L'amiral Du Casse, Chevalier de la Toison d'Or (1646-1715) Étude sur la France maritime et coloniale (règne de Louis XIV)

Part 3

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Il affirma que le roi, en chargeant la compagnie de transporter des nègres dans les colonies d'Amérique, n'avait qu'un but et un désir, l'accroissement de la prospérité et du bien-être des colons. Il expliqua «que, si les colonies languissaient, c'est qu'elles n'avaient pas un nombre de bras suffisants pour retirer le profit qu'il était facile d'obtenir; que la multiplication des nègres serait pour les habitants un avantage très-grand, qu'ils n'appréciaient pas à sa juste valeur, parce qu'ils ne le connaissaient pas, mais qu'incessamment ils béniraient la compagnie d'avoir donné ainsi de l'extension à la culture et à l'industrie.»

Ces quelques mots calmèrent une partie des mutinés, mais d'autres se mirent à crier qu'il n'y avait pas besoin de compagnie pour cela; que chacun devait être libre, et que la compagnie voulait accaparer tout le commerce.

«Vous êtes dans l'erreur, leur répliqua du Casse; ni moi, ni ceux qui m'ont envoyé vers vous et chargé de leurs affaires, n'ont d'autre but que de vous procurer des nègres. Vous vous imaginez que le roi vous a engagés vis-à-vis de nous, au détriment de vos priviléges: il n'en est rien, au contraire, c'est nous qui sommes engagés envers vous. Nous sommes tenus de vous fournir, tous les ans, deux mille nègres, que rien ne vous oblige à nous acheter. Ceux qui vous ont trompés sont ceux qui voient que tous les produits du pays vont être en bien plus grande abondance, par suite du nombre de nègres que vous aurez à votre disposition. Des concurrents surgiront, et par suite ils ne pourront conserver le monopole de l'exportation. En face d'une telle situation, vous ne subirez plus leur loi; bien plus, entre des négociants rivaux, vous pourrez choisir ceux qui vous offriront les prix les plus avantageux. Vous voyez donc que nous ne toucherons en rien aux priviléges dont vous jouissez, que nous ne gênerons en rien votre commerce, et que par la force des choses nous favoriserons son développement.»

Il continua longtemps encore à développer sa pensée, et finit par les persuader que leur intérêt voulait qu'ils laissassent établir le bureau pour la traite; il parvint à se faire accepter, lui et ses projets, par toute la population de Saint-Domingue. Les plus opposants avouèrent qu'ils s'étaient alarmés mal à propos. On consentit alors à tout ce qu'il voulut. Le comptoir fut donc établi; du Casse, après avoir pris toutes les mesures nécessaires pour assurer le succès des opérations, revint en France.

A son arrivée, il déclara que tout était apaisé, que les colons en avaient passé par où il avait voulu, qu'ils étaient prêts à bien recevoir les agents de la compagnie. Cette nouvelle provoqua un véritable enthousiasme de la part des intéressés. Ses collègues, remplis d'admiration pour lui, ne pouvaient croire cependant à un succès aussi complet; ils n'osaient charger personne du premier transport des nègres, et ils le prièrent de vouloir bien remplir cette difficile mission. Du Casse accepta.

La compagnie fit équiper un navire de vingt-six canons, appelé la _Bannière_. Du Casse en prit le commandement. Il mit à la voile de la rade du Havre. Les vents dans la Manche sont souvent violents et dangereux; avant d'avoir pu gagner l'océan Atlantique, du Casse fut jeté sur les côtes d'Angleterre, où une violente tempête le contraignit à relâcher. Là, une longue et douloureuse maladie menaçant de le retenir des mois entiers, il ne voulut pas que les armateurs souffrissent de ce délai: il fit appareiller le navire, dont il donna le commandement à son second. Celui-ci partit, après avoir reçu de son capitaine de minutieuses instructions, grâce auxquelles son voyage s'opéra heureusement.

Quant à du Casse, il resta plusieurs mois en Angleterre entre la vie et la mort. Aussitôt guéri, il montra que la maladie n'avait pas abattu son courage. Il fit de ses propres deniers l'acquisition d'un autre bâtiment pour aller à Curaçao acheter des nègres qu'il voulait revendre à Saint-Domingue. Comme la France était en guerre avec le gouvernement des Provinces-Unies, il se munit d'une commission de l'amirauté d'Angleterre.

Il aborda en Amérique à l'île de Saint-Christophe. Cette colonie était sous le commandement du chevalier de Saint-Laurent. Ce dernier lui donna une commission française pour le faire reconnaître au besoin. Ils ne se doutaient guère l'un et l'autre que cette précaution serait une source de dangers. Du Casse approchait de Curaçao, lorsqu'il rencontra un vaisseau hollandais de fort tonnage, dont le capitaine le héla, lui ordonnant d'amener et de lui montrer sa commission. Sur la réponse qu'un coup de mer avait emporté sa chaloupe, du Casse vit arriver celle du Hollandais, sur laquelle il fut contraint de monter.

L'officier néerlandais, qui commandait la chaloupe, resta en otage sur le vaisseau français. Du Casse mit imprudemment sa cabine à sa disposition pendant son absence. L'officier, curieux et mal élevé, ou peut-être ayant reçu l'ordre de chercher à découvrir la nationalité vraie du navire, une fois seul, fureta les papiers et poussa l'indiscrétion jusqu'à ouvrir une boîte posée sur une table.

Elle renfermait ce qu'on avait le plus intérêt à lui cacher, la commission française délivrée par le chevalier de Saint-Laurent. Du Casse étant revenu, l'officier hollandais ne fit semblant de rien et revint à son bord, où il s'empressa de montrer à son capitaine la commission qu'il avait volée.

Le bâtiment français, qui ne pouvait soutenir de lutte, fut immédiatement saisi et amené à Curaçao, où il fut jugé de bonne prise.

Du Casse ne se laissa pas abattre par la perte énorme d'argent que lui faisait subir ce fâcheux contre-temps. Séance tenante, à Curaçao même, il racheta son propre navire, ainsi que deux autres bâtiments chargés de tabac, avec lesquels il eut l'adresse et l'habileté de réaliser un bénéfice compensant, et au delà, les pertes qu'il venait d'éprouver.

LIVRE II

De 1686 à 1691. Surinam.

Cause véritable de l'admission de du Casse dans la marine royale.—Action d'éclat qui fixe sur lui les regards de Louis XIV.—Sa mission difficile sur les côtes d'Afrique.—Le capitaine Monségur.—Accueil sympathique fait par des Anglais à du Casse.—Calomnies des Hollandais. Ils représentent les colons français comme des forbans et des pirates.—Le royaume de Commando.—Etablissement de comptoirs français.—Aventure du chevalier de Sainte-Marie.—La Martinique en 1688.—Rapport fait à Colbert par du Casse sur les colonies anglaises.—Expédition contre la Guyane hollandaise.—Instructions du 13 janvier 1689.—Surinam.—Tentative de descente au Mexique.—Expédition de Saint-Christophe.—Le marquis de Blénac.—Du Casse capitaine de frégate (2 novembre 1689).—Correspondance du ministre de la marine Pontchartrain, successeur de Seignelay, avec du Casse.—Prise du Cap par les Espagnols.—Mémoire fait par du Casse sur Saint-Domingue.—Instructions pour le marquis d'Esragny.—La Guadeloupe.—La Martinique.—Du Casse gouverneur de Saint-Domingue en remplacement du comte de Cussy.—Etat de Saint-Domingue à cette époque, d'après le chevalier de Galliffet.

Nous voici arrivés à l'époque où du Casse quitta la marine marchande pour entrer dans la marine royale.

La Biographie universelle de Labrousse, qui paraît tenir notre marin en haute estime, s'exprime à cet égard dans des termes peu bienveillants et surtout erronés: «Deux voyages successifs qu'il fit à Saint-Domingue en moins de deux ans, dit cette biographie, furent tellement fructueux pour la compagnie et avantageux pour lui, qu'il se vit en état de quitter la carrière du commerce; nous ne relevons ces choses qu'à regret sur le compte d'un brave marin.»

Il est possible que du Casse fut dès cette époque dans une position de fortune aisée, mais ce n'est pas là ce qui amena du changement dans sa carrière. Sous Louis XIV ce n'était pas des considérations de cet ordre qui déterminaient les choix du gouvernement.

Son admission dans la marine royale fut le prix d'une action d'éclat qui lui valut le grade de lieutenant de vaisseau.

Revenant en France, il rencontre une frégate hollandaise. Malgré une disproportion considérable entre son navire et le bâtiment ennemi, confiant dans son audace et dans la valeur de son équipage, du Casse donne la chasse au Hollandais, l'attaque, et, après l'avoir quelque temps canonné, manœuvre pour l'aborder. L'ayant accroché, il saute sur son bord, sans s'inquiéter du nombre d'hommes qui le suivent, une vingtaine au plus. Pendant qu'il fait des prodiges de valeur, les deux navires mal accrochés se séparent, et il reste avec ses vingt matelots sur le pont ennemi. La partie de son équipage demeurée à son bord ne doutant pas qu'il ne soit pris ou tué avec ceux qui l'ont suivi, s'éloigne faisant force de voiles. Tout autre que du Casse se fût trouvé fort heureux d'en être quitte avec la vie sauve, comme prisonnier de guerre. Il n'en est pas ainsi; l'intrépide marin redouble de courage. Continuant à combattre, et animant les siens, il parvient, malgré l'infériorité du nombre, à se rendre maître de la frégate ennemie, sur laquelle il arbore aussitôt son pavillon pour rappeler son propre bâtiment.

Quelques jours plus tard, il rentrait triomphalement à La Rochelle avec la frégate hollandaise. Le bruit de cette action aussi extraordinaire que glorieuse étant parvenu jusqu'à la cour de France, elle vint aux oreilles du roi. Ce prince, juste appréciateur du mérite, témoigna le désir d'avoir un pareil homme à son service et lui fit offrir d'entrer dans la marine militaire avec le grade de lieutenant de vaisseau. Du Casse, flatté de cette marque d'estime du premier monarque de la chrétienté, s'empressa d'accepter et reçut son brevet le 15 mars 1686.

Il ne tarda pas à être désigné pour remplir une mission fort délicate, celle d'aller protéger sur les côtes d'Afrique les intérêts de notre commerce en souffrance.

Des forbans arboraient le drapeau français sans autorisation du gouvernement royal, et, à la faveur de ce subterfuge, se livraient à des actes de pillage, rançonnaient les côtes de la Guinée et enlevaient les nègres qu'ils allaient revendre en Amérique.

Un des pirates, nommé Thomas de Royan, avait mené à Saint-Domingue des nègres dont il s'était emparé de cette façon.

Rapport de cette affaire ayant été mis sous les yeux du roi, Louis XIV donna l'ordre que ces nègres fussent ramenés sur un de ses vaisseaux là où ils avaient été pris. Du Casse reçut le commandement de la frégate _la Tempête_ et alla mouiller à Cadix, où il devait être rejoint par les nègres revenant d'Amérique. Il avait ordre de les ramener dans leur pays, et de donner la chasse à tous les forbans qui infestaient les mers d'Afrique.

Le 9 juin 1686, un navire venant de Saint-Domingue mouilla en effet dans le port de Cadix, ayant les nègres à son bord, et son commandant remit à du Casse une lettre que lui écrivait le capitaine de Monségur, l'un des principaux chefs des troupes de Saint-Domingue. Cette lettre lui faisait connaître l'état de la colonie et ce qui s'était passé depuis son départ. Entre autres choses, la lettre portait:

«Nombre de flibustiers ont passé dans la mer du Sud. La coste de Saint-Domingue est misérable, n'ayant pas un sou. La levée du tabac sera tardive.»

Cette nouvelle fit beaucoup de peine à du Casse, très-affligé d'apprendre l'amoindrissement d'une colonie à la prospérité de laquelle il avait espéré imprimer un nouvel essor par l'importation des nègres.

Il quitta la rade de Cadix, se dirigeant vers le littoral occidental d'Afrique. Parvenu à la côte d'Or, dans la partie septentrionale du golfe de Guinée, au-dessous de la Sénégambie, il apprit avec stupéfaction que les commandants hollandais dans ces pays répandaient partout le bruit qu'il était un forban ayant l'intention d'enlever tous les nègres qui s'aventureraient à son bord.

La mission de du Casse, qu'il remplissait comme il le devait, aurait dû faire tomber ces allégations mensongères sans qu'il fût besoin de les démentir, mais le bon sens n'est pas l'apanage de la multitude.

Non contents de travailler à discréditer du Casse auprès des populations nègres, les Hollandais poussèrent la haine jusqu'à faire croire au gouverneur de la colonie anglaise de Corsi sur la côte d'Or, près l'établissement hollandais de la Mina, à l'est, que la frégate prenant le pavillon français ne l'arborait qu'en fraude. «Calomniez, calomniez, écrivait un siècle plus tard un auteur demeuré célèbre, il en reste toujours quelque chose.» Quoique le mot n'eût pas été encore dit, le fait n'était pas moins vrai déjà à cette époque.

Du Casse ayant été mouiller près de la rade de Corsi, le commandant de la forteresse détacha un vaisseau de la marine anglaise pour aller combattre celui qu'il considérait comme un forban. Mais cette affaire n'alla pas aussi loin que les vindicatifs Hollandais le souhaitaient.

Du Casse fut vite reconnu, et les Anglais, n'ayant pas les mêmes motifs de haine et de jalousie contre lui, lui firent un accueil des plus sympathiques, témoignant beaucoup d'estime au jeune officier qui, dans un rang si peu élevé, avait su faire prévaloir sur le littoral de l'Afrique la prédominance de sa patrie.

La frégate française, continuant son exploration, vint à passer devant le fort de Boutoë, dans la rade duquel elle mouilla et où elle fut fort mal reçue.

Le mauvais accueil décida son capitaine à lever l'ancre; il courut des bordées le long des côtes, et chercha à entrer en relations suivies avec les nègres.

L'officier général qui commandait, au nom des États généraux bataves, le comptoir hollandais de la Mina, près le cap Corsi, mit en œuvre tous les moyens imaginables pour empêcher les relations entre du Casse et les noirs de s'établir, menaçant les indigènes d'une guerre d'extermination s'ils recevaient les Français.

L'année précédente, nos compatriotes s'étaient établis au village d'Aquitany, sur la côte d'Or. Le roi de Commendo, à qui appartenait ce point, leur en avait fait la cession. Le drapeau de la France ayant été arboré, les agents de la compagnie du Sénégal commencèrent à y élever des habitations. Les Hollandais, ne pouvant les en empêcher, voulurent obliger le roi de Commendo à révoquer cette concession. N'ayant pu l'obtenir, ils lui adressèrent les plus violentes menaces, et, sur le refus de ce prince, fidèle observateur de la parole donnée, d'obtempérer à leurs injonctions, des menaces ils passèrent aux actes, lui déclarèrent ouvertement la guerre, et par leurs perfides suggestions amenèrent le roi d'Adon, son voisin, à s'allier à eux. Ce dernier, à la tête d'une armée relativement considérable, envahit les Etats de Commendo, et, le succès ayant couronné son agression, il fit mettre à prix la tête du prince allié des Français, ainsi que celles des principaux nègres soupçonnés de leur être favorables.

Les maisons, que la compagnie du Sénégal avait fait construire, furent brûlées par les esclaves des Hollandais, avec les marchandises qu'elles renfermaient.

Du Casse rétablit la colonie au nom du roi, fit rebâtir les maisons et y installa les agents de la Compagnie; mais dès qu'il se fut éloigné, deux vaisseaux hollandais vinrent s'embosser devant Aquitagny, canonnèrent le village et s'opposèrent à la pêche, qui faisait subsister tout le pays. Les Hollandais dirent aux indigènes que la conduite des Français les forçait à agir ainsi. Ils espéraient rendre ces derniers odieux, les faire chasser du pays, peut-être même égorger.

Tous ces faits, accomplis après le départ de du Casse, avaient lieu à son insu, pendant qu'il continuait ses explorations.

Passant devant Tacorary, localité importante de la côte, son navire _la Tempête_ se trouva manquer d'eau.

Le lieutenant, le chevalier de Sainte-Marie, fut envoyé à terre avec le canot pour savoir si l'on pourrait remplir les futailles.

Aussitôt qu'il fut entré dans le village, un grand nombre de nègres armés se précipitèrent sur lui et sur son escorte, firent main basse sur le canot et menèrent l'équipage prisonnier à la forteresse hollandaise de Saconde, et de là à celle de la Mina. Le général commandant la station batave les fit jeter en prison et mettre aux fers pendant la nuit. Le lendemain, le lieutenant de Sainte-Marie reçut ordre d'avoir à se présenter devant le Hollandais.

Cet officier général ayant appris ce qui avait motivé l'envoi à terre du canot de la frégate française, renvoya l'équipage, mais sans offrir de vivres à ces pauvres gens, pas même à leur chef. Il les chargea de dire à du Casse que lorsqu'il voudrait descendre à terre il aurait à lui en demander la permission.

Le commandant de _la Tempête_ fut assez étonné de la singulière réception faite à ses hommes et de la non moins singulière mission dont ils venaient d'être chargés pour lui. Il monta dans sa chaloupe, s'approcha de la rade où flottait le pavillon hollandais, et ne tarda pas à essuyer, sans que rien pût le lui faire prévoir, deux décharges de mousqueterie.

Il revint alors à son bord, résolu à tirer de cette nouvelle insulte une vengeance éclatante. Mais, prudent et sage autant que brave, et réfléchissant qu'avec son seul navire il aurait à soutenir une lutte par trop disproportionnée contre les forces de terre et de mer des Provinces-Unies dans ces parages, il patienta et envoya le chevalier d'Amon, capitaine du navire _le Joly_, atterrir à Acara sous une forteresse anglaise éloignée de quelques centaines de toises d'un fort hollandais.

Le commandant de ce dernier fort fit dire à l'Anglais qu'il était étonné de le voir accueillir des gens avec qui son général était en hostilité; qu'il avait l'ordre formel de tirer sur eux et de les faire prisonniers. L'Anglais, surpris et indigné de ce langage, fit une réponse telle que peu s'en fallut que les deux forts ne se canonnassent.

Quant à du Casse, fatigué de tous les obstacles que la mauvaise volonté des Hollandais apportait à l'exécution complète de sa mission, il ravitailla son navire et mit à la voile pour l'Amérique, ainsi que le lui prescrivaient ses instructions, remettant sa vengeance à d'autres temps.

Le 16 juin 1688, il arriva à la Martinique, et y resta peu de temps.

Il fit connaître, pendant son court séjour, à l'intendant de cette colonie, du Maitz de Goimpy, la conduite des Hollandais à son égard sur les côtes de Guinée; puis il mit à la voile pour la France, ayant hâte d'informer son gouvernement de ses démêlés avec les Hollandais. Il fit au ministre de la marine, Colbert, marquis de Seignelay, un récit fidèle des péripéties de son voyage.

Comme il racontait l'appui qu'il avait trouvé auprès des officiers du royaume de la Grande-Bretagne, le marquis de Seignelay le pria de lui exposer dans un rapport détaillé la situation des Anglais en Afrique. Le brouillon de ce rapport a été gardé par du Casse dans ses papiers. Il est intitulé:

«Titre des Anglais au Cap-Vert sur la côte de la Guinée en Afrique. Matière du fait et du droit des Anglais.»

Nous croyons inutile de reproduire ce long rapport, qui n'a plus de nos jours l'intérêt qu'il avait il y a deux siècles, et qui établissait le droit primitif incontestable des Anglais sur celui des Hollandais.

Aussitôt ce rapport terminé, son auteur le porta au ministre. Nourrissant toujours des projets de vengeance contre le gouvernement des Provinces-Unies, du Casse profita de son audience pour insinuer à Seignelay qu'il serait assez habile à la France de saisir l'occasion d'une révolte qui venait d'éclater dans la Guyane hollandaise pour s'emparer de cette colonie. Le ministre parut frappé de la justesse de cette idée et promit d'examiner sérieusement le projet.

Le lendemain, le roi remit à Seignelay une pétition que lui adressait une compagnie de commerce, offrant à Sa Majesté de faire tous les frais d'une expédition destinée à prêter main-forte à la garnison de Surinam, principale ville de la Guyane hollandaise, révoltée contre la domination batave, à enlever la colonie, ou tout au moins à lui imposer une forte contribution de guerre. Le ministre fut d'avis de faire faire une réponse favorable à cette ouverture. Louis XIV voulut fournir, pour l'exécution de l'entreprise, quatre bâtiments et quatre cents hommes, tant soldats que matelots. Le marquis de Seignelay, se rappelant que l'idée première de cette expédition lui avait été suggérée par du Casse, proposa au roi d'en confier la direction et le commandement supérieur à cet habile officier. Le souverain donna à ce choix son approbation pleine et entière.

Chose singulière! bien que du Casse ne fût que lieutenant de vaisseau, on avait à la cour une telle opinion de sa valeur et de ses talents, qu'on n'hésita pas à mettre sous ses ordres un capitaine de la marine royale nommé de Gennes, contrairement à tous les usages et aux règles de la hiérarchie! Chose plus singulière encore! tel était le renom de du Casse, si grande était l'estime de ses camarades et de ses chefs pour lui, que le capitaine de Gennes accepta, sans réclamer, de servir sous ses ordres.

Le 13 janvier 1689, du Casse reçut des mains du délégué du ministère de la marine, M. de Lagny, des instructions écrites, longues, diffuses et dont l'esprit, plus mercantile que noble, était surtout de dépenser le moins possible et d'arriver aux résultats les plus lucratifs.

Du Casse devait commander quatre bâtiments armés en course, le _Hasardeux_, l'_Emérillon_, la _Loire_ et la _Bretonne_, mettre son pavillon sur le second de ces navires, l'_Emérillon_, agir avec économie et prudence, se rendre à Cayenne et aux côtes de la Guyane. Si, sur sa route, il capturait des bâtiments, il avait ordre d'envoyer ses prises au fur et à mesure à La Rochelle, ne conservant que ce qui pouvait lui être utile pour son expédition. Une fois à Cayenne, il devait s'entendre avec M. de la Barre, qui y commandait, mettre à terre tout ce qu'il avait pour la colonie française, prendre à son bord les officiers, soldats, habitants indigènes qui voudraient le suivre à Surinam, convenir, avec ces auxiliaires et avec les officiers et soldats de la garnison de Cayenne qui feraient partie de l'expédition, de la part qui leur serait faite sur les prises.

Du reste, pleine et entière latitude était laissée au chef de l'expédition pour la direction et la conduite de l'opération de guerre, soit qu'il agît de vive force, soit qu'il tentât de s'emparer de Surinam par stratagème. On recommandait enfin à du Casse le mystère le plus absolu, pour que rien ne vînt à l'avance aux oreilles de l'ennemi.

Les instructions se terminaient par de longues recommandations pour vendre au mieux les nègres et les prises, afin d'en retirer le plus de profit possible.

Le 13 février 1689, du Casse quitta La Rochelle suivi de sa flottille. Pendant la traversée il fut joint par un navire flibustier.

Fort aimé des flibustiers, qu'il avait déjà associés à ses entreprises dans plusieurs circonstances, du Casse fit souvent profiter la marine royale de son influence sur eux, en les employant comme troupe de renfort dans ses expéditions. C'est là ce qui donna prétexte au malveillant duc de Saint-Simon de prétendre que du Casse avait été flibustier, erreur propagée depuis par des biographes mal informés, ou se répétant les uns les autres.

L'escadre, ainsi que le prescrivaient les ordres du roi, mouilla à Cayenne.

Le 29 avril 1689, du Casse partit de cette colonie, ayant sous ses ordres deux vaisseaux de guerre de trente à trente-huit canons, deux flûtes de l'État, une barque longue, un brulôt, une galiote à bombes, un navire flibustier, deux autres navires, le _Glorieux_ et la _Diligente_, quatre grandes chaloupes, deux pirogues, en tout seize bâtiments de diverses grandeurs.