L'amiral Du Casse, Chevalier de la Toison d'Or (1646-1715) Étude sur la France maritime et coloniale (règne de Louis XIV)

Part 5

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Du Casse traite aussi les questions relatives au culte, à la justice, à la création d'hôpitaux et de prisons; il parle des fortifications, des troupes des nègres, fait l'éloge du comte de Cussy, son prédécesseur, et termine ainsi son rapport: «Cette colonie est digne de vous, Monseigneur, et ce sera purement votre ouvrage, parce qu'en l'état où je l'ai trouvée, c'est une misère, et pour un peu de bonté que vous ayez pour elle, elle effacera toutes les autres; et vous en verrez des fruits soudain. Je prendrai la liberté de vous faire des demandes pressantes jusqu'à ce que je sache que vous l'improuverez. J'avais espéré de la continuation de vos bontés d'être fait capitaine de vaisseau, plus par rapport au service du roi qu'au soin de mon élévation; ne trouvez pas mauvais, Monseigneur, que je vous fasse la même prière et vous dise que j'attends cette grâce.»

Comme on peut en juger par les derniers mots, du Casse était mauvais courtisan; il ne savait pas dissimuler, ni feindre d'être satisfait quand il était mécontent. Incapable de récriminations ou de murmures, lorsqu'il croyait avoir à se plaindre d'un déni de justice, il le disait carrément et directement au ministre, ou même au roi. La réponse de la cour fut sa nomination au grade de capitaine de vaisseau le 1er janvier 1693.

La France occupait à cette époque, depuis la paix de Nimègue, d'une manière incontestée, le premier rang en Europe parmi les puissances continentales; le gouverneur de Saint-Domingue était jaloux de lui assurer la suprématie maritime et coloniale. Pour atteindre ce but, il fallait annihiler le commerce des nations rivales. Constamment du Casse soumettait des plans au ministre, pour arriver à son but. C'est ainsi que, le 24 novembre 1692, il avait adressé à Pontchartrain un travail intitulé: _Mémoire pour ruiner le commerce des Anglais en Afrique et en Amérique_. Il conseille au ministre de se servir des plans qui doivent se trouver dans les papiers du marquis de Seignelay, indique les forteresses des côtes d'Afrique à conserver en cas de succès, et celles à brûler, désigne les officiers à choisir pour cette expédition: d'Amon, de Monségur, de Brémand, de Sainte-Marie. Passant aux possessions anglaises en Amérique, du Casse donne les moyens de ruiner ces établissements dans le nord du Nouveau-Monde. Cette partie du mémoire n'offre plus aujourd'hui qu'un intérêt rétrospectif, ces contrées étant devenues, par l'épée de la noblesse française sous Louis XVI, un vaste pays indépendant, la république fédérative des Etats-Unis.

Du Casse avait raison de vouloir miner la puissance maritime de l'Angleterre; là était pour nous un grand danger: les événements l'ont bien prouvé depuis.

En janvier 1693, fut interceptée et remise à du Casse une lettre écrite par l'archevêque de San-Domingo au marquis de la Velez, président du conseil des Indes[2]. Sa lecture causa une grande joie aux Français. Le prélat exposait que sa colonie était dans un état déplorable. Il disait, entre autres choses, qu'elle n'était pas de force à repousser une attaque sérieuse des ennemis de l'Espagne, que les habitants n'avaient pas de quoi se couvrir, que la livre de pain se vendait quinze sous. Il ajoutait qu'on avait peine à trouver de la farine pour faire les hosties et du vin pour célébrer le saint sacrifice de la messe; que les ecclésiastiques étaient dans la dernière indigence; que lui-même n'avait pas de quoi en payer un pour porter sa croix devant lui, ni un laquais pour porter sa queue; que les églises étaient dans un dénûment profond; qu'on n'y pouvait pas célébrer l'office divin avec la décence convenable; qu'aussi il priait le Roi Catholique d'accepter sa démission, ou, si cette grâce lui était refusée, de lui permettre d'aller à Rome exposer au souverain pontife les besoins de son diocèse.

[2] Le conseil des Indes, présidé par le marquis de la Velez était chargé de toutes les affaires relatives aux colonies espagnoles de l'Amérique, qui étaient, à cette époque, désignées sous le nom générique de grandes Indes, ou Indes occidentales.

Du Casse songea à profiter du dénûment où paraissait être la partie espagnole de l'île de Saint-Domingue, pour s'en emparer.

Il écrivit à Pontchartrain que «jamais on n'aurait une plus belle occasion de conquérir cette île, assez fertile pour nourrir toute la population de la France, d'où l'on serait à portée, après l'avoir peuplée, de faire toutes les autres conquêtes que l'on voudrait.»

Examinant ensuite les moyens de réussir dans cette entreprise, il déclarait qu'il suffirait de s'emparer de San-Domingo, ville hors d'état de résister plus de quatre jours; que le reste de la possession espagnole n'ayant dès lors aucun secours à attendre, étant bien traitée, trouvant de nouveaux débouchés à son industrie, ferait sa soumission et n'aurait aucune peine à changer de souverain.

Le ministre répondit au gouverneur de Saint-Domingue, le 29 juillet de cette même année 1693, qu'avant d'attaquer il fallait songer à se défendre; que près de Gravesend, sur la Tamise, trois frégates anglaises, arborant pavillon espagnol, étaient en partance; que sept autres allaient venir se joindre à celles-là, et que toute l'escadre réunie devait attaquer les Antilles françaises.

Au commencement du mois de novembre 1693, du Casse fut avisé, par un prisonnier qui s'était échappé de la Havane, que l'_Armadille_, composée de six navires, se dirigeait sur San-Domingo, où elle devait faire sa jonction avec la flotte de la Nouvelle-Espagne.

Il écrivit au ministre que, «selon toute apparence, ces préparatifs se faisaient contre le Cap-Français et le Port-de-Paix; que les flibustiers, partis en expédition, ne revenaient pas; que la prudence ne lui permettait point de dégarnir le Petit-Goave ni les autres points de la côte; qu'il y avait nécessité de lui envoyer des secours.»

Lorsque cette dépêche arriva en France, ordre avait déjà été donné d'armer deux vaisseaux de la marine royale _le Téméraire_ et _l'Envieux_, qui mirent à la voile aussitôt la lettre de du Casse reçue, emmenant une flûte nommée _le Hasardeux_, chargée d'armes et de munitions de toute nature. Le chevalier du Rollon commandait ces trois bâtiments. Ils ne tardèrent pas à arriver à Saint-Domingue, qui, malgré toutes les alarmes qu'on avait eues, ne fut pas attaquée.

Les bruits de guerre, les inquiétudes perpétuelles où l'on était plongé, les dangers sans cesse renaissants n'empêchaient pas le nouveau gouverneur de tenter de grands efforts pour relever la colonie. Sous son habile direction, on travaillait avec succès à la culture des terres.

Pontchartrain ayant écrit à du Casse que, si Saint-Domingue pouvait fournir assez d'indigo pour la consommation de la mère-patrie, le roi s'engagerait à empêcher toute invasion ennemie dans la colonie, le gouverneur lui répondit, le 30 mars 1694, «qu'en effet la colonie pouvait fournir de l'indigo en quantité nécessaire et de très-bonne qualité pour le royaume, et même pour des pays étrangers.»

A cette époque, pour ôter aux Anglais la velléité de le venir attaquer, du Casse résolut de porter la guerre chez eux au mois d'avril. Il fit embarquer, sur six petits bâtiments, quatre cents flibustiers, auxquels il donna pour commandant un brave officier, le major de Beauregard, et les dirigea vers la Jamaïque. Quelques jours après leur départ, _le Solide_, navire du plus fort tonnage, étant sorti de carène, le gouverneur s'embarqua de sa personne sur ce bâtiment avec cent cinquante hommes, pour soutenir les flibustiers ou assurer leur retraite.

Après deux jours de navigation, du Casse rejoignit Beauregard, qui lui rendit compte que, ayant été rencontré par un vaisseau de guerre anglais, le garde-côtes de la Jamaïque, il avait été abandonné par la plupart des flibustiers, ceux ci ayant reconnu qu'il y avait plus de coups de canon à recevoir que de butin à recueillir.

Le gouverneur décida alors que le capitaine de Monségur, avec le _Téméraire_, et le chevalier du Rollon, avec l'_Envieux_, iraient faire de l'eau au cap _Tiburon_, où ils seraient joints par le _Solide_, que montait un officier nommé du Planta; que les trois navires réunis croiseraient dans les eaux de la Jamaïque et tâcheraient d'enlever le vaisseau garde-côtes anglais.

Une fois en vue de la Jamaïque, du Rollon détacha la corvette la _Puissante_ pour faire une reconnaissance près de la côte. En approchant, celle-ci découvrit le garde-côtes, qui, l'ayant aperçue et la prenant pour un bâtiment flibustier, lui donna la chasse. La corvette simula une fuite précipitée et attira son ennemi dans les eaux du vaisseau français. Le Solide prit l'anglais par son travers. Le garde-côtes voulut éviter le combat; mais le _Téméraire_, se joignant au _Solide_, plaça l'anglais entre deux feux. Après quelques volées de coups de canon, l'équipage ennemi, voyant qu'on se préparait à l'abordage, demanda quartier. Il avait perdu dans le combat dix-huit hommes. C'était un vaisseau de cinquante canons. Les Français retournèrent à Léogane avec leur prise.

Du Casse rendit compte de cette brillante affaire, ainsi que de la situation des choses, par une lettre en date du 2 juin.

Dans cette lettre le gouverneur de Saint-Domingue fait connaître au ministre le projet de frapper un grand coup contre la puissance anglaise en Amérique.

En effet, le 18 juin 1694, du Casse part du cap Tiburon avec toute une flotte. Le 24, il s'empare d'un bâtiment espagnol de quatre-vingts tonneaux chargé d'eau-de-vie et de vin des Canaries (Madère).

Le 27, il se trouve en vue de la Jamaïque, et envoie huit cents hommes, sous les ordres du major de Beauregard, opérer une descente dans la baie de Coubé. Ce détachement parcourt toute la côte méridionale de l'île jusqu'à Port-Morante, qui forme la pointe extrême dans la direction de Saint-Domingue. Il ne rencontre de résistance nulle part. Les forts étaient abandonnés, et les canons encloués.

Beauregard s'empare, dans sa marche, d'un millier de nègres. La flotte française, demeurée à Coubé, capture plusieurs navires anglais chargés de bœufs, de lard et de farine. Du Casse expédia le tout au Petit-Goane, ainsi qu'une pièce de dix-huit, trouvée en bon état. Quant aux autres qui étaient enclouées, on les détruisit. Les forts furent entièrement ruinés et rasés.

On apprit par des prisonniers ennemis que les Anglais, ayant été informés des préparatifs de du Casse, avaient abandonné toute l'île pour se retrancher et se fortifier dans les villes de Port-Royal, Ouatirou et Léogane.

Le 4 juillet, le _Téméraire_, commandé par du Rollon, ayant dû couper son câble et quitter la flotte par suite du mauvais temps, se rendit au Port-Morante, où il trouva des vivres et des approvisionnements en abondance. Ce bâtiment y resta jusqu'au 26 juillet 1694.

Beauregard, profitant de sa présence, parcourut avec un fort détachement toute la côte septentrionale de la Jamaïque, faisant ce que l'on appellerait aujourd'hui, dans l'armée d'Afrique, une razzia complète, enlevant au nom du roi de France tout ce qu'il trouvait.

Le 26 juillet, la flotte appareilla et retourna à la baie de Coubé, où elle mouilla le soir même. Immédiatement toutes les troupes, les flibustiers et les gens de Saint-Domingue, débarquèrent et s'avancèrent, tambour battant, enseignes déployées, sur Port-Royal. Arrivés devant les murs de la place, ils s'arrêtèrent, paraissant hésiter entre deux partis: celui d'attendre que l'ennemi fît une sortie et vînt livrer bataille, ou celui de donner l'assaut. L'intention de du Casse était de menacer Port-Royal, afin de retenir à l'intérieur de la ville la garnison anglaise, dans le cas où cette garnison voudrait porter secours à une autre ville attaquée. Ce n'était de ce côté qu'une diversion.

Après être demeurées trois heures devant Port-Royal, les troupes françaises revinrent la nuit à la baie de Coubé, sans qu'à Port-Royal on s'aperçût de leur disparition, tant l'obscurité était grande.

L'intention de du Casse était de s'emparer de Ouatirou, où se trouvait la majeure partie des forces anglaises.

Le 27, dès la pointe du jour, de Graff, un des principaux chefs des flibustiers, partit avec quatorze bâtiments portant toutes les troupes françaises. Le 28, à midi, il mouillait devant Ouatirou. Il y trouva un vaisseau négrier ennemi de trois cents tonneaux, ayant trente bouches à feu. Il manœuvra pour s'en emparer; mais les nègres étaient déjà débarqués, et le capitaine, homme énergique, mit le feu à son navire, préférant le voir en cendres qu'aux mains des Français.

L'artillerie de la place ouvrit immédiatement le feu contre les navires qui étaient à l'ancre, sans leur causer aucun dommage.

Dans la nuit du 28 au 29, les Français opérèrent leur débarquement, qui dura de deux à cinq heures du matin. Les vaisseaux de ligne étant restés à Coubé, afin de dissimuler le départ des troupes pour Ouatirou, il fallut, pour atterrir, employer des chaloupes qui ne pouvaient passer que cinquante hommes à la fois.

A cinq heures et demie on marcha à l'ennemi, retranché derrière des fortifications de campagne. Les flibustiers, commandés par le major de Beauregard, formaient tête de colonne. De la mer aux remparts, il fallut marcher sous le feu intense de douze pièces de canon et sous une fusillade bien nourrie. Beauregard fut blessé au pied. Arrivé à peu de distance des Anglais, de Graff, qui avait jusque-là empêché ses troupes de tirer, fit ouvrir un feu très-vif, qui réduisit pour un moment ses adversaires au silence.

Profitant de cet instant de répit, de Graff fit jeter des fascines dans les fossés et, l'épée à la main, pénétra dans les retranchements; ses hommes le suivirent, le mousquet au poing. En moins d'une heure et demie, les Anglais furent mis en fuite, perdant dans cette affaire deux cents hommes, dont quatre colonels ou lieutenants-colonels, six capitaines tués, et ayant un nombre à peu près égal de blessés. Les Français n'avaient eu que vingt-deux hommes atteints par le feu de l'ennemi, grâce à la vigueur de leur attaque et grâce aussi au désordre que la surprise avait jeté dans les rangs anglais. Cent cinquante chevaux avec leur harnachement complet, neuf drapeaux, sept caissons d'artillerie furent les trophées de la victoire.

Le lendemain, de Graff envoya cinq cents hommes à la poursuite des Anglais pour faire des prisonniers, enlever les bestiaux, ravager habitations et sucreries. Cinq jours après la prise de Ouatirou, arriva la flotte. Du Casse débarqua, et fut rendre grâces à Dieu du succès des armes françaises. On célébra une messe solennelle, suivie d'un _Te Deum_.

La piété et la modestie de du Casse lui faisaient rendre grâces au Très-Haut à la suite de chaque victoire. Il rapportait toujours à Dieu les succès qu'il obtenait; ces sentiments chrétiens lui avaient été inspirés par sa femme, personne d'une vertu solide et d'une piété éclairée.

Du reste, il est remarquable combien les soldats et les marins en général sont religieux. La foi s'allie facilement au courage. _Timor Domini, initium sapientiæ_, dit l'Ecriture sainte; elle aurait pu ajouter: _Timor Domini, initium bellicæ virtutis_.

Très-peu de jours après la célébration de la messe d'action de grâces à Ouatirou, du Casse fit sauter les forts ainsi que les fortifications, et détruire les canons. Le 3 août, la flotte quitta la colonie anglaise, chargée d'un riche butin et emmenant trois mille nègres.

Il n'existe pas de rapport de du Casse, sur cette expédition, mais une simple lettre du commandant du Rollon à Pontchartrain, dans laquelle cet officier supérieur attribue le succès de l'entreprise aux sages mesures, à l'habile conduite et à la grande générosité du gouverneur de Saint-Domingue. Cette expédition coûta vingt-cinq millions aux Anglais, rapporta aux Français trois mille nègres, une quantité énorme d'indigo, beaucoup de marchandises précieuses, un nombre considérable de chaudières à sucre et d'autres ustensiles propres à cette industrie. Son principal résultat fut de ruiner pour longtemps la colonie anglaise.

La plupart de ceux qui prirent part à cette expédition en retirèrent des avantages considérables. Du Casse distribua à tous une grosse part de butin. Personne n'était plus généreux que lui. Il accordait avec une grande facilité des secours puisés dans sa propre bourse. Par sa générosité, il contribua à peupler l'île de Saint-Domingue. En effet, dès que quelqu'un voulait s'y établir, sans avoir les moyens de faire les avances nécessaires, il lui ouvrait sa caisse, lui prêtait ses nègres sans intérêt, souvent même ne voulait pas reprendre ce qu'il avait avancé. Il ne pouvait voir un homme dans la misère sans chercher le moyen de le soulager et de le sortir de peine. Il était avec tout le monde si simple et si bon que ses inférieurs le vénéraient et l'aimaient à l'égal d'un père, que ses égaux éprouvaient pour lui une véritable affection et qu'il inspirait à ses chefs une sincère estime.

Pontchartrain trouva que, dans cette circonstance, du Casse avait été trop généreux. Il lui écrivit qu'il avait outre-passé les bornes de son pouvoir, en distribuant aux officiers des vaisseaux du roi une grande partie du butin fait sur les Anglais; que les officiers français ne servaient pas par intérêt; qu'il convenait que les commandants supérieurs instruisissent la cour des actions de ceux qui s'étaient distingués, et que le droit de récompenser chacun selon ses services n'appartenait qu'au souverain. Du reste, le ministre donnait les plus grands éloges à du Casse sur tout ce qu'il avait fait à la Jamaïque, et reconnaissait que le succès était dû aux mesures sages et habiles qu'il avait prises.

Le roi lui accorda une pension pour lui témoigner sa satisfaction de la conduite qu'il avait tenue. Voulant ajouter une faveur inusitée à cette marque de distinction, Sa Majesté fit expédier le brevet sous le nom du gouverneur de Saint-Domingue et sous celui de Mme du Casse, afin qu'elle en pût jouir après la mort de son mari, en cas de survivance. Ce fut ce qui eut lieu en effet. Du Casse mourut en 1715 des suites des fatigues éprouvées au siége de Barcelone, et Mme du Casse vécut jusqu'en 1743. Elle était, en son nom Marthe de Baudry, femme d'une haute intelligence et de beaucoup d'esprit.

De retour à Saint-Domingue, du Casse songea à mettre l'île en parfait état de défense et à l'abri des incursions que les Anglais ne manqueraient pas de tenter, dès qu'ils se croiraient assez forts pour tirer vengeance de l'expédition de la Jamaïque. En effet, ils firent diligence et plus même que ne se l'imaginait le gouverneur de Saint-Domingue.

Ils n'attendirent pas les secours annoncés d'Angleterre, et ils eurent tort. Dès le 11 octobre 1694, trois vaisseaux de guerre, un brûlot et deux barques, vinrent s'embosser dans la rade de Léogane, en face du bourg _l'Esterre_, et le canonnèrent de huit heures du matin à trois heures de l'après-midi. Ils tentèrent d'enlever deux petits bâtiments mouillés dans la rade, mais le canon de la côte les força de renoncer à cette entreprise. Le lendemain, ils levèrent l'ancre et parurent prendre la direction du Petit-Goave; ce que voyant, deux officiers français, Dumas et des Landes, prirent la même route par terre avec une quarantaine d'hommes environ, pour soutenir le major de Beauregard qui commandait sur ce point. Mais ces précautions furent inutiles; les Anglais n'osèrent rien tenter. Ils débarquèrent trente-huit prisonniers français, dont la présence au milieu d'eux les gênait, et furent faire une descente à l'île Avache. Ils commençaient à se livrer à quelques dévastations, ravageant les propriétés particulières, lorsque les habitants vinrent les attaquer et les contraignirent à se réembarquer.

Le 12 novembre (1694), du Casse rendit compte à Ponchartrain de cette tentative; dans son rapport on lit cette phrase: «Le gouverneur de la Jamaïque est piqué au jeu. Il veut prendre sa revanche, dit-il. Il a dépêché à Corassol pour avoir six vaisseaux hollandais. Ses démarches n'auront pas plus de succès qu'il n'en a eu jusqu'ici. Le peuple du Cul-de-Sac a pourtant quelque crainte; cela m'oblige d'y aller; et j'y serais déjà si le passage ne m'était fermé par deux barques de guerre.»

A peine remis de l'alarme que lui avait causée cette tentative des Anglais, du Casse se préoccupa d'un armement qui se faisait à Portsmouth. Le gouverneur de Saint-Domingue apprit, par des espions et par des prisonniers, qu'il allait bientôt avoir affaire à deux mille hommes de débarquement, à dix-sept vaisseaux de guerre protégeant bon nombre de navires marchands qui portaient des munitions de toute espèce.

Ainsi renseigné sur les desseins des Anglais, du Casse voulut savoir si les Espagnols ne projetaient rien contre lui. Il envoya un de ses officiers du côté de San-Domingo; celui-ci lui rapporta qu'il n'y avait pas un seul vaisseau dans le port du chef-lieu de la colonie espagnole. Mais, le 1er mai 1695, un vaisseau danois vint de l'île de Saint-Thomas à Léogane, où du Casse se trouvait alors, et l'avertit que cinq navires espagnols d'un fort tonnage avaient mouillé près de l'île danoise; que deux autres y avaient passé sans s'arrêter, et que l'on avait vu partir de la colonie anglaise Saint-Christophe six vaisseaux de guerre, quinze marchands et deux galiotes à bombes.

Le gouverneur de Saint-Domingue comprit qu'il allait se trouver dans une situation critique. L'important était de savoir s'il aurait à lutter en même temps contre toutes les forces alliées. Bientôt le doute à cet égard ne lui fut plus permis. Il sut pertinemment que ses craintes ne tarderaient pas à se réaliser. Quoiqu'il n'eût que cinq cents hommes avec lui pour défendre vingt lieues de pays, il ne laissa pas d'en détacher cent, sous la conduite du chevalier de Bernanos, major du Port-de-Paix, pour augmenter la garnison de cette place; il chargea cet officier d'ordres et d'instructions pour MM. de Graff et de la Boulaye, lieutenants du roi, l'un au Cap, l'autre au Port-de-Paix, ainsi que pour le capitaine de Girardin et le chevalier du Lion, officiers d'artillerie.

Les Anglo-Espagnols ne tardèrent pas à débarquer et ils vinrent assiéger le Cap et le Port-de-Paix. Du Casse aurait voulu empêcher la chute de cette dernière ville. Il était au Cul-de-Sac, où il se croyait tous les jours à la veille d'être attaqué par des forces supérieures venant de la Jamaïque. Le bruit courait qu'un corps considérable était arrivé d'Angleterre dans cette île, avec ordre d'enlever du Casse.

Le gouverneur néanmoins, avant l'investissement complet du Port-de-Paix, voulut tenter, avec une vingtaine d'hommes, de se jeter dans cette place, ou bien de rallier les habitants épars dans la campagne, afin d'essayer à leur tête une diversion.

Avant de partir, il assembla le conseil de guerre et lui fit part de sa résolution. A l'unanimité, le conseil l'engagea à ne pas persévérer dans sa résolution, lui représentant qu'il courait grand risque d'être coupé dans sa ligne de retraite, d'être pris ou tué; qu'en admettant même qu'il en revînt sain et sauf, il risquait d'apprendre l'attaque simultanée des principales villes, tandis qu'il ne se trouverait dans aucune et tiendrait la campagne; que ce qu'il avait de mieux à faire était de rester à Léogane, point le plus important de la colonie. Ces observations judicieuses, du Casse se les était faites à lui-même avant de prendre l'avis du conseil. La rectitude de son jugement lui en avait démontré la justesse, mais il ne voulait pas qu'on pût lui reprocher de n'avoir pas songé à faire une tentative pour sauver la partie menacée de la colonie.

Il se rangea néanmoins à l'opinion du conseil et laissa le Port-de-Paix livré à ses propres forces, se contentant, pendant tout le siége, d'inquiéter les alliés par des attaques continuelles.