Part 16
«Sa Majesté ayant résolu d'envoyer par une frégate exprès un paquet de conséquence au sieur du Casse, lieutenant général de ses armées navales qui commande l'escadre qui est à présent en Amérique, elle a fait choix pour ce service de la frégate le _Ludlow_, que le dit sieur marquis d'Ars commande, étant persuadée qu'il s'acquittera de l'exécution de cet ordre avec toute l'exactitude possible. Pour cet effet elle donne ordre au sieur de Begon, intendant à Rochefort, de lui donner des vivres autant que cette frégate en pourra porter, afin qu'elle en ait pour tout le temps que durera son voyage. L'intention de Sa Majesté est qu'aussitôt que le vent lui permettra de mettre à la voile, il appareille et qu'il fasse voile en toute diligence pour le Cap-Français de Saint-Domingue, où il pourra apprendre des nouvelles certaines de l'endroit où sera ledit sieur du Casse. Si le sieur de Charitte ne pouvait lui en donner, parce que le dit sieur du Casse a abordé par la bande du sud, il enverra un exprès par les terres au comte de Choiseul, au comte d'Eslandes, par lequel il sera informé du temps du départ du sieur du Casse et de la route qu'il aura faite, et pour ne point perdre de temps, en attendant le retour de cet exprès, il prendra les rafraîchissements dont il pourra avoir besoin et demandera au sieur de Charitte un pilote qui le mènera par le vieux canal à la Havane, où le dit sieur du Casse doit être suivant ses ordres, et s'il ne se trouve pas en ce port, il faut qu'il l'aille chercher où il sera et qu'il fasse toute la diligence qui pourra dépendre de lui pour le joindre, et après il aura soin d'exécuter les ordres que ledit sieur du Casse lui donnera; mais en cas qu'à son arrivée à la Havane il le trouvât parti pour revenir en Europe, l'intention de Sa Majesté est qu'il tâche de prendre un fret audit port de la Havane pour gagner la dépense de son voyage et qu'il revienne ensuite le plus diligemment possible aux rades de la Rochelle.»
Le marquis de Brémond d'Ars remit à du Casse les provisions de lieutenant général des armées navales, vice-amiral de France. Le 27 décembre 1707, tandis qu'il faisait campagne, ses services lui avaient obtenu cette haute distinction, aux applaudissements de tous. Saint-Simon, si peu bienveillant d'ordinaire pour du Casse, enregistre dans ses Mémoires cette nomination, en disant: «_Il y eut deux lieutenants généraux, le mérite fit du Casse, la faveur fit d'O._»
Le 1er juillet 1708, l'escadre française partit de la Havane. Quelques jours après, six vaisseaux anglais furent signalés. La chasse leur fut donnée. Ils furent pris. On y trouva un chargement considérable. Aucun autre incident n'étant venu retarder sa marche, du Casse fit le 28 août son entrée dans le _Port-du-Passage_ près Bilbao, avec sa riche capture, ayant rempli sa mission sans avoir subi aucune perte; «_du Casse_, dit Saint-Simon, _qui était allé chercher les galions dont on avait si grand besoin, les ramena riches de cinquante millions en argent et de dix millions de fruits. Il arriva au Port du Passage le 27 août._»
Il y trouva des instructions pour faire opérer le remboursement des frais de l'expédition, entre autres des lettres patentes signées de la main même de Louis XIV et datées du 18 avril.
Outre ces lettres patentes, l'ambassadeur de famille, d'Aubenton, fit remettre à du Casse, des instructions, datées du 2 juin de la même année (1708), que nous croyons devoir reproduire ici. L'insistance que met Louis XIV à ce que les frais de l'expédition soient payés exactement, sans réclamer un centime de plus que le dû légitime, jette un jour curieux sur l'honnêteté avec laquelle se faisaient sous ce règne les opérations financières.
«De par le Roy:
«Sa Majesté a fait armer dans les ports de Brest et du Havre une escadre de sept vaisseaux de guerre et de deux frégates sous le commandement du sieur du Casse, lieutenant général de ses armées navales, pour aller prendre au Mexique, sous son escorte, la flotte de la Nouvelle-Espagne. Sur l'offre qui en a été faite par le roy catholique d'en faire payer la dépense sur le produit des effets de cette flotte, et étant nécessaire de commettre quelque personne de confiance et entendue dans le commerce d'Espagne pour liquider, si n'a été, les sommes qui doivent revenir à Sa Majesté pour son remboursement de cette dépense et la faire remettre à ses ordres, de même que de ce qui peut regarder et concerner l'exécution du décret de Sa Majesté catholique du 26 novembre 1706 et les intérêts des négociants français dans ladite flotte, elle a fait choix du sieur du Casse pour travailler, avec le commissaire ou les commissaires qui seront nommés par Sa Majesté catholique, à la liquidation de ce qui lui doit revenir, lui donnant pouvoir de prendre connaissance de tout ce qui est en cela de son service, d'en arrêter les comptes conjointement avec lesdits commissaires de S. M. Catholique, d'empêcher qu'il ne soit débarqué en fraude aucun effet de ceux qui auront été chargés dans les vaisseaux de Sa Majesté, de les faire reconnaître et visiter en présence des commissaires à la répartition des sommes concernant ladite dépense et les droits du roi d'Espagne, afin que les effets qui appartiennent aux sujets de Sa Majesté ne soient pas plus surchargés que ceux des Espagnols.»
«Fait à Versailles, 2 juin 1708.»
Du Casse fut retenu quelque temps en Espagne par les règlements de comptes; il montra beaucoup de dextérité et se tira, à son honneur, de cette ennuyeuse mission. Il acquit même une réputation d'habileté dans l'art de mener à bien ce genre de négociations, et un an plus tard, à la fin de l'année 1709, Philippe VI ayant cru devoir apporter des modifications, très-fâcheuses pour les armateurs français, aux conventions qui réglaient le sort des prises amenées par ceux-ci dans les ports d'Espagne, M. le comte de Toulouse consulta du Casse sur ce qu'il y aurait à faire à cet égard, par une lettre qu'il lui écrivit le 24 janvier 1710.
«Je ne doute pas, Monsieur, que vous n'ayez été informé des changements que le roi d'Espagne vient de faire au sujet des prises, qui sont menées dans ses ports par des armateurs français et qui consistent à révoquer l'exemption qu'il avait accordée pour les effets de ces prises qui se rendent en Espagne, et à ordonner aux conseils de ne plus faire aucune procédure sur les prises, mais de les laisser faire aux officiers de justice espagnols.
«A l'égard de la révocation de l'exemption, il est aisé de comprendre quel préjudice elle cause à la course; il se peut que l'on demande actuellement à Cadix 20,000 fr. de droits pour une prise, qui n'a été vendue que 60,000 fr. L'article des procédures est encore plus précieux; car, outre que celles qui sont faites par les juges espagnols sont chargées d'une infinité de papiers inutiles et où il est impossible de rien connaître, comme je l'ai éprouvé plusieurs fois, cela jettera les armateurs dans des frais et des longueurs qui les abîmeront, sans compter que les Espagnols étant de mauvaise humeur comme ils le paraissent à présent, il n'y aura point de juges à qui pour cent pistoles un Hollandais ne fasse faire la procédure, de telle sorte qu'il sera impossible de n'en pas prononcer la main levée. Il est très-important, pour le bien de la course qui n'est déjà que trop ruinée par d'autres endroits, qu'il plaise au Roi de prendre des résolutions à cet égard.
«Le roi d'Espagne a fait un état par lequel il ordonne à tous ses armateurs de ramener leurs prises dans le lieu de leur armement, sans pouvoir s'en dispenser sous quelque prétexte que ce puisse être. Je ne sais s'il ne serait pas à propos d'ordonner la même chose à nos corsaires français et je suis persuadé que, nonobstant le risque qu'il y a à courir de la part des ennemis, tous ceux qui ont intérêt dans les armements seraient fort aises de voir cet ordre donné, parce que la facilité que l'on a eue de permettre aux Français de mener leurs prises en Espagne, n'a servi à autre chose qu'à donner lieu à beaucoup de friponneries, car les conducteurs, sous prétexte de les faire vendre, se les font adjuger pour le tiers ou pour la moitié de leur juste valeur, et ensuite les ramènent en France, où ils les revendent ce qu'elles valent, à la vue même des intéressés à l'armement, qui voient le tort qu'on leur fait sans y pouvoir donner ordre.»
«Versailles, 24 janvier 1710. Signé: Louis Antoine de BOURBON.»
Si du Casse méritait que le grand amiral de France eût ainsi recours à ses lumières pour s'éclairer sur une question fort importante, comme a pu en faire juger la lettre que l'on vient de lire, il avait encore bien davantage l'estime et l'admiration générales par l'adresse avec laquelle il avait su, l'année précédente, ramener sans encombre les richesses des galions. Au milieu de l'année 1710, on sut que d'autres galions, bien plus richement chargés encore, étaient réunis à Panama. On apprit aussi que les armées navales de Hollande et d'Angleterre avaient reçu l'ordre de prendre la mer et de surveiller leur départ, pour s'en emparer coûte que coûte. Seul, du Casse fut jugé digne et capable du commandement de l'escadre français mise à la disposition du roi d'Espagne. Malgré la confiance qu'inspirait du Casse, le cabinet de Versailles hésita avant d'accorder les vaisseaux que demandait Philippe V. En présence des armées navales ennemies, véritablement formidables, qui tenaient la mer, il parut imprudent d'entreprendre une pareille expédition. Mais le cabinet de l'Escurial représenta avec force qu'il n'y avait plus d'argent dans les coffres du trésor royal, qu'on ne pouvait entretenir les troupes plus longtemps, et que s'il ne pouvait avoir les richesses du Nouveau-Monde, le fils de France, qui occupait le trône de Charles-Quint, allait être obligé de manquer à ses engagements et de faire banqueroute. Louis XIV céda.
Du Casse fut donc chargé de la glorieuse et difficile mission de sauver l'honneur de la monarchie espagnole.
Dès les premiers jours du mois de janvier 1711, l'amiral se rendit à Brest. Le 11, il arrêta, avec l'assentiment du ministre, la liste des officiers devant servir sur les vaisseaux qu'on armait. Le _Saint-Michel_ fut désigné comme vaisseau amiral, et les ordres suivants donnés:
26 janvier.
«Ordre du roi qui enjoint au sieur Chaze, commissaire de la marine, de servir à la suite de l'escadre des vaisseaux que Sa Majesté fait armer au port de Brest, sous le commandement du sieur du Casse, et de s'embarquer sur le _Saint-Michel_ ou sur tel autre vaisseau que le lieutenant général du Casse jugera à propos.»
Le 27 du même mois.
«Ordre du roi, qui ordonne au sieur de Jourdan de faire, sous les ordres ou en l'absence du sieur Chaze, les fonctions de commissaire de la marine à la suite de l'escadre de vaisseaux que Sa Majesté fait armer au port de Brest sous le commandement du sieur du Casse, lieutenant général des armées navales.»
Pendant son séjour à Brest, du Casse ne s'occupa pas uniquement de l'armement de l'escadre qui lui était destinée. Il consacrait aussi bien des moments au soin des intérêts généraux du corps de la marine. Il seconda de tous ses efforts Du Guay-Trouin, qui faisait ses préparatifs pour la célèbre expédition de Rio-Janeiro.
Il favorisa la prospérité de la compagnie de l'_Assiento_, qu'il avait formée, ainsi qu'on l'a vu, en 1701. Il écrivit, le 15 mars 1711, à l'un de ses directeurs, le célèbre Crozat, père de la belle et vertueuse duchesse de Choiseul-Stainville, femme du ministre de Louis XV, la lettre suivante:
«Je viens de recevoir votre dépêche du 11, monsieur, et d'écrire à M. de Chipaudière de faire sortir votre vaisseau au premier bon vent, après qu'il sera prêt. Vraysemblablement cela doit aller jusqu'au 20; pour moy, je suis tout prest, je vous remercie et la compagnie de Saint-Domingue, des ordres que vous envoyez à Saint-Louis pour expédier un vaisseau si j'en ay besoin. Ce que j'y ay affaires regarde M. le duc d'Albuquerque, et rien ne me presse. Votre vaisseau est ce qu'il me faut, et pour l'aller et pour le retour, ainsy que j'ai eu l'honneur de vous le dire.
«M. du Guay-Trouin armé, il peut, dans ses besoins éloignés pour la course, prendre des vaisseaux à quelque colonie où il y aura des nègres qui pourraient l'embarrasser pour la vente; il demande des ordres pour tous les facteurs de nos comptoirs, qu'ils aient à les recevoir pour les vendre pour son compte en payant à l'_Assiento_, sur le prix d'iceux, 30 pour 0/0, exempts de tous droits; il ne peut arriver aucun inconvénient en le lui accordant, et au contraire un grand préjudice à la compagnie de ne le pas faire. Si vous ne voulez pas vous donner ce soin, monsieur, chargez-en M. Legendre, et envoyez audit sieur du Guay des expéditions conformes au modèle que je vous envoie. Je vous remercie de tout mon cœur des nouvelles que vous me donnez de M. de Vendosme.»
A la fin de mars, l'amiral du Casse quitta Brest. La saison était mauvaise, les coups de vent très-violents. Craignant d'être séparé de ses vaisseaux, il donna rendez-vous à chaque capitaine au port Louis de Saint-Domingue, en cas de dispersion. Bien lui prit de cette précaution. A cent lieues environ des côtes de France, deux bâtiments, l'_Hercule_ et le _Griffon_, furent entraînés loin de lui. Il se dirigea vers Madère. A peu de distance de cette île, il rencontra un navire portugais richement chargé, dont il s'empara.
Après avoir fait relâche à Madère, il fut à Porto-Rico, y resta quelques jours, s'approvisionna d'eau et de différentes autres choses dont il avait besoin. Il lui fut rapporté dans cette ville, que les habitants de Santo-Domingo s'étaient mis en révolte contre l'autorité de Philippe V et avaient reconnu l'archiduc Charles. En qualité de capitaine général d'Espagne, du Casse crut devoir se rendre en cette ville, afin de faire tout rentrer dans l'ordre. En y arrivant, il reconnut qu'on avait fait courir un faux bruit. Voici du reste comment il raconte cet incident au gouverneur de Saint-Domingue, le chevalier de Charitte, ainsi que le rapporte cet officier dans une lettre écrite à Pontchartrain un mois et demi plus tard, le 23 juin:
«J'ai reçu une lettre de M. du Casse, qu'il m'a écrite du 12 mai dans la ville de Saint-Domingue. Il me marque qu'en y passant il y a esté quatre heures et qu'il allait à Saint-Louis pour y joindre l'_Hercule_ et le _Griffon_ qui s'étaient séparés de lui au cap Finistère par un coup de vent. Il m'a aussi écrit de ce dernier endroit (Saint-Louis), le 27 du même mois. Il me marque qu'il avait descendu à terre au premier (Santo-Domingo), par ordre du Roi, sur de mauvais propos qu'avait tenus la _Gazette de Hollande_, que ses sujets dans cette île et dans celle de Porto-Rico avaient reconnu l'archiduc Charles, et que Sa Majesté, dans ce doute, lui avait ordonné de préférer son service à celui du roi d'Espagne, de rester avec ses vaisseaux dans ces mers et de déclarer la guerre aux habitants de ces deux endroits; mais que, comme il a su qu'il n'en était rien, il allait continuer le projet pour lequel il était armé et comptait mettre à la voile dans deux ou trois jours; cependant il n'y a mis que le 2 de ce mois.»
De Santo-Domingo, du Casse vint au port Saint-Louis, où il arriva le 16 mai. L'intendant Mithon rend compte de son arrivée par une lettre au ministre, datée du surlendemain 18:
«Monseigneur, je me donne l'honneur d'informer Votre Grandeur de l'arrivée de M. du Casse dans le port Saint-Louis le 16 may, lequel a fait une prise portugaise auprès de Madère, où il a relâché, laquelle est chargée de sucre et de cuirs, et laquelle serait bien estimée en France cinquante mille écus; elle n'est point encore arrivée ici, où elle doit se rendre incessamment.
«J'ay aussi l'honneur de donner avis à Votre Grandeur que M. du Casse a relâché à Porto-Rico, où il a fait faire de l'eau, et aussi à Saint-Domingue.
«Les vaisseaux _l'Hercule_ et _le Griffon_, qui sont de son escadre, en furent séparés par un grand vent environ à cent lieues de Brest, et sont arrivés ici dix jours avant luy, suivant les ordres qu'ils avaient, en cas de séparation.»
L'intendant Mithon profita du séjour de l'amiral du Casse pour lui soumettre diverses affaires importantes, dont il n'osait prendre la responsabilité sur lui. Ainsi il lui fit visiter le fort, lui soumettant les plans dressés pour des réparations urgentes; du Casse ordonna les travaux et indiqua les économies qu'on pouvait apporter dans leur exécution.
Un pauvre diable de capitaine marchand avait vu saisir son bâtiment, faute de s'être pourvu d'un double passeport, formalité dont il ignorait la nécessité.
Le 27 mai, du Casse ordonna la main-levée du navire, par un arrêté.
Le 2 juin, du Casse mit à la voile et se rendit à Carthagène, où devaient être les galions. En effet, il les y trouva réunis et chargés de trésors considérables. Il ne voulut pas laisser ces richesses, dernière espérance de la monarchie espagnole, sur les navires de cette nation. Il préféra les prendre sur ses vaisseaux, soit à son bord, soit à celui de ses capitaines. A la fin du mois de juillet, tout était prêt pour son départ, quand il apprit qu'une armée navale ennemie croisait à peu de distance de la rade de Carthagène, surveillant sa sortie, afin de s'emparer des richesses qu'elle savait l'amiral français chargé de conduire en Europe. Du Casse comprit qu'il lui serait impossible, avec les faibles forces dont il disposait, de résister aux efforts combinés des ennemis de la France. Il vit que le moment était venu de mettre en pratique ce dicton d'un ancien: _coudre la peau du renard à celle du lion_. Il résolut d'envoyer en avant un bâtiment espagnol chargé peu richement, avec la mission d'attirer au loin l'ennemi en se faisant poursuivre. L'éloignement de l'armée navale devait faciliter le passage des vaisseaux français. Du Casse choisit l'_Amirante_, le plus important des galions espagnols, dont le fort tonnage devait entretenir l'ennemi dans cette erreur que ce serait une riche capture, n'hésitant pas à sacrifier ainsi un navire, afin de sauver des richesses immenses.
Ce qu'il avait prévu arriva. Le 3 août, eut lieu la sortie du port de Carthagène; la flotte espagnole avait l'ordre de se diriger du côté de la Havane. Le 5, elle fut aperçue par les ennemis, qui lui donnèrent la chasse. Du Casse rentra dans le port de Carthagène, puis, lorsqu'il sut les ennemis très-éloignés et dans l'impossibilité, par suite du vent, de revenir sur lui, il mit à la voile, se dirigeant vers Porto-Rico, mais les vents le forcèrent à atterrir au Port-de-Paix, où il fut le 26 août.
Le gouverneur de l'île, Charitte, annonce ces divers événements à l'intendant Mithon dans une lettre écrite le 7 septembre:
«Si vous n'avez pas appris, mon cher monsieur, la destination de la _Thétis_ et la route que M. du Casse a tenue depuis son départ, je vous en apprendrai des circonstances qui vous surprendront, et celles qui regardent la _Thétis_ sont aussi tristes que les autres vous feront de plaisir.
«La _Thétis_ a été prise à une lieue au vent de la Havane par deux vaisseaux anglais, le _Zwidor_, de soixante-douze canons, et le _Loymouth_, de cinquante-six, le 7 mai; elle a soutenu le combat depuis les neuf heures du soir jusqu'à minuit, et elle ne s'est rendue qu'après avoir eu soixante-dix hommes hors de combat. M. de Choiseul y fut blessé par un coup de mousquet tiré de la hune d'un des ennemis; la balle entra par l'omoplate et sortit au sternum, dont il mourut treize jours après à la Havane, où tous les officiers et l'équipage de la _Thétis_ furent mis trois jours après le combat. Il y a eu des officiers blessés et un tué aussi bien que le sieur la Bussierre, qui était passager. On a trouvé cent mille livres en or dans le coffre de M. de Choiseul, outre son argent et quarante mille livres qu'il avait données, aussi en or, à Mlle Lefaucheux, en garde, avant le combat, qu'elle a sauvées. Les commandants anglais ont agi, dans cette occasion, avec toute la générosité possible. Ils ont voulu lui laisser, aussi bien qu'à M. Hennequin, leur vaisselle d'argent, mais ils n'ont pas voulu la prendre. Ils ont donné cent cinquante pistoles à Lefaucheux et un nègre. Elle a passé avec Mme de Grossard et une bonne partie de l'équipage, le P. Saint-Géry et le P. Charton, dans le _Jason_ à la Martinique; mais la dame de Grossard, étant accouchée vers la Vermude, est morte de ses couches, et son enfant cinq jours après. Elle a déclaré qu'il était à M. de Choiseul. Il lui avait donné cinq cents pistoles comptant par son testament et douze mille livres sur ses appointements en France. C'est le P. Charton qui est chargé de tout ce qu'on a trouvé après la mort de cette dame.
«Le _Prophète Elie_, la _Paix de Nantes_, l'_Illustre_, galère de La Rochelle, et la _Médée_ ont été aussi pris deux jours après la _Thétis_ et tous les équipages mis à la Havane. M. Hennequin est resté à la Havane avec Nolivos, qui a été chargé des effets de M. de Choiseul qui se montent à quarante mille livres, que Lefaucheux a sauvés. Il a avec lui deux enfants de M. Binan.
«Vous êtes en impatience de savoir ce que j'ai à vous dire de M. du Casse. Il est au Port-de-Paix depuis le 26 du passé, avec son escadre et avec l'argent des galions. Il partit le 16 du même mois de Boccachic avec l'_Amirante_ et six autres vaisseaux espagnols. A son départ, il lui ordonna de faire la route pour la Havane, séparément de lui, et de là en Espagne. Le lendemain, M. du Casse étant à quatre lieues au vent de Boccachic, il vit cinq gros vaisseaux anglais avec un bateau; il jugea à propos de relâcher. Il rentra dans le port, et le galion, qui avait couru la bordée trop au large, fut joint par les ennemis, et, au rapport de quatre vaisseaux marchands de la compagnie qui rentrèrent heureusement à Boccachic, on ne doit pas douter que l'_Amirante_ n'ait été pris. M. du Casse prit son temps sur cette nouvelle pour mettre à la voile; il a fait sa route pour le cap Tiburon, et est venu le 6 au Port-de-Paix pour y faire de l'eau et des rafraîchissements. Il me dépêcha un exprès le 23, et je partis par mer la nuit du 30 au 31, pour l'engager de venir dans ce port. Mais comme il avait déjà tout ce qu'il fallait, je n'ai pu obtenir de lui ce que je désirais. Je le laissai vendredi au soir, et j'arrivai ici samedi à deux heures de l'après-midi. Je trouvai à mon arrivée un vaisseau de Saint-Malo, _la Sainte-Avoye_, commandé par le sieur Lavigne, qui était parti dans son canot pour aller au Port-de-Paix porter à M. du Casse les paquets de la cour avec le cordon rouge pour M. du Casse. Dans le moment que j'arrivai, le canot revint du Port-de-Paix, et un officier du vaisseau malouin, qui était dans ce canot, me dit, de la part de M. du Casse, qu'il partirait ce matin. Cependant nos vigies ne l'ont point découvert. Je n'en suis pas surpris, parce qu'il n'aura pas eu assez de vent pour doubler la Tortue.»
Ainsi que l'on vient de le voir dans la lettre du chevalier de Charitte, du Casse reçut au Port-de-Paix une nouvelle marque de l'estime de son roi. La frégate _la Sainte-Avoye_ lui apporta les provisions de _commandeur de Saint-Louis_[8]. Elles étaient signées du 2 juin et un brevet de quatre mille francs de pension y était joint.
[8] Cent quinze ans plus tard, le maréchal de camp baron du Casse, petit-neveu de l'amiral, recevait aussi le cordon rouge des mains du roi Charles X.