L'amiral Du Casse, Chevalier de la Toison d'Or (1646-1715) Étude sur la France maritime et coloniale (règne de Louis XIV)

Part 19

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Le 25 avril 1714, le Roi écrivit à du Casse de faire chanter un _Te Deum_ solennel à l'occasion de la conclusion de la paix avec l'empereur à Rastadt:

«Monsieur le lieutenant général du Casse, depuis la conclusion des traités que mes ambassadeurs signèrent l'année dernière à Utrecht, j'ai donné tous mes soins à consommer l'ouvrage de la paix générale et je n'ai rien oublié pour engager l'empereur à suivre l'exemple que ses alliés venaient de lui tracer. Dieu a béni la sincérité de mes intentions, et les conférences tenues à Rastadt entre le maréchal duc de Villars et le prince Eugène de Savoie, après la dernière campagne, ont enfin produit la paix que je désirais pour le bonheur de mes peuples et pour le bien général de toute l'Europe. La tranquillité dont elle jouira désormais étant un don de la miséricorde divine, mon intention est que, dans toute l'étendue de mon royaume, il en soit rendu à Dieu les grâces les plus solennelles; c'est pourquoi je vous écris cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous fassiez chanter le _Te Deum_ sur votre vaisseau amiral l'_Entreprenant_, qui est devant Barcelone, que vous y assistiez avec tous les officiers qui sont sous votre commandement et que vous fassiez au surplus les réjouissances accoutumées.

«Et la présente n'étant à d'autre fin, etc...

«Ecrit à Marly, le 25 avril 1714.

«LOUIS.»

Pendant le mois de mai, du Casse prit, comme le plus élevé en grade et le plus ancien des officiers généraux, le commandement en chef des armées de terre et de mer devant Barcelone et la direction des opérations du siége; mais l'absence de troupes en nombre suffisant empêchèrent aucune action importante de se produire. Le 3 juin, Louis XIV envoya le duc de Berwick avec soixante dix-huit bataillons français de renfort, afin de réduire à l'obéissance les Catalans révoltés.

La santé de du Casse toujours chancelante ne devait pas supporter l'excès de fatigue que lui avait occasionné le commandement en chef des armées de terre et de mer. Il était retombé malade et, à bout de forces, épuisé, mourant, il avait dû solliciter un congé. En recevant cette demande, Pontchartrain, sur l'ordre du Roi, s'était empressé le 5 juin d'écrire à Vauvré:

«Le mauvais état de la santé de M. du Casse l'ayant obligé de demander au Roi la permission de se débarquer de l'_Entreprenant_ pour repasser à Toulon et user des moyens convenables pour la rétablir, Sa Majesté a bien voulu la lui accorder et donner ordre en même temps à M. le Bailly de Bellefontaine de se rendre avec le plus de diligence qu'il sera possible devant Barcelone, pour prendre le commandement de l'armée navale.»

A cette lettre était jointe celle-ci à l'adresse du bailli de Bellefontaine:

«Monsieur, le Roi a été informé par M. du Casse que le mauvais état de sa santé ne lui permettait plus d'agir autant que le bien du service du roi d'Espagne le demande, et qu'il avait besoin d'un congé pour aller aux eaux reprendre des forces. Sa Majesté a bien voulu avoir égard à sa demande et m'a ordonné de vous dépêcher un courrier pour vous dire que son intention est que vous alliez, sans perdre un moment, prendre le commandement.

«Vous aurez soin de vous faire accompagner par votre chirurgien-major, afin que M. du Casse puisse, sans inconvénient, emmener le sien, qui lui sera utile dans son voyage.»

Le bailli de Bellefontaine arriva devant Barcelone dans le courant du mois de juin. L'amiral du Casse lui remit immédiatement le commandement en chef de l'armée navale et fit voile vers la France. Il débarqua à Collioure dans les premiers jours de juillet. De cette ville, il se rendit à Toulouse, où il séjourna quelque temps pour se remettre des fatigues de la route. A la fin du mois, il partit pour Cauterets, où il devait prendre les eaux, voyageant à petites journées. Il était accompagné de son aide de camp M. de la Rigaudière. La saison thermale qu'il passa dans les Pyrénées lui fit du bien, et au mois de septembre il profita d'une légère amélioration dans l'état de sa santé pour se mettre en marche vers Paris, afin d'y retrouver sa famille.

Il n'y arriva qu'au commencement du mois de novembre, ayant dû s'arrêter constamment par suite des fatigues qu'il éprouvait; sa femme et sa fille furent effrayées du changement qui s'était opéré en lui. Elles l'entourèrent des soins les plus tendres, mais toute leur sollicitude ne put arrêter les progrès de la maladie. Dès que le printemps fut venu, les médecins ordonnèrent les eaux de Bourbon-l'Archambault; la science devait être impuissante à prolonger les jours de cet homme de bien, dont le nom est inscrit dans nos fastes maritimes comme celui d'un des plus habiles marins du siècle de Louis XIV, si fertile en capitaines illustres des armées de terre et de mer. Les blessures de du Casse s'étaient ouvertes de nouveau. Aussi, à peine fut-il à Bourbon, qu'il expira entre les bras de son gendre, le marquis de Roye, dans la nuit du 24 au 25 juin. Il fut enterré dans l'église de la ville, ainsi que le constate l'acte suivant:

«Aujourd'hui, vingt-septième jour du mois de juin mil sept cent quinze, a été inhumé dans l'église de céans, en la chapelle de Saint-Georges, devant l'autel Saint-Crépin, très-haut et très-puissant seigneur messire _Jean Ducasse_, lieutenant général des armées navales du Roy, commandeur de l'ordre militaire de Saint-Louis, capitaine général de l'armée d'Espagne, chevalier de la Toison-d'Or, décédé le vingt-cinq à trois heures du matin, âgé d'environ soixante-cinq ans, en la maison de M. Bourdier de Lamoulière, auxquels convoi et enterrement a été présent très-haut et très-puissant seigneur messire Louis de Roye de La Rochefoucauld, lieutenant général des galères de France et chevalier de l'ordre militaire de Saint-Louis, et M. Charles de Bottière, chirurgien du corps du roi, maître chirurgien à Paris, qui ont signé.

«(Signé) Louis de Roye de La Rochefoucauld, de Bottière, Bourdier et Chazelet, curé archiprêtre.»

Saint-Simon retombe encore, à propos de la mort de du Casse, dans les mêmes erreurs sur la profession du père de l'amiral et sur la naissance de ce dernier. Ces erreurs, nous les avons déjà signalées et rectifiées plus haut.

Le duc enregistre cette mort dans les termes suivants:

«Du Casse mourut fort âgé et plus cassé encore de fatigues et de blessures. Il était fils d'un vendeur de jambons de Bayonne, et de ce pays-là où ils sont assez volontiers gens de mer. Il aima mieux s'embarquer que suivre le métier de son père, et se fit flibustier. Il se fit bientôt remarquer parmi eux par sa valeur, son jugement, son humanité. En peu de temps ses actions l'élevèrent à la qualité d'un de leurs chefs. Sa réputation le tira de ce métier pour entrer dans la marine du Roi, où il se signala si bien qu'il devint promptement chef d'escadre, puis lieutenant général, grades dans lesquels il fit glorieusement parler de lui, et où il eut encore le bonheur de gagner gros, sans soupçon de bassesse. Il servit si utilement le roi d'Espagne, même de sa bourse, qu'il eut la Toison, qui n'était pas accoutumée à tomber sur de pareilles épaules. La considération générale qu'il s'était acquise, même du Roi et de ses ministres, ni l'autorité, où sa capacité et ses succès l'avaient établi dans la marine, ne purent le gâter. Il était fort obligeant et avait beaucoup d'esprit, avec une sorte d'éloquence naturelle, et même hors des choses de son métier il y avait plaisir et profit à l'entendre parler. Il aimait l'État et le bien pour le bien, qui est chose devenue bien rare.»

Charlevoix, le savant historien des Antilles, écrivait quelques années plus tard:

«M. du Casse était un homme dont la valeur allait de pair avec la prudence, que son habileté mettait toujours au-dessus des plus fâcheux contre-temps, qui, dans quelque extrémité qu'il se soit trouvé, n'a jamais manqué de ressources, mais les a toujours cherchées dans son courage et sa vertu.»

L'histoire a ratifié ce jugement, porté par un contemporain.

La marine royale faisait en du Casse une perte sensible; il était un des derniers survivants de la glorieuse épopée du règne de Louis XIV. Quelques mois plus tard, le Roi allait descendre dans la tombe. Avec lui s'écroulait le grand siècle, faisant place à l'époque mesquine qui s'ouvrait par les saturnales de la Régence pour se terminer par les vilenies du parc aux Cerfs, époque où devaient briller Philippe d'Orléans, opprobre de la maison royale, Dubois, honte de l'Église, Voltaire, capable de mettre aux pieds de la Pompadour et au service de la Prusse, ennemie de sa patrie, un génie incomparable.

La notion du juste et de l'injuste allait s'effacer du cœur des Français sous la régence d'un prince sceptique, incapable de rien respecter, et sous le règne d'un roi spirituel, intelligent, brave comme tous ceux de sa race, mais d'une faiblesse de caractère pire que la sottise pour un chef d'Etat, défaut qu'un système d'éducation mal entendu avait augmenté chez Louis XV, en lui inspirant une défiance de lui-même, funeste chez un homme dont la volonté doit s'imposer.

Du Casse n'eut pas, comme son compagnon d'armes du siége de Barcelone le duc de Berwick, la douleur de voir le neveu de Louis XIV saper par la base, en déclarant la guerre à l'Espagne, l'œuvre de famille qui aurait dû assurer la grandeur de la maison de France. La Providence lui épargna le spectacle du petit-fils du grand roi, subissant, vainqueur, des traités de paix que l'aïeul vaincu aurait rejetés.

NOTE

L'amiral du Casse laissa une veuve, née Marthe de Baudry, qui mourut le 2 décembre 1743, âgée de 82 ans, et une fille, Marthe du Casse, mariée à Louis de la Rochefoucauld, marquis de Roye, lieutenant général des galères.

De cette union naquit Louis-Jean-Frédéric de la Rochefoucauld, duc d'Anville, qui épousa sa cousine Nicole de la Rochefoucauld; leur fils, Louis-Alexandre, duc de Liancourt et de la Roche-Guyon, fut assassiné à Gisors dans le courant de l'année 1792. En lui s'éteignit la descendance masculine de Louis de la Rochefoucauld et de Marthe du Casse. Marié deux fois, sans avoir eu d'enfant, le duc Louis-Alexandre ne laissa que des sœurs.

L'amiral du Casse laissait, pour héritier de son nom, un neveu, Jean du Casse, son filleul, né à Saubusse en 1680, bon et beau garçon, spirituel, franc, loyal, d'une nature impétueuse, mais incapable de s'astreindre à aucune règle, imprévoyant de l'avenir, oublieux de la veille, peu soucieux du lendemain, avec cela plein de sens et de justesse, lorsqu'on le forçait à la réflexion et au raisonnement. En 1701 il venait d'atteindre sa vingtième année et était à Bayonne, auprès de sa sœur Suzette du Casse mariée à Jean de Vidon, lorsque leur oncle vint faire un court séjour dans cette ville.

Le futur lieutenant général des armées navales mit toute son influence à la disposition de son neveu pour lui faciliter l'entrée de la carrière qu'il voudrait embrasser, proposant de lui obtenir un brevet d'officier dans la marine royale. Voyant que le jeune homme montrait peu d'empressement pour le noble métier des armes, son oncle offrit de lui acheter, de ses propres deniers, une charge dans la magistrature. Même refus de la part du récalcitrant, qui ne voyait pas la nécessité de changer de condition, se trouvant fort heureux de la vie qu'il menait. Là-dessus colère de l'oncle, dissertations sans fin sur le devoir de se rendre utile à ses compatriotes, longues homélies sur les aventures galantes du neveu qui désolaient sa sœur et faisaient scandale dans la bonne ville de Bayonne.

Jean entendait avec le plus beau flegme du monde toutes les sages exhortations de son parrain, et persévérait dans sa folle existence.

Il fit tant et si bien qu'il s'aperçut, au commencement de l'année 1704, qu'il avait entièrement dissipé son faible patrimoine. Trouvant que la bourse de sa sœur et de son beau-frère, très-bons et très-indulgents pour ses peccadilles, devait être considérée par lui comme sienne propre, il s'avisa de vouloir y puiser. Une première fois ce fut facile, une seconde moins; une troisième demande ne fut pas accueillie. Le beau-frère refusa, non pas qu'il manquât de générosité, mais dans l'espoir de faire changer Jean de conduite et de l'amener à suivre ses avis.

«Un oncle est un caissier donné par la nature,» devait écrire plus tard un poëte dramatique; c'était assez l'opinion du jeune homme. Refusé, de sa sœur, il s'adressa à son parrain. Celui-ci reçut la requête au moment où il allait prendre la mer avec le comte de Toulouse. Il répondit à Jean qu'il était tout disposé à faire ce que déjà il avait proposé; que la campagne prête à s'ouvrir était une occasion unique; qu'il l'engageait donc à le rejoindre, se chargeant de lui obtenir une commission pour servir près de lui, sur son vaisseau; ajoutant qu'à cette condition sa bourse lui serait ouverte et qu'il en pourrait user largement; mais que s'il refusait, il ne devait plus compter sur l'oncle et parrain.

Jean du Casse, malgré tout ce que put dire sa famille, refusa net les propositions de l'amiral et imagina, pour faire pièce à ses parents de Bayonne, le plus singulier plan de conduite. Il achète une barque, l'amarre à la rive gauche de l'Adour et fait publier par le crieur public à travers les rues de la ville que «Le sieur Jean du Casse se tiendra chaque jour, du lever au coucher du soleil, à la disposition de ses concitoyens, pour faire traverser l'Adour, moyennant un _sol_ par homme et sans rétribution pour les _dames_ et _damoiselles_.»

Cette annonce fit le bonheur des habitants de la ville. Tout Bayonne fut voir le beau-frère du riche Jean de Vidon, le neveu du célèbre chef d'escadre chevalier de Saint-Louis, conduisant gravement sa barque et acceptant un sou de n'importe qui pour la traversée du fleuve.

Le jeune homme écrivit à sa sœur qu'il s'était empressé de déférer aux sages avis de son mari en se rendant utile à ses compatriotes, aux conseils de leur oncle en se faisant marin puisqu'il naviguait sur l'Adour; il signa sa lettre: Jean du Casse, _batelier_.

Ce véritable tour d'écolier fit rire toute la ville, excepté les Vidon. Néanmoins ils ne voulurent pas céder. Ils avaient seulement grande crainte que cette belle équipée ne vînt aux oreilles de leur oncle, qui aurait pu mal prendre la chose, étant devenu fier et assez orgueilleux depuis le mariage de sa fille avec un gentilhomme de la maison de la Rochefoucauld.

Jean exerçait, depuis quelque temps, ses nouvelles fonctions de batelier, consciencieusement, à la grande joie de tous ses amis, les _gandins_ de l'époque dans la bonne ville de Bayonne, lorsqu'une jeune et jolie personne, originaire de Saubusse, Mlle Estiennette de Jordain, riche orpheline, qui vivait à Bayonne chez des parents éloignés M. et Mme de Saint-Forcet, se présenta, avec eux pour passer l'Adour et se rendre au bourg Saint-Esprit.

Pendant la traversée, Estiennette de Jordain, gaie comme une pensionnaire de vingt ans échappée de son couvent, riait aux éclats de toutes les réflexions qu'elle faisait à voix basse à ses deux parents, et qui lui étaient inspirées par la vue du batelier qu'elle avait connu dans une condition bien différente. Elle s'agita tant et si bien qu'elle tomba dans le fleuve. Confier le gouvernail du frêle esquif à M. de Saint-Forcet et se jeter à l'eau fut pour Jean l'affaire d'un instant. Il saisit la jeune fille prête à périr et vint la déposer entre les bras des siens. Revenue à elle, ses premiers regards furent pour son sauveur. Le lendemain celui-ci, ayant été savoir de ses nouvelles, fut reçu par toute la famille qui l'engagea à renouveler sa visite. Un jeune homme de vingt-quatre ans ne se fait jamais prier pour aller voir une belle personne. Il revint le lendemain, puis le surlendemain, et les jours suivants; le résultat de ses visites fut que la jeune fille déclara qu'elle n'aurait jamais d'autre mari que lui. Les parents s'y opposèrent, objectant le manque de fortune du futur; mais son beau-frère Vidon, ayant reçu les confidences du jeune homme également amoureux, vint lever tous les obstacles en déclarant qu'il donnait à Jean un intérêt dans ses affaires d'armateur; dès lors on ne songea plus qu'aux apprêts du mariage qui fut célébré au mois d'août 1704.

Mademoiselle de Jordain[9] exigea que l'on inscrivît dans l'acte que son mari était _batelier_, afin que ce mot rappelât dans l'avenir, à la mémoire de ses futurs enfants, le courageux dévouement de leur père.

[9] Jordain, porte d'argent à 3 canettes de sable sur une rivière ondée d'azur.—Chef d'or chargé de trois étoiles de sable.

C'est ce même acte de mariage, auquel il a été fait allusion au commencement de ce volume, à cause de la singularité de l'orthographe. En effet, la plupart des noms y sont écrits de deux manières différentes. Ainsi la future est qualifiée Estiennette de Jourdain; elle signe E. de Jordain. Parmi les témoins, l'un est appelé Portau, et signe du Pourtau; un autre, André Nolibois, signe André de Nolibosc. Enfin le beau-frère du marié se change en Jean de _B_idon, tandis qu'il signe Jean de _V_idon, qui est son nom véritable.

Cet acte est le premier où _Du Casse_ soit écrit _Ducasse_, orthographe qui règne dans la plupart des actes rédigés à Bayonne.

Aussitôt que le mariage avait été convenu, on s'était empressé d'en faire part au chef d'escadre, l'informant en même temps des diverses circonstances qui l'avaient amené. La lettre fut longtemps en route; le valeureux marin, à qui elle était destinée, servait en ce moment sur les vaisseaux du comte de Toulouse sur le point de livrer la bataille de Vélez-Malaga. La lettre ne joignit du Casse qu'à Toulon, à son retour de cette campagne. Le récit de la folle aventure de son neveu le divertit beaucoup; le dénoûment le réjouit encore davantage, et il répondit à la nouvelle qu'on lui apprenait par l'envoi d'un bateau lilliputien rempli de magnifiques bijoux pour la femme du _batelier_.

Il vit sa nouvelle nièce lors d'un voyage qu'il fit deux ans plus tard, quand il fut envoyé en mission auprès du roi d'Espagne. Elle lui plut et il le lui témoigna par de grandes libéralités. L'amiral aida aussi beaucoup les importantes entreprises d'armateur de Jean de Vidon, qui avait associé son beau-frère à ses affaires.

Suzette du Casse, de son mariage avec Jean de Vidon, n'eut qu'une fille, Agne, grande héritière qui épousa le plus riche habitant de Bayonne, Etienne de Lormand. De cette union naquit Nicolas de Lormand, écuyer, père du richissime Jacques Lormand, célèbre dans le Béarn par son testament, qui déshéritait toute sa famille pour laisser sa fortune à des couvents, hôpitaux, et autres établissements publics ou religieux, entre autres la cathédrale de Bayonne, à laquelle il légua quarante mille livres de rente, qui ont servi à élever dans ce magnifique monument des petites chapelles bariolées, des couleurs les plus criardes et d'un parfait mauvais goût.

Jean du Casse et Estiennette de Jordain eurent plusieurs enfants, dont trois, Pierre-Xavier, Elisabeth et Jeanne, entrèrent en religion. L'aîné des fils, Bernard, né le 11 juillet 1714, et baptisé le lendemain à la cathédrale de Bayonne, eut pour parrain son oncle maternel Bernard de Jordain, alors à Nantes, et pour marraine sa cousine germaine, du côté de son père, Agne de Vidon.

Cet heureux événement fut suivi, un an plus tard, d'un grand deuil pour toute la famille, la mort de l'amiral du Casse. Bernard ne connut donc pas son illustre oncle, mais il conserva toujours la plus grande vénération pour sa mémoire.

Il le prouva d'une manière éclatante dans une circonstance solennelle.

L'affection et l'estime de ses concitoyens l'avaient élevé à la charge d'échevin. Il exerçait cette charge depuis plusieurs années lorsque le conseil de la ville lui offrit de solliciter du roi l'autorisation pour lui d'ajouter à son nom celui de la cité, de s'appeler à l'avenir du Casse de Bayonne, et d'écarteler ses armes patrimoniales de celles de son pays natal.

Bernard refusa, préférant garder le nom plus modeste, illustré par son grand-oncle.

Il ressemblait beaucoup à ce dernier physiquement et sous le rapport de l'intelligence; il était comme son père, Jean, d'un commerce très-agréable dans la vie sociale, pétillant d'esprit, avec une grande mobilité dans le caractère, excessivement original, parfois même un peu braque. Cela ne l'empêcha pas de rester toujours dans de très-bons termes, non-seulement avec ceux de ses proches parents et amis qui habitaient Bayonne, mais même avec des parents éloignés qui ne venaient que peu ou pas dans le Béarn, comme Paul du Casse, capitaine au régiment de Touraine, Jacques-Xavier du Casse, chancelier garde des sceaux au parlement de Toulouse, Frédéric de la Rochefoucauld duc d'Anville, etc., etc.

Il avait épousé Marthe Rigal[10], dont il eut plusieurs enfants.

[10] Rigal porte de gueules, à un chef d'azur chargé de trois besants d'or.

Deux entrèrent dans les ordres et devinrent, l'un chanoine de la cathédrale de Bayonne, l'autre curé d'Ondres, en Béarn.

Une fille, Élisabeth, fit un mariage riche. Elle épousa un banquier du Midi; leur petit-fils est devenu ministre, sénateur et grand-croix de la Légion d'honneur.

Un des fils de Bernard passa en Amérique.

Le plus jeune fut:

JACQUES-NICOLAS-XAVIER DU CASSE,

Maréchal des camps et armées du Roi, cordon-rouge de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis.

A peine âgé de dix-neuf ans, il reçut une commission de sous-lieutenant au régiment de Navarre. Le 15 septembre 1791, par suite de la loi de remaniement de l'armée, il passa dans le cinquième régiment d'infanterie, de nouvelle formation. Neuf mois plus tard, indigné des excès révolutionnaires et froissé dans ses sentiments royalistes, il envoya sa démission au ministre de la guerre, qui lui répondit le 25 juin 1792:

«J'ai mis sous les yeux du Roi, monsieur, les motifs qui vous ont déterminé à renoncer à l'emploi de sous-lieutenant auquel Sa Majesté vous avait nommé le 15 septembre de l'année dernière, dans le cinquième régiment d'infanterie, pour suivre une autre carrière, et je vous préviens qu'elle a accepté votre démission.»

Toutefois, le jeune officier démissionnaire ne quitta pas la France. Son ardent patriotisme ne se serait pas plié aux exigences de l'émigration. Si l'empereur d'Allemagne, François II, passant une revue de ses troupes et fier de leur belle tenue, lui eût dit: «Voilà de quoi bien battre les sans-culottes,» Xavier du Casse, lui aussi, n'aurait pas pu s'empêcher de répondre, comme le fit un gentilhomme français émigré: «C'est ce qu'il faudra voir.»

Resté à Paris, Xavier du Casse, lors de la journée du 10 août, accourut au château, ainsi que d'autres officiers démissionnaires, mettre son épée à la disposition du Roi, qui ne sut pas utiliser les offres d'un grand nombre de braves gentilshommes, et laissa, par une bonté mal entendue, massacrer les Suisses et la plupart de ses défenseurs.

Recherché pour ce fait, le jeune du Casse faillit périr sur l'échafaud; il n'eut d'autre ressource pour échapper aux massacres de Paris que de gagner la frontière des Pyrénées; mais, au lieu de passer en Espagne, il demanda un asile à la grande famille militaire. Nommé lieutenant-adjoint aux adjudants-généraux à l'armée des Pyrénées occidentales, il ne tarda pas à s'élever par son mérite et par son courage. Aussi, lors de la création de la Légion d'honneur, bien que simple adjudant-commandant (chef de bataillon), il fut un des premiers (_le dixième_) promu officier de l'ordre.

Chef d'état-major de la division territoriale à Bourges en 1804, il épousa l'une des plus jolies personnes de cette ville. Ce mariage le rendait beau-frère d'un gentilhomme connu pour ses opinions légitimistes, M. de Villeneuve Busson, allié de M. Hyde de Neuville, compromis dans toutes les affaires de la chouannerie, devenu plus tard ministre sous Charles X.