L'amour au pays bleu

Chapter 6

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--Mais il faut se hâter, continua Lagdar; peut-être demain ton père acceptera les offres d'un riche. Chaque heure qui passe jette une pierre entre nous, et bientôt il y aurait un mur. Il faut partir demain. Que dit ton coeur?

--Mon coeur tremble, mais il dit oui.

--Et la tête?

--Ma tête veut ce que tu veux.

Il y eut un moment de silence. Mais les lèvres l'une sur l'autre, continuèrent à s'agiter.

--Alors demain, à la même heure, je serai ici avec un homme du _Djebel-Sahari_, un ami dévoué. Il amènera pour toi une mule grise dont le pas est rapide et sûr, et au lever du soleil, s'il plaît à Dieu, nous aurons atteint le Ksour.

--Qu'il plaise à Dieu!

--Et maintenant, laisse-moi encore goûter à tes lèvres.

Ils restèrent longtemps embrassés, puis chacun s'enfuit en se jetant cette promesse:

--A demain!

--A demain!

Mansour, immobile dans l'ombre, laissa passer l'amant heureux.

--Ça n'a pas un _boudjou_ et ça aime! murmura-t-il. Attends donc que tu aies gagné de l'argent pour connaître le prix d'une femme. Et moi, ajouta-t-il avec amertume, je suis venu trop tard. La _Perle du Ksour_ appartient à un autre. Maudit soit le jeune drôle! Comme pour Meryem, l'épouse de mon père, je suis venu trop tard!

XXXIV

Le lendemain, de grand matin, il se trouvait sur la place. Déjà elle était toute ensoleillée, et il s'assit à l'ombre de l'auvent de la boutique de ton serviteur _Ali-bou-Nahr_. Je débutais alors dans l'art divin de la médecine, triste métier dans le Souf, où les barbiers et les maréchaux se partagent la clientèle! Aussi, pour utiliser mes trop nombreux loisirs j'écrivais des amulettes et je calligraphiais des copies du Koran.

Mansour me demanda du feu pour allumer son chibouk, et après avoir suivi quelque temps les spirales bleues qui montaient lentement et se perdaient dans l'air diaphane, il me dit:

--Vends-tu des philtres pour se faire aimer, thébib?[6]

[Note 6: Médecin.]

--Je vends de tout; l'amour comme la haine. J'écris les mots magiques qui préservent des balles et ceux qui garent du _flissa_ du mari outragé. La foi guérit.

Mais quoi! Mansour, toi qu'on surnomme l'Heureux, as-tu besoin de pareilles amulettes?

Il se mit à rire et répondit:

--Quelquefois.

--Le meilleur talisman est d'être beau et bien fait.

--J'en connais un meilleur encore: c'est l'audace.

En ce moment un jeune homme passa d'un air effaré près de nous; Mansour l'appela:

--Lagdar-ben-El-Arbi, je te croyais déjà enrôlé dans le Mag'zen.

--Pas encore, dit Lagdar.

--Tu as peut-être raison d'attendre. Ton père était mon ami et je te veux du bien.

--Parle, homme. Tes paroles sont comme toi, les bienvenues.

--Tu me connais sans doute de nom, quoique je sois étranger au Ksour. Je m'appelle Mansour-ben-Ahmed, mais le thaleb Ali-bou-Nahr te dira que les gens du Tell et ceux du _Beled-el-Djerid_ ont ajouté à mon nom celui de _Messaoud_, parce qu'ils prétendent que tout me réussit.

--Je le sais, répondit Lagdar.

--Alors, écoute. Je vais faire un nouveau voyage au pays des nègres. Tu n'ignores pas que c'est une périlleuse et dure entreprise; aussi, j'ai besoin de jeunes hommes, braves et solides. J'ai pensé à toi. Veux-tu m'accompagner?

--Ta proposition m'honore, Mansour, je t'en remercie. Et quand veux-tu partir?

--Tu me vois attendant mes chameaux qui doivent arriver de Constantine avec un chargement d'étoffes de soie, de chechias, de burnous et de haiks. S'ils sont ici demain, je les ferai reposer un jour et nous partirons.

--C'est impossible, répondit le jeune homme, et je le regrette, tout en étant plein de gratitude pour ton offre, mais j'ai une affaire sérieuse.

--Sérieuse! Qu'est-ce qui peut être plus sérieux que la fortune dans cette vie? Car c'est la fortune, la belle fortune toute ruisselante de douros et de séquins que te procurera ce voyage. Qu'est-ce qui peut être plus sérieux quand on a vingt ans, si ce n'est la misère des misères: l'amour!

Lagdar jeta sur ce blasphémateur un regard d'indignation et de pitié.

--Tu t'indignes et tu me méprises, parce que je méprise l'amour, jeune présomptueux. O ignorance bénie! Mais crains que la science trop tôt ne t'arrive. Oui, l'amour pauvre; entends-tu? _pauvre_, est la misère des misères et il te vaudrait mieux coucher toute nue ta bien-aimée, sous le soleil brûlant et les piqûres des moustiques, que l'exposer aux froides morsures de la pauvreté. Elle y perdra son amour, sa beauté et son coeur; ses mains glacées n'auront plus de caresses. Et, quand tu voudras baiser sa bouche maigrie, tu ne sentiras que ses dents et l'odeur de son estomac vide.... Allons, jeune homme, sois des miens, et tu sauras bien trouver au Soudan les quatre cents douros exigés par le père avide.

--Par les quatre-vingt-dix-neuf noms d'Allah, qui t'a parlé de ceci? s'écria le jeune homme.

--Bah! je sais tout et bien d'autres choses encore, Lagdar-ben-El-Arbi. Les gens d'ici m'appellent l'_Heureux_, mais il y a longtemps que ceux de ma tribu m'ont salué du nom de _Thaleb_.

Non, je n'avais pas encore ton âge, quand les vieillards des _Ouled-Sidi-Abid_ m'ont crié à mon départ: «Sidi-Thaleb, je te salue.» Ah! c'est loin! c'est loin!

Et, penchant la tête sur sa poitrine, sa bouche, sans qu'il y prît garde, laissa échapper le nom de _Meryem_.

XXXV

Ladgar le recueillit comme une perle qui tombe. Il eût voulu le prendre avec ses lèvres.

--Qui t'a dit son nom? s'écria-t-il, furieux qu'un autre osât le prononcer. Parle, je veux savoir qui s'occupe ainsi de mes secrets.

Mansour releva la tête.

--Ai-je dit son nom? Alors, je te le jure, c'est sans le vouloir; il m'a échappé comme un oiseau qui s'envole. Ah! s'il pouvait ne jamais revenir! Mais, puisque tu t'emportes et que tu insistes, je te dirai encore autre chose. Viens ici et parlons à voix basse: tu dois l'enlever ce soir au moment de l'_eucha_[7].

[Note 7: _Lalat-el-eucha_, prière de huit heures du soir.]

N'ouvre pas ainsi les yeux comme un Roumi à qui l'on a coupé les paupières, écoute plutôt un conseil: n'escalade plus le mur du jardin du Muezzin, car à la place de la fille aux doux yeux, tu pourrais ne rencontrer que la pointe d'un _flissa_. J'ai dit.

--On m'a trahi. Maudit soit celui qui a pu me surprendre et saisir mes paroles. Je saurai me venger!

Mansour, voyant ces lèvres presqu'imberbes proférer des menaces, sourit:

--Songes plutôt à devenir riche, dit-il. Et alors tu achèteras la fille le prix que le père en demande.... Si tu l'aimes encore et si tu crois qu'elle vaille quatre cents douros.

--Elle en vaut quatre mille et je l'aimerai toujours.

--Quatre mille, c'est beaucoup; et _toujours_ en amour est un mot ridicule.

--Dix mille douros ne pourraient la payer.

--Arrêtons-nous à quatre cents, dit froidement Mansour, c'est déjà une somme. Cela fait deux mille francs, comme comptent les Roumis, et l'on ne donne plus guère ce prix pour une fille dont on a goûté les primeurs.

--Homme, s'écria Ladgar, frémissant de colère, tu mens! Qui t'a dit qu'elle s'était livrée à moi? Qui t'a dit que j'avais fait autre chose que baiser le velours de sa joue rougissante et le bas de sa gandourah? Que la malédiction du Prophète tombe sur ta tête, ô toi, qui insultes de tes jugements téméraires la Perle de Msilah!

Mansour sourit de nouveau devant cette indignation furieuse. Elle lui mettait la joie au coeur: «Je ne me suis pas trompé, elle est vierge», pensa-t-il. Et tout haut:

--Ta colère me plaît, fils d'El-Arbi; j'aime voir défendre l'honneur des femmes. Cela montre un homme de coeur. D'ordinaire, ceux de ton âge en parlent avec dédain. Les amours dans les oasis et les ksours sont faciles; et parce qu'ils n'ont pas respecté leur fiancée, les jeunes hommes disent: «Il n'en est pas de respectable.»

Mais nous autres, qui avons plus vécu, et heurté vainement à bien des portes, nous savons la vérité. Oui, par Allah, il est des filles honnêtes, et celle du Muezzin est du nombre. Elle vaut les quatre cents douros!... Quatre cents douros! Cela se compte pourtant, et cela fait poids et est long à amasser! Songe que son père a pris d'elle bien des soins, espérant qu'un jour viendrait où il en toucherait la récompense. Chaque peine mérite salaire. Et la virginité d'une fille ne se garde pas sans plus d'une veille, d'une inquiétude et d'un souci. Tout semeur doit récolter; celui qui sème le bien comme celui qui sème le mal. Le Muezzin a semé une merveille; veux-tu le priver de sa moisson?... Fils d'El-Arbi, ton père était un homme intègre. Il disait: «A chacun le sien.» Il avait une parole droite, et dans ses actions allait droit devant lui. N'es-tu pas de sa race? Alors, pourquoi prendre des chemins tortueux? Pourquoi tenter de frustrer ce vieillard de ses espérances? Pourquoi lui voler du même coup son enfant et sa _sadouka_? Ah! il est toujours aisé de séduire une vierge et de l'entraîner dans une voie obscure. Les anciens ont dit à la femme: «Tu quitteras ton père et ta mère pour suivre ton époux.» Mais ces prescriptions étaient inutiles, car elles sont écrites dans la Loi de Nature: «Toute fille quittera père et mère pour suivre le premier venu qui est entré dans son coeur.» C'est donc pour toi une victoire facile, mais ce qui le sera moins, c'est de chasser le remords. Le remords! sur la tête sacrée du Prophète, n'apprends jamais à le connaître. C'est le venin jeté sur les fleurs de la vie. Il les souille et empêche d'en goûter les parfums. Oui, après les premiers transports, la vieille honnêteté que tu tiens de ton père El-Arbi se révoltera à la pensée des quatre cents douros, prix de la _sadouka_ volée au vieillard.

--Je crois que tu as raison, homme.

--Inaugureras-tu par la fraude l'ère de ton amour? En même temps que ton premier baiser, ton nom sera-t-il inscrit dans le _Siddjin_[8] avec ceux des fourbes et des prévaricateurs? Le dol sera-t-il le _djinn_ qui présidera à ta nuit de noces? J'en jure sur ma tête et sur la tienne, même dans les bras de ta jeune épouse, tu sentiras sur tes épaules le poids des écus volés.

[Note 8: Livre où sont inscrites les mauvaises actions des hommes. Le livre des Justes est l'_Illioum_.]

--Tu es de bon conseil; parle, je suivrai tes avis.

--Je n'ai qu'à te réitérer mes offres. Je te l'ai dit; je voulais t'emmener au pays des nègres. Si tu veux ton bien toi-même, tu me suivras et nous reviendrons avec la _sadouka_ de ta fiancée.

--Combien de temps durera ce voyage?

--Six mois au plus et tu seras riche.

--Six mois! Mais le Muezzin l'aura livrée à un autre? Elle se fait femme; elle a bientôt quatorze ans!

--Rassure-toi. On ne trouve pas tous les jours dans le _Beled-el-Djerid_ un amoureux capable de donner quatre cents douros pour... les yeux d'une fille.

--Il en trouvera. Il en trouvera qui la paieraient davantage.

--Eh bien! je ferai plus pour toi que te donner un conseil stérile. Je tiens à toi et je veux, sur les bénéfices futurs de notre voyage, t'avancer cent douros que tu porteras en à-compte au Muezzin.

--Est-il possible? Quoi, tu ferais cela pour moi, ô le plus juste et le plus généreux des croyants!

--Viens à l'heure de l'_eucha_, je te compterai cette somme, et sans plus tarder tu iras frapper chez le vieillard. On t'ouvrira. Nul ne refuse la porte à qui se présente avec un sac d'écus. Le bonhomme, trop heureux de les prendre, se trouvera ainsi engagé.

--L'_eucha_, dis-tu? J'avais fixé cette heure à ma bien-aimée! Ne peux-tu en choisir une autre?

--Non, elle seule me convient. J'ai affaire tout le jour. Est-ce entendu?

--Je vais te dire: Meryem sera au rendez-vous, et je n'ai pas d'autre moment ni d'autre endroit pour la prévenir.

--Eh bien, laisse-la attendre. Elle n'en deviendra que plus amoureuse, surtout lorsqu'elle saura pourquoi elle a attendu.

--O mon père! s'écria le jeune homme en se précipitant pour baiser le bas du burnous de Mansour, que la bénédiction d'Allah et celle du Prophète se rencontrent sur ta tête, et que tu continues jusqu'à la dernière minute à mériter ton surnom d'_Heureux_!

--Ne manque pas l'heure! Aussitôt que les dernières paroles du Muezzin auront vibré dans les espaces, frappe à ma porte. L'exactitude est la soeur de la réussite.

--S'il plaît à Dieu, j'y serai.

XXXVI

La nuit descendait. Le Muezzin s'était tu. Sur la place, au coin des rues, près de la fontaine, des hommes debout, agenouillés ou étendus pour le prosternement, tournaient leurs faces vers l'Est. «Car chacun a une plage du ciel vers laquelle il se tourne,» mais c'est toi, Orient, l'oratoire sacré, la source du monde; c'est sous tes ardeurs qu'a jailli le germe d'où sont écloses et ont coulé les nations.

Les bras en croix sur la poitrine, ou élevés à hauteur du visage, ils faisaient monter leur pensée jusqu'au Maître des crépuscules et des aubes. C'était l'heure silencieuse et solennelle de la prière et de l'adoration.

La grande silhouette du minaret se dressait toute blanche dans le bleu sombre du ciel. Les palmiers passaient leur tête chevelue derrière les terrasses, et dans les interstices des troncs noirs éclataient encore les flamboiements de l'Occident. Des cigognes perchées sur une patte, immobiles comme le temps au-delà des mondes, sommeillaient sur les arêtes des toitures, au-dessus de ce peuple recueilli, et des ombres de femmes glissaient silencieusement le long des murs blanchâtres.

Alors on frappa à la porte de la maison qu'habitait Mansour.

Quelques minutes s'écoulèrent, puis il y eut les pourparlers habituels:

--Qui est là?

--Un homme.

--Qui es-tu?

--Lagdar-ben-El-Arbi.

--Que demandes-tu?

--Mansour-ben-Ahmed.

--Tu veux lui parler?

--S'il plaît à Dieu.

--Redis ton nom.

--Lagdar-ben-El-Arbi.

--Attends.

Un jeune garçon fit entrer le visiteur dans le petit vestibule dallé et garni de bancs de pierre qui sépare la rue de la cour intérieure et que nul étranger ne franchit.

--Assieds-toi, homme, dit-il à Lagdar, je vais appeler Mansour.

Il referma avec soin la porte, et bientôt deux ou trois femmes crièrent l'une après l'autre d'un ton dolent:

--Mansour! Sidi-Mansour! ô homme! Mansour-ben-Ahmed! _Ia radjel!_ ô homme! Sidi-Mansour-ben-Ahmed!

Sidi-Mansour-ben-Ahmed ne répondant pas, la porte se rouvrit et le jeune garçon conseilla au visiteur d'attendre un instant.

Lagdar attendit donc, dévoré d'impatience, car l'_instant_ fut de longue durée. Il se disait qu'il aurait eu deux fois le temps de courir au rendez-vous de Meryem; cependant, encore plein de confiance, il écoutait les moindres bruits du dedans et du dehors, se levant et disant à tout pas qui approchait: «Enfin, le voici,» et ce ne fut qu'après une heure passée ainsi, longue et stérile, qu'un vague soupçon traversa son esprit.

Et ce démon aux griffes aiguës qui s'appelle _Inquiétude_ le tordit et le tenailla.

Il frappa de nouveau et cria:

--Femmes, Mansour-ben-Ahmed est-il ici?

Les voix dolentes recommencèrent:

--Mansour! Sidi-Mansour! _Ia radjel!_ ô homme! Mansour-ben-Ahmed! Sidi-Mansour-ben-Ahmed! ô homme!

Puis des bruits confus. On monta et on redescendit l'escalier de pierre, et une vieille cria d'une galerie haute:

--Comment t'appelles-tu?

--Lagdar-ben-El-Arbi.

--Que veux-tu?

--Parler à Mansour-ben-Ahmed, s'il plaît à Dieu!

--Il n'est pas ici; il est sorti pour ses affaires, mais il a dit qu'il reviendrait.

Lagdar, furieux, ne voulut pas attendre davantage; il se précipita au dehors. Peut-être trouverait-il encore Meryem? Mais il se heurta à un grand nègre qui le retint par l'épaule.

XXXVII

Es-tu Lagdar-ben-El-Arbi?

--Oui, noir.

--Dieu soit loué! tu es l'homme que je cherche.

--Tu es envoyé par Mansour?

--Ah! ah! saintes mamelles! Mansour-ben-Ahmed, Mansour l'Heureux, Mansour le père du fusil, Mansour le maître du sabre, Mansour le thaleb, c'est mon maître; oui, oui, le maître du _negro_. Il n'y en a pas un qui le vaille. Tu chercherais longtemps avant de rencontrer son pareil. Il te faudrait marcher jusqu'à Constantine, et peut-être jusqu'à Alger la Sainte, pour trouver le frère à _Bou-Zeb_. Car on l'appelle aussi _Bou-Zeb!_ Ah! ah! ah! Le savais-tu?

--Oui; dépêche-toi. Que t'a-t-il dit?

--Je suis stupide comme un mouton écorché. Je te demande si tu connais Mansour! Qui est-ce qui ne connaît pas Mansour dans le Tell et le Beled-el-Djerid?

--Homme, explique-toi. De quelle mission t'a-t-il chargé?

--Il m'a dit: «Salem--je m'appelle Salem,--tu iras vers Lagdar-ben-El-Arbi, qui attend dans ma demeure.» Mais es-tu bien Lagdar-ben-El-Arbi? Vois-tu, moi, on peut me tromper facilement; je suis, comme mon maître, étranger au Ksour, et nous autres, pauvres ignorants nègres, nous croyons tout ce qu'on nous dit.

--Sors et appelle le premier passant, il te dira mon nom.

--Ah! ah! tu es l'homme, je le vois bien. Alors, que vais-je te donner?

--Toi, je ne sais; mais j'attendais ton maître, qui doit me donner cent douros.

--Cent douros! saintes mamelles! cent douros! Jamais le pauvre nègre ne possédera pareille somme. Si j'avais cent douros, j'achèterais toutes les filles du Soudan.

--Hâte-toi! nègre. Sur ta tête, hâte-toi!

--Voici. Je reconnais bien que tu es l'homme. Si je t'apportais cent coups de bâton, tu ne serais pas si impatient. Oui, tu es l'homme. Le Prophète soit loué! Je l'ai prié tout le long du chemin pour qu'il me fasse te trouver sans trop de recherches, car mon maître m'a dit justement ce que tu viens de me dire: «Hâte-toi!»

--Tu ne suis guère son avis ni le mien.

--Comment! tu ne vois donc pas comme j'ai couru? Je sue l'eau ainsi qu'une source agréable à l'oeil. Oui, tu vois en moi une source. Mais je me suis goûté et je me suis trouvé salé! Par la mère d'Aissa[9], qui était pucelle comme la mienne le jour où elle m'a engendré, les chameaux ne voudraient pas de moi! Ha! ha! ha!

[Note 9: Jésus.]

--Au fait, noir, sur ta tête, au fait!

--Le fait, le voici: Mon maître m'a parlé en ces termes: «Tu vois ce sac, Salem?--Oui, maître.--Il contient cent douros.--Oui, maître.--Tu vas les porter...--Oui, maître.--A celui qui s'appelle Lagdar-ben-El-Arbi.--Oui, maître.» Alors je suis parti et il m'a rappelé, et je suis retourné sur mes pas, et il m'a encore parlé en ces termes: «Tu ajouteras ces mots: Fais ce qui est convenu.--C'est tout?--C'est tout.» Et me voici. Les mots, je viens de te les dire, et voilà les cent douros.

Et il tira de dessous son burnous un sac de cuir qu'il secoua en riant et qui rendit un joyeux son d'écus.

--Voilà de quoi acheter toutes les vierges du Soudan! ah! ah! ah!

Et il se mit à danser et à chanter en agitant le sac au-dessus de sa tête:

Cent douros pour cent pucelles, Cela vaut le Paradis! Cent douros! deux cents mamelles! On peut narguer les houris!

--Ivrogne! s'écria Lagdar, c'est toi la cause de ma longue attente. Tu t'es arrêté dans quelque bouge, car tu pues l'anisette[10].

[Note 10: Liqueur extraite de l'oignon, appelée communément _anisette juive_.]

--O Dieu! entendre de telles choses! Moi qui, de ma vie, n'ai bu que de l'eau de la fontaine. J'ai couru, te dis-je, c'est la sueur que tu sens.

Lagdar mit la main sur le sac.

--Non, non, dit vivement le nègre, il faut compter.

--C'est inutile. Bien que tu pues, comme un chrétien, les liqueurs fermentées, je m'en rapporte à toi. Si tu as disposé d'un douro sur ton chemin, je te le donne.

--Par les quatre mamelles de mes femmes! demande-moi ma tête, mais ne me demande pas le sac avant d'avoir compté les douros. Il se pourrait que tu en perdes un ou deux et tu dirais: «Ce coquin m'a volé.» Dieu! moi qui n'ose pas ramasser une datte tombée de l'arbre! J'ai la peau noire, mais ma conscience est blanche. Je veux compter devant toi.

XXXVIII

Ah! mon fils, ce fut une longue et rude besogne. D'abord il fallait une lumière, et quand après bien des pourparlers il l'eût obtenue, il vida le sac sur le banc de pierre avec une telle brusquerie qu'une partie des pièces roula dans tous les coins.

Pendant que Lagdar bouillait d'impatience, il les chercha à tâtons, maudissant à grand bruit sa maladresse, puis quand il crut les avoir trouvées toutes, il les disposa par petites rangées de trois.

--Ce n'est pas ainsi, dit Lagdar, ce n'est pas ainsi qu'on compte....

--Laisse-moi faire, ne touche pas. Tu m'as fait tromper.

Alors il recommença par tas de six.

--Compte par quatre, cria Lagdar.

--Ah! laisse-moi faire! Je compte à ma manière, moi. Je ne suis pas un savant. Voilà que tu viens encore de me faire tromper.

Il s'embrouillait de plus en plus. C'était d'abord 98, puis 97 douros. Il finit par n'en plus trouver que 80.

Lagdar, tremblant de colère:

--Remets tout dans le sac, homme, je me contente de ce qu'il y a.

--Mon maître me chasserait. J'ai un peu bu, vois-tu, chemin faisant; il faut bien que je l'avoue, puisque tu trouves que je sens l'anisette, mais sur le ventre de ma mère qui n'en fera plus comme moi, et sur la tête de la tienne, je te le jure, je n'ai pas touché un seul de tes écus. Écoute-moi bien, je vais te raconter comment il se fait que j'ai bu pour la première fois de ma vie, oui, la première, une toute petite goutte d'anisette.

--Inutile, nègre, tes histoires ne me regardent pas. Allons, donne les douros.

--Jamais! à moins de vérifier toi-même devant moi, parce que je vois bien que je ne pourrais pas m'en tirer. Oui, compte, mon fils. Je veux que tu partes d'ici le coeur dégagé de soupçon; compte toi-même, compte.

Lagdar se mit à la besogne et n'en trouva que 99.

--Je m'en contente, dit-il, en les jetant dans le sac. Je les prends pour cent. Adieu.

--Non, Sidi, non, arrête. Jamais un vrai croyant ne m'a soupçonné de vol. Mon maître m'a donné cent douros, je dois te remettre cent douros.... Arrête! arrête! ah! la voici, la pièce ensorcelée, tiens, là, sous ma sebate. C'est pour sûr un djin malfaisant qui l'y avait cachée. Par les mamelles de ma mère que j'aimais à sucer quand j'étais petit, et par celles plus douces de mes femmes, c'est un douro de malheur. A ta place je ne le mettrais pas en compagnie des autres et je le jetterais à quelque gueux.

Lagdar, heureux d'en avoir fini, le lui jeta et prit la fuite.

XXXIX

Depuis l'instant où il était entré dans la maison de l'hôte de Mansour, jusqu'à celui où le nègre, avec un rire muet, eût vérouillé derrière lui la porte, près de deux heures s'étaient écoulées. Le Ksour dormait. Sur la place, de grands chameaux roux étaient accroupis près de leurs charges, le cou dressé et immobiles, et les chameliers enveloppés dans leurs burnous, allongés sur la terre sèche, oubliaient, dans le sommeil, les fatigues du jour et celles du lendemain. Il pensa que c'était la caravane annoncée par Mansour et, avec ces folles espérances des amoureux, il n'en eût que plus de hâte pour courir vers les jardins, où il s'imaginait encore trouver Meryem. Il souffrait de l'inquiétude de la jeune fille, se disant que ces cent douros, promesse de son bonheur à venir, serrés contre sa poitrine, payaient bien faiblement les tourments de son attente et les larmes de ses beaux yeux.

Il pensait que des joies futures et problématiques encore ne valaient pas les joies que l'on tient et que, sans sa rencontre avec Mansour, il cacherait à l'heure présente sa maîtresse sur son coeur, au lieu d'un sac d'écus. Elle serait chaudement enveloppée dans ses bras; blottie là, heureuse et confiante, toute à lui et lui tout à elle, sans autres témoins que les étoiles et les horizons déserts; et, tandis qu'il lui fermerait les yeux sous ses lèvres, la mule fidèle les emporterait d'un pas rapide à travers les sables.

Bonheur d'aujourd'hui! Bonheur d'aujourd'hui! Gardons-le, quand nous le tenons; enfermons-le dans notre coeur comme l'amour de la bien-aimée et ne le livrons pas aux caprices et aux incertitudes de ce ravisseur avide et changeant qui s'appelle: Demain!