L'amour au pays bleu

Chapter 11

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Et quand elle eut tressé ses lourdes nattes noires, épaisses comme la _berima_ que les nobles fils des tentes roulent autour de leur tête, et qui tombaient, voluptueuses cordes de soie, de chaque côté de ses épaules si souvent baisées du soleil; quand elle eut mis une _gandourah_, si fine qu'à travers la trame se reflétaient les tons rosés de sa chair, et enfermé ses hanches dans le large pantalon de soie jaune qui laissait ses mollets nus, elle serra ses flancs du foutah multicolore, noua sa large ceinture d'or et, prenant un miroir à manche, elle s'assit sur ses coussins de laine, et tout en mâchant la branche du _souak_ qui parfume l'haleine et fait les lèvres pourpres, s'admira.

Comme un enfant que sa mère a revêtu d'habits neufs et qui n'ose plus remuer, de crainte de se salir et de déranger les plis méthodiques de son accoutrement, elle restait là, immobile, radieuse, se souriant à elle-même.

Elle ne pensait plus à son mariage, ni à Mansour, ni à l'homme caché dans les roseaux, ni aux petits billets qu'il lui avait écrits, ni à sa voix qui lui avait fait peur; elle ne pensait qu'à se trouver belle, et certes, jamais plus charmant spectacle ne pouvait frapper sa vue.

Et pour donner encore plus d'éclat à ses grâces, à ses splendeurs et à son sourire, le père du monde qui avait aidé à l'épanouissement de cette merveille, rougi ses lèvres, rosé ses joues, gonflé ses seins et allumé ses yeux, le soleil, le radieux soleil vint du fond de l'Occident lui rendre visite.

Il jaillit tout à coup à travers le treillage de sa petite fenêtre, l'inondant de ses rayons pour caresser une fois encore, avant qu'elle fût à jamais partie, cette virginité éclose et mûrie sous ses baisers. Comme on entoure un être cher, qu'on ne doit plus revoir, ne pouvant se détacher de lui, l'embrassant, puis le repoussant, puis, revenant l'embrasser encore, disant: «Adieu! adieu!» il l'enveloppa tout entière, illuminant sa face, se jouant dans les reflets bleus de sa chevelure, miroitant dans les anneaux d'argent de ses oreilles, de ses bras et de ses chevilles, scintillant dans le chapelet de sequins qui encadrait ses joues brunes et les paillettes d'or de sa calotte de velours violet, courant sur elle comme un frisson, fouillant partout, jetant partout de subites ténèbres et de subites clartés, des torrents de couleur fauve, des ruissellements rouges, des cascades de feu, éparpillant au moindre mouvement d'elle, les ombres et les éclairs.

Au milieu de ces rayonnements, l'enfant ressemblait à ces idoles de femmes éclairées de lueurs artificieuses et devant lesquelles, au fond de mystérieuses chapelles, se prosternent les idolâtres adorateurs de Jésus. Ainsi que ces symboles éternels de l'abêtissement humain, elle s'était entourée des parfums qui grisent et troublent le cerveau des plus forts. D'un petit réchaud de cuivre placé devant elle, montaient les nuages bleus des pastilles odorantes, et des plis de ses vêtements et du gonflement de ses seins s'émanait l'essence des roses. Le poison subtil et délicieux emplissait l'_oda_, chargeant l'air de mollesse et de langueur. Défiez-vous de ces enivrements. Dans vos mosquées, ils courbent la femme sous vos prêtres, mais sur les coussins voluptueux de l'alcôve et derrière le rideau du Gynécée des tentes, c'est l'homme fort qu'ils courbent sous la femme chétive. A la fille la plus frêle ils livrent les rudes et durs soldats, plus soumis que les esclaves noires que jadis nos caravanes ramenaient des terres chaudes, de l'autre côté des sables, pour les vendre aux marchands chrétiens. C'est pourquoi, si tu veux rester homme, ne t'attarde pas en la compagnie des femmes.

Celui qui vit au milieu d'elles devient eunuque par le coeur. Car si le fer tranche à l'eunuque ses parties charnelles et créatrices, les émanations de la femme lui châtrent la virilité de l'âme.

Ainsi il a été recueilli, ou à peu près, dans les paroles du sage Lockman, qui n'est autre que le grand Salomon.

Et lorsque le Thaleb poussa doucement la porte de l'_oda_, il fut ravi en extase, en même temps il sentit la chaleur de trente ans courir dans ses veines et son coeur mollir.

Et devant ce bouquet sans pareil, rose et violette, hyacinthe et lys, épanoui au milieu des ardentes vapeurs de l'encens, devant cette idole parée que les derniers feux du couchant illuminaient pour l'adoration, il tendit les mains et tomba sur ses genoux.

XXXV

Le soleil disparaissait derrière la montagne, envoyant un rayon, le dernier, caresser le visage de la _tofla_, faisant jaillir encore une fois les étincelles de ses sequins et de ses dorures, et aux yeux éblouis de Mansour elle parut la vivante merveille qui emplissait l'oda de lumières et de parfums.

Puis tout rentra dans la pénombre et il ne resta de lumineux que les étincelles de leurs regards.

Car ils plongeaient leurs yeux dans leurs yeux, lui haletant, ému, assailli de désirs; elle étonnée, sérieuse et calme. A la vue de ce vieillard à genoux, nulle pensée railleuse ne courut sur son front et ne releva les coins de ses lèvres. Elle se dit que c'étaient sans doute les préliminaires de l'oeuvre de l'époux, et était prête à demander:

--Que dois-je faire?

Mais elle n'osa, crainte de le voir sourire de son ignorance, et comme il restait agenouillé, la dévorant du regard, elle lui prit la tête et le baisa au front.

Il frémit au contact de ses lèvres et passa ses mains brûlantes sur les hanches de la vierge.

--Rayon de ma vie, pourquoi m'embrasses-tu?

--Parce que je t'aime.

--Comment m'aimes-tu, dit le vieillard doucement chatouillé par cette caresse; comme un père ou comme un amant?

--Je ne sais pas. Je t'aime parce que tu es bon; parce que tu as veillé sur mon enfance, parce que tu me donnes tout ce que je veux; mais je suis prête à t'aimer comme tu voudras. Dis-moi seulement comme tu veux l'être et, puisque je vais devenir ta femme, enseigne-moi comme une femme doit aimer.

Et, fière de sa réponse, elle attendit son approbation.

--O lac de pureté! murmura Mansour, qui oserait troubler ton âme limpide!

Et après avoir appuyé longuement ses lèvres sur ses petites mains aux ongles roses, il se leva, craignant de ne pouvoir rester plus longtemps maître de lui. Il eut peur de se voler lui-même. Et, le cerveau troublé par l'amour et les parfums, sentant son énergie chanceler, il descendit brusquement, sans ajouter un mot, traversa la chambre du bas et ouvrit la porte du haouch.

Debout sur le seuil, il regarda les rayons jaillir de l'Occident, comme les feux d'une fournaise où le bras du Puissant eût jeté tous les empires, et il lui sembla que, dans ce gigantesque embrasement, il voyait fondre son bonheur.

--Au nom de Dieu le Miséricordieux, s'écria-t-il, que nul vent funeste ne se lève cette nuit et qu'aucune tempête ne vienne troubler la sérénité de demain!

XXXVI

En ce moment les chiens aboyèrent, et une voix d'enfant cria d'un ton traînard et monotone:

--Thaleb! Eh! Thaleb-El-Mansour! Sidi-Thaleb!

--Qu'y a-t-il? demanda brusquement le Thaleb.

Et il vit un petit garçon d'une dizaine d'années, arrêté à deux cents pas du côté du marais, avec un chien en laisse.

--Puis-je approcher? dit l'enfant, tes slouguis ne me feront pas de mal?

--Ils sont attachés; que veux-tu?

--Voilà, dit le petit en s'avançant de quelques pas; je viens de la part du Cheik Ben-Kaouaidi du douar qui est là-bas, au bout de la plaine; il t'envoie sa chienne pour tes slouguis.

--Que le diable te prenne avec ta chienne et ton cheik! cria Mansour; drôle, va-t-en!

--La bête est de bonne race, riposta l'enfant sans se déconcerter, et Sidi-ben-Kaouaidi voudrait qu'elle ait une portée de tes chiens.

--Va lui dire que s'il veut des chiens, il les fasse lui-même, et sauve-toi, ou je lâche les miens à tes fesses.

Les slouguis, qui flairaient l'odeur de la femelle, gémissaient avec convoitise.

Le petit garçon hésita quelque temps comme s'il ne savait que faire, puis se décida à s'en aller lentement, tirant sa chienne qui pissotait tout le long du chemin.

--J'irai tancer moi-même, murmura Mansour furieux, ce cheik imbécile, qui m'envoie sa chienne à faire accoupler. Joli tableau pour Afsia, la veille de ses noces!

Et il suivit des yeux le petit bédouin qui s'enfonçait dans les roseaux du marais, comme un point gris dans le noir.

Les gloires du couchant s'étaient effacées peu à peu; il ne restait plus qu'une teinte ardente et l'étoile du soir monta.

XXXVII

Bientôt les bruits inconnus au jour se levèrent dans les profondeurs sombres. Chacals, hyènes, chats sauvages, vipères à cornes, scorpions noirs, petits serpents gris aux yeux d'émeraude, allèrent par les chemins, cherchant leur proie. Toute la canaille de nuit, les hôtes des solitudes, les rôdeurs affamés et osseux, les visqueux, les glauques et les fauves, la légion sinistre des voleurs, qui s'aventurent à l'heure où l'homme de bien se couche et cherchent la vie de leur ventre, alors que les autres sont repus, commençaient à bruisser dans l'ombre.

Pourquoi celui qu'on nomme Dieu a-t-il voulu des affamés et des maigres, et n'a-t-il pas jeté large pitance à tous. C'est là ce que crie le vulgaire, oubliant que tout bien doit être conquis. Aussi, pour ceux qui n'ont pas leur part, le Maître a fait la nuit; c'est la bénédiction du pauvre, et puisque tu lui refuses la pâture, il te la volera.

C'est à toi, gorgé, à garder tes victuailles.

Et avec la nuit, les ténèbres descendaient dans le coeur de Mansour.

Au matin, le monde entier lui semblait en fête, tout s'inondait de joie, et maintenant, son âme était triste comme si elle avait suivi son propre corps, porté sur le brancard funèbre, enveloppé dans le linceul vert.

--Eh quoi donc? dit-il, en écoutant les lointains jappements qui perçaient l'obscurité comme des avertissements sinistres, pourquoi la voix de ces voleurs t'attriste-t-elle? Ils n'en veulent ni à toi ni à ton bien, et tu n'as rien à redouter d'eux. Ne les connais-tu pas? Ne les as-tu pas frôlés cent fois dans tes courses nocturnes, alors que, rôdeur de nuit comme eux, tu allais comme eux repaître ta chair. Tu les rencontrais au détour des sentiers et au coin des broussailles, et tu leur disais: «Passe.» Et nous allions chacun où nous poussait notre faim!

Ah! c'était le bon temps, c'était le bon temps où je volais ma pitance chez les heureux qui l'avaient trop plantureuse. Et que ne gardaient-ils mieux leurs femmes, ces gras, insolemment vautrés dans les chairs fraîches. C'était ma part, alors, la part des autres, et je la gagnais, car les femmes aiment les audacieux. Et maintenant, c'est à mon tour de garder la mienne.

Chaouias, Hadars, Giaours, je vous ai défiés et bravés, quand j'étais jeune; me voici vieux, et encore je vous brave et je vous défie. Tant que j'ai été fort, vous m'avez appelé l'Heureux, parce que j'ai su me tailler ma voie dans la vie; mais depuis que ma barbe a grisonné, vous m'avez appelé le Fou. Vous avez raillé, vous avez poussé des éclats de rire entre vous et avec vos femmes, et vous avez dit: «Il garde précieusement le bien qu'un autre lui volera.» Qu'il vienne, cet autre, car voici l'heure, voici l'heure où nul ne pourra plus me l'enlever!

Et alors, il éleva sa voix mâle, et cria l'avertissement qu'il lançait dans le désert, lorsqu'au milieu du silence de la nuit tout, excepté lui, dormait dans la caravane:

--Qu'il prenne garde! qu'il prenne garde! Celui qui tourne autour de nous, tourne autour de sa mort.

XXXVIII

La douce voix d'Afsia, toute tremblante, vint murmurer à ses côtés, et le rappeler à lui-même:

--Qui donc menaces-tu ainsi?

Il sourit sans répondre.

--Je n'entends rien, reprit-elle après un moment de silence, rien que le jappement des chacals et le bruit des pas de quelques chevaux du côté d'Alloufa. Que fais-tu là? rentrons.

Il la prit sous la taille, la poussa dans le haouch.

Tout était prêt pour le départ. Les objets qu'ils devaient emporter, les vêtements de la jeune fille, les _frechias_ multicolores, le beau Koran enluminé et écrit tout entier de la main du _thaleb El-Hadj-Ali-bou-Nahr_, le plus habile calligraphe de la province de Constantine et ton serviteur, ses _flissas_ à manche de bois sculpté dans leurs fourreaux de cuir rouge, son fusil damasquiné aux capucines d'argent, qui avait fait tant de veuves et de mères sans fils, et la bride aux oeillets brodés de soie et d'or, tout usée et tailladée dans les batailles, la bride de la belle coureuse, issue du fils de Naama, qu'il avait montée après lui aux grands jours de la poudre, et ses étriers sonores et ses éperons d'argent aux rudes arabesques, vieux serviteurs conservés à travers les vicissitudes et les périls! Que de souvenirs attachés à tout cela! Que d'événements! Que d'émotions! Que d'heures lourdes et légères, lumineuses ou sanglantes! Et tout ce passé lugubre ou radieux, il l'entassa pêle mêle dans un grand _fondouk_.

Et quand le coffre de chêne fut fermé, quand il eut jeté autour de lui un dernier coup d'oeil, visité, une fois encore, la chambre d'Afsia, il le poussa contre la porte de l'escalier et s'assit dessus comme sur les cendres de son passé, ne regardant plus que l'avenir.

L'avenir! Il était devant lui tout radieux; il avait des yeux noirs chargés d'étoiles, brillantes comme autant de promesses et qui le regardaient.

Il fit un signe, et la fiancée s'approcha, pesant de son poids léger sur sa robuste poitrine. Délicieuse charge. Un poids de bonheur, une accumulation de biens; quelque chose de suave comme l'oiseau qui agite ses ailes entre deux mamelles, comme des lèvres frissonnantes sur des chairs pâmées.

Ce doux fardeau, il eût voulu l'avoir dans son coeur, enfermé, blotti, caché jusqu'au lendemain.

XXXIX

Afsia avait bien entendu la voix de l'enfant, et avait tressailli. Elle sentait maintenant qu'elle avait mal fait de garder le secret de son aventure, et son instinct l'avertissait qu'une oeuvre louche se tramait dans l'ombre par sa propre faute. Elle brûlait de tout avouer, mais ne savait comment faire pour tout avouer et surtout comment commencer l'aveu; elle ouvrait les lèvres, mais le feu lui montait au visage et sa langue se glaçait. Alors elle s'appuyait plus étroitement contre Mansour, implorant mentalement du fond du coeur le pardon de la faute.

Lui, la regardait, la pressant de ses mains fiévreuses. En apparence, indifférent et calme, il était ému comme un adolescent à son premier rendez-vous. Il fallait qu'il se reportât aux jours lointains de son amour illicite avec sa belle-mère Meryem pour se rappeler un pareil trouble. Que d'heures passées depuis! Que de semaines, que de mois, que d'années! Les épis blancs de sa barbe étouffaient depuis longtemps les noirs, et cependant il sentait se lever en lui les aboiements furieux d'une passion de vingt ans!

Il la regardait; ses bras avaient glissé jusqu'à ses hanches, et il voyait le sein virginal se soulever doucement sous la respiration de la vierge.

Il voyait la bien-aimée toute blanche, toute enveloppée des voluptueux rayonnements de sa grâce, de sa beauté, de sa parure et de ses parfums!

Elle était donc à lui, cette belle fille, à lui, le vieux bouc, à lui, rien qu'à lui. C'était son bien, sa chose, sa fiancée, sa femme, et il pouvait en jouir sur l'heure, s'il le désirait. Cette pensée faisait bouillonner son sang; et le brûlant simoun qui avait soufflé tout le jour, la toilette de la jeune fille, ses odeurs, ses ignorantes et dangereuses familiarités, la tiède brise du soir, entrée par la porte entr'ouverte, la nuit chaude et chargée de miasmes amoureux, le rossignol chantant dans la saule, et, là-bas, les voix mélancoliques qui saluaient, du milieu des roseaux, le doux lever de la lune, tout lui criait: «Prends-la! Prends-la!»

XL

Non loin, sur un escabeau, une lampe de terre rouge jetait, dans l'oda, une mystérieuse et fauve lueur, et, dans un des coins, une large natte de diss flanquée d'épais coussins de laine restait déployée. C'est là que tous deux allaient se reposer en attendant les invités de la noce qui devaient venir les prendre aux premières clartés du matin.

Il la lui montra, l'éloignant de lui presque avec rudesse:

--Va dormir, enfant.

Une enfant! hier encore, c'en était une; mais aujourd'hui, il ne savait pourquoi, elle lui paraissait femme. Son coeur jusqu'alors l'avait aimée; maintenant ses sens la désiraient. En quelques heures s'était opérée cette métamorphose, et il la repoussait, craignant de succomber.

Elle s'éloigna, docile; et détachant de son cou son chapelet à grains d'ivoire, faisant passer chaque grain sous ses doigts, il murmura à demi-voix, comme pour ne pas entendre la pensée qui l'assiégeait: «Allah! Allah! Allah!»

Car il est écrit dans le Livre que ce nom sacré chasse les désirs impurs.

Afsia, obéissante, s'était assise sur les coussins de laine, mais comme il prononçait pour la centième fois le nom de Dieu, il lui sembla entendre une voix gémissante éclater, claire et distincte au milieu des jappements des chacals.

Elle se releva aussitôt et courut se réfugier entre les jambes du Thaleb:

--Entends-tu? dit-elle; j'ai peur.

Et, se pressant de nouveau sur sa poitrine, elle se cacha sous ses burnous.

Il prit la tête de l'enfant et se mit à baiser ses grands cheveux noirs.

Elle se laissait faire, toute heureuse. C'étaient les caresses d'un père, et elle n'en soupçonnait pas d'autres. Le moment était-il venu de lui avouer le secret qui la tourmentait depuis quelques jours? Mais lui, se dressant tout à coup, la repoussa encore. Il courut à la porte et fouilla l'espace noir.

Un être gémissait là-bas. Il y fit à peine attention. Il comptait combien d'heures à attendre l'arrivée des hôtes, et disait:

--S'ils pouvaient avancer le temps!

--J'ai peur, répéta Afsia, qui le suivait et s'attachait à lui, j'ai peur. Ne t'en va pas. Écoute, Mansour, j'ai quelque chose à te dire. Reste avec moi. Ne me quitte pas! ne me quitte pas!

XLI

Rester avec elle! c'était justement ce qu'il redoutait, car il venait d'être pris de cette fureur qui saisit les hommes et, parfois aussi, dit-on, les femmes, à la veille de passer la porte de la vieillesse. C'est l'âge critique des passions comme de la vie. L'amour s'allume et éclate ainsi qu'une arme chargée par une main malhabile. Ceux qui ont franchi l'âge mûr et jouent le jeu des jeunes se blessent et se font huer.

Les huées, il n'en voulait pas. Il voulait la vierge, mais ne voulait pas les rires, et il y aurait des rires, le lendemain, dans Djenarah la Perle, si par malheur il allait faiblir.

Et cependant, plusieurs fois en quelques minutes il avait vu venir le moment où il ne pourrait plus être le maître de lui-même, où, larron de son propre bien, il allait déflorer sa fiancée, se faire cocu la veille de ses noces, livrer le reste de sa vie à l'éternelle risée. Car, quel bruit, lorsque la matrone, ouvrant la fenêtre, au lever de l'aurore, présenterait, aux éclats de rire de la foule impatiente, un linge immaculé!

--Par le Prophète, dirait-on, voilà quatorze ans que le vieil âne garde sa fiancée, prise par lui au maternel ventre pour être plus certain de l'avoir pucelle, et, la nuit des épousailles, elle n'a même pas taché sa couche. Ah! le maudit de Dieu! Est-il donc si faible, ce vieux suborneur de femmes, ou l'oiseau qu'il tenait en cage s'est-il enfui sous son nez? Tahan! Tahan! Cocu! cocu!

Oui, oui; on crierait cela et bien d'autres choses encore en le montrant du doigt, lorsque, honteux et farouche, il se glisserait le long des maisons, son capuchon sur les yeux, comme un pauvre, et le burnous serré à son grand corps maigri.

Il prendrait les rues désertes, il suivrait l'ombre, il s'effacerait le long du mur; mais quelque passant se trouverait toujours, qui pousserait son voisin du coude en le montrant, ou quelque mauvais petit drôle qui crierait de toutes ses forces:

--Oh! Thaleb! oh! cocu! Qui donc fut avant toi l'amant de ton épouse?

Ou bien encore une vieille, ses anciennes amours, qui lui cracherait sur le capuchon en montrant ses dents jaunes.

XLII

Il avait pris son bâton et marchait à grands pas devant sa porte, frappant l'air comme s'il frappait sur les têtes des calomniateurs, croyant entendre déjà les huées et les rires.

--Non, cela ne sera pas. Les maudits ne me jetteront pas leurs insultes. Hadars et Chaouias, vous savez comment je me nomme.

Je suis l'Heureux, l'Heureux et, jusqu'à la dernière heure, vous baiserez mon étrier, et m'appellerez Seigneur!

Non, non, dût la vierge me supplier et mettre ses lèvres sur ma bouche, m'enlaçant comme un rameau de lierre, mon coeur et mes sens resteront comme le marbre de la mosquée.

Et la vierge, en effet, l'appela, le supplia et lui cria du seuil:

--Mansour, Mansour, reviens ici.

--Rentre, ma gazelle, répondit le Thaleb, ne cherche pas à me suivre; détache les chiens; qu'ils veillent près de toi! entends-tu cette voix en détresse. Je cours jusqu'aux premiers roseaux du marais.

--Mansour, ne va pas là-bas, je t'en conjure; Satan le mauvais est caché dans les joncs, tendant comme une araignée sa toile de maléfices.

Le Thaleb sourit à ces paroles, qu'Afsia répétait d'après lui.

--Rassure-toi, enfant; il ne tend ses toiles que devant les jeunes filles, les femmes et les faibles, mais les hommes comme moi, d'un coup de bâton crèvent le tissu. Il n'y a là bas qu'un petit drôle venu ici tout à l'heure et qui, sans doute, aura glissé dans quelque trou du marais. Je reconnais sa voix? La malédiction tomberait sur ma tête si je laissais périr cet enfant.

--Ne me laisse pas seule, Mansour. Je te jure que c'est un maléfice. Reviens, écoute-moi, j'ai un aveu sur les lèvres.

Mais lui, craignant un nouvel assaut à ses sens:

--Un aveu, candide gazelle! Tu me le feras à mon retour. Ne crains rien: les chiens feront bonne garde et ma vue ne quittera pas le haouch. Reste, tofla, et pousse les verrous.

Et il se mit à courir.

XLIII

Il courait plein de pensées, et arriva sans y songer à l'endroit où la terre est humide et commence à se hérisser de glaïeuls.

Et comme il s'arrêtait, il entendit devant lui la voix gémissante crier:

--A l'aide! à l'aide!

--Toi, petit drôle, répondit le Thaleb! Où es-tu? Tu t'es chargé des commissions du diable et le diable t'a lâché en chemin. Tu es dans la boue avec tes vices! Restes-y.

--Sauve-moi, gémit l'enfant.

Mansour s'enfonçait dans les roseaux, par le sentier qui serpente autour des flaques immobiles, lorsqu'il s'aperçut que ses chiens le suivaient.

Étonnés des mouvements de sa trique qu'il brandissait dans l'air, menaçant d'invisibles ennemis, ils trottinaient silencieux, flairant une piste, à une distance prudente.

Dans les roseaux noirs, il vit leurs yeux luisants.

--Chiens du diable, cria-t-il furieux, que venez-vous faire avec moi? Qui vous a demandés, fils de louves? Pourquoi me suivez-vous comme des djinns sinistres, misérables? au haouch, canailles! au haouch! voleurs! au haouch!

Et il lança sur eux son bâton.

Ils battirent en retraite au galop, oreilles basses et queue serrée sous les jambes; mais bientôt s'arrêtèrent tous trois, regardant leur maître s'éloigner.

Il s'était remis à courir, car la voix plaintive retentissait plus fort, avec un accent de détresse: «A l'aide! à l'aide!» Mais toujours à la même distance et de l'autre côté d'un des bras du marais. Pour y arriver, il devait faire un détour; il s'arrêta, hésitant à s'y décider, et jeta un regard en arrière.

Le haouch était là-bas, bien loin déjà. Il eût pu voir encore sa silhouette blanche dans la nuit claire; mais un gros nuage couvrait la lune et il ne l'apercevait plus. Il ne distinguait même plus le bouquet de la fraîche oasis épanoui autour comme un sourire du ciel. Tout s'effaçait dans les grandes couches d'ombre.

XLIV

Mais la voix de l'enfant appelait, toujours plus lamentable, et il continua sa course.

Déjà il avait traversé la ligne sombre des roseaux et se trouvait sur le bord du marais étendu comme une nappe noire, qu'hérissaient çà et là les pointes aiguës des grands joncs.