L'amiral Du Casse, Chevalier de la Toison d'Or (1646-1715) Étude sur la France maritime et coloniale (règne de Louis XIV)

Part 20

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Xavier du Casse était un brave soldat, un officier fort instruit, un excellent militaire et un écrivain distingué, mais spirituel, moqueur, caustique à l'excès, toujours enclin à la critique et très-frondeur. Si l'on ajoute à ces qualités et à ces défauts ses attaches dans le parti royaliste, on comprend qu'il fût assez mal vu par Napoléon, qui, connaissant tous les officiers de son armée, se montrait peu bienveillant pour ceux qui faisaient de l'opposition.

Aussi le colonel du Casse fut-il souvent mis de côté sous le premier empire. A la retraite en mai 1809, il fut rappelé à l'activité en 1810 et envoyé en Westphalie en qualité de directeur du personnel du ministère de la guerre westphalien. Ces fonctions dans ce singulier royaume lui convenant peu, au bout d'une année il obtint de passer à l'état-major général du 11e corps d'armée.

Au mois de novembre 1812, il fut investi du commandement du grand-duché de Mecklembourg et envoyé en cette qualité à Rostock. Pendant qu'il occupait ce poste, on lui proposa un million s'il voulait _fermer les yeux_ pendant la visite d'un bâtiment chargé de marchandises anglaises.

Xavier du Casse fit son devoir et resta fidèle à l'honneur, en repoussant cette offre.

Au commencement de 1814, le maréchal Augereau ayant reçu le commandement de l'armée de Lyon, désigna pour son chef d'état-major général le colonel du Casse.

Nommé général de brigade le 23 mars 1814, Xavier du Casse fit toute cette campagne avec le maréchal. Après l'abdication de Napoléon, il fut chargé de pourvoir à la sécurité de l'empereur pendant que le souverain déchu traverserait les départements occupés par l'armée de Lyon. Le 24 avril 1814, il écrivit de Valence, à ce sujet, au duc de Castiglione:

«J'ai attendu le retour de l'officier que j'avais envoyé à Loriol, pour rendre compte à Votre Excellence du passage de l'empereur. Après avoir traversé l'Isère, Sa Majesté a été accueillie par les soldats de garde au Pont-Brûlé par les cris de _Vive l'Empereur!_ A Valence il ne s'est point arrêté, comme on l'avait annoncé, pour déjeuner; il a traversé rapidement le faubourg. Les grenadiers du quartier général, les hussards de l'escorte de Votre Excellence et la compagnie des chasseurs autrichiens lui ont rendu les honneurs militaires. Le peuple et les soldats ont été calmes; pas un cri ne s'est élevé. Il a montré de l'émotion en voyant les grenadiers français et les a salués avec attendrissement. Plusieurs d'entre eux (ceci n'est point une exagération) versaient des larmes.

«J'ai éprouvé moi-même un serrement de cœur dont je ne suis pas encore revenu. Il a changé de chevaux hors de la ville sur la route de Loriol. Là, plusieurs soldats ont crié _Vive l'Empereur!_

«—Mes amis, leur a-t-il dit, je ne suis plus votre empereur, c'est _Vive Louis XVIII_ qu'il faut crier.»

«—Vous serez toujours mon empereur,» a répondu un voltigeur du 67e régiment, en s'élançant à la portière et en lui pressant la main. Il a porté la sienne sur ses yeux et a dit au général Bertrand:

«—Ce brave homme me fait mal.»

«Entre la Paillasse et Loriol, les voitures ont rencontré la brigade Ordonneau. Les régiments ont fait front, ont battu aux champs et lui ont rendu les honneurs militaires. Des soldats, en faible minorité, ont crié _Vive l'Empereur!_

«Il a appelé le général Ordonneau et a causé quelques instants avec lui. Apercevant le colonel Teulet du 67e, il a dit: «Ce colonel sort de ma garde;» il s'est entretenu avec lui. Arrivé à Loriol, il a été environné par les canonniers de l'artillerie de la 1re division qui n'en part que demain. Un d'eux lui a dit:

«S'il y avait deux cent mille hommes comme moi, nous vous enlèverions et vous remettrions à notre tête; ce ne sont pas vos soldats qui vous ont trahi: ce sont vos généraux.»

«Il a eu un mouvement convulsif, que le général Bertrand a calmé en lui serrant le bras. Il est parti de Loriol avec le projet de se reposer à Montélimart. Il paraît craindre de passer à Avignon et à Aix. L'escorte de vos hussards l'a quitté à Loriol.»

Si Xavier du Casse se fit mal noter sous le premier empire par son esprit d'opposition et ses boutades sarcastiques contre le gouvernement établi, la lettre qu'on vient de lire montre que, gentilhomme et soldat, il n'eut que des paroles pleines d'égards et de respect pour le héros tombé.

Après avoir assuré la sécurité du passage de Napoléon, le général fut chargé, quelques jours plus tard, d'escorter Mme la duchesse d'Orléans qui rentrait en France. Pendant les quelques jours qu'il accompagna cette princesse, il adressa à sa femme plusieurs lettres, et dans toutes il écrivait que sa conviction était que la branche cadette avait l'idée de remplacer sur le trône de France la branche aînée.

Cette tendance de la famille d'Orléans affligeait le général, dévoué serviteur de la maison royale, heureux de voir le sceptre dans les mains d'un frère du roi martyr, sous le règne duquel il avait fait ses débuts dans la vie militaire comme sous-lieutenant au régiment de Navarre.

Nommé chevalier de Saint-Louis, le 29 juillet 1814, commandeur de la Légion d'honneur le 9 novembre, le général du Casse fut appelé, le 23 janvier 1815, au commandement du département du Var, à Toulon. Il s'y trouvait lors du retour de l'île d'Elbe. Il fit arrêter l'avant-garde de Napoléon, composée de vingt-cinq hommes sous les ordres d'un capitaine.

Le gouvernement de la Provence était exercé par un maréchal de l'empire qui, depuis le retour de Louis XVIII, s'était montré le chaud partisan de la branche aînée. Tout à coup, sur la nouvelle du débarquement, le maréchal réunit les officiers sous ses ordres et leur prêche l'amour de l'empereur.

Le général du Casse, indigné, émet en termes assez peu mesurés l'avis de garder le serment de fidélité fait au Roi, et de soutenir la lutte contre Napoléon. Seul de son opinion, il la maintient énergiquement et, s'adressant directement au gouverneur de la Provence, il lui demande ce que signifie un pareil changement de conduite, un semblable langage, une telle palinodie.

Le maréchal furieux vient à lui, le pousse dans une pièce voisine:

«Mais malheureux, s'écrie-t-il, tu veux donc te faire fusiller; tais-toi.»

Le fait est que le général n'échappa qu'à grand'peine à la mort. Le bruit de son attitude résolûment royaliste s'étant répandu dans la garnison, les troupes voulurent lui faire un mauvais parti. Des soldats ivres, le sabre à la main, envahirent sa demeure; il fut sauvé, grâce à la présence d'esprit de son hôtesse, femme courageuse, qui parvint à le dérober à la fureur des assassins.

Le duc de Rivière était dans la ville et partait le jour même pour Constantinople, comme ambassadeur du Roi. Il proposa au général et à sa femme de les prendre à son bord et de les emmener en Orient, mais la baronne du Casse refusa cette offre obligeante ne voulant pas quitter la France, où elle aurait été obligée de laisser un enfant en nourrice.

Le général du Casse, étant parvenu à sortir de la ville, vint se mettre à la disposition de Mme la Dauphine, qui essayait d'organiser la résistance dans le midi de la France. Lors de la formation par M. le duc d'Angoulême d'une petite armée, il fut attaché par le prince à son état-major général. Il était alors sans aide de camp. Ayant désigné un jeune officier, M. Mottet, pour remplir cette fonction, il reçut de M. le Dauphin la flatteuse lettre suivante datée du Pont Saint-Esprit, 1er avril 1815.

«Monsieur le maréchal de camp baron du Casse,

«J'ai reçu votre lettre du 28 mars; elle contient une demande que je vous accorde avec plaisir. J'approuve que M. Mottet vous soit attaché en qualité de lieutenant aide de camp avec les appointements de son grade. Je ne doute pas qu'il ne soit très-digne de cette faveur, _puisqu'il m'est présenté par vous de qui la duchesse d'Angoulême a eu si fort à se louer et que je tiens pour un des bons serviteurs du Roi_. Comptez bien sur toute mon estime. Votre affectionné,

«LOUIS-ANTOINE.»

Dans le courant du mois d'avril le général du Casse reçut du ministre de la guerre impérial l'ordre de venir à Paris se justifier de sa conduite. Loin d'obtempérer à cette injonction il se jeta dans les montagnes d'Auvergne et il fit bien. L'empereur était convaincu, à tort croyons-nous, que le général du Casse était l'auteur du fameux passage de la proclamation d'Augereau en 1814, disant que Napoléon _n'avait pas su mourir en soldat_. L'empereur prétendait que le duc de Castiglione était trop _bête_ pour avoir trouvé à lui tout seul cette phrase, qui avait dû lui être soufflée par son spirituel mais mordant chef d'état-major. Aussi Napoléon voulait-il profiter de la conduite du baron du Casse dans le Midi pour faire passer cet officier général devant un conseil de guerre; le bruit courait même qu'il l'aurait volontiers vu condamner à mort pour crime de rébellion contre l'autorité impériale. Pendant toute la durée des Cent-Jours le général du Casse resta caché, sous un nom supposé, en Auvergne.

Le 1er septembre, Louis XVIII le nomma au commandement de la Nièvre. En 1816, Mme la duchesse d'Angoulême, qui l'aimait et l'estimait beaucoup, vint à Nevers. Trouvant dans le salon de la préfecture le corps d'officiers des chasseurs de l'Isère, elle éleva soudain la voix:

«Messieurs, leur dit-elle, vous êtes bien heureux d'être sous les ordres du général du Casse: _c'est le modèle de l'honneur et de la fidélité_.»

C'était, en peu de mots, le plus bel éloge que l'on puisse faire d'un soldat.

Ce régiment des chasseurs de l'Isère était commandé par le marquis de la Roche-Fontenilles, neveu du lieutenant général honoraire marquis de Fontenilles, et cousin du comte Honoré de Fontenilles, devenu plus tard aide de camp de M. le Dauphin; le général du Casse, fort lié avec l'oncle et avec le cousin, avait pris en grande affection M. de la Roche-Fontenilles, et pendant son séjour à Nevers il le maria avec Mlle de la Rochefoucauld, fille d'une amie de la baronne du Casse.

Le 1er décembre 1817, le général fut mis en non-activité.

Monsieur, comte d'Artois, depuis Charles X, vit avec peine retirer un commandement effectif à l'un des plus fidèles serviteurs du Roi; aussi écrivit-il, le 7 février, au baron du Casse le billet suivant:

«Le général du Casse peut être assuré que je ne néglige aucun moyen pour qu'il soit promptement emploié (_sic_) comme il mérite si bien de l'être.

«CHARLES-PHILIPPE.»

Au-dessous et tracés de la main du général, on lit ces quelques mots: «Cette lettre m'a été écrite lorsque j'ai été destitué de mon commandement par M. le maréchal Saint-Cyr, pour avoir favorisé les élections des deux candidats royalistes.»

Il faut convenir que jamais gouvernement n'a poussé, aussi loin que la Restauration, l'honnêteté politique.

Il serait difficile, croyons-nous, sous les règnes qui ont suivi, de trouver un seul exemple d'un officier général relevé de son commandement pour avoir favorisé l'élection d'un candidat dévoué au gouvernement existant.

Quelle distance franchie pour en arriver aux candidatures officielles!

Tous les princes de la branche aînée voulurent, dans cette circonstance, bien prouver au baron du Casse que cette disgrâce momentanée n'enlevait rien à l'estime qu'ils éprouvaient pour lui; c'est ainsi que M. le Dauphin fit écrire, le 31 août 1818, par son secrétaire des commandements, le baron de Giresse de la Beyrie, à Mme du Casse la lettre suivante:

«Madame la baronne, j'ai l'honneur de vous informer que Monseigneur, duc d'Angoulême, est dans l'intention de recommander monsieur votre fils au ministre de la guerre pour une place gratuite à l'école de Saint-Cyr ou à celle de la Flèche.

«Je suis heureux d'avoir à vous faire connaître les dispositions favorables de Son Altesse royale et de trouver cette occasion de vous offrir l'hommage des sentiments respectueux avec lesquels j'ai l'honneur d'être, madame la baronne, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Signé: GIRESSE DE LA BEYRIE.»

Au commencement de 1829, le général du Casse fut appelé à commander le département de la Somme à Amiens.

Le 16 mai 1821, il fut nommé grand-officier de la Légion d'honneur.

Le 24 mars 1822, il fut choisi, avec le marquis de Rougé, pair la France, par le comité central de l'association paternelle des chevaliers de Saint-Louis, pour être commissaire honoraire du comité du département de la Somme.

Dans le courant de 1824, il fut question, dans les sphères militaires, d'une promotion de lieutenants-généraux. A l'insu de son mari, la baronne du Casse écrivit à Monsieur, comte d'Artois, pour lui rappeler les services rendus par le général à la famille royale. Le 20 juillet elle reçut du chef d'état-major de ce prince, le maréchal-de-camp baron de Kentzinger, la lettre suivante:

«Madame la baronne, _Monsieur_ a lu, avec un véritable intérêt, la lettre que vous avez adressée à S. A. R. en date du 23 de ce mois, et je suis chargé d'avoir l'honneur de vous informer que, désirant donner à M. le général du Casse, votre mari, une preuve de l'intérêt qu'il lui porte, _Monsieur_ a prié le ministre de la guerre de le proposer au Roi pour le _cordon rouge_, en attendant qu'il soit possible de faire une promotion dans l'état-major général de l'armée; mais S. E. ayant fait observer à _Monsieur_ que le Roi avait décidé qu'il ne serait pas fait de promotion cette année dans _l'ordre_ de Saint-Louis, vu que le nombre des commandeurs existant excède encore de 29 le cadre tel qu'il a été fixé par les ordonnances royales, _Monsieur_ ne voit pas sans peine le retard apporté au désir qu'a S. A. R. de donner à M. le général du Casse, dont il apprécie depuis longtemps les bons services et le dévouement, un témoignage de la satisfaction qu'il a de sa belle conduite dans les temps difficiles, dont la mémoire ne s'effacera jamais du souvenir de ce bon prince.

«J'éprouve, en mon particulier, un bien grand regret de ne pouvoir vous faire une réponse conforme à votre attente, et vous prie, madame la baronne, de faire agréer ces regrets à M. le général, en recevant vous-même, avec bonté, l'expression de mes sentiments les plus sincères et les plus respectueux.»

L'avénement de Charles X en 1824 fut l'occasion de nombreuses promotions. Le général du Casse reçut le 25 mai du ministre de la guerre la lettre suivante:

«Monsieur le baron, je m'empresse de vous informer que le Roi, par ordonnance du 23 de ce mois, a daigné vous élever à la dignité de commandeur de Saint-Louis.

«Les insignes vous seront remis par Sa Majesté elle-même et adressés d'après ses ordres.

«Certain de votre gratitude pour cette haute faveur, récompense de vos services, je me trouve heureux d'avoir reçu du Roi l'ordre de vous l'annoncer.

«J'ai l'honneur d'être, monsieur le baron, avec une considération distinguée, votre très-humble et très-obéissant serviteur. (Signé:) marquis de Clermont-Tonnerre.

_P. S._ «Sa Majesté, dont j'ai pris les ordres, vous autorise à vous revêtir immédiatement des insignes.»

Le général du Casse, comme le plus ancien des maréchaux de camp de la 16e division militaire, remplaçait quelquefois le lieutenant général commandant à Rouen. Il remplissait cet intérim en 1826, lorsque madame la duchesse de Berry vint faire un court séjour dans la capitale de la Normandie. La princesse était accompagnée de son chevalier d'honneur, le duc de Lévis. On sait que l'illustre et antique maison de Lévis a la prétention de descendre d'un cousin de la sainte Vierge. Beaucoup de gens ont entendu parler du tableau exécuté sur les données d'un membre de cette famille, et où le premier de sa race est représenté parlant à la sainte Vierge, le chapeau à la main:

«Mon cousin, dit la mère de Notre-Seigneur, couvrez-vous.

—Ma cousine, c'est pour ma commodité.»

A un grand déjeuner auquel assistait madame la duchesse de Berry, le duc de Lévis se fit attendre. La princesse dit que son chevalier d'honneur s'était sans doute mis en retard en allant voir la cathédrale. «Je suis désolé de n'avoir pas été prévenu, s'écria le préfet, car il aura trouvé les portes fermées.» La princesse s'associant aux regrets du préfet, le général du Casse se prit à dire:

«Que Votre Altesse royale se rassure, la sainte Vierge saura bien faire ouvrir une porte à son cousin.»

La princesse trouva le propos plaisant, et, le duc étant arrivé, elle s'empressa de le lui répéter. M. de Lévis, au lieu d'en rire, parut peu satisfait.

Deux ans plus tard, au mois de septembre 1828, le Roi vint à Amiens. Le soir de son arrivée, un grand bal officiel fut donné. Le préfet, chargé des présentations, voulut nommer à Sa Majesté la baronne du Casse.

«Oh! c'est inutile, dit en souriant Charles X, Mme du Casse est pour nous une ancienne connaissance.»

Ce disant, il lui prit affectueusement la main, puis, apercevant à côté d'elle son plus jeune fils, le Roi embrassa l'enfant avec la plus grande bonté.

Malgré son mérite militaire, reconnu par les divers ministres qui se succédèrent au département de la guerre, malgré son dévouement à la branche aînée, le maréchal de camp du Casse vit arriver 1830 sans avoir été promu au grade de lieutenant général, et cependant ce grade avait été accordé à la plupart des officiers moins anciens que lui, n'ayant pas autant de services de guerre, à beaucoup près, et n'étant pas aussi dévoués aux princes légitimes.

Il faut dire à la vérité que le baron du Casse était peu courtisan; il ne se montrait jamais au pavillon Marsan. Une seule fois sa femme le détermina à s'y rendre. C'était au commencement de 1830; des intérêts de famille importants réclamaient la présence du général dans le Béarn, son pays natal. Il vint trouver M. le Dauphin et lui demanda l'inspection générale de Bayonne. Envoyer dans cette ville tel ou tel maréchal de camp était insignifiant. Au lieu d'accéder à ce désir, le Dauphin répondit:

«Impossible, impossible, mon cher du Casse; je connais mes devoirs, voyez-vous; j'ai beaucoup à faire pour les généraux de mon armée du Trocadéro.»

Stupéfait de ce refus, le baron du Casse dit avec colère au prince:

«Votre Altesse Royale prétend connaître ses devoirs; moi je prétends connaître mes droits.

«Où étaient donc les généraux de l'armée du Trocadéro, lorsqu'en 1815, seul, à Toulon, j'exposai mes jours par fidélité à la famille royale? Il y a quinze ans que je suis maréchal de camp; j'ai conquis tous mes grades, y compris celui de général, sur les champs de bataille, sous l'_autre_[11]. Je n'en dois aucun à la Restauration; je ne lui devrai rien désormais, car je ne lui demanderai jamais rien à l'avenir».

[11] C'est ainsi qu'à la Cour on désignait Napoléon Ier.

Puis, saluant le prince, le général sort, dans un état d'exaspération qui lui fait pousser, à lui le gentilhomme poli et bien élevé s'il en fut, l'oubli des convenances au point de frapper les portes avec une violence telle que les huissiers en demeurent ébahis.

Il venait de quitter le salon du Dauphin lorsqu'il rencontre Mme la duchesse d'Angoulême.

La princesse, remarquant le visage altéré du général, s'informe avec bonté du motif de l'exaltation où elle le trouve. Au récit de la scène qui vient d'avoir lieu, elle l'engage à voir le Roi.

Charles X reçoit le général avec sa bienveillance habituelle et son sourire accoutumés, mais veut le renvoyer à M. le Dauphin. En vain le baron du Casse explique ce qui vient de se passer; il ne peut obtenir du souverain que cette réponse:

«Moi je ne puis rien, je ne me mêle pas des affaires de l'armée. Adressez-vous à mon fils.

—Sire, dit alors le baron du Casse, l'illustre aïeul de Votre Majesté, le roi Henri IV, de glorieuse mémoire, se plaçait au milieu de ses amis et de là il tendait une main secourable à ses ennemis. Votre Majesté agit différemment. Elle se place au milieu de ses ennemis et de là elle ne tend même pas une main secourable à ses amis. Je désire vivement que Votre Majesté n'ait jamais à regretter cette manière d'agir.»

Là-dessus le général quasi honteux de sa première et unique démarche, quitte les Tuileries. Il n'y rentra jamais.

Au mois de juillet suivant parurent les ordonnances.

La garnison d'Amiens se composait d'un bataillon du 36e de ligne, de deux escadrons du 2e chasseurs à cheval, d'un bel escadron de carabiniers, commandé par un vigoureux et loyal officier, le comte d'Auberville.

L'émeute grondait sourdement, mais, en présence de l'attitude énergique du commandant de la subdivision, n'osait éclater. Au bout de peu de jours, des diligences arrivent de Paris, surmontées du drapeau tricolore. Les voyageurs en descendent arborant la cocarde tricolore. Le général fait enlever ces emblèmes et défendre de les porter.

La préfecture, effrayée, demande des troupes pour se garder, des troupes pour garder chaque poste de la ville. Son habitude de la guerre fait comprendre au baron du Casse qu'avec aussi peu de monde, disséminer ainsi ses hommes serait risquer ou de les faire enlever par les émeutiers, ou de les voir fraterniser. Il refuse net, réunit son bataillon d'infanterie et ses trois escadrons, avec deux pièces d'artillerie de campagne qu'il avait sur la place Périgord au centre de la ville.

Il envoie un officier prévenir le colonel Durocheret, commandant le 24e de ligne au camp de Saint-Omer, qu'il va se retirer à la citadelle d'Amiens, et que si le général commandant le camp veut, avec ses troupes, marcher sur Paris, il pourra passer par la capitale de la Picardie, dont il trouvera les portes ouvertes; et que lui, baron du Casse, se joindra au commandant du camp avec les forces dont il dispose pour marcher contre la révolution parisienne.

Puis, se mettant en devoir d'exécuter son projet, le général vient se placer à la tête de ses soldats, déclarant qu'il va sortir de la ville et prendre position à la citadelle. Les Amiénois, prêts à se soulever, comprenant l'importance de retenir prisonnier dans leurs murs le commandant de la subdivision et ses troupes peu nombreuses, veulent s'opposer à leur départ; en un instant la petite garnison se trouve entourée d'une foule armée considérable et hostile, occupant les issues de la place Périgord.

Le général, en face de la population ouvrière menaçante et prête à prendre l'offensive, ordonne deux sommations, fait charger ses deux uniques pièces de canon, puis baïonnettes au bout des fusils, tambours battant, drapeau blanc déployé, se met en marche par le faubourg Saint-Leu, faubourg populeux, le Belleville d'Amiens; le passage s'ouvre, l'immense foule n'ose le disputer.

Une fois à la citadelle, le général fait demander des vivres pour ses hommes et pour ses chevaux; on refuse de lui en fournir.

On veut le prendre par la famine.

Le baron du Casse envoie un sous-officier dire à la municipalité que:

«Si, une heure après son message, il n'a pas double ration de vivres pour ses chevaux et pour ses hommes, il brûle le faubourg Saint-Leu, et, après le faubourg, la ville tout entière, ajoutant que: «Amiens brûlé, il s'en ira ailleurs avec ses troupes.»

Comme on le savait homme à exécuter sa menace, à l'heure dite, on s'empressa de lui fournir tout ce qu'il voulut, et la ville tenue en respect par la citadelle, resta calme.

Le général se maintint plusieurs jours en position, attendant l'arrivée du camp de Saint-Omer pour marcher sur Paris; le camp ne donna pas signe de vie en temps opportun.

Les événements se succédaient avec rapidité, Charles X était en marche vers Cherbourg. La révolution triomphante s'apprêtait à faire succéder, à la lieutenance générale légitime, la monarchie usurpatrice.

Le contre-coup de ces malheurs se faisait sentir en Picardie. Quelques sous-officiers du régiment de chasseurs à cheval voulaient arborer la cocarde tricolore.