Part 2
Au mois de novembre 1678, un navire hollandais, _le Château de Corassol_, commandé par le lieutenant Hubert, vint mouiller devant Gorée, cherchant à s'emparer de cette île et des comptoirs voisins.
Apprenant cette tentative, du Casse revint immédiatement à Gorée, et somma Hubert d'avoir à s'éloigner. Celui-ci sollicita une entrevue, qui eut lieu le 20 novembre 1678.
«Monsieur, dit l'officier hollandais au commandant français en l'abordant, mes compatriotes m'ont chargé de venir faire la traite dans les îles du cap Vert et sur les côtes adjacentes, ainsi que le faisait, il y a un an, M. le gouverneur Hopsake.»
Du Casse ne lui laissa pas le temps d'en dire plus long; et l'interrompant brusquement:
«Je suis étonné d'une semblable mission. Elle est contraire aux conventions diplomatiques. Seule, la compagnie de France a le droit de traite dans ce pays. Vous invoquez le souvenir de M. Hopsake, ancien gouverneur de cette côte pour les États généraux? Mais, depuis un an, monsieur, Gorée a changé de possesseur. Ne le savez-vous donc pas? Les États généraux ont osé soutenir la guerre contre le roi mon maître; Sa Majesté a conduit en personne ses armées dans les Provinces-Unies, et ordre a été donné à sa marine de s'emparer des colonies hollandaises. Mgr le vice-amiral d'Estrées a pris possession de Gorée, ainsi que des établissements voisins. Le traité de Nimègue, signé il y a quatre mois entre le roi très-chrétien et les États généraux, a stipulé le maintien de cette conquête entre les mains de la France. Et c'est aujourd'hui, après un an de paisible possession, après la consécration de cette possession par un traité de paix, que vous prétendez venir nous troubler dans l'exercice de notre droit? C'en est assez; cessons cet entretien. Et maintenant, monsieur, si vous ne vous éloignez pas de Gorée, vous et vos hommes, je serai forcé de vous considérer comme forbans, et d'agir en conséquence.»
Tel fut, à peu près, le langage du commandant français. Il rompit alors la conférence, ne doutant pas que les Hollandais ne se retirassent. Il n'en fut rien. Ils ne tinrent aucun compte de ses paroles, et continuèrent à naviguer dans les mêmes eaux, cherchant à faire la traite.
Du Casse envoya au capitaine du _Corassol_ une nouvelle injonction d'avoir à se retirer. Celui-ci ne répondit rien et demeura sur la côte, s'efforçant de soulever les nègres contre les Français. Il réussit en effet à obtenir de quelques-uns d'embrasser sa cause.
Une dernière sommation étant restée, comme les précédentes, sans résultat, le 1er décembre 1678, du Casse fit saisir le navire le _Château de Corassol_ et reconduire l'équipage hollandais à la _Mina_, port appartenant aux Provinces-Unies, situé à quatre cent cinquante lieues du cap Vert, sur les côtes de Guinée.
Le 8 du même mois, un autre petit vaisseau hollandais se présenta devant Gorée, pour faire la traite; mais du Casse l'ayant sommé de se retirer, il obéit sur-le-champ.
Après être resté une vingtaine de jours en observation sur les côtes, ne voyant plus aucun ennemi, du Casse pensa que les Hollandais s'étaient enfin lassés de leurs injustes prétentions et ne renouvelleraient plus leurs attaques.
Il crut donc pouvoir partir le 30 décembre, pour naviguer sur la Gambie, et veiller à ce que la compagnie française pût librement faire le commerce de ce côté, laissant encore une fois le commandement à son lieutenant Jean de Brémand.
Dix jours s'étaient à peine écoulés depuis le départ de du Casse, qu'un vaisseau hollandais de fort tonnage se montra dans les eaux du cap Vert (8 janvier 1679).
Sa chaloupe étant venue reconnaître _l'Entendu_, le commandant de Brémand fit tirer un coup de canon pour l'avertir d'avoir à l'accoster. Le commandant de la chaloupe obtempéra à cette invitation et vint à bord.
Jean de Brémand lui demanda quelle était la nationalité de son navire, d'où il venait, qui le commandait.
Sur la réponse qui lui fut faite que le bâtiment était hollandais, et arrivait d'Amsterdam sous le commandement du capitaine Hopsake, l'officier français demanda ce que venait faire dans ces parages ce commandant.
«M. Hopsake, lui répondit le Hollandais, était gouverneur de cette côte, lorsque M. d'Estrées s'en est emparé. Il est envoyé par la compagnie de Hollande pour rétablir ses anciens priviléges.
—C'est bien. Monsieur, si vous voulez rester à mon bord, je vais envoyer par votre chaloupe un de mes officiers parler à M. de Hopsake.»
Le commandant de Brémand appela alors son second, et lui donna ses instructions, lui recommandant d'amener à son bord M. de Hopsake et de se bien rendre compte de l'armement du bâtiment hollandais.
Cet ordre fut ponctuellement exécuté. Le commandant de Brémand ne tarda pas à voir revenir sa chaloupe avec M. de Hopsake. Il s'entretint un instant en particulier avec son second et apprit que le bâtiment hollandais, bien que d'un fort tonnage, étant surchargé de marchandises et d'objets de commerce, ne renfermait proportionnellement à sa grandeur qu'un nombre restreint de matelots. Il fit alors introduire M. de Hopsake, qui exhiba la commission en vertu de laquelle il devait rétablir dans son état primitif la colonie, dont il était anciennement le gouverneur, et cela au profit d'une compagnie hollandaise.
Brémand lui répondit que les Français étaient en possession de Gorée en vertu de l'article 7 du traité de paix de Nimègue, et en vertu de l'article 6 du traité de commerce; qu'en conséquence il ne pouvait que l'inviter à quitter ces parages.
Cette réponse fut faite d'un ton excessivement poli, mais net et ferme. Hopsake, voyant qu'il n'obtiendrait rien en parlementant, voulut essayer l'intimidation. Il déclara avec hauteur à Brémand qu'il prétendait _traiter_, et qu'il irait à Rufisk faire le commerce avec sa cargaison.
«Monsieur, riposta l'officier français, j'ai les ordres les plus formels de M. du Casse. Je les exécuterai. Vous n'irez pas à Rufisk, je vous le garantis, et si vous faites une tentative de ce genre, je vous préviens que je brûle votre navire et tout ce qu'il renferme.
—Ces menaces dans la bouche d'un simple commandant en second ont lieu de me surprendre.»
Brémand ne se laissa pas imposer par ce ton hautain et quelque peu ironique du Hollandais. Il déclara qu'il agissait comme ses instructions le lui prescrivaient et qu'il n'avait pas à craindre un désaveu. Voyant la fermeté de Brémand, le Hollandais sollicita la faveur d'être conduit auprès de du Casse. L'officier français y consentit et le fit mener devant son chef. M. de Hopsake répéta à du Casse ce qu'il avait déjà dit. Il reçut les mêmes réponses. Toutefois du Casse, aussi fin que brave, sentant combien le calme et la paix étaient nécessaires encore à la colonie naissante pour prospérer, proposa au Hollandais, s'il consentait à se retirer de bonne grâce, sans opérer aucune descente, de lui fournir tout ce qui lui serait nécessaire, à lui et à son équipage, pour leur retour en Europe.
L'ex-gouverneur avait bien vu qu'il ne serait pas de force à entrer en lutte avec les Français, commandés par des chefs aussi énergiques; il accepta les propositions qui lui étaient faites, et promit tout ce qu'on voulut.
Généreux, usant de procédés délicats, du Casse, après avoir reçu la parole de son ennemi, se hâta de renvoyer seul l'officier qui l'avait accompagné, et déclara au Hollandais qu'il était libre de rejoindre son navire.
Du Casse s'était trompé en pensant qu'il pouvait avoir confiance en cet homme. Il l'avait traité comme il aurait traité un gentilhomme français, esclave de l'honneur et de la foi jurée. Ce n'est point ainsi qu'il faut agir avec les représentants des nations mercantiles. Que de fois nous l'avons éprouvé, dans les temps passés, et dans des temps plus rapprochés de nous!...
Abusant des facilités que le gouverneur français lui avait laissées, Hopsake, au lieu de s'en retourner directement à son bord, à la rade de Gorée, se fit conduire à Joal.
De là, il se rendit à Portudal et ensuite à Rufisk; il passa quelques jours dans chacune de ces localités.
Contrairement au serment qu'il avait fait de ne rien entreprendre contre les Français, son voyage à Joal, Portudal et Rufisk n'avait d'autre but que de soulever les populations africaines contre la domination française.
«Quoi! disait-il aux rois nègres, vous souffrez le joug tyrannique des Français? mais ils sont cruels. Les Hollandais sont plus humains et plus traitables. Du temps où ils trafiquaient seuls sur vos côtes, ne vous en aperceviez-vous donc pas? Si vous vouliez nous rendre le privilége du commerce exclusif dans votre pays, et chasser _l'insolente nation_, quel bénéfice pour vous! Tout ce qui vous est vendu en ce moment à des prix si élevés, nous vous le donnerions moitié meilleur marché. Je pars pour la Hollande, afin d'aller chercher pour vous des cargaisons considérables. J'en reviendrai avec un grand nombre de vaisseaux de guerre qui permettront à mes compatriotes de reconquérir Gorée et les comptoirs. Donnez-nous aide et appui, nous ne voulons que votre bien. Avec nous, vous vous enrichirez; avec les Français, il n'en saurait être de même.»
Hopsake avait touché la corde sensible. L'intérêt était en jeu, mobile puissant chez tous les hommes et combien plus encore chez les nègres, dont la cupidité est justement proverbiale. Les rois africains prêtèrent volontiers l'oreille aux suggestions du Hollandais.
Ce dernier leur persuada que la compagnie de France n'était plus protégée par le roi; que, livrée à ses propres forces, elle était hors d'état de résister à une attaque sérieuse. Bref, il fut convenu entre cet officier et les chefs sénégaliens que ceux-ci égorgeraient les employés français, pilleraient leurs marchandises et brûleraient leurs cases.
Cet homme rêvait de nouvelles vêpres siciliennes dans les régions voisines de l'équateur.
Ses trames ourdies, Hopsake reprit la route de Gorée, rejoignit son navire et, ayant levé l'ancre après avoir reçu des approvisionnements du trop honnête du Casse, il repartit pour la Hollande.
On était dans les premiers jours de mars 1679. Peu de temps après, vers le 10 du même mois, les navires français qui naviguaient sur les côtes de ces pays prirent le large. A peine s'étaient-ils éloignés que le roi Sin se mit en pleine révolte. (Royaume de Joal.)
Il fit jeter les agents de la compagnie en prison et livra leurs magasins au pillage.
Le roi de Baol ne tarda pas à suivre l'exemple de son voisin et allié et à faire mettre également à sac les comptoirs de Joal.
A peine du Casse eut-il connaissance de ces désordres qu'avec son activité ordinaire, sans perdre un instant, il se mit en mesure de les réprimer.
De la rivière de Gambie où il se trouvait encore, il revient à Gorée, réunit les troupes françaises en garnison dans la colonie, et à leur tête entre dans le royaume de Baol. Il prend et brûle plusieurs villages sur la côte, bat partout les indigènes et terrifie la population. Maître en peu de jours de tout le littoral, il s'apprête à envahir l'intérieur du pays. Le roi de Baol, épouvanté des rapides progrès du corps expéditionnaire, envoie à du Casse deux grands seigneurs chargés d'implorer de lui la paix, s'en remettant presque à sa discrétion pour en déterminer les conditions. Du Casse exige qu'on lui livre comme otages deux parents du roi; puis il met à la voile dans la direction de Joal, où il fait une descente avec ses troupes. A peine a-t-il entamé les hostilités que le roi du pays envoie sa soumission.
Du Casse prend également deux otages à Joal, impose au roi un traité de paix très-avantageux pour la France et se rend le 5 avril à Rufisk. Persuadé qu'il a terrifié les nègres par ses deux rapides expéditions dans les royaumes du Baol et de Joal et qu'il ne court nul danger désormais, il débarque à Rufisk (royaume de Cayor) avec quelques agents, et seize matelots qui composent l'équipage de sa chaloupe. Pendant qu'il visite les magasins, il se trouve tout à coup entouré par plus de trois mille nègres; néanmoins la crainte qu'il leur inspire est si grande, que ceux-ci, tout en le menaçant, hésitent à s'emparer de sa personne. Cette hésitation de leur part donne le temps à du Casse de se retrancher dans les comptoirs; la lutte s'engage, les Français repoussent toutes les attaques pendant trois heures. La nuit vient enfin, mais les nègres, au moyen de flèches enflammées, mettent le feu aux magasins. Pour éviter d'être brûlé vif, du Casse sort avec son monde, s'ouvre un passage, parvient jusqu'au rivage et regagne sa chaloupe à la nage.
Il s'était tiré sain et sauf de cette bagarre, grâce à son courage et à sa résolution. Mais il n'en était pas de même de tous ses hommes. Sur seize matelots, dix avaient été tués et quatre grièvement blessés. Les agents qui l'accompagnaient avaient été éprouvés dans la même proportion.
Le lendemain, du Casse arme des brigantins et des chaloupes pour courir sus, le long de la côte, aux bateaux-pêcheurs nègres.
Plusieurs sont capturés et un grand nombre de noirs sont tués, mais la leçon n'est pas assez forte. Le 10 avril, le gouverneur débarque avec trois cents hommes, s'empare d'une petite ville d'environ mille maisons et la brûle complétement. Le lendemain, nouvelle exécution. Le troisième jour, il est maître de toute la côte. Le roi de Cayor, _Damel_, envoie les premiers du pays en ambassade auprès du commandant français. Le chef de la députation lui dit en l'abordant:
«Seigneur, le roi notre maître nous a envoyés auprès de vous, pour vous représenter que ce n'est point par ses ordres que vous avez été insulté. Lui-même est la première victime de cet odieux attentat. Les séditieux, auteurs de cette conspiration, sont recherchés avec soin. Un châtiment exemplaire leur sera infligé. Ils seront coupés en quatre quartiers. Le roi vous prie de cesser les hostilités, et pour vous prouver combien il tient à votre amitié, il n'est rien qu'il ne fasse pour l'obtenir.»
C'était dire clairement à du Casse que l'on subirait telle loi qu'il jugerait à propos d'imposer. Il profita de la circonstance pour exiger des trois princes qui avaient obéi aux suggestions des Hollandais un traité de paix des plus avantageux pour la compagnie, donnant à la France le monopole exclusif du commerce sur les côtes du Cap-Vert à la rivière de Gambie, et la possession des terres sur une profondeur de six lieues sans que la France ait à payer aucun tribut.
La compagnie du Sénégal se trouva ainsi maîtresse des terres de la côte sur une longueur de cinquante lieues. Les agents, jetés en prison à Portudal, furent rendus, mais pas les marchandises pillées: «_Les nègres_, écrit du Casse, _ne vuidant pas aisément les mains de ce qu'ils ont une fois pris, ne restituèrent rien du pillage qu'ils avaient fait_.»
A la fin de l'année 1679, du Casse quitta le gouvernement du Sénégal. Croira-t-on que depuis le jour de son départ ce traité, qui donnait à la France trois cents lieues carrées de terrain, resta pendant près de deux siècles à l'état de lettre morte!
Il y a seulement quelques années, un des successeurs de du Casse, le colonel, aujourd'hui général, Faidherbe songea à exiger l'exécution de cette convention.
De retour en France, au commencement de 1680, du Casse fut reçu par le marquis de Seignelay, qui avait remplacé comme ministre de la marine l'illustre Colbert, son père. Seignelay lui fit beaucoup de questions, et lui demanda des éclaircissements sur Arguin et sur la prise de ce fort, dont les ambassadeurs hollandais réclamaient la restitution, en vertu, disaient-ils, des clauses du traité de Nimègue.
Du Casse démontra facilement au ministre combien les prétentions des Provinces-Unies étaient mal fondées.
Il était dit en termes formels, dans le traité de Nimègue, que toutes prises faites au delà du cap Saint-Vincent, _moins de dix semaines_ après la signature des préliminaires, seraient considérées comme bonnes. Or les Français s'étaient emparés du fort d'Arguin dix-neuf jours seulement après la conclusion de la paix.
Mis ainsi au courant de la situation par celui-là même qui l'avait créée, le marquis de Seignelay fit signifier aux plénipotentiaires de Hollande que leurs demandes n'étaient pas recevables et qu'il n'y serait point donné suite.
Voyant qu'ils n'obtiendraient rien de ce côté, les ambassadeurs, qui avaient reçu des instructions pour susciter des embarras et des difficultés à du Casse, dont la ferme et brillante administration avait été nuisible au commerce de leurs compatriotes en Afrique, adressèrent au ministre des affaires étrangères de France, Pomponne, un mémoire dans lequel ils demandaient la restitution du navire le _Château de Corassol_ pris par du Casse, le paiement d'une indemnité de deux cent mille francs, la liberté du commerce du cap Bianco à Sierra-Leone.
Pomponne transmit la note des représentants des Provinces-Unies à son collègue de la marine.
Le marquis de Seignelay la remit à du Casse, en le priant de faire connaître ce qu'il avait à répondre.
Du Casse, dans une longue lettre explicative, déclare que la compagnie du Sénégal ne prétend pas exclure les sujets des Etats généraux du commerce des côtes d'Afrique, si ce n'est dans les lieux dépendants de la France; puis, racontant avec maints détails la conduite des Hollandais en faveur desquels on élevait des réclamations, il termine en déclarant qu'il ne comprend pas que «des hommes qui avaient agi comme des bandits provoquant au pillage et à l'assassinat, ne soient pas désavoués par les ambassadeurs d'une nation civilisée».
La lettre fut mise sous les yeux du ministre des affaires étrangères, qui fit aux plénipotentiaires une réponse assez sèche et hautaine. L'affaire en resta là.
Entré de cette façon en relations avec les hommes alors au pouvoir, du Casse devint naturellement leur intermédiaire dans leurs rapports avec la compagnie du Sénégal; aussi, le 11 janvier 1680, le ministre de la marine ayant été informé que le directeur de la compagnie du Sénégal à Dieppe s'était engagé dans une voie illégale, écrivit à du Casse le billet suivant:
«Vous verrez par la lettre cy-joint que les officiers de l'admirauté de Dieppe se plaignent que le directeur de la compagnie du Sénégal prétend faire sortir les vaisseaux, qu'elle envoie aux costes d'Afrique, sans passeport ny congé de monsieur l'admiral; et comme cela est contraire à l'usage ordinaire, faites moy sçavoir les raisons pour lesquelles cette compagnie en use ainsi.»
Du Casse fit faire droit à la réclamation du ministre. Vers la même époque la compagnie du Sénégal, par un contrat, reçut du roi le monopole de la fourniture annuelle, pendant huit ans, de deux mille nègres aux îles d'Amérique appartenant à la couronne de France.
La compagnie était redevable de cette importante concession à l'influence que du Casse avait su acquérir au ministère de la marine. Aussi le choisit-elle pour être un de ses directeurs.
Très-peu de temps après sa _nomination_, du Casse reçut une lettre de Saubusse, son pays natal, l'invitant à venir assister à la naissance d'un neveu et le priant d'en être le parrain. Il se rendit en Béarn et tint sur les fonts baptismaux cet enfant, qui reçut de lui le prénom de Jean.
Au siècle du grand roi, les voyages étaient longs; il fallut du temps à du Casse pour aller et revenir du Béarn; aussi trouva-t-il, à son retour à Paris, de grandes modifications dans la question de l'établissement de la traite en Amérique. La nouvelle de la concession royale n'était pas plutôt parvenue à Saint-Domingue que tous les colons, craignant la concurrence commerciale qu'allait leur faire la compagnie, déclarèrent qu'ils jetteraient à la mer tous les agents qui essaieraient de faire la traite. Quand du Casse arriva à Paris, ses collègues les directeurs de la compagnie du Sénégal lui firent lire une lettre du comte de Pouancey, gouverneur de Saint-Domingue, au ministre de la marine, dans laquelle le gouverneur rendait compte des émeutes que le nom seul de la compagnie faisait éclater dans l'île, et déclarait qu'il n'était pas en mesure de mettre par la force les rebelles à la raison.
Du Casse, moins alarmé que ses collègues, proposa d'aller, de sa personne, à Saint-Domingue, s'assurer de l'état des esprits et d'essayer de calmer cette effervescence.
La confiance qu'il inspirait était si grande, que cette proposition, transmise à l'assemblée générale de la compagnie, remplit de joie tous les intéressés. Elle fut accueillie avec acclamation, et du Casse ne tarda pas à partir pour Saint-Domingue.
Il débarqua dans le port du Cap, ville principale de la colonie, et s'occupa aussitôt de l'installation du bureau de la traite des noirs et de l'habitation des agents de la compagnie. Les colons, apprenant son arrivée et voyant ses préparatifs, se portèrent en masse à l'habitation, proférant des menaces de mort. Leurs vociférations ne purent émouvoir du Casse et le faire sortir de son calme.
Le gouverneur toutefois fut impuissant à faire rentrer dans le devoir la population, qui, le jour suivant, vint, les armes à la main, exiger le réembarquement de du Casse. Ce dernier ne se déconcerta pas plus que la veille et pria les mutinés de choisir quelques-uns d'entre eux avec lesquels il pût prendre des engagements. La foule, pensant qu'il ne demandait qu'à céder, lui envoya des délégués.
Du Casse les reçut fort courtoisement, leur donna communication des ordres du roi qui l'autorisaient à agir comme il le faisait, leur déclara que la compagnie, entrant dans les vues du souverain, ne voulait, comme Sa Majesté, que le bien des habitants; leur expliqua les avantages qu'ils devaient retirer de l'établissement de la traite, leur demanda si aucun d'eux oserait douter de la bienveillance du roi à leur égard, et fit adroitement comprendre aux délégués que, s'il était obligé de se retirer sans avoir accompli sa mission, ce serait eux qu'il dénoncerait au roi comme l'en ayant empêché. Cela leur donna lieu de réfléchir. Du Casse les congédia, en leur disant qu'il allait songer à leur réclamation; que de leur côté ils eussent à expliquer ses raisons à leurs concitoyens, et que, s'ils voulaient revenir le jour suivant, il leur ferait connaître définitivement le parti auquel il se serait arrêté.
Le lendemain, la majeure partie de la population revint, mais cette fois non armée. Les principaux meneurs, impuissants à maîtriser l'insurrection qu'ils avaient fomentée, débordés, comme cela arrive à tous ceux qui déchaînent l'émeute, épouvantés de la responsabilité qu'ils voyaient du Casse prêt à faire retomber sur leurs têtes, avaient obtenu de leurs compatriotes de venir sans armes. Prévoyant bien que du Casse ne céderait pas, sachant d'autre part que le gouverneur avait ordre de l'appuyer, même par la force, ils redoutaient un conflit sanglant, dont la justice royale les aurait à bon droit accusés d'être les principaux auteurs.
Du Casse, qui, dans cette crise, devait montrer une fois de plus une habileté, une adresse et un art de persuasion dignes du plus fin diplomate, était décidé à n'employer la violence qu'à la dernière extrémité et après avoir inutilement usé de tous les moyens de conciliation.
Il était déjà parvenu à intimider les principaux meneurs, à séparer leurs intérêts de ceux du reste des habitants, à priver ainsi l'insurrection de ses chefs. Il devait achever par son sang-froid, par son éloquence, de faire bientôt tout rentrer dans l'ordre.
Lorsqu'il se vit en présence de la foule, il déclara qu'il était sous la sauvegarde du roi, dont il ne faisait qu'exécuter les ordres; que d'ailleurs leurs délégués avaient dû leur faire connaître les intentions de Sa Majesté... Il fut interrompu par le cri presque général: _Vive le roi sans Compagnie!_
Voyant que sur la masse irresponsable cette tactique ne réussissait pas, il changea de langage et fit vibrer en eux une corde sensible chez la plupart des hommes, celle de l'intérêt.