Chapter 10
Elle avait d'abord poussé un cri de surprise, mais en lisant le mot magique, s'était ravisée et avait menti. Aimer! ce devait être mal, puisqu'on se cachait pour le lui dire; et puisque c'était mal, elle devait, elle aussi, le cacher.
Et elle se rappela une question jadis faite au Thaleb, et lui, qui savait tout, n'y avait pas répondu.
--Qu'est-ce que l'amour?
Mais à ce mot: «je t'aime», la femme s'éveillait.
Cachant le talisman entre ses seins et, affectant un air tranquille, elle se leva et alla présenter la _setla_ pleine de lait à Mansour. Mais, saisie de trouble, elle jetait à la dérobée un regard effrayé autour d'elle, se disant que quelque part, caché dans les cactus du jardin ou les roseaux du marais, un inconnu l'observait. Sensation si forte, qu'elle en était presque douloureuse, et l'enfant porta la main à son coeur, battant sous sa dure mamelle un _tam-tam_ précipité.
Si elle avait eu son haik, elle l'eût ramené sur son visage, tant elle était émue de se sentir ainsi déflorée par un regard curieux. Ce trouble n'eût pas échappé à une mère, mais un père, même un amant, ne pouvait rien voir, et le Thaleb ne vit rien.
Elle n'osa retourner au jardin et courut se réfugier dans sa chambre, pour être seule avec elle-même et écouter ce que disaient les battements de son coeur.
C'était un étonnement, une joie troublée, une crainte mêlée de plaisir.
Qui était-il? Où se cachait-il? Était-il jeune? Était-il beau? Etait-ce le fils d'un émir ou d'un bach-agha? Comment l'aimait-il? Où l'avait-il vue? Comment avait-il pu attacher ce charme aux cornes de la chèvre?
Et elle regardait timidement à travers la petite fenêtre grillée, vers les marais d'Ain-Chabrou, curieuse, anxieuse, épouvantée, s'attendant à voir se dresser tout à coup une tête d'homme au-dessus des roseaux.
Elle regarda, longtemps, jusqu'à ce que la nuit fut venue, mais elle ne vit rien que la grande ligne sombre qui tranchait crûment sur la plaine grise, dans les lueurs du couchant.
XXV
Le lendemain, à l'heure où la campagne se baigne dans les molles clartés de l'aube, où les touffes vertes des coteaux frissonnent aux premiers baisers de la brise, à l'heure claire où l'alouette s'élève en chantant dans le ciel, le spahis Omar se glissait dans les roseaux du marais d'Ain-Chabrou.
Là, il attendit. Il avait la patience, qui vaut la force, et l'opiniâtreté qui fait la réussite. C'était un homme plein de ressources. Il savait chercher les lignes à travers les routes barrées. Il ne disait pas: «Arrêtons-nous, voici l'obstacle.» Il ne disait pas: «Sautons par-dessus l'obstacle.» Silencieux, il le tournait.
Dès son enfance, il s'était heurté aux hommes, et de ces heurts, avait conservé des meurtrissures. Il avait dit en grandissant: «Je meurtrirai à mon tour.» On ne lui connaissait pas de père, et il s'appelait Omar; mais lorsqu'il vint s'offrir à _Dar-el-Bey_, à l'escadron des spahis de Constantine, il présenta un cheval de prix de la race des _Bou-Ghareb_ et de bons certificats des Bureaux arabes. Aussi il avait été incorporé sur-le-champ, et lorsque le fourrier qui inscrivait son nom lui demanda: «Omar, fils de qui?» il répondit fièrement: _Bou-Skin_, père du sabre.
Tous les scribes avaient en riant levé la tête; mais devant son oeil clair et hardi, les rires s'arrêtèrent, et le _marchef_ dit froidement: «Inscrivez Omar-bou-Skin.»
Il était, à la vérité, sans peur, s'il n'était pas sans reproche; il le prouva, en rougissant de sang musulman le sabre que lui confièrent les Roumis. Il fut fidèle dans sa trahison et brave dans sa lâcheté. Chacun doit vivre. Pour vivre, il faut des douros, et ce sont les Roumis qui les vendent. Dieu seul connaît ses voies. On l'a payé par des grades, et, bien qu'il ne fût qu'un bâtard, tous le tinrent de race noble.
Donc, caché dans les roseaux, le plus près possible du haouch, il attendait patiemment. Il agissait avec prudence, il avait tâté le terrain la veille, et, incertain de la réussite, il se demandait ce qui allait arriver. Bientôt la porte s'ouvrit, et il vit paraître la blanche silhouette d'Afsia. Il ne distinguait pas les traits, mais il devinait la délicatesse des formes, et admirait la grâce des mouvements. Il lui sembla qu'elle regardait du côté des roseaux, mais Mansour se montra et elle s'enfonça dans son petit jardin.
--Elle n'a rien dit, murmura Omar, en voyant le thaleb s'accroupir tranquillement à sa porte.
Il avait bien prévu qu'elle resterait silencieuse, que, sans connaître le mal, elle aurait la secrète intuition que ce mot d'amour, que la chèvre lui avait apporté la veille, était le mal, et, en fille de Fathma, elle voudrait y goûter.
Il resta de longues heures, immobile, étudiant les lieux, comme un chef de goums, près d'un douar qu'il veut raser; il guetta les allées et venues du haouch, les chiens et surtout la chèvre. Elle vint brouter les touffes de thym, près des roseaux; il la saisit, comme la veille, et lui attacha aux cornes un second «je t'aime» qu'il tenait tout prêt.
Ainsi que les éclaireurs qui tâtent le camp ennemi en envoyant une balle perdue sur les grand'gardes, il essayait un second coup sur le coeur d'Afsia, puis, regagnant en rampant la route, il rentra, à l'heure de la sieste, à Djenarah où, dans une alcôve tendue de _frechias_ de Tunis, l'attendait, impatiente et toute parfumée de musc, une brune courtisane des Ouled-Nayl.
XXVI
Le second billet, comme le premier, parvint à son adresse; comme le premier, le second coup porta. Afsia y pensa la nuit et le jour.
C'était comme un poids de bonheur sur sa poitrine. Elle se sentait heureuse et fière. On l'aimait. On l'aimait! Et tout oppressée de l'ivresse débordante, elle avait besoin de soulager son coeur, qui battait plus vite.
On l'aimait. On l'aimait! Et elle sentait ses yeux humides, et des larmes, qui lui faisaient du bien, coulaient lentement sur ses joues, et elle remontait vingt fois dans sa chambre ou se cachait dans les plus épais fouillis de son oasis, pour lire et relire, et tourner dans ses doigts, les deux petits morceaux de carton ensorcelés de ce mot magique: «Je t'aime.»
Elle ne se lassait pas de le répéter. Il sortait de ses lèvres comme une caresse, et chaque fois elle eût voulu donner un baiser. Elle le prononçait en dedans, puis à demi-voix, et elle s'écoutait le prononcer, tout étonnée de l'effet qu'il produisait sur elle. «Je t'aime! Je t'aime!» sensation délicieuse, mêlée de crainte et de frissons. Et les paroles de la _tofla_ des Beni-M'zab, que son _père_ chassa jadis, parce qu'elle les chantait devant elle, lui revenaient distinctes et fraîches en la mémoire:
J'attends mon bien-aimé; Son oeil brille d'amour! Et quand j'entends sa voix Ou le bruit de ses pas Ou le hennissement de son cheval, Que je reconnais entre mille, Il me semble mourir!
Celui-là donc serait son bien-aimé, qui lui écrivait ce doux mot: «Je t'aime!» Un bien-aimé! Elle n'avait qu'un sens vague du mot, et elle ignorait l'homme; mais elle sentait qu'elle l'aimerait avec ardeur. C'était l'inconnu, la joie inconnue, la vie inconnue, le sixième sens vierge, qui s'ouvrait comme un calice de fleur au chaud soleil de la passion, quelque chose de meilleur que la coupe de lait frais dans la grande soif, que le bain sous les saules aux heures où souffle le simoun.
Un bien-aimé! qu'est-ce que cela pouvait être? Elle ne le savait pas; elle n'avait été à nulle école où elle eût pu l'apprendre; nulle petite amie ne lui avait soufflé à l'oreille le venin des mauvaises pensées; nul homme ne lui avait mis au coeur la souillure des mauvais désirs; pas de servante qui lui ait glissé de ces mots qui étonnent et qu'on ne comprend pas la première fois, mais qui font rougir la seconde. Vierge d'âme, de corps, de pensée, des yeux et des lèvres, elle répétait cependant tout bas:
J'attends mon bien-aimé.
XXVII
Et le troisième jour, toute tremblante, elle appela la chèvre. Son coeur battait bien fort, et à mesure que la chèvre approchait, capricieuse et indocile, s'arrêtant à chaque pas pour brouter de jeunes pousses de diss, elle distinguait avec émoi et épouvante le petit billet accroché à l'une des cornes. Ah! si le thaleb allait le découvrir! Et elle se jeta au-devant d'elle, le lui arracha bien vite en rompant le fil de soie, et l'enfouit dans sa cachette habituelle.
Ce n'était plus un morceau de carton avec ce seul mot «Naabek»; mais un papier plié, un billet, un vrai billet: que pouvait-il contenir? Elle mourait d'impatience de le savoir, mais elle attendit longtemps avant d'oser le lire, et, à la place où il touchait ses seins, il lui semblait sentir un fer rouge. Deux ou trois fois, elle faillit dire à Mansour:
--Regarde, Thaleb, ce que j'ai trouvé aux cornes de Maaza.
Mais Mansour aurait répondu:
--Pourquoi as-tu attendu pour me le montrer?
Et il aurait fait peser sur elle son oeil scrutateur, son oeil qui voyait tout, savait tout, excepté que, depuis trois jours, elle commettait une action mauvaise.
--Car c'est bien une mauvaise action, disait-elle, puisque je n'ose l'avouer; et voilà que, comme les femmes de Djenarah, je cache mes pensées et que, peut-être, je ne suis plus vierge.
Et, lorsqu'après le repas du soir, le thaleb eut barricadé la porte et se fut étendu au travers sur son tapis de laine, quand, réfugiée dans sa chambre elle se fut assurée qu'il dormait, elle alluma sa lampe et tira en tremblant le billet de son sein.
Toute pâle elle déchiffrait les brûlantes paroles, et, avec les mots qu'elle lisait, une sensation nouvelle filtrait par ses yeux, jusqu'au fond de son coeur.
«O douce gazelle, avait écrit Omar, ton regard m'a blessé comme un coup de cimeterre. Mon coeur est tout saignant. Je vais mourir, si tu ne me guéris pas.»
--Le guérir? Comment? se demanda Afsia, tremblante; mais aussitôt s'offrait le remède.
«Si tu ne veux pas que je meure, demain, à l'heure où le soleil touchera la cime du Djebel, tu te tourneras vers l'Occident et tu agiteras ton haik. Je t'aime!»
--Pauvre garçon, se dit Afsia. Ce qu'il demande est bien facile! Eh quoi, faut-il si peu pour guérir!
XXVIII
Elle ne dormit guère. Toute la nuit elle dessina, en de gracieuses lignes d'azur sur le fond d'or de ses rêves, l'image de cet inconnu, blessé par elle à en mourir.
Où donc l'avait-il vue? Et si, lui, l'avait vue, elle aussi avait pu le voir. Et elle cherchait à se rappeler les visages de tous ceux sur lesquels, pendant son dernier voyage à Djenarah, s'était arrêté son regard; mais elle ne se souvenait que d'indifférents, de figures curieuses ou hostiles. Rien, rien ne lui remuait le coeur. Et cependant ses yeux avaient fait des ravages. Un homme était là qui voulait mourir. Mourir, pour l'avoir vue. Allah! Allah! cela ne pouvait être; demain, il le fallait, elle agiterait son haik!
Les vieillards, non plus, ne dorment guère. Le sommeil est un parent de la mort, il empiète sur la vie et lui vole bien des heures, et les vieux, à mesure qu'ils approchent de l'ombre, arrachent, autant qu'ils le peuvent, les instants à la nuit.
Et au matin, Mansour dit à la jeune fille, en remarquant ses yeux battus et fatigués par la longue insomnie:
--Qu'avais-tu donc à te remuer de la sorte?
--Rien, père, répondit-elle, rougissante, comme s'il surprenait ses secrètes pensées, ce sont les moustiques qui m'ont empêchée de dormir.
Mais lui, expérimenté et méfiant, répliqua:
--Le tentateur Eblis le lapidé prend quelquefois la forme d'un moustique pour harceler et troubler les jeunes cervelles. Il tient les pucelles éveillées aux heures noires, et leur entr'ouvre la porte du mal. O Afsia, rose de ma vie, prunelle de mes yeux, foyer de mon coeur, prends garde que ta pensée, arrêtée sur le seuil maudit, ne le franchisse et ne passe outre.
Puis, comptant sur ses doigts:
--Encore trois fois douze heures, et la fiancée d'El-Messaoud sera la femme d'El-Messaoud.
XXIX
Omar, caché dans les joncs, attendait le résultat. Il savait qu'il viendrait de lui-même et qu'il n'avait qu'à laisser faire le destin.
Étendu sur le dos, il regarda le soleil descendre lentement vers le Djebel, empourprant l'Occident de ses teintes ardentes. Dans la plaine, au loin, de grands chameaux roux broutaient les blancs bouquets d'alpha et les vertes touffes de diss qui perçaient, çà et là, le sol rocailleux; quelques petits chameliers déguenillés et demi-nus, assis en rond, tranquilles et calmes comme des vieillards, semblaient deviser des choses du temps, et là-bas, à l'horizon, au milieu d'une vapeur couleur de topaze, le blanc minaret de la mosquée du ksour étincelait dans le bleu sombre des collines sous les derniers feux du couchant.
Lorsque le disque radieux sembla effleurer la montagne, Omar regarda le haouch. Il vit le maître debout sur la porte et paraissant fouiller du regard tous les coins du marais.
--Cette petite fille serait-elle une sotte, pensa-t-il, et m'aurait-elle trahi?
Mais presqu'aussitôt il la vit paraître et se diriger du côté du jardin.
Elle se plaça de façon à n'être pas aperçue de Mansour, et, détachant lentement son haik, elle l'agita trois fois dans la direction de l'Occident.
--Elle est à moi, se dit Omar en riant. Et sans plus attendre, il reprit le chemin de la ville.
XXX
Il était si certain de la réussite, qu'il laissa tranquillement s'écouler deux jours. Homme habile, il voulait donner à la jeune fille l'impatience qui fait hâter les décisions et commettre les actes téméraires.
Il avait aussi besoin de se consulter lui-même, pour examiner les plus sûrs moyens de succès. L'assentiment d'une fille est beaucoup, c'est presque tout, mais enfin ce n'est pas tout. Il est des obstacles matériels qui brisent les volontés et des imprévus qui déjouent les calculs. Le hasard est un détrousseur, il faut compter avec lui.
De plus, son hôte lui disait:
--Ne te hâte pas; attends!
Et il avait attendu jusqu'à la veille des noces.
Il avait bien calculé quant à l'ingénuité d'Afsia.
Après avoir agité son haik, elle s'enfuit bouleversée, comme si elle avait commis un crime, puis courut à sa chèvre, et fut très désappointée de ne pas trouver un nouveau billet.
Ce qui lui était arrivé lui semblait si extraordinaire, ses idées en avaient été si bouleversées, cela faisait une irruption si violente et si subite dans sa vie, qu'elle s'attendait à tout, et l'ordinaire lui semblait l'étrange.
Elle espéra et redouta, le coeur et le ventre serrés, quelque grand événement pour la nuit. Elle s'éveilla plusieurs fois en sursaut, et tremblait comme une feuille que la brise agite, au moindre grognement des chiens.
--C'est lui, murmura-t-elle, c'est lui? Que va-t-il arriver?
Deux jours se passèrent; elle ne pensait plus à sa noce; elle oublia qu'elle devait changer de vie le lendemain, et ses yeux restaient fixés sur les roseaux du marais d'Ain-Chabrou, d'où elle sentait qu'allait surgir l'inconnu.
Le troisième jour, elle n'y tint plus; la curiosité, l'âpre désir de savoir, l'emportèrent sur toute prudence, elle feignit de chercher les fleurs du chiech, et, tout en jouant avec la chèvre, s'approcha peu à peu des premières touffes de joncs.
XXXI
Elle chantait, à demi-voix, cette chanson du Beled-el-Djerid entendue une seule fois, lorsqu'elle était encore toute petite, et pourtant si bien retenue.
--Oh! se dit Omar, qui la guettait de son poste, la gazelle ne me semble pas farouche. Aussi bien que nous, les filles de Fathma sont les enfants du péché. Ouvrez l'oeil sur elles, vieillards jaloux et vieilles envieuses, vous aurez beau multiplier les veilles, les conseils et les serrures, vous ne les empêcherez pas de brûler d'envie de perdre ce que vous gardez si bien. Elles aiment le vice sans le connaître, et parce que c'est le vice. La nature est plus forte que la morale, et ce qu'on appelle vertu, n'est qu'affaire d'occasion ou de tempérament. En voici une que les femmes de Djenarah prétendent digne d'ajouter son nom sur la liste des quatre femmes que le Prophète jugeait parfaites, et la voilà qui, curieuse ou en rut comme une génisse, accourt au-devant d'un amant inconnu!
Et, caché dans les hautes touffes des glaïeuls, il la voyait lentement s'approcher sans pouvoir être aperçu d'elle, et il fut réellement ébloui.
--Elle est plus belle que je ne pensais, murmura-t-il, et elle vaut tous les douros du _khasnadji_. Oh! si le vieux bouc pouvait avoir pendant un quart-d'heure une ophthalmie qui lui brûle les yeux, ou une paralysie subite qui le cloue à sa natte, ou, mieux, un coup de bâton sur le crâne, qui l'étourdisse pendant que je tiendrai la chevrette, quitte à se réveiller au moment où je lui crierai: «C'est fini, bonhomme, c'est fini!»
Elle glissait le long des glaïeuls, les effleurant de sa gandourah, et n'étant plus qu'à quelques pas de lui; il appela à voix basse:
--_Tofla_! _Tofla_! Je suis ici! Je t'aime! Viens de ce côté. Couche-toi dans les joncs, le vieux ne t'a pas vue!
Elle tressaillit au son de cette voix, que le spahis voulut rendre douce, mais qui lui fit peur comme une menace. Son coeur battit avec violence, et elle fut prête à défaillir.
Mais elle n'osa tourner la tête, et continua de marcher, ne pouvant courir, sentant ses jambes chanceler.
En même temps, le Thaleb criait:
--Afsia! Afsia!
Cette voix aimée lui fit du bien. Elle revint à elle et reprit à grands pas le chemin du haouch.
--Pourquoi t'éloignes-tu ainsi? demanda-t-il. Je n'aime pas te voir approcher du marais! Ne t'ai-je pas dit déjà que Satan l'empoisonneur est caché dans ces touffes noires, et qu'il souffle, avec la fièvre, des mauvais propos aux oreilles des jeunes filles?
Afsia ne répondit pas; elle ne s'approcha pas du Thaleb, de crainte de déceler l'émoi qui la pâlissait, elle alla derrière le haouch et s'assit au bord du ruisseau.
Elle pensait. Elle pensait à cette voix qui l'avait tant effrayée, et s'accusait d'être une sotte, se disant que c'était _lui_ qui se cachait là, celui qui l'_aimait_, et que, puisqu'il l'aimait, il ne lui aurait pas fait de mal. Pourquoi ne s'était-elle pas couchée dans les joncs, comme il l'en priait. Le Thaleb ne l'aurait pas aperçue et elle aurait pu le voir, _lui_, le consoler, lui dire de ne pas mourir. Et au lieu de cela, elle n'avait pas répondu, et s'était enfuie semblable à une folle! Comme elle devait lui paraître stupide, grossière et sauvage! C'est fini, il ne l'aimerait plus.
Et de dépit, elle arrachait de grosses poignées de fleurs qu'elle jetait dans le courant.
--Eh! dit Mansour, pourquoi noyer ces fleurs que tu aimes?
XXXII
Il s'était approché sans qu'elle l'entendît et la regardait en souriant.
--Tu es fâchée, reprit-il, et tu fronces le sourcil?
--Oui, répondit-elle, du ton boudeur d'un enfant gâté, car je ne puis marcher devant moi, ni aller à droite ni tourner à gauche, sans entendre ta voix m'appeler et me dire: «Où vas-tu?»
--Il faut me pardonner, dit doucement le Thaleb, en s'asseyant près d'elle; tu es mon bien et je tremble constamment de te perdre, car avec toi s'en irait ma vie. Par le Dieu miséricordieux, je ne veux pas que tu t'exposes à te faire voler le trésor que tu possèdes et que, depuis quatorze ans, je garde avec tant de soins.
--Quel trésor?
--Un joyau aussi précieux que le plus précieux diamant du sultan de Stamboul; une perle comme le chef des croyants n'en a pas et n'en a jamais eu dans son gynécée.
--Je ne possède rien, dit Afsia, qui regarda avec étonnement le Thaleb, je n'ai d'autres bijoux que les anneaux d'argent de mes oreilles, de mes jambes et de mes bras, et cette petite bague que tu m'as dit venir de ta première amie, et tout cela est à toi, puisque c'est toi qui me l'as donné.
--Et n'as-tu rien autre?
--Moi, moi tout entière, je t'appartiens, je suis ta fille et ton esclave, et demain je serai ta femme, mais toujours ton esclave et ta fille.
--O ma rose parfumée, s'écria Mansour, qui devant cette innocence et cette jeunesse, se sentait purifié et rajeuni, tu es semblable aux houris que le Prophète envoie aux fidèles alors qu'ils ont pu, allégés par leurs bonnes oeuvres passer le Sirak tranchant et qu'ils nagent au milieu des délices dans les jardins des Élus.
--Les houris ont-elles aussi un trésor à donner?
--Comme toi, comme toi, ma vie. Mais que le Prophète m'accuse de blasphème, le leur ne vaut pas le tien.
Elle resta rêveuse et l'homme la regardait en silence, plein d'orgueil et d'amour.
Lui, le voluptueux, adonné si longtemps au péché, le destructeur de renommée, le souilleur de couches, il avait fait cet ouvrage sans prix, ce joyau de la nature, cette perle entre les perles, cette fleur des fleurs: Une fille nubile restée chaste, une vierge sans une tache dans la pensée, une pucelle immaculée comme la neige qui couvre aux jours des grands froids les hautes crêtes du Djurjura, comme le bouton du palmier qui, au matin du printemps, s'entr'ouvre au premier baiser du soleil.
Et il la regardait attendri, jouissant de l'étonnement qui éclatait dans ses grands yeux limpides.
XXXIII
C'est demain le grand jour, chère Afsia; il te faudra dire adieu à notre haouch, à la petite fontaine et au saule sous lequel tu te baignais; adieu à ton jardin où tu aimais à te cacher de longues heures, aux oiseaux qui saluaient ton réveil, aux roseaux du marais qui rayent de vert la plaine grise, à la montagne bleue où le soleil se couche, à la solitude, à la poussière et au simoun.
--Je suis triste, dit Afsia.
--Triste, et pourquoi? là-bas tu n'auras ni poussière ni simoun, mais un jardin aussi beau que celui-ci, avec des oiseaux qui, comme ceux-ci, chanteront à ton réveil; une maison plus belle que celle du caïd, avec des dalles de terre émaillée, et une cour où fleurissent de grands orangers, et un jet d'eau au milieu, avec des poissons rouges.
--Je suis triste, dit Afsia.
--Écoute ce que tu auras encore: Une galerie fraîche et ombreuse où, autour du grillage peint en rouge, serpente la vigne, et le chèvrefeuille et les beaux liserons aux clochettes de mille couleurs. Là tu feras la sieste et le rideau de feuillage sera si épais que c'est à peine si tu pourras voir l'azur du ciel. Tu auras sous tes pieds des tapis de Tunis, avec de belles étoffes de soie pour t'envelopper, une veste soutachée d'or comme les femmes de Constantine et des sebates rouges brodées d'or et de soie bleue.
--Je suis triste, dit Afsia, triste, triste.
--Égaye-toi, mon enfant chérie; ta tristesse couvre mon âme d'un nuage. Pourquoi devenir triste à l'heure où tant de filles sont joyeuses? Que diraient les femmes qui viendront te prendre au matin, si elles te voient le souci dans les yeux? Elles croiraient que les vieilles à l'oeil mauvais ont jeté un sort sur tes fiançailles et que tu pleures parce que tu hais ton époux.
--Elles mentiraient! car, je t'aime bien, et ce n'est pas cela qui me rend triste....
Elle hésita, elle allait tout avouer, mais il répéta, craignant entendre de cette bouche naïve que c'était sa barbe grise qui assombrissait sa fiancée:
--Éclaire ta face, lune de mon âme, ta douce lumière sera désormais le flambeau de mes nuits. Oh! que te rendrai-je pour tout le bonheur que tu vas me donner. Je voudrais être la frange de ton haik, pour ne pas te quitter le jour, ou mieux une boucle de tes cheveux noirs pour ne te quitter ni jour ni nuit. Je voudrais être le _Meroued_ qui te noircit les yeux, ou mieux la couleur de grenade mûre qui te rougit les lèvres. Allons, lève-toi, aimée de mon coeur, laisse ta source courir et pleurer, et va te faire belle.
--Où seras-tu, Mansour, quand les femmes me prendront?
--Je suivrai ta mule sur un cheval de race que m'enverra le caïd, un descendant d'un étalon noir, fils d'une jument de mon père, sur le dos duquel j'ai acquis du renom, et je veillerai, le sabre nu, sur le trésor que Dieu m'a donné!
XXXIV
Elle alla se parer de ses plus beaux atours, de ceux que Mansour lui avait achetés à sa dernière visite à la ville.