longs cheveux, plus fins que la soie et si noirs qu'ils jetaient des reflets bleus.

Son visage enfantin aux tons chauds et dorés, ses lèvres rouges, la plus délicieuse des coupes d'amour, ses grands yeux rayonnant de clartés, faisaient présager une de ces beautés ruisselantes de sève comme il n'en éclot que sous l'ardent soleil.

Mansour ne pouvait assez en repaître ses regards. Il s'admirait dans son oeuvre, fier comme s'il l'eût engendrée. Il aurait rempli un livre aussi gros que le Koran rien qu'à détailler, énumérer, vanter ses charmes, ceux qu'il voyait, ceux qu'il entrevoyait et ceux qu'il ne faisait que deviner.

Était-il père? Était-il amant? Il ne le savait lui-même. Il était tous les deux, et les deux amours se fondaient en un seul, chaste, austère et fort.

Devant cette enfant, il croyait redevenir jeune; il se trouvait tout léger et tout aise; il ne sentait plus ses membres raidis; il ne voyait plus l'écorce rude, l'enveloppe usée qui recouvrait son coeur resté vert.