Part 17
Du Casse ne resta au Port-de-Paix que peu de jours; ne trouvant pas ce qui était nécessaire pour le ravitaillement complet de son escadre, il se rendit au Cap-Français. Le sieur de Berthomier donne avis de ce départ à Pontchartrain par une lettre datée du 18 septembre.
«Monseigneur, j'ai appris aujourd'huy des nouvelles particulières de l'escadre de M. du Casse.
«J'ai l'honneur de donner avis à Votre Grandeur que M. du Casse estant parti le 6 août de Boccachic avec l'_Amirante_ et six autres vaisseaux marchands espagnols, il luy ordonna à son départ de faire sa route pour la Havane séparément de luy, et de là en Espagne, et le lendemain, M. du Casse estant quatre lieues au nord de Boccachic, il vit cinq gros vaisseaux anglais avec un bateau; il jugea à propos de relâcher, il rentra dans le port, et le galion qui avait couru sa bordée trop au large fut joint par les ennemis, et, au rapport de quatre vaisseaux marchands de sa compagnie qui rentrèrent heureusement à Boccachic, on ne doute pas que l'_Amirante_ n'ait été pris. Et M. du Casse, Monseigneur, prit son temps sur cette nouvelle pour mettre à la voile, il a fait route pour le cap Tiburon et est venu, le 26 du mois d'août, au Port-de-Paix, pour y faire de l'eau, du bois et des rafraîchissements, ce qui fut fait promptement; il n'a pu cependant être party du Port-de-Paix que le 9 ou le 10 de septembre. Il a reçu les paquets de la cour et le cordon rouge par le vaisseau _la Sainte-Avoye_ de Saint-Malo.
«Une frégate anglaise, Monseigneur, de six canons, et deux bateaux corsaires anglais, de dix canons chacun, ont fait depuis peu une descente sur une habitation située en la partie du nord de l'isle de Saint-Domingue, y ont pris l'habitant et douze de ses nègres, l'ont fort interrogé savoir où estait l'escadre de M. du Casse, après quoy ils l'ont remis à terre.»
Du Casse arriva au Cap le 9 septembre, n'y demeura qu'un jour, en repartit le lendemain 10, faisant route pour l'Europe. Il avait trouvé tout ce dont il avait besoin, réuni dans cette ville par les soins du gouverneur Charitte, qui écrivait, le 23 octobre, à ce sujet, au ministre, la longue et intéressante lettre suivante:
«Monseigneur, quand M. du Casse est parti de devant ce port pour l'Europe le 10 du mois dernier, trois ou quatre bâtiments marchands qui s'y trouvèrent prêts à sortir, profitèrent de son escorte jusqu'au débouquement, et quoique je ne doute point qu'il ne vous ait informé de sa mission à Carthagène et des circonstances de sa navigation depuis cet endroit-là jusques-ici, étant possible qu'il soit arrivé accident à ses lettres et que le vaisseau par lequel j'ai l'honneur de vous écrire arrive en France avant que vous ayez de ses nouvelles d'Espagne, où il m'a fait entendre qu'il devait aborder, je prendrai la liberté de vous marquer celles que je tiens de lui-même.
«Après qu'il eut pris, à Carthagène, du galion l'argent du roi d'Espagne, la moitié à son bord et l'autre moitié dans les deux autres vaisseaux, un quart dans chacun, il lui donna ses ordres de faire route pour la Havane et de là en Europe, avec sept ou huit bâtiments marchands espagnols, que lui ferait la sienne comme il le jugerait à propos, en lui faisant entendre qu'il ne se chargerait point de les prendre sous son escorte. Ils sortirent tous ensemble le 3 août, et le 5, M. du Casse étant à quatre ou cinq lieues au vent de Boccachic avec ses deux autres, s'étant toujours élevé à petites bordées, longeant la côte, il découvrit cinq gros vaisseaux avec une barque, pendant que l'_Amirante_ et les autres bâtiments marchands étaient sous le vent à lui et beaucoup au large; il prit le parti de rentrer à Carthagène avant que les ennemis pussent le joindre, mais la flotte espagnole ne pouvant les éviter, ils donnèrent sur elle, et il apprit par trois ou quatre des dits bâtiments espagnols qui rentrèrent dans Boccachic qu'ils avaient laissé l'_Amirante_ aux prises, et qu'ils ne doutaient point qu'il ne fût pris avec les autres de leurs camarades; et, sur cette nouvelle, M. du Casse, jugeant qu'ils étaient sous le vent avec l'os qu'il leur avait donné à ronger, profita de ce moment pour sauver la proie qu'ils cherchaient; il fit route pour tâcher de passer au vent de cette île, et dans le dessein d'aller faire son eau, son bois et des rafraîchissements à Porto-Rico. Mais les vents forcés ne lui ayant pas permis de la tenir, il fut obligé d'en passer à l'ouest, et, pour mieux le cacher aux ennemis, il préféra faire les sus de provisions au Port-de-Paix plutôt qu'à Léogane, où il les prit dans douze jours. Il me dépêcha un exprès, et aussitôt je fus pour l'y voir et pour savoir si je pouvais lui être de quelque utilité. J'y restai quatre jours et, m'ayant fait connaître que ses vaisseaux manquaient de légumes qu'on ne trouvait point, et que si je pouvais leur en faire avoir au Cap il y passerait et resterait devant le port sous voiles pour les prendre, j'y revins pour les faire tenir tout prêts. Il y arriva le 9 septembre au matin; il descendit à terre au Bourg, où il mangea la soupe, et le 10, après avoir pris ce qui pouvait lui manquer, il fit route pour débouquer par les Caïques. Je dois dire à Monseigneur qu'il m'avait fait entendre qu'il avait environ cinq millions de piastres et un demi en argent blanc pour le compte du roi d'Espagne, sans celui qui était pour celui des Espagnols passagers qu'on croyait se monter à plus de deux millions et demi de piastres. Il me dit aussi que dans l'_Amirante_ il n'y avait en tout que cent cinquante mille piastres.
«Cinq jours après son départ, le 15 sur le soir, l'on vit huit gros vaisseaux à trois lieues, qu'on ne put découvrir plus tôt par un gros grain qu'il fit à la mer avec un vent d'est tel que s'il avait encore duré une heure et demie, il les aurait indubitablement jetés à la côte. Je fis tirer l'alarme. Toutes mes troupes furent sous les armes deux fois vingt-quatre heures par les inquiétudes que j'avais seulement pour les bâtiments marchands qui étaient dans le port, que je craignais que les vaisseaux ne vinssent brûler par le chagrin qu'ils pourraient avoir d'avoir manqué ceux de M. du Casse; car je n'en avais aucun par rapport à la terre, et quoiqu'ils ne parurent plus heureusement le lendemain, supposant qu'ils pouvaient avoir disparu pour nous mieux endormir et exécuter leur expédition, je ne renvoyai le monde que le surlendemain.»
Tandis que Charitte croyait du Casse hors de tout péril, celui-ci se trouvait en danger de périr, par suite d'une violente tempête; il était obligé de relâcher à la Martinique et mis dans l'impossibilité d'en repartir avant le commencement du mois de décembre. Le P. Combaud, supérieur général de la Martinique, l'écrivit au gouverneur de Saint-Domingue le 31 octobre, et celui-ci se hâta de prévenir Pontchartrain du retard apporté à la mission de l'amiral du Casse. Sa lettre est du 25 novembre et porte ce qui suit:
«Le R. P. Combaud, supérieur général de la Martinique, m'écrit du 31 octobre que M. du Casse y était arrivé le 30, avec un de ses vaisseaux, ayant été forcé d'y relâcher par les incommodités survenues à son vaisseau dans une tempête qu'il avait essuyée aux havres du grand banc, qui lui avait dérobé le troisième de son escadre. Je joins ici l'article de la lettre qui contient le fâcheux contre-temps; le capitaine du dit bateau, qui a parlé à M. du Casse, m'a rapporté qu'il lui avait dit qu'il m'écrirait, et que, lorsqu'il fut prendre congé de lui, il lui fit dire que j'aurais de ses lettres, et par un autre bâtiment qui devait partir de la Martinique pour cette côte. Il ajoute que le gouvernail de son vaisseau avait été emporté d'un coup de mer et que l'arrière du navire avait été fortement ébranlé.
«A propos de ce que j'ai l'honneur d'écrire à Monseigneur, je dois prendre la liberté de lui dire que j'ai hésité de l'en informer. La crainte que ma lettre ne tombât entre le mains des ennemis a cédé à mon devoir et à l'empressement que j'ai de l'informer de l'accident arrivé à M. du Casse pour l'ôter de l'inquiétude où il pourrait être de son retardement. Si Sa Grandeur voulait m'envoyer un chiffre, je ne serais plus dans la suite en une pareille peine, lorsque j'aurais quelque chose de conséquent à lui apprendre. J'ai l'honneur de lui écrire par deux petits bâtiments qui vont à la Havane, l'un avec des farines et l'autre à vide pour y charger à fret; je l'adresse à M. Jonchée, et je lui recommande fortement de vous envoyer ma lettre par la première occasion, en recommandant aussi au capitaine qui s'en charge de la jeter à la mer en cas d'accident évident des ennemis. Je lui ajoute de lui dire de la porter sur lui, et qu'il y ait une feuille de plomb pour qu'elle coule à fond sans qu'il y apporte aucun autre soin pour cela que de la jeter hors du vaisseau, avant d'être joint par les ennemis et même d'entrer en combat.»
A cette lettre du gouverneur de Saint-Domingue en était jointe une autre du P. Gombault, dont voici un extrait:
«M. du Casse met hier pied à terre au fort Saint-Pierre; ses vaisseaux allaient se mouiller au Fort-Royal. Il a essuyé une tempête vers les havres, qui lui en a dérobé un. Il ne sait ce qu'il est devenu; il ne s'est jamais trouvé dans un plus grand danger de périr en mer; il est fatigué et je crois même indisposé; il restera ici un mois pour raccommoder ses vaisseaux; on dit que le derrière du _Saint-Michel_ est faible, c'est celui de M. du Casse.»
L'amiral parvint enfin à quitter les mers d'Amérique. Son voyage s'accomplit sans encombre, et au commencement d'avril il entra au port de la Corogne, ayant su, par sa prudence, déjouer les calculs de l'ennemi.
Il envoya sur-le-champ le comte de Durtal (depuis duc de la Rochefoucauld), cousin germain de son gendre, le marquis de Roye, auprès de Philippe V, pour annoncer au prince l'heureuse nouvelle de l'arrivée des trésors si impatiemment attendus; le comte de Durtal, dans l'accomplissement de sa mission, ne manqua pas de faire valoir les habiles dispositions de l'amiral du Casse, que le mariage de la marquise de Roye lui faisait considérer comme étant en quelque sorte de la famille de La Rochefoucauld. Le roi d'Espagne, au comble de la joie, voulant donner à du Casse une marque éclatante de l'estime où il tenait ses services, le fit chevalier de la Toison-d'Or.
Le décret de nomination est du 24 avril 1712; le mois suivant, du Casse se rendit à Madrid et reçut, le 23 mai, l'investiture de sa nouvelle dignité des mains mêmes du roi d'Espagne.
L'arrivée de l'amiral du Casse fut accueillie avec des transports de joie dans les régions gouvernementales; jamais service plus signalé n'avait été rendu à la monarchie de Philippe V. Les richesses apportées par du Casse permettaient de continuer la guerre. Ainsi se trouvait assuré le sort de la maison de France sur le trône de la Péninsule. Désormais il n'y aurait plus à craindre de voir le Trésor public forcé de renoncer à faire honneur à ses engagements et manquer d'argent, ce nerf de la guerre. Du Casse venait de remplir, avec un bonheur et une adresse sans pareils, à travers mille périls, une mission dont personne n'avait osé se charger. Aussi était-il le héros du jour.
«Monseigneur, écrit le marquis de Bonnac à Torcy, le roi d'Espagne me fait donner avis de l'arrivée de M. du Casse dans le port de La Corogne. Jamais nouvelle n'a été tant attendue ni reçue avec plus de joie.»
Le même jour, 29 février 1712, la princesse des Ursins, l'Egérie de Philippe V, fait part de l'heureux événement du jour au marquis de Torcy et lui fait pressentir l'influence que peut avoir l'arrivée de du Casse sur les destinées de l'Espagne:
«Je viens d'apprendre dans cet instant, Monsieur, l'arrivée de M. du Casse dans un port de Galicie avec ses vaisseaux; cet événement mortifiera nos ennemis, puisqu'il met Sa Majesté catholique en état de continuer la guerre, s'ils ne veulent pas faire une paix raisonnable.»
La princesse des Ursins juge cet événement comme si important qu'elle ne peut s'empêcher de manifester sa satisfaction dans une lettre à la marquise de Maintenon, lettre tout entière à la douleur que font éprouver les deuils successifs qui viennent de frapper la maison royale en France.
«Quoiqu'il soit impossible de ressentir aucune joie dans ces tristes conjonctures, on ne peut cependant s'empêcher de regarder comme une excellente nouvelle celle de l'arrivée de M. du Casse à La Corogne.»
De son côté le duc de Vendôme écrit à Torcy, le 1er mars:
«M. du Casse est enfin arrivé. Nous commencions à en être en peine. Bien des gens craignaient, voyant qu'il tardait tant, qu'il ne lui fût arrivé quelque accident. Mais enfin le voilà en Espagne, avec l'argent qu'il était allé chercher. Jamais secours n'est arrivé plus à propos, car nous ne laissions pas d'être en peine de trouver des fonds pour mettre les troupes en état d'entrer en campagne.»
Torcy répondit, le 11 mars, à Vendôme une lettre où on lit:
«Il est certain que M. du Casse ne pouvait aborder en Espagne plus à propos que dans cette conjoncture. Dieu veuille que les fonds qu'il apporte soient bien employés et que les dites dispositions soient telles que vous puissiez, Monseigneur, exécuter ce que vous croirez convenable au service du roi d'Espagne.»
De son côté, le duc de Saint-Simon, dans ses Mémoires, consacre quelques lignes à l'arrivée des galions, et vient apporter sa note discordante dans ce concert de louanges à l'adresse de du Casse.
«Une beaucoup meilleure aventure fut l'arrivée de du Casse à La Corogne, avec les galions très-richement chargés qu'il était allé chercher en Amérique. On les attendait depuis longtemps avec autant d'impatience que de crainte des flottes ennemies dans le retour. Ce fut une grande ressource pour l'Espagne, qui en avait un extrême besoin, un grand coup pour le commerce qui languissait et où le désordre était prêt de se mettre, et un extrême chagrin pour les Anglais et les Hollandais, qui les guettaient depuis si longtemps avec tant de dépenses et de fatigues. Le duc de La Rochefoucauld d'aujourd'hui, né quatrième cadet qui portait le nom de Durtal et qui était dans la marine, servait sur les vaisseaux de du Casse, qui l'envoya porter au roi cette grande nouvelle. Le roi d'Espagne en fut si aise qu'il fit du Casse chevalier de la Toison-d'Or, au prodigieux scandale universel. Quelque service qu'il eût rendu, ce n'était pas la récompense dont il dût être payé. _Du Casse était connu pour le fils d'un petit charcutier, qui vendait des jambons à Bayonne._ Il était brave et bien fait. Il se mit sur les bâtiments de Bayonne, passa en Amérique et _s'y fit flibustier_, il y acquit des richesses et une réputation qui le mirent à la tête de ces aventuriers. On a vu, en son lieu, combien il servit utilement à l'expédition de Carthagène et les démêlés qu'il eut avec Pointis. Du Casse entra dans la marine du roi, où il ne se distingua pas moins. Il y devint lieutenant général et aurait été maréchal de France si son âge l'eût laissé vivre et servir; mais il était parti de si loin qu'il était vieux lorsqu'il arriva. C'était un des meilleurs citoyens et un des plus généreux hommes que j'aie connus, qui, sans bassesse, se méconnaissait le moins, et duquel tout le monde faisait cas, lorsque son état et ses services l'eurent mis à portée de la cour et du monde.»
Nous avons à dessein souligné dans cette citation deux passages relatifs, l'un à la prétendue _flibuste_ de du Casse, l'autre à la _charcuterie_ de son père.
Nous avons déjà dit plus haut, à l'occasion du mariage de Marthe du Casse avec le marquis de Roye La Rochefoucauld, ce qu'il fallait penser de ces deux assertions aussi erronées l'une que l'autre. Le lecteur ne sera pas étonné de les trouver répétées ici. Toujours même système de dénigrement et d'altération de la vérité. Mais qu'importe la vérité au haineux personnage qui attaque dans ses Mémoires posthumes tous ceux dont la naissance, le mérite, les talents, les services ont pu exciter sa jalousie! Saint-Simon ne pardonne pas davantage aux Crussol, aux La Trémoïlle, aux La Rochefoucauld, d'avoir un titre ducal antérieur au sien, qu'il ne pardonne à l'amiral du Casse d'avoir été chevalier de la Toison-d'Or avant lui, gentilhomme inutile à son Roi et à sa patrie, tandis que du Casse sauve la monarchie espagnole en apportant les moyens de continuer la lutte.
Une femme d'esprit, la duchesse de Clermont-Tonnerre, dont le mari avait été ministre de la guerre sous la Restauration, a dit, lors de l'apparition des Mémoires du maréchal Marmont, que _le duc de Raguse s'était embusqué derrière sa tombe pour tirer sur des gens qui ne pouvaient lui répondre_. Le mot est joli et très-vrai pour le triste héros de la capitulation d'Essonne. Combien il le serait aussi pour Saint-Simon! et on doit dire, à l'honneur des générations contemporaines, que la plus grande partie des personnages, ainsi attaqués injustement, ont trouvé, parmi leurs descendants, de généreux et ardents défenseurs qui, prenant en main la cause de leurs aïeux, ont su faire reconnaître la faillibilité des jugements de Saint-Simon.
Nous ajouterons aussi que des gens d'aussi bonne maison au moins que Saint-Simon, tels que la princesse des Ursins, trouvaient fort légitime la flatteuse distinction dont du Casse avait été l'objet.
Ainsi, le 17 avril 1712, la princesse des Ursins écrit:
«M. du Casse est arrivé et a été bien reçu. Le roi d'Espagne l'a honoré de la Toison d'Or et l'a fort gracieusé sur les services qu'il a rendus en plusieurs occasions. Il m'a paru un peu abattu de ses fatigues, et je crois qu'il aurait de la peine à les soutenir, s'il s'exposait à de nouveaux voyages.»
Le ministre des affaires étrangères de Louis XIV répond sur le même ton à la princesse:
«_M. du Casse a bien mérité la grâce distinguée qu'il a reçue_, et je n'ai vu personne plus constamment attaché à la personne et aux intérêts de Sa Majesté catholique. Il l'a servie avec le même zèle en Espagne, aux Indes, ici où peut-être il n'a pas eu moins d'opposition et de difficultés à combattre et à surmonter qu'il en a trouvées dans ses voyages les plus pénibles. C'est une bonne acquisition à faire qu'un homme de son caractère, dont la probité égale l'expérience et la capacité.»
Du Casse trouva, en revenant de son expédition, toute l'Espagne soumise à la domination de Philippe V, à l'exception des deux villes de Gibraltar et de Barcelone. Reprendre Gibraltar, il n'y fallait pas songer. La position de cette ville la mettait à l'abri d'un siége régulier: tenter un coup de main eût été imprudent! Du reste, le succès couronnât-il une telle entreprise, l'attaque seule de cette place avait pour conséquence la reprise des hostilités avec l'Angleterre et la rupture de la paix générale, si nécessaire à toute l'Europe. Une tentative contre Barcelone n'avait pas les mêmes inconvénients: le siége de cette ville fut donc résolu. Le commandement en chef de l'armée navale fut donné à l'amiral du Casse, celui des forces de terre au maréchal de Berwick. Aussitôt le siége décidé, ce fut un échange constant de lettres entre Pontchartrain et du Casse. Le ministre ne prenait pas une décision importante sans avoir d'abord consulté l'amiral. Malheureusement presque toutes les lettres du commandant en chef de l'armée navale sont perdues ou ont été égarées; celles de Pontchartrain seules sont parvenues jusqu'à nous. Chaque jour des courriers se croisaient entre Versailles, où résidait le ministre de la marine, et Paris, où se trouvait du Casse. Malgré tout le soin que prenait celui-ci de faire connaître les objets nécessaires au siége, malgré toute la diligence qu'apportait Pontchartrain à donner les ordres les plus minutieux et les plus précis, la présence de du Casse à Toulon, où se faisait l'armement, parut indispensable. Personne, en de telles circonstances, ne remplace un général en chef. L'intendant du port, M. de Vauvré, avait beaucoup de zèle et de bonne volonté. Il était homme de valeur; mais néanmoins, lorsqu'un obstacle imprévu se présentait, il n'osait prendre sur lui de lever la difficulté. Il en référait au ministre; celui-ci soumettait le cas à du Casse; ce dernier répondait à Pontchartrain pour lui indiquer ce qui lui paraissait devoir être fait. La réponse était alors transmise à l'intendant, qui prenait les mesures nécessaires pour assurer l'exécution des ordres reçus; il en résultait une perte de temps considérable et des retards énormes.
Un tel état de choses était préjudiciable au service. Aussi, dès le 17 janvier 1714, le ministre fit-il savoir à du Casse que le Roi le verrait avec plaisir se rendre à Toulon.
«Monsieur, écrit Pontchartrain, je vous envoie, par ordre du Roy, une copie de la dernière lettre que j'ai reçue de M. de Vauvré, du 7 de ce mois.
«Elle vous fera connaître que vous ne devez compter ni sur les deux galiotes à bombes qui sont à Toulon hors de service, ni sur aucun bâtiment particulier de Provence, pour pouvoir le rendre propre à ce service.
«Sa Majesté m'a commandé de vous écrire que, si votre santé vous le permet, il est à propos que vous vous rendiez à Toulon en diligence, d'autant plus que l'on assure que les vaisseaux de votre commandement pourront être en état d'appareiller à la fin du mois. Sa Majesté, d'ailleurs, estime votre présence nécessaire dans le port, afin que vous y disposiez toutes choses pour les opérations de votre campagne et la distribution des officiers et troupes de la marine dont le roi d'Espagne a désiré fortifier les équipages des vaisseaux armés à Cadix et à Gênes, ainsi que les vivres qui leur seront nécessaires, et je suis persuadé que vous serez bien aise d'y être particulièrement par vous-même, pour procurer bien des choses essentielles qui manqueront au marquis de Marry et aux autres qui doivent servir sous vos ordres; je vous prie de me faire savoir _le jour à peu près_ que vous vous proposez de partir de Paris, afin que j'en informe Sa Majesté.»
La santé encore chancelante du commandant en chef de l'armée navale ne lui permit pas de quitter Paris aussitôt qu'il l'aurait désiré. En outre, il avait une double mission à remplir. Lieutenant général de France, il était aussi capitaine général d'Espagne et chevalier de la Toison-d'Or. A ce double titre il avait été chargé par le roi Philippe V de veiller à la défense de ses intérêts relatifs au siége de la dernière ville insoumise de la monarchie, siége dont tous les frais devraient être faits par le petit-fils de Louis XIV; du Casse tenait à justifier la confiance que Philippe V avait en lui. Le 29 janvier, il écrivait à Pontchartrain pour lui soumettre quelques observations relatives au service du roi d'Espagne, et deux jours plus tard, surmontant les souffrances qu'il éprouvait, du Casse se mit en route, malgré les prières de sa femme et de sa fille la marquise de La Rochefoucauld, qui le suppliaient de rester. «Il ne s'agit pas de vivre, leur dit-il, mais de partir!» Réponse dans le genre de celle que, sous le règne suivant, le maréchal de Saxe malade fit à ceux qui lui parlaient de se soigner, la veille de Fontenoy: «Il ne s'agit pas de vivre, mais de vaincre.»
Le ministre lui-même lui recommanda de se ménager pendant le voyage et de se reposer, s'il le fallait, plutôt que de risquer d'aggraver sa maladie; le 7 février, Pontchartrain écrivit à l'intendant pour lui apprendre la prochaine arrivée de l'amiral: