Part 6
Le quinzième jour de l'investissement du Port-de-Paix, les officiers français qui commandaient dans cette place, la Boulaye, du Paty, Bernanos, Girardin, du Lion, Danzé, décidèrent une sortie générale de nuit, espérant, à la faveur de l'obscurité, traverser les lignes ennemies et trouver un refuge dans une autre partie de la colonie; les assiégeants, prévenus par des soldats déserteurs, attendirent la sortie, qui vint donner dans un gros d'ennemis. Bernanos fut tué. Les troupes françaises, à la suite d'actes incomparables de bravoure, parvinrent à percer les rangs ennemis, et trouvèrent un refuge sur une hauteur voisine, où ils se retranchèrent de telle sorte que les alliés, n'osant les y venir attaquer, se contentèrent de piller la ville abandonnée.
La discorde s'étant mise entre les soldats des deux nations, ils se réembarquèrent.
La colonie française eut fort à faire pour réparer les pertes éprouvées. Telle était, cependant, la vitalité que du Casse savait imprimer, telle était son énergie, que, moins de deux mois après le départ des Hispano-Anglais, il ne craignait pas de solliciter l'autorisation de conquérir la partie espagnole de l'île de Saint-Domingue, ne demandant au roi, pour cette expédition, que peu de renforts.
Tandis que du Casse songeait à marcher contre San-Domingo, les Anglais faisaient de grands préparatifs pour une nouvelle descente dans son gouvernement. A la Jamaïque, on s'indignait que les officiers commandant les forces alliées n'eussent rien tenté contre Léogane, et l'on semblait tout disposer pour réparer ce que l'on affectait de considérer comme une lâcheté.
Du Casse s'inquiéta peu de préparatifs si ouvertement commencés et d'une expédition si bruyamment annoncée. Il eut raison; les Anglais ne parurent pas.
Des occupations de la plus haute importance, à l'intérieur de son gouvernement, lui firent négliger ses projets.
Louis XIV, en apprenant le projet des Anglais et des Espagnols de faire une descente dans l'île de Saint-Domingue, avait fait armer plusieurs navires pour porter secours à la colonie. Mais ces bâtiments n'avaient pas encore quitté les ports du royaume, lorsque arriva la nouvelle que tout était terminé. La Cour voulut alors que ces vaisseaux, sous le commandement du chevalier des Augiers, allassent en Amérique, pour transporter à Saint-Domingue les habitants de l'île de Sainte-Croix, une des Petites-Antilles, au sud-est de Porto-Rico. Du Casse prit toutes les dispositions nécessaires pour recevoir et caser le mieux possible les nouveaux colons.
Différents quartiers du Cap-Français et du Port-de-Paix, saccagés et abandonnés par leurs habitants pendant la guerre, furent réparés de façon à pouvoir loger les colons de Sainte-Croix dès qu'ils se présenteraient.
Le roi voulait augmenter la richesse et la puissance de Saint-Domingue par le transport dans cette île de tout ce qui se trouvait dans celle de Sainte-Croix, ayant fort bien jugé que cette dernière ne pourrait jamais se défendre seule contre des attaques extérieures. Seuls, les Français avaient pu se maintenir quelque temps à Sainte-Croix, et au prix de grands efforts. Cette île avait été successivement, en l'espace de moins d'un siècle, aux mains des Hollandais, des Anglais, des Espagnols et enfin des Français. Le dernier gouverneur avait été le chevalier de Lorière auquel on avait donné pour successeur le comte du Boissy-Ramé qui n'avait pas encore rejoint son poste lorsque l'ordre vint de transporter la colonie de Sainte-Croix à Saint-Domingue. En son absence, Galiffet, lieutenant du roi, commandait.
Afin que nul ne pût profiter de l'abandon de l'île par la France, le chevalier des Augiers mit le feu partout après le départ des habitants, ensabla le port, fit sauter des quartiers de roches qui roulèrent dans les terrains cultivables.
Tous les immigrants furent installés dans la plaine du Cap-Français, que cet accroissement de population rendit en quelque temps très-florissante. Le comte du Boissy-Ramé, étant arrivé, reçut (en qualité de gouverneur de Sainte-Croix) le commandement de la côte septentrionale de Saint-Domingue. En l'absence du gouverneur, le commandement supérieur de toute la colonie, ainsi que l'île de la Tortue, lui revenait de droit.
La conduite tenue par les deux lieutenants de du Casse au Cap-Français et au Port-de-Paix, de Graff et la Boulaye, lors de l'invasion anglo-espagnole, avait été si molle que la colonie tout entière avait fait entendre contre eux un cri de réprobation.
Du Casse ne cessait de demander à la Cour l'instruction de leur procès. Son bon sens lui faisait comprendre qu'il était impossible de laisser ces deux officiers sous le coup des violentes accusations que chacun lançait contre eux. Il était nécessaire de faire éclater publiquement leur innocence ou d'établir leur culpabilité.
Des colons prétendaient même que Graff s'était entendu avec l'ennemi. C'était une grave erreur; la peur seule de tomber vivant entre les mains des Espagnols lui avait fait commettre fautes sur fautes. Ceux-ci cependant n'avaient rien omis pour l'attirer dans leurs rangs; ils lui avaient même offert le grade de vice-amiral. Mais c'étaient là de trop belles promesses pour qu'il crût à leur réalisation.
La réputation de Lefebvre de la Boulaye n'était pas meilleure que celle de Graff. Il avait augmenté l'animadversion générale, en récriminant contre chacun et particulièrement contre du Casse.
Les choses en étaient venues à ce point que le gouverneur de Saint-Domingue manda au comte de Pontchartrain que laisser dans leur position, sans les justifier, ces deux officiers, pouvait devenir fort dangereux, attendu qu'en cas d'événements critiques, aucun homme d'honneur n'accepterait de servir sous leur commandement.
L'ordre vint enfin d'informer contre eux. Beauregard et Galiffet furent chargés de recevoir les dépositions. Les charges qui pesaient sur les deux inculpés étaient écrasantes. L'instruction ne releva aucun acte de trahison, mais leur incapacité et presque leur lâcheté ayant été établies, tous deux furent révoqués.
Les Anglais cependant ne renonçaient pas à l'espoir de ravager Saint-Domingue, et de tirer une éclatante vengeance des prises faites par du Casse à la Jamaïque. Chaque jour se manifestait plus clairement leur intention.
La cour de France aurait voulu les prévenir dans leur dessein, en portant la guerre dans les colonies britanniques. Pontchartrain, dans ses lettres à du Casse, invite ce dernier à voir ce qu'il pourrait faire à cet égard. Mais du Casse n'avait que fort peu de troupes, à peine même le nécessaire, pour assurer la sûreté de Saint-Domingue. En effet, le roi avait envoyé le chevalier Renau avec une escadre croiser aux environs de Cuba, pour surveiller le passage des galions et s'en emparer. Cet officier avait été autorisé à lever des hommes à Saint-Domingue. Du Casse lui en avait fourni autant qu'il avait pu en trouver, de sorte que lui-même était fort au dépourvu, lorsque le ministre le pressa de faire une tentative contre l'île anglaise de la Jamaïque.
«Comment serais-je en pouvoir d'attaquer la Jamaïque! écrivit du Casse, je n'ai personne; s'il y allait de me sauver la vie, je ne trouverais pas cinquante flibustiers, le rebut de tous les autres. Tous les quartiers sont en proie aux esclaves. Je ne puis pas mettre six cents hommes en armes, et la Jamaïque en a encore seize cents, un port bien défendu, une ville et des retranchements. Si nous avions été dehors, l'_Armadille_, qui était à la Havane, n'aurait pas manqué de profiter de l'occasion. Il en faut revenir à mon projet et se rendre maître de toute l'île de Saint-Domingue.»
Le chevalier des Augiers, parti pour l'Europe, après s'être entendu avec du Casse, s'était chargé de proposer à la cour de France un plan de campagne, conçu avec le gouverneur de Saint-Domingue, contre les diverses colonies anglaises des Antilles. Louis XIV approuva le projet, chargea de son exécution le chevalier des Augiers, qui revint en Amérique, à la fin de l'année 1696, muni d'instructions et porteur d'une lettre de Pontchartrain pour du Casse. Dans cette dépêche, le ministre le prévenait que «le chef d'escadre, baron de Pointis, allait aux îles avec plusieurs vaisseaux pour courir sus aux ennemis qui faisaient le commerce des colonies françaises.» C'était le prétexte de l'expédition. Dans cette même lettre, Pontchartrain laissait entendre à du Casse que cet armement était destiné à une grande entreprise cachée, dont le but véritable devait rester secret, et que le gouverneur de Saint-Domingue pourrait s'y associer, s'il ne jugeait pas sa présence indispensable dans sa colonie.
Pour en revenir au chevalier des Augiers, il alla croiser près la côte de Caraque, s'empara d'un galion appelé _la Patache de la Marguerite_, où il y avait huit à neuf cent mille livres de cacao de Caraque, neuf mille cinq cents piastres, une cargaison de tabac, de vanille, de cochenille, et une quarantaine de canons en fonte.
Le 12 janvier 1697, il rencontra, à douze lieues au vent de San-Domingo, l'_Armadille_ qu'il cherchait.
L'amiral espagnol, qui commandait en chef, arriva sur lui jusqu'à deux portées de canon, se mit en ligne, déploya l'étendard royal, paraissant offrir le combat. Des Augiers courut à terre pour gagner le vent et y réussit. Mais dès qu'il se fut approché, l'amiral tint le large. Des Augiers se mit alors en devoir de l'attaquer, mais ne put le joindre, les vents étant contraires.
Le _Bon_, autre vaisseau de l'escadre française, fut plus heureux. Il poursuivit le navire espagnol, le _Christ_, portant pavillon de vice-amiral, et s'en empara.
Des Augiers vint ensuite à l'île Avache avec son escadre; il se rendit à Léogane où il eut un long entretien avec du Casse, puis il reprit la mer pour aller à Honduras.
Sur son ordre, le chevalier du Romegou, un de ses officiers, fit relâche à Saint-Domingue, puis ramena le galion pris avec tout son chargement en France.
Le _Favori_, sous les ordres du chevalier de la Motte d'Hérant, conduisit le _Christ_ au Cap-Français.
Quelques jours après le départ de l'escadre, du Casse reçut, par la frégate _le Marin_, une lettre du comte de Pontchartrain, qui lui mandait, à la date du 26 septembre 1696:
«Que le roi ayant agréé le projet d'un armement considérable que faisait le baron de Pointis pour une entreprise dans le golfe du Mexique, Sa Majesté voulait qu'il en fût informé; qu'à cet effet on lui dépêchait exprès la frégate _le Marin_, un des vaisseaux accordés à M. de Pointis; que ces vaisseaux étaient au nombre de sept, qu'il y avait outre cela une galiote et des flûtes, et deux mille hommes de débarquement avec lesquels M. de Pointis prétendait être en état d'insulter une ville de la côte; mais qu'encore qu'il estimât ces forces suffisantes pour espérer un succès favorable de son entreprise, néanmoins, pour l'assurer mieux encore, il était nécessaire qu'il employât toutes celles de la colonie de Saint-Domingue; qu'il ne manquât donc point de les réunir; que l'on comptait qu'il pourrait fournir mille ou douze cents hommes, sans trop dégarnir son gouvernement, n'étant pas à présumer que les ennemis pensassent à l'attaquer, tandis qu'il y aurait une escadre aussi forte dans le golfe; que l'on espérait que, quand elle arriverait à Saint-Domingue, elle y trouverait un secours tout prêt à être embarqué.»
Dans cette lettre pas plus que dans la première, Carthagène n'était désignée, mais du Casse avait eu vent que Pointis avait cette ville pour objectif. Le gouverneur désapprouvait ce projet, trouvant beaucoup plus utile de consacrer le puissant armement qui se préparait à la prise de San-Domingo, clef des possessions espagnoles dans le golfe du Mexique. Il l'écrivit à Pontchartrain. Ce conseil était sage et juste; le suivre eût été agir pour le bien de l'Etat. En le donnant, du Casse remplissait un devoir envers la patrie, sans s'inquiéter de l'intérêt des particuliers qui faisaient en partie les frais de l'armement. La prise de San-Domingo aurait couvert les dépenses, mais n'aurait rapporté aucun profit.
Où trouver des armateurs capables de faire de pareilles avances d'argent sans l'espérance de bénéfices considérables! Le patriotisme seul n'aurait pas suffi pour les engager à courir de tels risques! La cour saisit l'utilité des projets de du Casse. Le roi se rendit compte des avantages qui résulteraient, pour le succès de ses armes en Amérique, de la possession complète de l'île de Saint-Domingue, mais il avait alors à combattre une coalition européenne. Songer à distraire de cette lutte gigantesque soldats ou argent, eût été imprudent. Il valait donc mieux, puisque la France n'était pas en état de faire des conquêtes dans le Nouveau-Monde, se contenter d'encourager et d'aider les simples particuliers à s'enrichir aux dépens de l'ennemi.
Le baron de Pointis avait été désigné pour commander l'armement qui se préparait en France. C'était un homme de valeur, ayant beaucoup de qualités et encore plus de défauts, d'un orgueil insupportable; se croyant toujours supérieur à ce qui l'entourait; insolent à l'excès, vaniteux jusqu'au ridicule, traitant ses inférieurs et même ses égaux avec une hauteur qui n'avait d'égale que sa suffisance, tranchant du grand seigneur avec une superbe insuffisamment justifiée par sa naissance, peu soucieux du bien de l'Etat, ne prenant conseil que de lui-même sans vouloir écouter aucun avis, sacrifiant le bien général à son intérêt particulier, et celui du roi à sa propre vanité.
Pour faire comprendre le caractère des deux hommes qui devaient commander l'expédition de Carthagène, nous allons donner ici le jugement que Charlevoix porte sur eux:
«Le baron de Pointis avait toute la valeur, l'expérience et l'habileté nécessaires pour se distinguer à la guerre, comme il a toujours fait. Il avait de la fermeté, du commandement, des vues, du sang-froid et des ressources. Il était capable de former un grand dessein et de ne rien épargner pour le faire réussir. Mais s'il est permis de juger de lui par ce qu'il fut dans toute la suite de l'action la plus marquée de sa vie, il avait l'esprit un peu vain et l'idée qu'il s'était formée de son mérite, l'empêchait quelquefois de reconnaître celui des autres; il n'avait jamais passé pour être intéressé jusqu'à l'expédition dont nous allons faire le récit; cependant, il est vrai que l'intérêt y parut sa passion dominante et qu'elle lui fit faire, ou du moins tolérer des actions qui ont déshonoré le nom français dans l'Amérique. Tant il est vrai que souvent nous ne sommes vertueux que faute d'occasion d'être criminels, ou qu'il est certaines tentations délicates qui, non-seulement nous découvrent des défauts dont nous nous flattions d'être exempts, mais qui en font même naître en nous qui n'y étaient pas. Mais rien n'a fait plus de tort au baron de Pointis que le contraste de sa conduite avec celle d'un homme qui eut bien autant de part que lui au succès d'une expédition, et qu'il ne s'efforça, ce semble, de dénigrer d'une manière indigne d'un homme d'honneur que parce qu'il l'avait trop maltraité pour souffrir qu'on lui rendît justice.
«Je parle du gouverneur de Saint-Domingue. M. du Casse allait d'abord au bien du service et de l'Etat, et, s'il ne s'oubliait pas, il ne songeait à soi que quand il avait mis en sûreté l'intérêt public, auquel il a même sacrifié plus d'une fois le sien propre. Il est vrai que son habileté le mettait toujours au-dessus des plus fâcheux contre-temps, mais il voulait que tout le monde en profitât aussi bien que lui. Il ne pouvait former que des desseins nobles et utiles, et il lui eût été impossible d'y employer des moyens qui ne fussent pas proportionnés à des fins si relevées. Sa valeur allait de pair avec sa prudence: quelque revers qu'il eût essuyé, dans quelque extrémité qu'il se soit trouvé, il n'a jamais manqué de ressources, mais il ne les a jamais cherchées que dans son courage et sa vertu. Ses pertes n'ont pas moins contribué à sa réputation que ses succès, parce qu'il s'en relevait toujours d'une manière dont lui seul était capable. Enfin, du caractère dont il était, s'il eût commandé en chef dans l'expédition où son zèle pour l'Etat le porta à s'engager comme simple volontaire, il eût su mettre en œuvre toutes les bonnes qualités de M. de Pointis et il se fût fait un plaisir de lui en faire honneur; au lieu que M. de Pointis s'efforça inutilement d'obscurcir les siennes et de faire croire qu'elles ne lui avaient été d'aucune utilité.»
Au mois de janvier 1697, du Casse avait reçu par le capitaine de Saint-Vandrille, commandant le navire _le Marin_, une lettre de Pontchartrain, lui prescrivant de réunir tous les flibustiers et de les retenir dans la colonie jusqu'au 15 février 1697, époque à laquelle devait arriver Pointis.
Saint-Vandrille avait été chargé, en outre, de faire savoir au chevalier des Augiers qu'il eût à se joindre, lui et son escadre, à celle du baron de Pointis. Ce dernier ordre arrivait trop tard; des Augiers avait fait voile pour la France, ne laissant que deux frégates _le Christ_ et _le Favori_, commandées par le chevalier de la Motte d'Hérant.
C'était beaucoup exiger des flibustiers que de vouloir les maintenir dans l'inactivité pendant deux mois, avec interdiction de la course. «Tout autre que du Casse n'en serait point venu à bout,» dit Charlevoix. Pointis n'arriva pas au jour fixé. Le mois de février se passa sans qu'on eût de ses nouvelles à Saint-Domingue. Les flibustiers murmuraient, menaçant de se débander; le gouverneur dut avoir recours à toute son influence sur eux, à toute son adresse pour les maintenir. Le 1er mars, Pointis parut. Il mouilla en vue du Cap-Français sans entrer dans le port. Le chevalier de Galiffet était au Cap, du Casse à l'Esterre.
Galiffet alla trouver le chef de l'expédition, de prévint qu'il avait exécuté les ordres du gouverneur et réuni tout ce qu'on avait pu le procurer de troupes et de vivres. Il lui fit connaître aussi le départ du chevalier des Augiers. Pointis parut fort contrarié de ce départ, et donna l'ordre à La Motte d'Hérant de se tenir prêt à le suivre avec _le Christ_, laissant trois frégates à Galiffet pour s'embarquer avec ses troupes. Il se rendit ensuite vers l'Esterre, où il mouilla le 16 mars.
Le jour même il vit du Casse. Dès leur première entrevue commença la mésintelligence qui régna si longtemps entre ces deux hommes. Le gouverneur ayant informé Pointis qu'il lui fournirait douze cents hommes, ce dernier fit à du Casse de violents reproches de ce qu'il ne mettait à sa disposition qu'aussi peu de monde; Pointis insinua que le gouverneur cherchait à mettre obstacle à l'expédition, prétendit que la colonie devait et pouvait fournir quinze cents hommes au moins; affirmant qu'on lui en avait promis deux mille cinq cents et déclarant que s'il n'en obtenait pas quinze cents, il ne pourrait tenter l'expédition projetée, et que dans ce cas il retournerait en France, faisant retomber toute la responsabilité de l'avortement de ses projets sur le gouverneur. Or, demander que la colonie fournît un plus grand nombre d'hommes, c'était l'exposer à sa ruine, en rendant possible un coup de main de l'ennemi. Du Casse essaya de faire comprendre cette vérité à l'entêté et orgueilleux baron, mais ce fut en vain. Pointis ne voulut entendre à rien.
Lui-même le raconte naïvement dans le récit qu'il fait des deux premiers entretiens qu'il eut avec du Casse. Sans s'en apercevoir et malgré lui, il rend entièrement justice à son adversaire, tout en voulant l'accuser. Bien que n'ayant aucun ordre de prendre part à l'expédition, du Casse offrit le concours de sa personne à Pointis. Au lieu d'accepter avec bonheur les services d'un homme à même, par sa connaissance du Nouveau-Monde, de lui être de la plus grande utilité, au lieu de se montrer flatté que le gouverneur de Saint-Domingue, c'est-à-dire le premier personnage de la marine royale dans les colonies françaises d'Amérique, consentît à servir sous ses ordres, le baron chercha à humilier du Casse et lui refusa une part convenable dans le commandement. Jugeant les autres d'après soi-même, Pointis pensait que cette blessure, faite à l'amour-propre du gouverneur, suffirait à retenir ce dernier loin du théâtre de la campagne qui allait s'ouvrir, aussi ne peut-il s'empêcher de manifester sa surprise: «d'apprendre, écrivit-il à Pontchartrain, _que du Casse faisait entendre qu'il se serait plutôt embarqué simple soldat que de n'avoir point de part dans une affaire aussi glorieuse; il paraissait dans ce discours beaucoup de courage et de désir de gloire_.»
Du Casse, en effet, avait dit qu'il servirait plutôt comme simple soldat que de ne point partager le danger d'une aussi glorieuse campagne, et dans une lettre au ministre, datée du 30 mars 1697, il écrivit:
«Monseigneur, vous ne m'ordonnez pas de suivre ce détachement; cependant je ne vois rien de plus important et je me suis résolu à m'embarquer, quelque dégoût personnel qu'il y ait pour mon caractère. Si je ne m'embarquais pas, le secours que je donne à M. de Pointis lui serait devenu inutile; je vous assure qu'il aurait été impossible d'en faire embarquer la plus petite portion, et il était évidemment à craindre qu'ils n'eussent fait plus de mal que de bien, ou évité par mille détours de se trouver au rendez-vous.
«Cette raison, Monseigneur, m'a déterminé. Je ne suis pas désireux d'une fausse gloire; mais M. de Pointis n'est pas assez fort, quoi qu'on s'imagine, pour former une entreprise, et c'est certainement commettre les armes du roi à un échec; cela est un fait certain, et il est douteux que la colonie soit attaquée. Son sentiment était que j'embarquasse tout; mais mes raisons sont très-différentes en cela des siennes, et j'ai été mon chemin. Il n'en sera peut-être pas content. Je ne saurais qu'y faire.»
Pointis ne tarda guère à s'apercevoir en effet que, sans le concours de du Casse, il n'aurait pu conduire à bonne fin son expédition, et les prévisions du gouverneur de Saint-Domingue, dans sa lettre à Pontchartrain, se réalisèrent de point en point. Quels qu'aient été les torts de Pointis, ils eurent pour résultat de mettre en lumière le patriotisme et la modestie de du Casse. On dénie à celui-ci le rang que doit lui assigner sa qualité de gouverneur de la plus importante colonie française en Amérique; il répond qu'il partira comme simple volontaire, offrant le premier ce noble exemple que devaient donner après lui deux autres grands citoyens, Vauban et Grouchy. En 1706, le premier, depuis longtemps maréchal de France, proposa au présomptueux duc de La Feuillade, dont le caractère offrait beaucoup d'analogie avec celui de Pointis, de servir comme volontaire dans son armée qui allait faire le siége de Turin.
—Je vous suis obligé, répondit le gendre de Chamillart, j'espère prendre Turin à la Cohorn.
Le siége traînant en longueur, Louis XIV consulta Vauban, qui s'offrit encore pour aller conduire les travaux comme un simple ingénieur.
«Mais, monsieur le maréchal, lui dit le roi, songez-vous que cet emploi est au-dessous de votre dignité?
—Sire, ma dignité est de servir l'État; je laisserai le bâton de maréchal à la porte et je le reprendrai quand nous serons dans la place.»
En 1793 un décret de la Convention, excluant les gentilshommes de tout emploi militaire, éloigne de l'armée le marquis de Grouchy; ses soldats, qui l'adorent, veulent le retenir; le futur maréchal s'échappe furtivement de son camp et se retire dans un département voisin du théâtre de la guerre; là, il apprend que les gardes nationaux vont marcher contre l'ennemi; il prend un fusil et part avec eux, disant: «S'il ne m'est pas permis de conduire nos phalanges à la victoire, on ne saurait m'empêcher de verser mon sang pour ma patrie!»