Part 4
Le 6 mai 1689, il arriva près de la rivière de Surinam, où il apprit que la situation avait changé du tout au tout en faveur des Hollandais. La garnison indigène, rentrée dans le devoir, avait été renforcée de troupes européennes. En outre, quatorze bâtiments ennemis (dont un vaisseau de soixante canons) étaient en mesure d'appuyer la défense de la colonie.
Du Casse néanmoins ne voulut pas renoncer à l'entreprise. Il résolut de faire une tentative contre Surinam. Les dispositions d'attaque qu'il prit auraient fait honneur aux plus habiles et aux plus anciens officiers de la marine royale.
Deux hommes de mérite, l'ingénieur qui accompagnait l'expédition de Surinam, et un marin de beaucoup de valeur, le chevalier d'Orvilliers, rendirent compte au ministre, par lettre du 9 au 10 juin 1689, un mois après l'expédition, des causes de l'insuccès; tous les deux s'accordent à faire l'éloge de la belle conduite de du Casse.
Voici la lettre de M. d'Orvilliers:
«Monseigneur,
«Je ne vous mande pas les raisons qui ont empêché la réussite du projet que l'on avait fait pour la prise de Surinam et de ce qui s'est passé à Barbiche: M. du Casse doit vous en rendre compte amplement. Tout ce que je peux vous assurer, monseigneur, c'est qu'il n'a pas tenu à lui si l'entreprise n'a pas eu son effet, puisque l'on ne peut pas avoir agi dans cette affaire avec plus de conduite, d'énergie et de vigueur qu'il l'a fait, mais il s'est trouvé des conjonctures qui ont rendu l'affaire impossible.»
Comme nous l'avons dit, malgré les forces considérables des Hollandais à Surinam, malgré leurs bâtiments et leur nombreuse artillerie, du Casse avait voulu d'abord tenter le sort des armes. Il fit ses dispositions d'attaque, mais l'impossibilité de trouver un point favorable à l'atterrissage le décida bientôt à abandonner une entreprise impraticable. Il se borna, pour l'instant, à se porter sur une petite colonie batave, dite de Berbice, qu'il mit à contribution. Toutefois, ce léger avantage n'était pas pour notre intrépide marin une compensation à la non-réussite devant Surinam; il conçut le hardi projet d'une descente au Mexique, décidé à un sacrifice considérable de ses propres deniers pour se procurer des soldats. Il se rendit avec cette intention à la Martinique. Mais, lorsqu'il voulut mettre ce projet à exécution et lever des hommes, le comte de Blénac, gouverneur de la colonie, s'y opposa formellement.
Le comte de Blénac, d'un caractère timide, mécontent d'ailleurs de ce que du Casse, qui se croyait, avec raison, indépendant de lui, ne lui avait pas, à son arrivée, présenté sa commission, profita de son titre de gouverneur de la Martinique pour défendre de lever un seul homme dans l'étendue de son gouvernement. En outre, ayant l'intention de faire lui-même une expédition contre l'île Saint-Christophe, une des petites Antilles, et voulant employer à cet effet deux des bâtiments de l'escadre de du Casse, il se trouvait naturellement opposé pour le moment à toute tentative sur le Mexique.
Du Casse fit à ce sujet un long rapport au ministre, dans lequel il expose son projet. Son intention aurait été de prendre mille cinq cents flibustiers à Saint-Domingue et d'opérer une descente avec eux, soit à la Vera-Cruz, soit à Carthagène. Revenant à son désaccord avec le comte de Blénac, du Casse écrit: «Ma conduite lui a paru désagréable; il s'est trouvé que son grief venait de ce que je ne lui avais pas rapporté ma commission et mes instructions, ainsi qu'il le déclara à M. d'Arbouville.»
Toutefois, le principal motif qui porta du Casse à abandonner pour l'instant son projet sur le Mexique fut la prétention que les flibustiers élevèrent sur leurs parts de prise. Du Casse termine sa lettre, qui est en même temps son rapport sur l'expédition de Surinam, par ces mots: «Pour moi, je pourrais bien vous jurer n'avoir fait ni dit aucune chose contre M. de Blénac, ni contre la modestie; il a voulu même insinuer à tout le monde que j'avais péché contre la conduite dans l'attaque de Surinam, et pour cela il a pris son héros, le fils de Daspoigny, qui était à mon bord où il eut grand peur, quoiqu'il fût garanti.»
Du Casse ayant renoncé à son expédition contre le Mexique et ayant mis trois de ses bâtiments à la disposition du comte de Blénac pour son attaque de Saint-Christophe, le gouverneur de la Martinique partit, le 22 juillet 1689, avec les vaisseaux _la Perle_ et _le Cheval marin_ et les trois de du Casse, plus un navire flibustier portant quelques troupes de débarquement. Notre marin toujours disposé à servir utilement son pays, mettant de côté toute question d'amour-propre et de rancune personnelle, accompagnait Blénac.
En moins d'un mois, le comte de Blénac et du Casse, aidés par la partie française de l'île Saint-Christophe, forcèrent la colonie anglaise à capituler.
Malheureusement, les troupes avaient dévasté un grand nombre de propriétés de Saint-Christophe, ainsi que le dit du Casse à la fin de sa relation, et que le confirme le comte de Blénac, dans son rapport, où on lit ce qui suit:
«En investissant le fort, les soldats ont mis le feu aux habitations; on a cependant garanti de l'incendie celles des catholiques, et même on n'a fait aucun trouble à deux demoiselles et à un habitant qui ont promis de faire abjuration. On les entretiendra dans l'espérance d'être maintenues dans la possession jusqu'à ce qu'on ait reçu les ordres du roi. Cette conduite engagera ceux qui sont restés à recevoir avec plus de soumission les lois qu'on leur imposera et en fera peut-être revenir d'autres.»
Quoiqu'on ait pu dire et écrire sur l'intolérance du Grand roi, la cour désapprouva les actes de vandalisme commis contre les protestants restés fidèles à leur foi, et, en marge du rapport, sont écrits de la main même du ministre ces quelques mots: _Il fallait garantir du feu les habitations des huguenots comme celles des catholiques._
De ces ménagements à l'égard des protestants, prescrits moins de quatre ans après la révocation de l'édit de Nantes, ne peut-on pas conclure que le souverain n'avait ni commandé ni approuvé les excès auxquels donna lieu l'ordonnance du 22 octobre 1685? Le peuple de France, qui avait foi en la justice de ses princes, murmurait parfois dans ses jours de détresse: _Ah! si le roi le savait!_
Le bon sens populaire avait raison.
Quels fâcheux résultats a souvent amenés l'exagération ou la fausse interprétation d'une décision par des agents subalternes, maladroits ou mal intentionnés! Et dans l'entourage des princes on en rencontre toujours.
Que de violences commises au nom de Louis XIV et à son insu! Pour faire exécuter la révocation de l'édit de Nantes, il eût fallu des ministres donnant comme mot d'ordre à leurs subordonnés cette recommandation du prince de Talleyrand: _Surtout pas de zèle._
A ce moment, le Grand roi avait Louvois, le Bismarck de cette époque, plus habile à assurer le présent qu'à prévoir l'avenir.
Pour faire prévaloir leur politique, en 1685 comme en 1875, le ministre de Louis XIV et celui de l'empereur Guillaume, à deux siècles d'intervalle, ne reculent pas plus devant l'incendie d'un pays ennemi que devant la persécution religieuse contre leurs propres compatriotes, courbant les peuples sous leur implacable volonté et préparant ainsi ces orages terribles au souffle desquels disparaissent des sociétés entières.
Saint-Christophe pris, du Casse, incapable de rester inactif, jugeant sa présence inutile, songea à retourner en France. Comme il ramenait avec lui plusieurs vaisseaux, il voulut faire profiter le commerce de son voyage, en remplaçant par des produits coloniaux les vivres dont ses bâtiments avaient été chargés pour son expédition à leur départ. Il envoya à Saint-Domingue plusieurs petits navires, avec mission de charger du tabac et du sucre.
L'un de ses bâtiments ne reparaissant pas, du Casse l'attendit longtemps. Enfin, en juillet 1690, il apprit par le comte de Cussy, qui avait été joint par six hommes de l'équipage perdu, que le navire, revenant du _Cul-de-Sac_, poursuivi par deux corsaires armés de canons, avait été forcé d'échouer; que son équipage, fort de quatre-vingts hommes, avait failli périr par la faim, et que lui, de Cussy, allait envoyer deux de ses corsaires pour les ramener.
Ne voulant pas retarder plus longtemps son départ, du Casse se décida à abandonner ce navire à sa destinée et fit voile pour la France. Il y arriva sans avoir été attaqué.
Son premier soin fut de se rendre auprès de son ministre, afin de lui faire de vive voix un compte exact et fidèle des expéditions de _Surinam_, de _Berbice_ et de _Saint-Christophe_.
Le ministre lui ayant dit qu'il craignait que la France eût de la peine à conserver cette colonie presque exclusivement peuplée d'Anglais et de protestants, du Casse émit l'opinion que le meilleur système pour s'assimiler cette population serait d'y envoyer beaucoup de Français et de catholiques.
Cette politique était bonne; c'est celle que nous voyons employer aujourd'hui contre nous en Alsace-Lorraine, où, désespérant de vaincre les haines des catholiques et des indigènes, le gouvernement allemand multiplie les colonies prussiennes et protestantes.
Partout où règne le catholicisme, l'influence de la France surgit avec lui, tandis qu'au contraire la religion protestante amène toujours avec elle le triomphe de la race anglo-saxonne.
Sous le règne de Louis XIV, les officiers de la marine du roi ne demeuraient guère inactifs. Du Casse ne resta que fort peu de temps à Paris. A la fin de décembre 1690, il reçut la mission de porter des dépêches importantes aux gouverneurs des îles d'Amérique, et d'escorter un grand nombre de vaisseaux marchands, équipés à Nantes et à Bordeaux, pour exporter de la France, dans le nouveau monde, les produits du commerce, ainsi que ceux de l'industrie nationale.
Du Casse se hâta de se rendre à Rochefort, pour surveiller l'armement des navires de guerre dont il allait prendre le commandement.
Chaque jour il recevait des lettres du comte de Pontchartrain, ministre de la marine depuis la mort de Seignelay, l'invitant à hâter ses préparatifs de départ.
Le 20 janvier 1691, du Casse accuse réception à Pontchartrain de dépêches destinées au marquis d'Esragny, gouverneur général des Antilles françaises. Dans toutes ses lettres au ministre, il se loue de l'activité de l'intendant Michel Begon, un des plus habiles administrateurs de cette époque, alors au port de Rochefort, tige de la famille des Begon, marquis de la Rouzière. Malheureusement, mille entraves étaient apportées à l'exécution de la mission de du Casse par la lenteur des négociants dont il devait escorter les navires en Amérique; aussi fut-il autorisé à rompre tous les engagements et marchés qui, en retardant son départ, lui sembleraient de nature à compromettre les intérêts de l'Etat. A l'arrêt qui lui accordait cette facilité, était jointe une lettre signée de la main du roi, contre-signée par le ministre, enjoignant à tout huissier d'obtempérer à la première réquisition de du Casse.
Ce dernier se trouvait ainsi investi d'une grande autorité. Qui aurait pu résister à un officier nanti des quelques lignes suivantes?
«Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, au premier notre huissier ou sergent, sur ce requis, nous te mandons et commandons, par ces présentes, signées de notre main, que l'arrêt dont l'extrait est cy-attaché sous le contrescel de notre chancellerie, ce jourd'hui donné en notre conseil d'Etat, nous y étant, tu signifies à tous ceux qu'il appartiendra à ce qu'ils n'en ignorent, et fasses pour son entière exécution tous actes et exploits nécessaires sans demander autre permission, car tel est notre plaisir.
«Donné à Marly, le huitième jour de mars, l'an de grâce mil six cent quatre-vingt-onze.»
Par le roi, LOUIS.
PHELIPPEAUX.
Du Casse, décidé à lever toutes les difficultés, s'apprêta à appareiller.
A ce moment arriva en France une nouvelle qui justifiait les craintes manifestées par du Casse dans sa lettre du 20 janvier 1691, et son impatience de porter secours aux colonies d'Amérique.
On connut la prise par les Espagnols du Cap-Français, ville la plus importante de Saint-Domingue, la défaite et la mort du comte de Cussy, gouverneur de l'île tué sur le champ de bataille.
Depuis dix ans, du Casse travaillait à l'accroissement et à la prospérité de Saint-Domingue. Avec la connaissance parfaite qu'il avait de cette colonie, il comprit que le fruit de tous ses efforts était sur le point d'être perdu.
Il craignit que la cour ne se rendît pas un compte exact de la gravité de la situation, et l'imminence du péril lui fit pousser un cri d'alarme destiné à retentir jusque sous les voûtes du château de Versailles.
«C'est l'affaire la plus importante que puisse avoir Sa Majesté, hors de son royaume, écrit-il à Pontchartrain, par rapport aux avantages du commerce de l'Amérique, de la situation de cette île, et des entreprises qu'on pourrait former dans la suite contre l'Espagne. Les nouvelles, qui en sont venues, causent de grandes alarmes parmi les marchands, qui sont en doute s'ils feront partir les vaisseaux qu'ils avaient destinés pour partir sous mon convoy; les deux derniers qui en sont arrivés, quoique très-petits, valent plus de quatre cent mille livres.»
A sa lettre, du Casse joignait un mémoire, où il dit que la perte du Cap entraînera inévitablement celle de l'île de Saint-Domingue, ainsi que celle de la Tortue, et par suite de toutes les colonies françaises aux Antilles, si l'on n'y apporte remède. Il indique au ministre les moyens de reprendre le Cap.
Le 25 mars 1691, du Casse reçut de nouvelles instructions pour le marquis d'Esragny, gouverneur général des Antilles. Ces instructions, qu'il dut lire avant de les remettre, lui prouvèrent que la cour avait bien saisi le sens de son mémoire. Ordre était donné au marquis d'Esragny de voler au secours de Saint-Domingue. Le ministre engageait en même temps du Casse, à appareiller le plus tôt possible. Celui-ci mit à la voile au bout de très-peu de jours. Son voyage ne fut marqué par aucun incident. Il arriva sans encombre au Fort-Royal (Martinique), le 8 mai 1691. Apprenant que la Guadeloupe était cernée par l'escadre anglaise de l'amiral Codrington, et que l'île de Marie-Galande avait déjà succombé, du Casse n'hésita pas, malgré l'infériorité de ses forces, à se porter au secours de la Guadeloupe. Il cingla vers cette île, et le 22 mai parut en vue des Anglais. Il manœuvra si habilement, profitant du vent, attaquant séparément chaque vaisseau ennemi, qu'en moins d'une semaine il força l'amiral de Codrington à battre en retraite.
Peu de jours après, du Casse parvint à joindre deux bâtiments ennemis restés en croisière à la Barbade, _le Nez coupé_ et _l'Eméché_, et les força à se retirer, comme le reste de l'escadre anglaise. Ainsi se trouva délivrée l'île de la Guadeloupe. Cette affaire fit le plus grand honneur au commandant français. Dix ans plus tard, lorsqu'il reçut le brevet de chef d'escadre, il lut ces mots écrits sur ce brevet: _En 1691, il secourut si à propos et avec tant de bravoure l'île de la Guadeloupe, assiégée et pressée, que les ennemis furent obligés de lever le siége et de se retirer._
Du Casse était, en 1691, simple capitaine de frégate.
Ayant réussi devant la Guadeloupe, il revint à la Martinique, pour conférer avec le marquis d'Esragny sur la situation de la colonie, sur les moyens de s'opposer aux attaques incessantes des Anglais et des Espagnols.
Tandis que la flottille de du Casse était mouillée au Fort-Royal, une double épidémie se déclara à la Martinique et commença ses ravages sur les vaisseaux français. L'_Emérillon_ fut le premier atteint. Les équipages du _Cheval marin_ et du _Solide_ ne tardèrent pas à être également en proie au pourpre et à une fièvre pestilentielle, maladies qui désolaient l'île tout entière. Du Casse se décida alors à quitter ces parages avec ses navires, le 27 juillet 1691.
Il alla mouiller à l'île Sainte-Croix.
En cinq jours, l'escadre avait perdu quarante hommes. Le 7 août 1691, elle partit de Sainte-Croix, en y laissant le germe de la maladie. Enfin, le 12 août 1691, du Casse aborda au _Port-de-Paix_.
Il sut alors qu'une flotte anglaise menaçait Léogane et le Cul-de-Sac, parties les plus fertiles et les plus riches de l'île; il s'y rendit immédiatement avec son escadre pour protéger les colons français.
Du Casse trouva à Léogane des lettres de service le nommant gouverneur de Saint-Domingue. Ce choix fut généralement approuvé, s'il faut en croire les contemporains. L'opinion publique le désignait comme devant être le successeur naturel de M. de Cussy: «Le choix, dit Charlevoix, l'historien de Saint-Domingue, n'était pas difficile à faire. Le seul M. du Casse avait une connaissance parfaite de l'île. Nul autre ne rassemblait en lui un plus grand nombre des qualités nécessaires pour y être à la tête des Français, dans les circonstances où ils se trouvaient alors.»
A l'époque où nous voyons du Casse mis à la tête du gouvernement de la colonie française de Saint-Domingue, cette île était divisée en deux parties bien distinctes: celle de l'est appartenant à l'Espagne, et celle de l'ouest à la France.
LIVRE III.
De 1691 à 1694. SAINT-DOMINGUE
Projets des Anglais et des Espagnols contre la colonie française de Saint-Domingue.—Tremblement de terre à la Jamaïque.—Tentatives faites par du Casse pour améliorer le sort des prisonniers.—Pourparlers avec les Espagnols.—Mémoires à Pontchartrain (1692).—Projets pour ruiner le commerce anglais.—Armement d'une escadre anglaise dans les eaux de la Tamise.—L'_Armadille_ à San-Domingo.—Le chevalier du Rollon.—Lettre de Pontchartrain à du Casse.—Campagne à la Jamaïque.—Descente dans la baie de Coubée.—Expédition de Beauregard dans les Antilles anglaises.—Prise du Fort-Royal et d'Ouatirou.—Générosité de du Casse.—Le roi lui accorde une récompense exceptionnelle.—Les colonies françaises menacées par un armement considérable qui se prépare au commencement de 1695 dans la baie de Portsmouth.—Attaque des Anglo-Espagnols contre Saint-Domingue.—L'île de Sainte-Croix.—Le comte de Boissy-Ramé.—Procès de deux lieutenants du roi, de Graff et Lefebvre de la Boulaye.—Leur révocation.—Le chevalier Renau.—Cuba.—Situation générale.—Du Casse et des Augiers.—Instructions de Louis XIV.—Des Augiers rencontre l'_Armadille_.—Lettres de Pontchartrain.—Le baron de Pointis.—Réflexions.—La cour de France et les armateurs.—Arrivée de Pointis à Saint-Domingue le 1er mars 1697.—Ses qualités, ses défauts.—Son entrevue avec du Casse.—Leur mésintelligence.—Désintéressement et noble conduite de du Casse.—Bel exemple de patriotisme qu'il donne.—Insolence ridicule de Pointis.—Difficultés.—Les flibustiers.—Leur révolte.—L'expédition de Carthagène met à la voile.—Composition de la flotte et du corps expéditionnaire.
A peine en possession du gouvernement de Saint-Domingue, du Casse fut informé que les Espagnols s'apprêtaient à venir l'attaquer par terre, tandis que les Anglais l'attaqueraient par mer. Il fit avec célérité des préparatifs de défense et agit avec tant de sagesse, d'habileté et de secret que les Espagnols n'apprirent ses dispositions que trop tard; dès qu'ils eurent connaissance que tout était prêt pour les bien recevoir, ils se décidèrent à abandonner leur tentative. Ils se retirèrent précipitamment, après s'être avancés dans la direction du Cap-Français.
Au même moment, un tremblement de terre, survenu à la Jamaïque, obligea également les Anglais à renoncer à leurs projets d'attaque contre Saint-Domingue.
Délivré de toute inquiétude, du Casse s'occupa de faire rendre justice à la mémoire de son prédécesseur Cussy, dont la conduite avait été critiquée sans ménagement, et d'une façon inique.
Un des hommes les plus importants de la colonie ne cessait de blâmer hautement et d'une façon inconvenante l'administration du comte de Cussy. Du Casse fit faire une enquête pour vérifier la véracité de ces assertions. Il reconnut qu'elles étaient calomnieuses, et que ces propos injurieux n'avaient d'autre cause que le ressentiment d'une punition justement infligée par Cussy à l'auteur de tous ces bruits.
Du Casse fit venir le calomniateur, exigea de lui une rétractation éclatante et publique, avec amende honorable à la mémoire du défunt. Cette conduite fit le plus grand honneur au nouveau gouverneur. Elle dénotait chez lui un beau caractère, une grande noblesse de sentiments. Il se montra ainsi au-dessus de cette basse et mesquine jalousie, dont quelquefois les grands hommes eux-mêmes ne peuvent se défendre et qui les rend envieux de la gloire de leurs prédécesseurs.
Cette affaire terminée, du Casse entreprit d'améliorer le sort subi par les prisonniers français chez leurs ennemis; son cœur se révoltait à la pensée des souffrances qu'on leur faisait endurer.
La barbarie des Espagnols condamnait les soldats captifs à une mort lente mais certaine. Les Anglais montraient moins d'inhumanité. Ils ne martyrisaient pas leurs prisonniers, mais ils les faisaient passer en Angleterre, de sorte qu'un homme pris était perdu pour la colonie. Voulant remédier à ce double malheur, le gouverneur de Saint-Domingue proposa un cartel d'échange aux ennemis.
Le lord anglais Jusquin, gouverneur de la Jamaïque, accepta très-volontiers et resta toujours fidèle à la parole donnée.
Les Espagnols furent moins faciles. Ils commencèrent par se refuser à tout arrangement, et continuèrent à maltraiter leurs prisonniers, sans consentir à en échanger aucun. Du Casse les menaça de mettre à mort tous ceux de leur nation qui tomberaient entre ses mains. Le 2 février 1692, il renvoya trois prisonniers au gouverneur de la Havane, et lui écrivit une lettre pour lui adresser les reproches les plus sanglants sur la manière dont les officiers espagnols traitaient nos prisonniers, ajoutant que, si l'on continuait d'agir ainsi, il donnerait l'ordre aux corsaires français de ne point faire de quartier. Du Casse, en exprimant le regret d'être obligé d'en venir à cette extrémité, proposait un cartel d'échange de tous les prisonniers, pour le présent comme pour l'avenir, et terminait sa lettre avec hauteur par ces trois mots: _J'attends votre réponse._
Cette réponse fut assez longue à venir; néanmoins la crainte des représailles décida les Espagnols à l'échange proposé. Ils ne se montrèrent pas beaucoup plus humains pour les prisonniers par la suite; mais les officiers français ne purent jamais se résoudre à des représailles cruelles, cet usage n'est pas dans les mœurs de notre nation.
La question d'humanité résolue, du Casse s'occupa de reconnaître les ressources et l'état de son gouvernement. Il visita l'île dans toutes ses parties. Après s'être rendu un compte exact de sa situation, il adressa à Pontchartrain un long rapport, dans lequel il indique le parti que l'on peut tirer de cette colonie, en exploitant les mines d'argent, en exportant l'indigo, les cuirs, le tabac, le coton, la laine, en se livrant à la culture du vers à soie. Il explique les avantages militaires, que donne la situation, entre les deux Amériques, de Saint-Domingue, dont on peut faire un entrepôt général, une base d'opérations, dans le cas où l'on aurait l'intention de s'emparer des colonies espagnoles et anglaises. Enfin il termine en faisant ressortir la différence qui existe entre Saint-Domingue et les colonies de la Martinique, de la Guadeloupe, de Cayenne, de la Grenade, qui sont d'une importance bien moins considérable pour la France. Passant en revue les divers établissements de cette île, le Cap, le Port-de-Paix, le Petit-Goave, l'Esterre, l'Ile-à-Vache, il donne sur chacun d'eux des notions qui présentaient à cette époque un grand intérêt.