L'amiral Du Casse, Chevalier de la Toison d'Or (1646-1715) Étude sur la France maritime et coloniale (règne de Louis XIV)

Part 7

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Vauban, Grouchy, du Casse, soldats à chacun desquels les circonstances ont fait une réputation si différente, surent bien mériter de la patrie, en faisant à son salut le sacrifice difficile de leur amour-propre.

Pointis, par son insolence, faillit amener les plus grands malheurs; du Casse, par sa sagesse et par sa prudence, put heureusement les conjurer. Les habitants de la colonie et les flibustiers, choqués des manières dures et impérieuses de Pointis à leur égard et de sa conduite envers leur gouverneur, ressentaient les injures faites à ce dernier, comme si elles s'adressassent à eux-mêmes.

Le baron se donnait le titre de _général des armées de France, de terre et de mer, dans l'Amérique_, et cependant il était dans le gouvernement d'un homme qui n'avait aucun ordre de le reconnaître pour son supérieur et sur lequel il ne pouvait exercer aucune juridiction. Il s'était donné une garde et exigeait qu'on battît au champ dès qu'on l'apercevait. Il rendait des ordonnances, les faisait afficher de son autorité privée, jouant au souverain. Du Casse essayait de pallier la mauvaise impression, conséquence de cette conduite. Néanmoins, mis en défiance par les paroles inconsidérées du chef de l'expédition, habitants et flibustiers commencèrent à manifester la crainte d'être frustrés dans le partage du butin; ils voulurent être fixés à ce sujet. Pointis n'osa leur refuser satisfaction.

«Trouvant juste, écrivit-il, la demande qu'ils faisaient d'être assurés de la part que je leur donnerais au partage des prises, je la leur expliquai par un écrit fort court et fort net, que je fis afficher. Il portait que je les ferais partager au butin homme pour homme avec les équipages des vaisseaux du roi.

«Je m'étais informé de leurs coutumes, et j'avais appris qu'entre diverses manières de partage, dont la plupart étaient embarrassantes par leurs extrêmes divisions, la plus usitée était, comme je viens de le dire, d'homme pour homme. Une frégate, par exemple, de cent tirant, le double d'une de cinquante, et ainsi du reste à proportion. Je ne balançai pas dans le choix; et pour leur expliquer que je ne touchais point aux parts du roi, de monsieur l'amiral, ni des armateurs, desquelles je n'étais pas en droit de disposer, je spécifiai qu'ils partageraient homme pour homme avec les équipages des vaisseaux, c'est-à-dire à tout ce que nous étions de gens composant cet armement, il avait plu à Sa Majesté d'accorder qu'il nous reviendrait un dixième du premier million, et un trentième de tous les autres millions que nous pourrions acquérir; sur quoi, par mon écrit, je m'engageais de faire la part des flibustiers. Du Casse me dit que j'avais sans doute pris la meilleure et la plus facile manière, et qu'il me priait seulement de lui laisser un original de cet écrit et d'y comprendre la frégate _le Pontchartrain_, reste infortuné de l'armement de Renau, et commandé par de Mornay, lieutenant de vaisseau du roi, qui m'avait demandé de servir dans l'escadre, aux mêmes conditions que j'accorderais aux corsaires flibustiers, aussi bien qu'une frégate de Saint-Malo armée, moitié guerre et moitié marchandise, que du Casse désira aussi voir énoncée dans l'écrit que je lui laissai. Cet écrit mérite attention.»

Cet écrit sur lequel Pointis appelle l'attention, mais qu'avec une rouerie indigne d'un gentilhomme il a soin de ne pas citer, est conçu en termes qui justifient pleinement les prétentions émises, six mois plus tard, par les flibustiers soutenus par du Casse. Il donne tort à Pointis:

«Nous sommes convenus, y est-il dit, que les habitants, flibustiers, nègres et habitants de la côte Saint-Domingue qui se sont joints à l'armement dont Sa Majesté m'a confié le commandement, partageraient au provenu des prises qui seraient faites, homme par homme avec les équipages embarqués sur les vaisseaux de Sa Majesté.

«A bord du Sceptre le 26 mars 1697.—

Signé: POINTIS.

«Vu: DU TILLEUL.

«En ce compris le _Pontchartrain_, et la _Marie_ de Saint-Malo.»

Parmi les historiens qui ont parlé des démêlés du chef de l'expédition avec du Casse, celui qui a traité la question avec le plus d'autorité est Charlevoix; mais il n'a pas donné l'original de la convention que nous venons de citer, et il avoue n'en pas connaître les propres termes. Cette pièce se trouve aux archives du ministère de la marine en doubles copies, certifiées conformes par les deux contradicteurs, l'une par du Casse, l'autre par Pointis lui-même. Toutes les deux sont identiques.

Le gouverneur de Saint-Domingue fit afficher cet écrit à la porte de l'église et sur la place du Petit-Goave; il répondit à Pointis de la fidélité des troupes de la colonie, se porta garant de la sincérité de la parole du général auprès de ses administrés.

Sur ces entrefaites, un officier du _Pontchartrain_ (vaisseau commandé par le chevalier de Mornay), de garde au fort de la ville, fit mettre en prison un flibustier qui avait fait du tapage. Les camarades de celui-ci, indignés qu'un officier, dont ils se considéraient comme indépendants, eût pris cette liberté, sans s'informer de la culpabilité ou de l'innocence de leur compagnon, s'ameutèrent à l'entrée du fort. L'officier de garde les fit sommer de se retirer, les menaçant, en cas de refus, de faire tirer sur eux. Cette injonction n'ayant produit aucun effet, une décharge fut faite et en jeta trois sur le carreau. Immédiatement plus de deux cents flibustiers vinrent, les armes à la main, cerner le fort, exigeant qu'on leur livrât l'officier qui avait commandé le feu. Du Casse se tenait à l'écart, depuis que Pointis avait pris en main toute l'autorité; ce dernier accourut sur le théâtre de la sédition, mais sa présence ne fit qu'exaspérer les flibustiers; il fut exposé à de graves dangers et se vit réduit à implorer l'aide du gouverneur. Du Casse vint et, dit Charlevoix, «Il ne lui coûta, pour remettre tout dans l'ordre, que de se montrer avec cet air de maître qu'il savait prendre à propos.» Aux premiers mots qu'il dit, les flibustiers rentrèrent dans le devoir; l'officier qui avait commandé le feu fut envoyé aux arrêts sur son bord, et tout rentra dans l'ordre.

On fit alors les préparatifs de départ, bien que le but de l'expédition ne fût pas encore fixé définitivement; du Casse conseillait d'aller chercher les galions à Porto-Bello, disant qu'ils devaient s'y trouver encore, ou bien être en route pour Carthagène, et qu'on était sûr de les rencontrer en mer, s'ils avaient déjà quitté Porto-Bello. Pointis ne fut pas de cet avis, et son opinion prévalut.

On eut à regretter de ne pas avoir suivi le conseil de du Casse, car on sut bientôt qu'on aurait trouvé les galions à Porto-Bello, où la confusion avait été extrême à l'annonce du danger qu'ils couraient. Les navires ennemis portaient près de deux cent millions de francs. «_C'est_, écrivait par la suite du Casse, _le plus grand coup manqué depuis que les hommes naviguent_.»

Enfin le cap fut mis sur Carthagène. L'expédition arriva le 6 avril devant Sambay, point situé à une quinzaine de lieues de Carthagène; des vents contraires la retinrent en cet endroit jusqu'au 13. Ce temps d'arrêt fut employé à faire le démembrement exact des forces expéditionnaires et à convenir des signaux.

L'escadre était composée de sept gros vaisseaux:

Le _Sceptre_ de 84 canons, avec 650 hommes d'équipage, monté par le baron de Pointis.

Le _Saint-Louis_, 64 canons, 450 hommes d'équipage, monté par le chevalier de Lévis-Mirepoix.

Le _Fort_, 76 canons, 450 hommes, monté par le vicomte de Coëtlogon.

Le _Vermandois_, l'_Apollon_, le _Furieux_, le _Saint-Michel_, portant chacun 60 canons et 350 hommes, montés par les capitaines de vaisseau du Buisson, de Gombault, de la Motte-Michel et de Marolles.

Le _Christ_, commandé par le chevalier de la Motte d'Ayran, ayant 44 canons et 220 hommes d'équipage.

La _Mutine_, de 34 canons, avec 200 hommes (capitaine Massiat).

L'_Avenant_, 30 canons, 200 hommes (chevalier de Francine).

Le _Marin_, 28 canons, 180 hommes (de Saint-Vandrille).

La galiote à bombes l'_Eclatante_ (de Monts).

Le brigantin la _Providence_ (chevalier du Liscoët).

L'escadre auxiliaire, fournie et commandée par du Casse, était formée de:

Sept frégates de 8 à 24 canons: la _Serpente_, le _Cerf volant_, la _Gracieuse_, le _Pembrocke_, la _Mutine_, le _Jarzé_, l'_Anglais_, montées par 650 flibustiers.

Le _Pontchartrain_ commandé par le chevalier de Mornay.

Plusieurs autres petits navires de différentes grandeurs portaient à environ 1400 ou 1500 hommes le chiffre du secours fourni par Saint-Domingue.

Le corps expéditionnaire se composait de 110 officiers, 55 gardes de la marine, 2100 matelots, 1800 soldats. Effectif total: au moins 4000 combattants.

Le chef d'état-major était le chevalier de Sorel, ayant pour sous-chef le major de Thésut, et en qualité d'attachés à l'état-major les chevaliers de Jaucourt et de Pointis.

Le commissaire général de la marine se nommait du Tilleul.

Quelques officiers du génie avaient été adjoints à l'expédition; parmi eux les chevaliers de Ferrière, Ducrot, de Courcy.

Les gardes de marine du Ché, de la Lande, de Rochebonne faisaient fonctions d'aides de camp auprès du commandant supérieur Pointis.

On distribua en régiments de marche les soldats qui étaient sur les vaisseaux du roi. A leur tête pour colonels et lieutenants-colonels, la Roche du Vigier, chevalier de Vezins, de Vaujour, chevalier de Marolles, de la Chesneau, de Brem, Simonet, de Firmont.

Un bataillon de quatre cents matelots fut formé et mis sous le commandement du chevalier de Vaux, ayant pour officiers MM. de Sigolas, Carcavis, de Sabran, de Longue-joue.

Les flibustiers conservèrent leurs officiers élus par eux. Les soldats tirés de Saint-Domingue eurent pour chef la Bonninière de Beaumont.

Le 13 avril au soir, Pointis vint en vue de Carthagène. Avant de continuer ce récit, nous croyons utile de donner une description exacte de cette ville, d'après les mémoires du temps.

«L'entrée de ce port admirable, qu'on appelle le Lagon de Carthagène, est, ainsi que je l'ai déjà remarqué, fort étroite; d'où lui est venu le nom de _Bocca-Chiqua_, duquel on a fait par corruption celui de Boucachique. Le fort qui le défend est sur la gauche en entrant, au milieu et au plus étroit de la passe, à cause d'un petit islet qui se trouve vis-à-vis. Il est à trois lieues au sud-ouest de Carthagène. On tourne ensuite pendant deux lieues depuis le sud-ouest jusqu'au nord-nord-est, et l'on trouve sur la même main un second fort qui porte le nom de _Sainte-Croix_. Les fortifications n'en étaient pas régulières, mais sa situation le rend presque inaccessible; il n'y peut aborder à la fois que peu de chaloupes, et l'on n'y saurait aller par terre, parce qu'il est environné de marécages et d'un grand fossé plein d'eau où la mer dégorge. La ville est à une lieue de là sur le même air de vent; mais aux deux tiers du chemin on rencontre de petites îles, entre lesquelles le passage est fort étroit. Carthagène est divisée en haute et basse ville. Celle-ci se nomme _Hihimani_, mot indien qui veut dire _faubourg_. L'une et l'autre étaient assez régulièrement fortifiées, et elles sont séparées par un fossé où la mer entre et sur lequel il y a un pont-levis. Hihimani, qui est comme une forteresse à sept bastions, est au sud-est de la ville haute, qui est proprement ce que l'on appelle Carthagène, et à quatre cent toises est-sud-est de Hihimani on trouve dans la grande terre le fort de _Saint-Lazare_, où l'on va aussi par un pont-levis. Ce fort commande les deux villes, et il est commandé lui-même par une montagne de très-difficile accès. Notre-Dame de la Poupe est éloignée de douze cent cinquante toises de Saint-Lazare au sud-est. C'est un couvent de religieux, dont l'église regardée d'un certain côté a la figure d'une poupe de vaisseau.»

LIVRE IV

De 1697 à 1699. CARTHAGÈNE.

Données fausses apportées de France par Pointis sur Carthagène.—Sages conseils de du Casse, qui ne sont pas écoutés.—Reconnaissance.—Débarquement.—Les galions à Porto-Bello.—Audace des flibustiers.—Reddition de Boccachique.—Sommation du gouverneur de cette ville.—Attaque par mer.—Siége de Hihimani.—Rôle des flibustiers.—Singulier incident.—Batteries de siége.—Le drapeau parlementaire arboré par le gouverneur de Carthagène.—Capitulation.—Orgueil maladroit du baron de Pointis.—Sa conduite déloyale.—Ses discussions.—La colonie de Saint-Domingue en péril.—Révolte des flibustiers provoquée par Pointis.—Leurs exactions.—Ordre du jour de du Casse.—La flotte anglo-hollandaise.—Le chevalier de Galiffet part pour la France.—Mémoires sur l'expédition de Carthagène.—Lettres de Pontchartrain.—Du Casse chevalier de Saint-Louis.—Arrêts du conseil d'Etat.—Les Anglais au Petit-Goave.—Paix de Riswick.—Le vice-roi du Mexique.—Négociations relatives à la délimitation des frontières françaises et espagnoles dans l'île Saint-Domingue.

Pointis était parti de France, ayant reçu du ministère de la marine des données très-fausses sur Carthagène; du Casse, qui, par ses espions, en avait de fort exactes, voulut l'éclairer. Il n'y put parvenir.

Déjà à cette époque l'administration centrale se considérait comme infaillible. Les instructions, émanées d'elle, prescrivaient au chef de l'expédition de s'emparer, dès son arrivée, du couvent fortifié de Notre-Dame de la Poupe, situé à l'est de la ville sur une hauteur qui dominait les environs, commandait les routes, protégeait Carthagène et permettait de faire filer et de mettre à l'abri les richesses de la ville par les voies de terre.

Le jour même de son arrivée, Pointis voulut tenter le coup. Il en chargea les flibustiers avec du Casse. Deux vaisseaux vinrent s'embosser vis-à-vis Carthagène du côté du couvent, et l'ordre d'attaquer pour le soir fut donné. Les chaloupes devaient prendre les flibustiers et les débarquer à la côte. Pointis voulut, néanmoins, s'assurer par lui-même du point le plus favorable au débarquement. Il monta dans son canot avec du Casse, le chevalier de Lévis-Mirepoix et du Tilleul. En approchant de terre, il fut fort surpris de voir les vagues déferler avec violence contre des rochers à fleur d'eau, dont la côte était parsemée et qui en rendaient l'abord impossible. Le canot fut pris entre deux brisants et rempli d'eau en un instant.

Les principaux chefs de l'expédition se trouvèrent donc menacés d'être engloutis par les vagues.

Lévis-Mirepoix se jette alors à la mer, plonge sous l'eau et parvient à dégager la quille du frêle esquif. Les matelots redoublent d'efforts, et le canot revient à flot. Le débarquement sur ce point était impossible, contre-ordre est aussitôt donnée, et la journée du lendemain (14 avril 1697) est employée en reconnaissances.

Le 15 au matin, l'escadre mouilla entre la ville et le fort Boccachique, contre le feu duquel elle était abritée par un promontoire. A midi, du Casse débarqua avec quatre-vingts nègres. Il explora tous les bois couvrant la presqu'île qui relie Boccachique à Carthagène, bois où l'on pouvait craindre que des embuscades n'eussent été dressées. Rien de suspect ne fut découvert; du Casse hissa alors le drapeau blanc, signal convenu entre Pointis et lui. Immédiatement les chaloupes amenèrent les troupes de débarquement.

Cette descente avait pour but de s'établir fortement dans la presqu'île, de couper ainsi toute communication entre la ville et Boccachique. Pointis, du Casse, Lévis-Mirepoix, ayant avec eux environ un millier d'hommes, tant nègres que flibustiers ou grenadiers, prirent un sentier sous bois qui menait à la forteresse. Ils arrivèrent à deux portées de fusil de Boccachique, et occupèrent une forte position, restant couverts par l'épaisseur du bois qui les dérobait à la vue de l'ennemi. Pendant l'opération, le feu des vaisseaux, mouillés au large, absorbait l'attention des défenseurs du fort.

Vers six heures du soir, Pointis, s'étant aventuré hors du bois, arriva à un ancien village abandonné, d'où il put examiner la forteresse.

A la nuit tombante, deux compagnies de grenadiers, un bataillon sous les ordres du commandant de la Chesneau et trois cents flibustiers prirent possession de ce village. D'autres troupes restèrent en position, surveillant les débouchés de la ville. Le baron de Pointis, les chevaliers de Lévis et de Jaucourt purent, à la faveur des ténèbres, s'approcher de la place et faire le tour des fossés sans être découverts. Le chevalier du Buisson des Varennes proposa d'établir une batterie de mortiers sur une éminence située près du fort, ce qui fut adopté. Le lendemain matin, 16 avril, cette batterie fut en état d'ouvrir son feu. Ce même jour, de fort bonne heure, une grande pirogue, portant soixante hommes et des munitions de guerre, envoyée par le gouverneur de Carthagène à Boccachique, ayant voulu atterrir, fut enlevée par les flibustiers.

Il s'y trouvait deux cordeliers, qui répétèrent à Pointis ce que du Casse lui avait déjà dit, comme le tenant de ses espions, que les galions étaient à Porto-Bello. Ces deux religieux ajoutèrent que, depuis la fin du mois d'octobre, on les attendait à Carthagène, et que leur séjour à Porto-Bello avait été beaucoup plus long que les années précédentes.

Pointis, cherchant à intimider le gouverneur de Boccachique, lui envoya un des deux cordeliers pour l'engager à rendre son fort. Sur sa réponse négative, le feu fut ouvert par les pièces des bâtiments et par la batterie de terre. Vers deux heures on vit deux bateaux espagnols, portant trois cents hommes, se diriger, vent arrière, vers la forteresse. Les flibustiers, en embuscade et abrités dans les bois, apercevant ces deux navires, se portèrent au pas de course vers le rivage, au risque de se faire écraser par l'artillerie du fort. Les bâtiments espagnols revinrent aussitôt à Carthagène. Du Casse, voyant ses flibustiers compromis, fit avancer deux barques et donna l'ordre à ces braves gens de s'y jeter. Mais, au lieu de lui obéir, ces hommes audacieux et indisciplinés se portèrent en désordre vers le fort de Boccachique, se logèrent sur le chemin couvert et commencèrent de la côte un tel feu qu'ils firent taire celui de la forteresse. Pointis, étonné de ce singulier combat, vint se plaindre à du Casse, qui l'engagea à laisser combattre les flibustiers à leur façon, ajoutant que bientôt peut-être Boccachique serait enlevé par eux. Pointis, fort brave de sa personne, se décida alors à leur porter secours, avec un bataillon de troupes régulières, à la tête duquel marchait du Casse; deux autres bataillons, commandés par du Buisson des Varennes, suivirent le premier. Les flibustiers demandèrent des échelles pour escalader l'escarpe. Le vicomte de Coëtlogon arriva bientôt, avec une compagnie du génie et des échelles. L'ennemi, voyant les flibustiers prêts à escalader le fort, arbora le drapeau parlementaire et demanda bon quartier. Le _bon quartier_ fut accordé, à la condition que les armes des défenseurs seraient à l'instant jetées dans les fossés, ce qui fut exécuté.

Pendant le combat, du Casse avait été blessé d'une balle de mousquet à la cuisse et était resté néanmoins au feu, sans vouloir se retirer.

Pointis pénétra dans la place et en reçut les clefs des mains mêmes du gouverneur, don François Ximenès, qui les lui présenta en lui disant: _Je vous remets les clefs de toutes les Indes espagnoles._ Boccachique succomba donc dès le premier jour, grâce à l'heureuse témérité des flibustiers, qui eurent quarante tués et cinquante blessés. Défense fut faite à ces hardis mais indisciplinés volontaires de pénétrer dans le fort; Pointis prétendit que cette interdiction avait été la seule condition exigée par les Espagnols. Un détachement d'une centaine de soldats réguliers, sous les ordres de La Roche du Vigier, fut désigné pour y tenir garnison.

Le lendemain, 17 avril, les flibustiers s'emparèrent du couvent de Notre-Dame de la Poupe, et les vaisseaux français pénétrèrent dans la rade. Aussitôt qu'ils les aperçurent, les Espagnols mirent le feu à trois galions et à une pirogue, qu'ils coulèrent pour obstruer l'entrée de la passe du port.

Au fond de la rade et protégeant l'entrée du port, se trouvait le fort de Sainte-Croix. Le 18 avril au matin, Pointis donna l'ordre aux vaisseaux entrés dans le _Lagon_ de canonner cette forteresse, tandis que lui-même l'attaquerait par terre. A la pointe du jour, il se mit en marche, et vers midi il se trouva à une demi-lieue du fort Sainte-Croix. Le vicomte de Coëtlogon, envoyé en reconnaissance, ne tarda pas à faire dire que le fort était évacué, les canons enlevés et les logements brûlés. Bien que Sainte-Croix fût une petite place fort tenable et dans une position avantageuse, le gouverneur de Carthagène n'avait pas voulu, en essayant de la défendre, courir le risque de se priver de sa garnison. Il avait donc rappelé cette garnison dans les murs de la ville.

Pointis, ayant rejoint Coëtlogon, résolut de profiter de l'occupation du fort Sainte-Croix pour reconnaître Carthagène. Il vit alors que la tranchée ne pouvait être ouverte que sur une langue de terre, étroite et basse, où l'on devait forcément trouver l'eau à peu de profondeur. Il fit sommer le gouverneur, qui répondit que la défense serait aussi vigoureuse que l'attaque.

Voyant qu'il était impossible de rien tenter de ce côté de la place, on résolut de passer l'eau et de faire l'attaque sur Hihimani (ville basse). Du Paty fut envoyé avec les nègres pour chercher un point de débarquement. Cet officier ayant rendu compte qu'il en avait trouvé deux, Pointis traversa avec les grenadiers et débarqua vis-à-vis le fort Saint-Lazare, où il rencontra Galiffet, qui, après l'occupation du couvent de Notre-Dame de la Poupe, s'était porté sur Saint-Lazare. Le surlendemain, ce fort fut abandonné par l'ennemi, au moment où la colonne d'assaut arrivait au pied de la contrescarpe.

Le jour suivant commença le siége régulier de Hihimani. Pendant que les troupes de Pointis creusaient les tranchées, élevaient des batteries, les flibustiers de du Casse faisaient des reconnaissances, poussaient des pointes, ravageaient le pays, ramenaient au camp français des prisonniers.

Les choses en étaient là, le canon français avait commencé à battre en brèche, lorsqu'un singulier épisode amena la reddition de la place.

Le 30 avril, vers dix heures du matin, du Casse se trouvait dans la tranchée avec le chevalier de Marolles. Un des nègres, natif de Carthagène, trouva plaisant de s'en aller, un drapeau parlementaire à la main, jusqu'à la brèche. Le feu cessa du côté de la place et on demanda à l'imprudent noir s'il était chargé d'une mission quelconque; il répondit qu'il venait pour avoir des nouvelles de ses parents, et que, s'il avait un conseil à donner à ses compatriotes, c'était de capituler, sans attendre l'enlèvement de vive force de la ville. Intrigué de ce qu'il voyait, du Casse approcha à son tour, accompagné de quelques personnes. L'officier espagnol qui commandait sur ce point, de son côté prévenu de l'incident, arriva et demanda une suspension d'armes de deux heures pour conférer avec le gouverneur. Du Casse fit répondre qu'il ne pouvait accorder qu'une demi-heure. Il avait profité de la longueur de ces pourparlers pour se livrer à un examen attentif de la brèche; il la trouva praticable, et, sans perdre une minute, il fut trouver Pointis et lui conseilla de faire donner immédiatement l'assaut. Cet avis fut adopté.