L'amiral Du Casse, Chevalier de la Toison d'Or (1646-1715) Étude sur la France maritime et coloniale (règne de Louis XIV)

Part 14

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«Comme Sa Majesté catholique ni personne de sa part ne m'a donné signe de vie, j'écoute ce que l'on veut me dire sans chercher d'en rien savoir. Ces commandants n'ont nullement manqué de politesse et de bienséance sur cela.

«M. de Navarette m'étant venu trouver, il y a trois jours, pour me dire qu'il y avait un ordre du roi catholique, pour me demander les quatre vaisseaux du Roi, pour escorter les galions et la flotte hors des caps, ou plutôt savoir si j'étais dans cette disposition, je prends la liberté, Monseigneur, de vous envoyer la réponse que je lui ai faite, et je dois vous dire, de plus, que je dis verbalement au dit sieur de Navarette qu'il ne m'était jamais possible d'obéir aux ordres d'aucun conseil d'Espagne, que je distinguerais toujours d'avec ceux de Sa Majesté catholique, en ce que, lorsqu'il ferait l'honneur à quelque officier de lui en donner, il signerait de son nom de Philippe, et les conseils, de l'estampille: _yo el Rey_. J'ai cru devoir le dire dans cette occasion-ci, afin d'apprendre à MM. du Conseil des Indes que les officiers du Roi se conduiront toujours en connaissance de cause.

«Tout leur grand empressement pour la sortie de ces vaisseaux a été fondé sur une vaine espérance que le roi n'aurait pas le temps de faire ses réflexions sur les inconvénients et les accidents qui pourraient arriver à cette flotte. Depuis qu'ils ont su que M. le duc de Gramont avait fait de nouvelles représentations, ils témoignent plus d ardeur pour rendre ses réflexions inutiles; mais les marchands, plus sages, ne se sont pas mis en devoir de charger. Ils viennent à moi souvent me consulter, ou plutôt apprendre si je n'ai point de nouvelles sur ce départ. Je ne me suis jamais ingéré de les y induire ni de les en détourner.

«Si le hasard ne se mêle pas de s'opposer à cette sortie, le Conseil voulant soutenir la gageure, il ne dépendra pas d'eux de les envoyer dans quinze ou vingt jours; mais peut-être mettront-ils de l'eau dans leur vin, et voyant que n'y ayant pas assez de marchandises pour rapporter assez d'argent, les frais, bien loin de procurer au roi quelque avantage, absorberaient plus que le produit qu'il en retirerait. Le consulat a fait différentes représentations, et toutes inutiles.»

Cette tentative infructueuse eut pour résultat de rendre le Conseil des Indes plus circonspect et de laisser à du Casse le loisir de donner ses soins à la défense de Cadix, ainsi qu'on le voit par sa lettre à Pontchartrain du 31 mai:

«Il ne s'agit plus des Indes pour le présent; c'est d'une plus grande œuvre. Cadix se munit insensiblement de vivres et de munitions. Il y a, je crois, quatorze ou quinze régiments qui peuvent composer mille hommes bons, médiocres et défectueux, couverts de haillons ou tout nus. Il y a des officiers pour composer un camp volant, dont cent un n'ont pas servi, à ce que tout le monde me dit.

«Il arriva hier un régiment de cavalerie. M. le marquis de Valdecania me dit qu'il attend le régiment de Grenade.

«M. le comte de Fernand-Nunez, à qui sa charge donne le droit de commander dans le port, est allé à Chères pour peu de jours. A son retour, nous devons tenir un conseil d'officiers espagnols et français, afin de déterminer tout ce qui se peut faire, et que chacun se mette en devoir de remplir tout ce dont il sera chargé. Mais que peut-on faire? Ces gens-là n'ont pas un écu, et rien ne se remue ici qu'à force d'argent. Vous jugez bien, Monseigneur, que j'en donnerai plutôt du mien, si les équipages des vaisseaux ne suffisent point.

«Un Espagnol, arrivé hier de Gibraltar d'où il s'est sauvé, rapporte qu'il y a quatre mille hommes dans la place, et que les barques catalanes et de la côte de Valence y apportent continuellement des vivres, et apparemment les nouvelles de tout ce qui se passe en Espagne. C'est M. le marquis de Valdecania qui a eu la bonté de me le dire. Je le priai très-instamment d'écrire à M. Chacon, capitaine général de la côte de Grenade, d'armer des tartanes et des barques pour donner la chasse aux Catalans et aux Valenciens. Ils ne se défieront pas de ces sortes de bâtiments dans la nouveauté, et l'on n'en aurait pas pendu une douzaine qu'ils ne trouveraient plus de serviteurs à si bon marché.

«Il faut que M. le comte de Foncalade ait quelque raison, que je ne comprends pas, pour ne pas venir ici, le temps ayant toujours été favorable depuis huit jours. J'ai su qu'il avait dépêché un courrier au roi catholique, et je veux croire que c'est cette raison qui l'a retenu. Quand il aura l'ordre, le vent ne sera plus bon, et les ennemis formeront dans la suite un obstacle invincible.»

Cette lettre venait de partir lorsque du Casse en reçut une de Pontchartrain, datée du 13 mai, le félicitant du tact et de la mesure avec lesquels il agissait:

«Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous m'aviez écrite le 17 du mois passé, et j'ai rendu compte au Roi de la conduite que vous tenez avec M. le marquis de Valdecania et avec les autres officiers espagnols qui servent dans Cadix. Sa Majesté l'a approuvée entièrement et vous exhorte de la continuer, de manière que dans les mouvements que vous vous donnez pour contribuer à la défense de cette place, il puisse toujours leur paraître qu'elle les regarde particulièrement et que vous ne vous en mêlez que pour les aider.»

Presque chaque jour du Casse écrivait à Pontchartrain, ne variant pas sur ce thème, que si l'armée navale ennemie voulait se donner la peine de forcer l'entrée du port de Cadix, rien ne saurait l'en empêcher.

Sur ces entrefaites le ministre envoya à l'amiral un système de fourneaux destinés à faire rougir les boulets pour incendier les vaisseaux.

C'est donc à ce moment qu'on doit rapporter l'infernale et nouvelle invention du tir à boulet rouge, si souvent employé depuis, principalement sur mer et pour la défense des côtes.

Voici la curieuse lettre de Pontchartrain à ce sujet; elle est datée du 20 mai 1705.

«Monsieur, je vous envoie le dessin que le sieur de Logivières m'adresse d'un fourneau pour faire rougir des boulets, avec l'explication sur la manière de s'en servir et de charger les canons. Vous verrez qu'elle est très-aisée et la dépense très-médiocre. On en peut tirer beaucoup d'utilité pour la défense de Cadix, n'y ayant point de vaisseaux qui osent tenir une demi-heure sous des batteries dans lesquelles on pourra se servir de ces boulets. Il ne s'agit que de s'y préparer et d'établir des fourneaux dans le Pontal, à Matagorde, et dans les autres endroits qu'on jugera à propos, avec les ustensiles nécessaires, de sorte qu'il ne reste qu'à y mettre le feu lorsqu'on en aura besoin.»

Malgré les préparatifs de toute sorte pour la défense de Cadix, le Conseil des Indes crut que cette place, si elle était attaquée, tomberait infailliblement aux mains des ennemis, et ayant dû renoncer à faire partir les galions et la flotte, le Conseil fit décharger les effets du roi d'Espagne et les fit envoyer à Séville. Au mois de juillet, l'archiduc Charles étant venu mettre le siége devant Barcelone, l'armée navale ennemie étant entièrement occupée à maintenir le blocus de cette place, du Casse pensa qu'en faisant diligence les bâtiments de commerce pourraient sortir de la rade de Cadix sans danger, avec quatre vaisseaux français, et aller attendre le reste de l'escorte que Louis XIV mettait à leur disposition à la rade de Gorée, où ils seraient à l'abri d'un coup de main.

Mais du Casse ne voulait pas faire lui-même cette proposition directement au Conseil des Indes, pensant qu'elle serait rejetée. Il jugeait, pour la faire réussir, l'intervention du Roi de France nécessaire; il savait que le Conseil des Indes ne se départirait pas de ses anciennes idées, «car, dit-il avec autant de profondeur dans l'esprit que de sagacité dans le jugement, c'est le propre des ignorants de ne jamais vouloir changer ce qu'ils ont pratiqué.» Du Casse exprime son opinion sur toutes les mesures à prendre dans une lettre à Pontchartrain datée du 4 août, et prévient le ministre qu'il a déjà mis l'ambassadeur au courant de la situation:

«J'écris à M. Amelot et lui envoie un mémoire instructif de la conduite à tenir, de la convenance et de l'utilité qui en résultera. Je ne pourrais faire autre chose sans qu'on présumât que je voulais faire l'homme utile et mendier quelque grâce. J'aurais passé moi-même à Madrid pour donner une forme à tous les ordres qui conviennent et l'intelligence de mes pensées, répondre aux objections que formera le Conseil, et faire voir à M. Amelot l'inutilité des ordres qui ont été donnés, lorsque j'étais destiné à faire ce voyage.

«J'ai déjà pris la liberté, Monseigneur, de faire en sorte de me dispenser d'aller aux Indes. Je vous demande la même grâce, mais je ne veux point que cela vous coûte la moindre discussion avec le Roi; _j'aime mieux mourir, et qu'il soit persuadé de mon zèle, que vivre, et que Sa Majesté eût le moindre doute sur ma bonne volonté_. Ainsi ma confiance ne met pas en doute que vous aurez la bonté de faire pour moi ce qui conviendra, et moi je remplirai tous les devoirs. Si je suis dispensé du voyage, je m'offre de rester jusques au départ.

«J'ai pensé vous envoyer M. le baron de Lort pour m'amener les vaisseaux que vous me destinerez, si je ne suis pas dispensé du voyage; et en même temps je voulais vous supplier de lui accorder le commandement d'un vaisseau. Je puis vous assurer que vous ne le mettrez en mains de personne plus digne, et, outre ses bonnes qualités par rapport au service, il a l'esprit fait pour les Espagnols. J'espère de vos bontés que vous voudrez bien le lui accorder. Vous pouvez, en sa place, me donner M. le chevalier d'Amon, et j'aurai M. de Val. Vous aurez la bonté de vous souvenir que vous aviez nommé M. du Quesne, soit que j'y aille ou que je n'y aille point. Vous ne pouvez rien trouver de meilleur, et comme il faut quelque frégate, si vous la destinez de Toulon, elle me portera mes meubles et des provisions. Je vous avais prié, lorsque j'ai cru de partir, de m'accorder M. de la Salle Saint-Cricq; je prends la liberté de vous renouveler cette prière.»

Le comte de Toulouse appareillait à Toulon pour venir croiser dans la Méditerranée. Du Casse, qui le savait, écrivit, le 10 août, tout ce qui était venu à sa connaissance sur les agissements de l'armée navale ennemie, priant Pontchartrain de faire parvenir au jeune prince sa lettre, fort importante pour lui.

Du Casse était contraint d'employer les plus grands ménagements pour obtenir des Espagnols la permission de leur être utile. Leur orgueil, leur susceptibilité pointilleuse rendait la tâche délicate. On pourrait dire des hommes de cette nation ce qu'en langage hippique on dit souvent des chevaux de race: _Ils sont sur l'œil._

Cette manière d'être fut toujours un sujet d'étonnement pour les officiers français qui se trouvaient avec du Casse. Ils étaient à cette époque ce qu'ils sont encore de nos jours, confiants, trop confiants même, et rien ne pouvait les surprendre autant que la défiance de leurs alliés. Le commandant d'Aire se fait l'écho de cet étonnement dans la lettre suivante, adressée à Pontchartrain le 11 août 1705:

«Monseigneur, je viens de recevoir la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire du 14 juillet. Il n'est plus question de vous redire, Monseigneur, toutes les peines qu'on a eues de porter les Espagnols à consentir qu'on les gardât. Cette nation est si opposée à la nôtre, et si différente de toutes manières, qu'il n'a pas fallu moins que M. du Casse pour en venir à bout, ce qu'il m'a été facile sous les ordres d'un aussi bon général. A bord du _Constant_, rade de Cadix.»

Quelques jours après, comme il n'y avait plus à craindre l'armée navale des alliés, retenue sur les côtes de Catalogne par le siége de Barcelone, du Casse envoya d'Aire faire la course; il voulait qu'on profitât de l'éloignement des vaisseaux ennemis pour ramener à Cadix les marchandises, ainsi que les objets déchargés et transportés à Séville; son espoir étant que l'on pourrait charger et faire partir flotte et galions.

Le Conseil des Indes ne prenant aucune décision, du Casse, le 30 août, écrivit à Pontchartrain pour insister sur la nécessité d'adopter promptement un parti.

Le départ des galions et de la flotte fut enfin décidé, et le 4 septembre du Casse reçut de Pontchartrain l'invitation de se rendre à Madrid, pour conférer avec l'ambassadeur de France, le marquis Amelot[6], au sujet de cette entreprise que Louis XIV jugeait assez importante pour adjoindre aux navires espagnols plusieurs vaisseaux de guerre, et ordonner à du Casse de prendre le commandement de l'escadre. L'amiral quitta Cadix le 6 septembre 1705 et arriva à Madrid le 14; il se rendit immédiatement près du marquis Amelot, et le soir fut admis à l'audience du Roi; le lendemain 16 il écrit à Pontchartrain:

[6] Michel Amelot était issu (comme Jean-Jacques Amelot, ministre des affaires étrangères sous Louis XV, et Antoine-Jean Amelot, son fils, ministre de la maison de Louis XVI) de la branche cadette de l'ancienne et célèbre famille Amelot, qui occupait dès le XIIIe siècle une place importante dans la noblesse orléanaise.

La branche aînée, qui a pour chef actuel M. le comte Charles Amelot de la Roussille, secrétaire d'ambassade, a marqué aux XVIIe et XVIIIe siècles dans la diplomatie, les lettres et les armes. Elle compte, entre autres illustrations, le célèbre Amelot de la Houssaye, le gouverneur de la Louisiane; Jean Amelot, petit neveu du maréchal de Villars, etc., etc.

«J'ai reçu à Cadix les deux lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire des 10 et 19 d'août, la dernière par le courrier que je vous avais dépêché. Il arriva le 4, à onze heures du soir. J'en suis parti le 6 pour me rendre ici, ayant passé par Séville pour y conférer avec messieurs du consulat, au sujet de l'expédition des deux navires pour Porto-Bello et la Vera-Cruz; sur quoi nous avons été facilement d'accord, d'où il fut dépêché dès l'instant un courrier pour Cadix, avec ordre qu'on les préparât et qu'ils fussent en état de partir dès qu'on enverrait les dépêches de Madrid. J'ai aussi laissé l'ordre au sieur de Terville de se mettre en état de partir aussi pour Lima. M. Amelot m'ayant mandé que le roi catholique approuvait fort ma pensée sur cet envoi et que j'en donnasse les ordres, je suis arrivé en cette ville le 14, au soir.

«Je me rendis dès l'instant au palais, n'ayant pas trouvé M. Amelot chez lui. J'y saluai S. M. C., et ensuite je me retirai, après avoir conversé un moment avec M. Amelot. L'accablement continuel où il est ne lui a pas permis que nous ayons encore travaillé ensemble, et, pour le soulager, j'ai passé, cette matinée, deux heures en conférence avec M. le duc d'Atrisco, président du Conseil des Indes, qui est tombé d'accord avec moi de toutes mes propositions, et je viens d'être informé que le Conseil avait donné ses consultes pour l'expédition des galions et de la flotte.

«Ainsi, Monseigneur, voilà le grand point déterminé. Je ferai dépêcher un courrier, dès que tout sera en règle pour ordonner à Séville qu'on renvoie les effets qui avaient été retirés des vaisseaux, et à Cadix qu'on se prépare, qu'on charge et qu'on fasse partir les aviso, si je puis en obtenir les dépêches. Il ne tiendra point à moi ni à mes sollicitations que tout se fasse en diligence.»

Après avoir ainsi longuement entretenu ce ministre de l'expédition projetée, du Casse consacre la seconde partie de sa lettre à venger l'honneur d'un de ses officiers, le baron de Lort de Sérignan[7], à qui était échu, après la blessure du chef d'escadre, le commandement de l'_Intrépide_, à la bataille de Vélez-Malaga. Dans la fin de la lettre qu'on va lire, le nom du marquis de Vilette n'est pas prononcé comme celui du calomniateur du baron Lort, mais c'est évidemment lui qui est en cause. En effet, le lieutenant général Vilette, blessé dans son orgueil de commandant en chef que les ennemis aient paru craindre davantage son chef d'escadre du Casse que lui-même, évite dans son rapport de faire l'éloge de l'équipage de l'_Intrépide_, affectant même d'en faire peu mention, tandis que, au dire de tous les contemporains, la conduite de du Casse et celle de ses officiers fut admirable. Voici du reste les termes chaleureux dans lesquels du Casse prend la défense du baron de Lort de Sérignan:

[7] Jacques-Joseph de Sérignan, baron de _Lort_, seigneur de Farlet, second fils d'Henry de Lort, marquis de _Sérignan_, deuxième du nom, et de Marie de Grasset, entré dans la marine en 1677, capitaine de vaisseau le 1er février 1702, commandait, en qualité de capitaine de pavillon de du Casse, le vaisseau l'_Intrépide_ à Velez-Malaga. Un moment en disgrâce par suite de rapports calomnieux, il vit son honneur victorieusement vengé par les soins de du Casse. Après une brillante carrière couronnée par le grade de chef d'escadre, il mourut au château de Sérignan le 7 décembre 1731.

La famille de Lort Sérignan, famille d'ancienne chevalerie qui a donné à la France depuis le XIe siècle un grand nombre d'officiers distingués à toutes les époques de la monarchie, est de nos jours représentée dans l'armée de terre par Arthur de Lort, comte de Sérignan, capitaine au 104e de ligne. Ce jeune officier, par la publication de quelques ouvrages remarqués, tels que _le Siége de Montmédy_, _les campagnes de Guillaume III_, etc., a pris rang parmi les écrivains militaires de talent et d'avenir de notre époque.

«Il m'est revenu, Monseigneur, qu'on vous a dit que, pendant le combat, après que M. Benet et moi furent blessés, le navire de M. de Vilette ayant pris feu à son derrière; il avait été contraint d'arriver, et que M. le baron de Lort avait aussi arrivé. J'avais bien ouï dire que le vaisseau de M. de Vilette était sorti de la ligne de la longueur du vaisseau seulement un instant, sans qu'il eût discontinué de tirer de ses trois batteries, mais jamais je n'ai entendu parler que l'_Intrépide_ eût arrivé un pouce, et conserva toujours toutes ses voiles au plus près du vent. Je sais même que pour lors le vent cessa et que les vaisseaux n'étaient plus sensibles 'à leur gouvernail, ce qui le faisait abattre. M. de Vilette envoya son canot à l'_Intrépide_ et aux autres navires de l'arrière pour dire qu'on tînt le vent. L'on dit à l'officier: Voyez, la barre est à venir au vent, mais le navire ne gouverne pas.

«Je ne voudrais pour rien au monde vous imposer la vérité, mais je serais indigne, si je ne vous faisais pas ce détail pour la justification de M. le baron de Lort, à qui je n'ai eu garde de parler de cette infamie. Je l'ai laissé à Cadix, au désespoir de l'indifférence que vous témoignez pour lui, et de ce que vous lui avez refusé la croix de Saint-Louis que vous avez donnée à tant d'autres qui ont moins de service que lui. Je n'ai pas resté que d'avoir ma part de sa mortification. Comment voudriez-vous qu'il eût servi avec moi en second, après avoir été en chef? J'ose vous dire qu'il ne mérite point ce traitement et que vous avez peu d'officiers de plus de zèle, de plus d'honneur et de plus de désintéressement, ce que je vous certifie en honneur. La marine ne finira jamais ce mauvais procédé. Je m'étonne que M. l'amiral n'ait pas été informé de cela. Il n'a pas pu voir la manœuvre du vaisseau: l'éloignement et la fumée étaient deux obstacles. Mais je sais que le lendemain il lui fit un fort bon accueil. Ce mauvais discours n'était pas encore forgé sans doute. Je vous prie, Monseigneur, de revenir de cette injuste prévention et de le mieux traiter; qu'en servant avec moi, nous n'ayons pas le déplaisir d'être mécontents l'un et l'autre, qui ne l'avons assurément pas mérité.

«Le sieur du Houx est à Toulon. Je vous prie de le nommer sur le vaisseau qui m'est destiné.»

«Je n'ai point le temps de vous écrire plus amplement, ayant été toute la journée occupé, et, quand je me suis retiré pour écrire, quatre grands d'Espagne me sont venus voir et m'ont tenu plus d'une demi-heure chacun.

«Les nouvelles de Barcelone du 9 portent que les ennemis n'avaient rien entrepris, qu'ils se retranchaient auprès de la mer et qu'il faisaient amas de fascines. Je serais fort trompé si, dans la saison qu'il est, ils pensaient à ouvrir la tranchée à une ville comme celle-là. L'on craint que les révoltés s'emparent de Lérida; mais qu'en feront-ils après? Les ennemis pensent trop juste sur les événements pour penser de vouloir l'occuper. Nous avons encore quinze jours pour être hors de doute sur leurs progrès. Jusqu'à présent, les augures ne leur sont point favorables.»

La cour de France était fort inquiète du sort de Barcelone, assiégée par les Autrichiens. Du Casse ne croyait pas que l'on pût enlever une place de cette force; aussi le 9 octobre 1705, lorsque déjà depuis quelques jours la ville était au pouvoir de l'ennemi, écrivait-il encore à Pontchartrain, qui, dans chacune de ses lettres, lui en demandait des nouvelles:

«Monseigneur, je n'ai rien de nouveau à vous apprendre de Catalogne, le roi catholique n'ayant reçu aucun avis depuis celui du 18, non pas même d'Aragon. Pour moi, je vous avoue que je ne suis nullement alarmé et que je ne puis croire qu'ils prennent Barcelone le 18, n'ayant fait aucun ouvrage pour cela, et je compte tout le reste pour rien, Barcelone se conservant.

«Il y a trois jours qu'il pleut, ce qui n'était pas arrivé depuis six mois complets, et les vents sont à l'est-sud-est. S'il se trouve de même à la côte de Barcelone, je n'y serais pas en repos.

«M. Amelot vous a mandé comme les Portugais avaient passé la Guadiana en Estramadure. Le bon sens veut qu'ils fassent cette manœuvre pour retenir les troupes que l'on pourrait détacher.»

L'amiral du Casse se trouvait à Madrid, dans une position assez singulière et qui lui plaisait fort peu. Chargé spécialement de traiter toutes les affaires communes aux deux couronnes de France et d'Espagne, se conduisant avec son bon sens naturel et sa loyauté toute française, il voyait les habitants de la Péninsule agir avec nous, non pas comme avec des alliés, mais comme avec des gens dont on se méfie sans cesse. Ils semblaient ne pouvoir se décider à considérer comme des amis ceux avec lesquels ils avaient été pendant des siècles en hostilité. Tout plan, tout projet proposé par nous paraissait aux Espagnols conçu dans un esprit d'intérêt exclusif. Ainsi, du Casse ayant demandé à Philippe V, au nom de Louis XIV, la cession à la France du petit port de Pentacola, dans le voisinage du Mississipi, éveilla de la part du gouvernement espagnol les susceptibilités les moins bienveillantes. Toutes les lettres de du Casse, à partir de cette époque, ont trait à la malveillance des sujets du roi catholique. Aussi l'amiral, tout en mettant dans sa conduite une excessive finesse et une admirable prudence, ne restait-il à Madrid qu'à son corps défendant et pour le plus grand bien du service de Louis XIV. Heureusement il marchait parfaitement d'accord avec Amelot, l'ambassadeur de la cour de France.

Du Casse terminait ainsi une longue lettre, écrite le 23 octobre 1705 au comte de Pontchartrain:

«Il n'est pas non plus à propos de proposer aucuns moyens pour la réformation du commandement des Indes et de leur navigation. Toutes les bonnes raisons et les bons moyens sont regardés pour mauvais. Avec ces sentiments, jugez s'il est possible d'y réussir. Ils seront forcés par nécessité d'avoir recours aux Français, et alors on pourra leur insinuer la convenance respective.»