L'amour au pays bleu

Chapter 12

Chapter 124,089 wordsPublic domain

Il écouta: plus rien. Dans la plaine, les jappements lointains des chacals, et tout prêt le battement d'ailes d'une poule d'eau troublée dans son sommeil, le clapotement des grenouilles qui plongeaient dans les eaux profondes.

A son tour, il appela.

Un souffle léger agitait les herbes; avec des grouillements, des lueurs glauques, des glapissements confus dans des amoncellements de noir, où éclataient, tout à coup, des flaques d'un blanc mat, sans lumière et sans reflet.

Il répéta son appel:

--Où es-tu? fils du diable, où es-tu?

Mais rien ne répondit, et cet homme qui n'avait jamais connu la peur, eut un tressaillement qui lui serra le ventre.

--C'est l'heure infernale des djinns, dit-il, et il se répéta à lui-même ce qu'il avait crié à ses chiens:

--Au haouch! au haouch!

Et, au même instant, il entendit non loin de lui un grand bruit dans les hautes herbes. Et s'étant avancé, il vit les noires silhouettes des slouguis, dont l'un s'accouplait à la chienne, tandis que les autres se livraient bataille et se roulaient en hurlant dans les fanges du marais.

XLV

Oui, le haouch était perdu dans les noires profondeurs. Il avait rayonné trop longtemps dans la plaine, avec son toit rouge et ses murailles blanches et sa joyeuse oasis verte. Il avait vibré trop longtemps sous les gais éclats de son hôtesse, les gais chants de ses oiseaux. C'était assez. Voilà que l'ombre sinistre s'étend sur lui, et le malheur qui l'avait oublié, s'arrête, et secoue sur sa quiétude son aile toute chargée de pleurs.

Chacun son tour. Chacun son tour. C'est le frère aîné de la mort. Il lève avant elle la contribution posée sur nos têtes. Tous passent par ses mains brutales, car, petit est le nombre des justes qui ont su les éviter. «A moi aujourd'hui, demain à toi.» C'est le mot écrit à l'entrée des champs où l'on enfouit notre chair morte; c'est la menace que jette à ceux qui rient ou qui pleurent l'ombre de celui qu'on va donner aux vers. Mais c'est surtout le mot qu'à l'heureux qui festoie doit jeter le misérable.

O toi qui souris à la vie, adolescent, adolescent aux yeux humides, toi qui au milieu des roses savoures le sein de ta maîtresse, la tête enfouie dans le doux sillon, hâte-toi de rire, de jouir et d'aimer, car, l'infortune est là qui te guette pour te glacer, à jamais, et les lèvres et le coeur.

--Allah! Allah! pourquoi ces misères? gémit l'insensé qui s'est laissé surprendre par le visiteur lugubre.

Mais il répond:

--Rentre en toi-même, imbécile, et ne t'en prends qu'à toi des colères du destin. Regarde derrière. Ne m'as-tu pas frayé une route assez large? Voilà vingt ans que tu travailles à m'aplanir la voie. Je passais, je l'ai vue toute tracée et toute droite; je l'ai prise et maintenant me voici.

Et le voilà qui frappe à la porte du haouch et qui dit:

--C'est moi, me voici!

--Qui, toi? demanda la jeune fille plus blanche que son blanc haik.

--Moi, celui que tu attends.

--Je n'attends personne. Qui es-tu?

--Moi! ne sais-tu pas? Moi, l'amant, celui qui t'aime, celui qui meurt d'amour. Ouvre, ouvre-moi.

--Toi! murmura Afsia tremblante, toi qui m'as écrit que tu voulais mourir. Je n'ose pas t'ouvrir; je ne le dois pas et j'ai peur.

--O vierge dont le visage est plus radieux que l'étoile du matin; dont la voix est plus mélodieuse que le son des instruments aux jours de fête; vierge plus douce à la vue que les dattiers de l'oasis, plus fraîche que la source qui jaillit du rocher; de quoi donc as-tu peur, toi qui peux commander aux hommes comme une sultane aux nègres du sérail?

--Va-t'en! va-t'en! dit Afsia.

--Laisse-moi entrer, car tu es la fontaine, et j'ai soif. Je suis le palmier altéré de la source et, qui, loin d'elle, va mourir. Ouvre-moi, car je me sens sécher d'amour.

Pendant les longues heures passées dans les grands roseaux, il avait eu le loisir de préparer ces belles paroles, filets dorés auxquels les femmes laissent prendre leur coeur.

--Je ne puis t'ouvrir, répondait Afsia. Le Thaleb El-Mansour, mon maître, me l'a défendu. Il ne faut pas que je parle à aucun homme, car il m'épouse demain. Retire-toi donc, étranger; dès l'aurore, j'irai à Djenarah, et, si tu veux me voir, mêle-toi à ceux de la noce; il y aura place au banquet pour tous.

--Quoi! c'est donc bien vrai! ce vieux, qui a un pied dans la tombe, mettra-t-il l'autre dans ta couche? Il se trompe; ce n'est pas toi, c'est la mort qu'il doit épouser. On me l'avait pourtant affirmé, mais je ne pouvais le croire. Je répondais: «Mauvaises gens, vous mentez. Non, la rose de Djenarah ne peut épouser ce débris d'homme.» Je le crois maintenant, puisque tu l'avoues. Le malheur est-il à ce point pendu sur ta tête! Oh! tu n'as pas réfléchi; il abuse de ta naïveté et de ton innocence! Cependant, tu as des yeux; tu vois. T'a-t-il donc jeté un sort, avec son regard de vautour chauve, que tu consentes à remettre ta jeunesse, ta beauté, ta virginité en ses bras raidis et froids? Ah! il ne te fera rien goûter et, avec lui, tu ne connaîtras pas les extases. Pauvre bouton, il te déflorera brutalement, sans que tu aies senti pousser tes feuilles; tu t'étioleras sous ce souffle glacé! tu te sécheras sur cette terre aride, et tu pleureras jusqu'à la dernière heure, ta virginité, ton bonheur et ta jeunesse, perdus et flétris. Songes-y, ô toi dont les yeux sont des étoiles et la bouche une source de volupté; il te faut l'amour des jeunes. Ouvre-moi, et je te donnerai un avant-goût des joies du Paradis.

--Je ne puis pas. Ne me parle pas ainsi. Je ne veux pas t'écouter davantage. Va-t-en!

--M'as-tu donc fait venir pour me chasser? N'as-tu pas agité ton haik, comme je te le demandais, et t'ai-je forcé de donner le signe convenu?

--Je n'ai pas su ce que tu voulais, quand tu m'as demandé cela. Mais maintenant, je vois que j'ai mal fait. Tu m'as envoyé de douces paroles, et je voulais voir le visage de celui qui me les envoyait.

--Eh bien, me voici. Ouvre-moi, et tu verras mon visage.

--Je ne veux pas le voir, car j'ai fait mal, et j'ai eu des remords, et je ferais plus mal en te voyant. Retire-toi, Mansour va venir, et s'il te trouvait à sa porte....

--Ne crains rien. Le vieux est loin. Il a affaire à un rusé drôle, un petit chamelier à qui j'ai donné une pièce blanche et promis le double s'il le tenait pendant une heure éloigné d'ici. Ah! c'est un coquin hardi, il le fera courir longtemps à travers les roseaux, tandis que sa chienne occupe les slouguis. Tu vois, tous font l'amour; il n'y a que toi, ignorante tourterelle, qui refuses ton bien. Hâte-toi; et puisque tu veux le vieillard malgré tout, je partirai ensuite, et nul, pas même l'époux à ta nuit de noce, ne soupçonnera le doux larcin. Je sais les secrets qu'on dit aux jeunes filles, et je t'enseignerai comme on trompe les vieux.

--Je ne veux tromper personne.... Quels secrets me diras-tu?

--Des secrets qui ne se murmurent que bouche contre bouche.

--Alors, va-t'en.

--Si tu ne m'ouvres pas, je vais me coucher au travers de la porte, afin que le vieillard me heurte du pied.

--Oh! ne fais pas cela! Mansour te tuerait!...

--Oui, à cause de toi. Car pour toi je me livrerai aux coups comme un chien docile. Oh! mourir pour toi et te laisser mon souvenir! Je verrais couler mon sang avec joie, si je ne craignais qu'il ne retombe sur ta couche nuptiale. Songes-y, du sang qui ne sera pas le tien, dans le lit de noces. Me voir venir, la poitrine souillée de rouge et le visage pâle, troubler ta première nuit. Quoi! pour un mot, pour un seul mot, un pauvre petit mot que je veux te dire, en regardant tes grands yeux noirs, ne peux-tu éviter ce malheur? J'en jure sur ma tête, sur la tienne et sur celle de l'homme qui va te tenir demain dans ses bras, Mansour l'Heureux sera, par ta faute, appelé le Misérable. Le Prophète l'entend.

--Je t'en conjure, n'empoisonne pas ma vie, ni celle de celui qui fut un tendre père. Que me veux-tu dire? Que me veux-tu?

--T'aimer, t'aimer!

--Ne peux-tu m'aimer de loin, et de l'autre côté de la porte?

--Un baiser, rien qu'un, et je partirai aussitôt.

--Tu le jures?

--Sur le tombeau du Prophète et sur le châtiment de Dieu.

XLVI

Elle ouvrit, et il se rua sur elle.

Par une pudeur instinctive, elle avait éteint la lampe; elle ne voulait pas que, pour la première fois, il pût contempler sa face. Ils étaient dans l'ombre; elle sentait son souffle brûlant, elle entendait sa poitrine haletante, elle était éperdue et affolée de ses audaces et de ses actions.

--Que fais-tu? que fais-tu?

Elle se débattait dans ses bras, ignorante de ce qu'il exigeait, indignée et pleine d'épouvante.

--Pardon! pardon! répétait-elle. Que t'ai-je fait? ne me tue pas. Pourquoi me fais-tu mal? A moi, Mansour, à moi!

Mais lui, allait toujours, profitant de l'ombre, étouffant ses plaintes sous la furie des baisers.

XLVII

Et quand ce fut fait, il voulut la voir, pour jouir plus pleinement de son triomphe; et, ayant rallumé la lampe, il la reprit dans ses bras.

Jamais, dans ses courses à travers les tribus, il n'avait rencontré plus ravissant visage, jamais, soulevant le voile des filles des Hadars, il n'avait baisé d'aussi appétissantes lèvres, jamais, dans les races de l'Islam, si fertiles en beautés, il n'avait vu briller des yeux aussi noirs. Il ne se lassait pas de la regarder, et souriait.

Elle le regardait aussi, mais ses lèvres étaient sans sourire. À travers ses larmes, on voyait l'épouvante. Son coeur, étonné, restait triste. Elle entrait dans la vie par la porte mauvaise, et la vue de cet amant ne lui laissait que le remords.

«Quoi! est-ce donc là l'amour?» disait son regard; mais peut-être ne pensait-elle pas encore; elle était anéantie en face de cet homme qui venait, d'une façon si subite, se ruer au milieu de ses jours. «Quoi! c'est là tout? c'est là tout! Oh! El-Messaoud, El-Messaoud! c'était donc ce que voulait cet homme!» Mais elle ne savait pas. Pourquoi lui avait-il laissé ignorer? Elle se serait défendue, elle n'aurait pas ouvert. Il avait cru garder sa chasteté en la tenant dans l'ignorance du mal, et voilà que sa chasteté ignorante a ouvert toute grande la porte au larron d'honneur. Elle savait maintenant; elle comprenait. Qu'allait-elle devenir! Et l'autre, pourquoi n'était-il pas accouru?

Tout cela passa en deux secondes dans son cerveau. Puis il cessa de penser. Il semblait se paralyser sous les âpres morsures d'un vent glacial, et cependant sa tête brûlait. Quant à son coeur, elle ne le sentait plus. Elle avait la poitrine oppressée comme ceux sur lesquels a fondu une subite infortune; ses entrailles se tordaient, et elle sentait grandir sa terreur.

La voyant ainsi accablée, le séducteur haussa les épaules.

--Toutes les mêmes, murmura-t-il; elles veulent, puis ne veulent plus, puis elles veulent encore, et elles pleurent quand elles ont voulu.

Et n'ayant plus rien à tirer d'elle, il la baisa en riant, sur la bouche, et lui dit adieu.

Mais, comme il rajustait sa ceinture, il entendit un pas précipité et presque aussitôt des coups brusques à la porte:

--Afsia, disait Mansour, ma gazelle, c'est moi.

XLVIII

Il revenait plus tôt qu'Omar ne s'y attendait. Le spahis comptait sur une absence d'une heure et la moitié à peine était écoulée. Il s'était hâté; il haletait, ramenant avec lui une poignante inquiétude.

Là-bas dans les noires touffes des hauts glaïeuls, une lumière sinistre avait lui dans son cerveau.

N'avait-on pas voulu l'éloigner? ses chiens n'avaient-ils pas été attirés avec intention, loin du haouch au moyen de cette chienne maudite? et dans quel but? dans quel but?

Alors un frisson passa sur sa tête, comme si son crâne rasé avait été exposé au vent du Nord, et il rebroussa chemin, entendant derrière lui la voix du petit garçon semblable à un rire de djinn.

--Oh! disait-il en courant de toutes ses forces. Suis-je joué? suis-je joué? Et par qui? par un enfant! Maudit! maudit!

Il ne pouvait en dire plus; et il courait, talonné par le soupçon.

Puis, quand la fatigue brisa ses jambes et qu'il dut reprendre le pas pour respirer, il essaya de mettre quelques douches bienfaisantes sur sa brûlante inquiétude:

--Afsia n'ouvrira pas, j'en jurerais sur ma tête. C'est une fille sage. Elle déjouera les plans de mes ennemis. Comment ouvrirait-elle? Est-ce qu'elle sait ce qu'est le mal? Est-ce que son oeil a jamais été terni par une image malsaine? Non, je suis sûr d'elle, comme de moi, plus que de moi. Et les fils du diable en seront pour leurs peines. La dérision tombera sur eux. Que Dieu les maudisse! qu'il les maudisse dans leurs pensées! qu'il les pourrisse, eux et leur génération. Ah! ah! ils s'en vont déjà, sans doute, plus honteux que des juifs qui se sont laissés voler par des chrétiens. Ah! ah! ah! nous allons rire.

Et il s'efforçait de rire, mais les sons qui s'échappaient de sa gorge sèche étaient si lugubrement saccadés, qu'ils ressemblaient à des sanglots.

XLIX

Cependent la lune, par-delà les limites de l'horizon venait de se débarrasser de son rideau de nuage, ainsi qu'une femme qui s'est dépouillée de ses vêtements et se montre toute éblouissante des éclats de sa jeunesse. Son globe démesuré inonda la campagne de sa molle et pâle clarté, éclairant la petite façade du haouch et aussi le coeur de Mansour. La maison était si tranquille, si enveloppée de silence et de calme, perle blanche dans son écrin vert, qu'il en fut tout joyeux. Il lui sembla même voir filtrer un filet de lumière, et il dit;

--Elle est là!

Et en même temps, la brise qui avait passé sur le jardin d'Afsia, lui arriva chargée des arômes familiers, comme si les fleurs aimées de la jeune fille venaient le saluer de leurs parfums et répéter avec lui: «Elle est là! Elle est là!»

Et à mesure que la petite maison grandissait et sortait plus distinctement des épaisseurs de l'ombre, toute trace de souci s'effaçait de son front et de son coeur. Il cessa de courir, se gourmandant même de ne pas être allé plus loin, au secours de l'enfant. «Car, disait-il, il est peut-être vrai que le petit drôle se soit enfoncé dans la boue du marais.» Et, si cela était, il passerait aux yeux du Cheik Ben-Kaouaidi et des chameliers de la plaine pour un homme au coeur dur et à la main fermée.

Mais il se consola bien vite, en pensant que l'enfant s'était tiré d'affaire, et que, dès le lendemain, il enverrait le plus beau de ses chiens au Cheik Ben-Kaouaidi.

Et, s'étant essuyé le front et le visage ruisselants de sueur, il arriva à la porte et frappa, tout joyeux de la trouver close.

--Ouvre, Afsia, ma gazelle, c'est moi.

Mais la porte ne s'ouvrit pas.

Il pensa que la jeune fille s'était endormie, et comme il écoutait, croyant saisir un bruit léger, il entendit dans le lointain, du côté de Djenarah, les premiers coups de fusil annonçant la sortie des gens de la noce.

Alors, il frappa de nouveau et plus fort, répétant:

--Afsia! Afsia! C'est moi.

L

Elle ne se leva pas; elle ne fit aucun mouvement. Cette voix la clouait au sol. Elle n'éprouvait qu'une sensation, celle de ses entrailles qui se tordaient, et de son coeur qui battait si fort que sa gandourah en marquait les sauts. Ses yeux agrandis par l'épouvante, restaient fixés sur la porte, et à contempler son visage, on eût dit que le sceau dont sont stigmatisés les infidèles qui ne voient ni n'entendent, venait d'être posé sur ses oreilles et sur ses yeux.

Elle se disait: «Je vais mourir», et elle attendait la mort. Mais comme Mansour redoublait ses appels avec inquiétude d'abord, puis avec colère, elle implora du regard le spahis et le vit debout, immobile et fronçant son épais sourcil. Pâle comme elle, et les yeux fixés sur la porte ébranlée, il sortait lentement d'un fourreau de cuir rouge, un de ces longs couteaux à lame rayée, que forgent les armuriers Kabyles, et qui en un tour de main détachent des épaules la tête la mieux rivée. Il avait déjà fouillé la chambre et s'était assuré qu'il n'était d'autre issue que la porte de l'escalier conduisant à l'_oda_ de la jeune fille. Mais là, pas d'échappée possible, car les deux fenêtres grillées étaient à peine assez larges pour laisser passer la tête d'un enfant. Il le savait; il avait étudié le haouch du dehors et n'ignorait pas qu'en cas de surprise, il lui faudrait livrer bataille, lutter de force, ou lutter de ruse. Il prit vite son parti, et, posant un doigt sur sa bouche pour commander le silence, se dirigea vers l'escalier, écarta le fondouk et disparut.

Quand il se fut enfoncé dans l'ombre, Afsia se leva avec effort, comme si le fardeau d'opprobre pesait déjà sur ses épaules, et alla tirer le verrou.

--Que faisais-tu? s'écria Mansour.

--Rien, dit-elle.

--Pourquoi n'ouvrais-tu pas? Pourquoi ne répondais-tu pas? Tu m'as mis la nuit au coeur. Mais te voici! te voici!

Et il la prit dans ses bras, la regardant avec ivresse. Il pouvait la tenir maintenant sur sa poitrine; la course, l'inquiétude, la fraîcheur de la nuit avaient calmé ses sens; il n'en sentait plus les impétueuses exigences, et il appuya longtemps ses lèvres sur les tresses parfumées.

--Sais-tu, tofla? j'ai fait une course inutile. Rien là-bas, rien. Je soupçonne avoir été joué par un mauvais petit drôle, qui a voulu se venger de ce que je l'ai chassé avec son chien. Ah! j'ai eu peur un instant. Oui, tofla, j'ai eu peur qu'on ne vienne te voler.

Et il caressait les lourdes tresses, les prenait dans sa main comme pour s'assurer de leur poids, les soulevait, baisait les boucles frisottantes qui s'échappaient sur le cou nu.

Elle se laissait faire, ne parlant pas, n'écoutant pas, tout entière à son épouvante, tremblant entre ses bras comme une feuille qu'agite le vent.

--Puis, murmurait le thaleb, comme je frappais à la porte, j'ai entendu un bruit joyeux. Dans le lointain, dans le lointain, les premiers coups de fusil de la cavalcade nuptiale. Notre noce! tofla, notre noce!

Et comme il la regardait, prêt à lui couvrir de baisers le visage, il remarqua enfin son trouble.

--Sur la tête du Prophète! s'écria-t-il. Ma douce colombe, qu'as-tu?

--Moi! je n'ai rien, Mansour.

Il courut chercher la lampe, pour mieux éclairer sa face.

--Tu es pâle, comme si un noir _djinn_ t'avait frappé de son aile. Es-tu malade, enfant? Afsia, chère Afsia, qu'est-il arrivé?

--J'ai besoin d'air. Laisse-moi sortir. Viens avec moi. Je veux entendre le bruit de la poudre. Partons, allons au-devant des cavaliers.

Il la retint par le bras.

--Tu me caches quelque chose, dit-il, possédé par le soupçon. Petite fille, je lis le trouble dans tes yeux comme en un miroir. En mon absence que s'est-il passé?

--En ton absence? balbutia-t-elle. Rien que je sache. Je t'attendais, et me suis endormie.

--Et le froid t'a saisie pendant ton sommeil, car tu trembles; et maintenant voici que tu as trop chaud; car le feu s'allume sur tes joues. Afsia! Afsia! qu'est-ce que tout cela signifie? Afsia! me tromperais-tu?

LI

Non, elle ne trompait pas, elle ne pouvait tromper, car la vérité se lisait sur son visage candide et dans ses yeux naïfs. Et cependant le vieux Thaleb, si expert en tous les artifices, n'y pouvait croire; le noir souci s'était logé dans les plis de son front, et le doute entrait dans les sombres abîmes de la navrante certitude, qu'il voulait encore espérer.

--Ce n'est pas possible, disait-il; non, cela ne peut être.

Ainsi, il arrive que, lorsque nous assistons tout à coup à la trahison d'un être aimé, nous ne pouvons d'abord en croire ni nos yeux qui voient le crime, ni nos oreilles qui entendent le parjure. Nous nous disons: «C'est un rêve», et nous nous tâtons pour voir si nous sommes éveillés. La folie de nos sens nous paraît plus possible que celle de notre coeur, et nous aimons mieux être hallucinés que dupes. Mais, hélas! la vérité éclate; il faut nous rendre à l'évidence, nous sommes dans notre bon sens, et c'est notre coeur qui est fou.

C'est pourquoi Mansour cherchait à s'abuser, tandis que sa pensée se débattait dans les angoisses du délire. Il s'était reculé pour mieux examiner la jeune fille, voulant plonger ses yeux dans son âme. Mais, elle, naïve dans le mal et ignorante dans le mensonge, tenait ses paupières baissées.

--Lève la tête, dit-il, montre ton visage, et, comme une fille dont nulle tache n'a souillé le front, mets ton oeil dans mon oeil.

Elle essaya d'obéir, mais ses grands yeux craintifs ne purent soutenir son farouche regard.

--Oh! répéta-t-il, par Dieu, qui ne dort ni ne rêve, que s'est-il donc passé?

Et lui meurtrissant les poignets, dans sa colère grandissante, il cria:

--Fille de Fathma! Par le Maître des Nuits, réponds; sur ta tête, réponds; qu'as-tu fait?

--Laisse-moi, supplia-t-elle, ne me fais pas de mal.

--Dussé-je briser ces bras et faire entrer ces anneaux dans ta chair, je ne te lâcherai pas avant que tu ne m'aies dit pourquoi tu n'oses me regarder en face.

--Parce que tu me fais peur.

--Je te fais peur! Peur! Depuis que je t'ai appris à balbutier tes premiers mots, et il y aura quatorze ans demain, tu ne m'as jamais jeté cette odieuse parole. De quoi donc as-tu peur? Les coupables seuls doivent trembler!

Et, regardant autour de lui, il remarqua le _fondouk_ déplacé et la porte de l'escalier restée entr'ouverte.

--Oh! oh! quelle main a remué ce fondouk?

--Moi, dit la jeune fille, que le sentiment du danger rappelait à elle; je suis montée dans ma chambre pour voir si rien n'y avait été oublié; mais il n'y a rien, plus rien.

--Toi! Malédiction de Dieu! Toi! Par celles qui éparpillent la race d'Adam et secouent le malheur comme un tapis souillé, au-dessus de nos têtes, tu es devenue forte en peu d'heures! Le sommeil et mon absence t'ont profité. C'est bien! J'aurai une épouse vigoureuse. Elle pourra porter mes besaces, si quelque jour la pauvreté me harcèle sur les chemins. Mais les senteurs dont ta chambre est encore pleine, descendent jusqu'ici et me montent à la tête; va fermer la porte et pousse le fondouk, pour qu'elle ne s'ouvre plus.

Afsia alla. Mais vainement elle y employa toutes ses forces; sous ses petites mains, le grand coffre de chêne ne s'ébranla pas plus qu'un roc sous le souffle du soir.

Elle se retourna et vit Mansour, les bras croisés, les yeux attachés sur elle.

--Je suis fatiguée, balbutia-t-elle; je ne puis plus, non, je ne puis plus.

Il la regardait, et l'ironie plissait ses lèvres blanches. Ce n'est plus Mansour le père, Mansour le Bienveillant, Mansour l'Heureux: c'est un homme qu'elle ne reconnaît plus, et qui porte, sur sa face, dans ses yeux jaunis par la bile, dans le rictus convulsif de ses joues, la marque des colères implacables.

Alors, affolée, elle se recula jusqu'au mur et murmura, les mains jointes:

--Pardon!

--Pardon! répéta-t-il d'une voix creuse. Tu demandes pardon! Mais de quoi donc te pardonnerai-je, puisque j'ignore le crime commis... tu n'oses le dire, est-il donc si honteux, que tu rougisses de l'avouer.... Alors, je vais moi-même le découvrir, car je commence à comprendre... oui, je vois ce que c'est.

LII

Ainsi qu'il eût fait d'une gerbe, il la coucha sur son bras gauche, lui arrachant sa ceinture, le _foutah_ et le pantalon de soie. Puis, soulevant la chemise de gaze collée à ses flancs, il la lui rejeta sur le visage, comme on jette le linceul sur la face des morts.

Et, toute frissonnante, elle resta étalée, nue depuis les seins jusqu'aux chevilles.

Alors parurent les souillures de la profanation.

Sans prononcer une parole, il repoussa violemment la fille déflorée, et porta la main à son front, s'appuyant, en chancelant, à la muraille. On eût dit qu'il venait d'être frappé à la tête; seul le coeur avait reçu le coup, et il en restait étourdi.

Mais, se souvenant que son rival était là sans doute, moqueur et triomphant, il se roidit contre la douleur. Son orgueil d'homme fort, sa vieille énergie, la mémoire du passé, il fit appel à tout pour lutter contre le présent, et, remonté comme un rouage, tous les ressorts de ses nerfs tendus, il poussa un grand éclat de rire.