L'amiral Du Casse, Chevalier de la Toison d'Or (1646-1715) Étude sur la France maritime et coloniale (règne de Louis XIV)

Part 13

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«Les ennemis avaient le vent sur nous et s'en servaient pour nous attaquer avec des forces supérieures aux nôtres. Je ne dois vous parler que de l'avant-garde que je commandais. Le général Showel commandait celle des ennemis. Il arriva de si bonne grâce, que le voyant à une petite demy-portée de canon, je ne doutay point qu'il ne voulust avoir à faire à moy, et je l'attendis. Je fus fort surpris de ce qu'il aima mieux me donner en partage un de ses matelots qui est plus fort que luy. Nous nous attachâmes l'un à l'autre pendant une heure, et il jugea à propos de se rallier à Showel qui, après avoir combattu M. du Casse et s'en estre ennuyé, avait tombé sur l'_Excellent_ et le _Sage_ dont l'artillerie était inférieure à celle de ses matelots. Cependant, monseigneur, comme on m'avait crié de main en main qu'il fallait que toute l'avant-garde forçât de voiles pour gagner le reste des ennemis, et que le second de Showel, qui m'avait laissé, me mettait en liberté de combattre les vaisseaux qui estaient de son avant, j'eus à faire à un vaisseau de soixante-dix canons et à un autre de la même force qui, dès le commencement du combat m'avaient agacé.»

Une bombe ayant mis le feu au vaisseau-amiral du marquis de Villette, cet officier-général explique qu'il dut abandonner le combat.

«Nous eûmes beaucoup à esteindre le feu, et il fallut sortir de la ligne malgré moy. Je fus fasché que toute mon escadre, qui jusque-là, avait fait des merveilles, se retirast du combat. MM. du Casse et de Sainte-Maure pouvaient y estre obligés par la grande quantité des mâts et des manœuvres, que le grand feu, qu'ils avaient souffert, avait mis hors de service. Mais enfin, les autres crurent devoir faire le même mouvement, parce que les ennemis avaient reviré pour se rapprocher de l'amiral Showel.

«J'ai eu six lieutenants blessés, MM. de la Mirande, de Lusignan, chevalier de la Sale, des Gouttes, de Leons et Lesguille; sept enseignes, MM. de Lignières, de Marillac, de Gibanel, de Torcy, d'Escoulan qui est blessé dans des endroits, où il sera quitte pour n'être plus propre au mariage, et le chevalier Perrot. 25 aoust 1704. A bord du _Fier_. Signé: Villette-Mursay.»

Le marquis de Villette-Mursay paraît fort étonné, ainsi qu'on vient d'en pouvoir juger par son rapport, que l'amiral ennemi Showel ait dédaigné de l'attaquer, lui commandant en chef de l'avant-garde, et ait préféré s'acharner contre du Casse.

Le marquis de Villette, homme fort ordinaire, qui avait dû le grade de lieutenant général à sa parenté avec Mme de Maintenon, ne se rendait nullement compte du mobile qui avait fait agir Showel.

Ce dernier, qui connaissait les exploits de du Casse, devenu la terreur des divisions navales anglaises, avait jugé que le vainqueur de Sainte-Marthe devait être l'âme d'une escadre où il se trouvait, et que c'était lui surtout qu'il importait de mettre hors de combat, avant tout autre; aussi l'avait-il quitté, non pas après s'en être _ennugé_, mais après l'avoir criblé.

Cette bataille fut une des plus meurtrières du siècle. Les alliés y perdirent près de dix mille hommes; plusieurs de leurs bâtiments sautèrent, ou furent coulés à fond. Du côté des Français, il y eut peu de morts, mais parmi eux, des marins distingués: le Bailly de Lorraine, le chevalier de Belle-Ile, le marquis de Château-Renaud. Relingue et Gabaret moururent peu de jours après des suites de leurs blessures.

Bien qu'ils eussent eu le vent favorable, les alliés avaient eu le désavantage, sur toute la ligne, aussi profitèrent-ils de la nuit pour prendre la fuite. Le comte de Toulouse les poursuivit toute la matinée et la journée du 25. Vers le soir, le vent ayant changé, à force de manœuvres, l'armée navale de France parvint à joindre d'assez près celle de l'ennemi pour pouvoir l'attaquer de nouveau. Le grand-amiral voulut en donner l'ordre, mais le vieux maréchal de Cœuvres l'engagea à n'en rien faire et à consulter son conseil assemblé.

Le conseil fut d'avis de ne pas livrer combat.

On ne tarda pas à regretter de n'avoir pas fait ce que voulait le comte de Toulouse, car on apprit bientôt que l'ennemi était entièrement dépourvu de munitions, qu'il était hors d'état de se défendre. Gibraltar eût été peut-être le prix de la victoire.

Il sera éternellement regrettable pour notre patrie, que l'opinion du comte de Toulouse n'ait pas prévalu. La suite des événements a démontré à quel point ce prince avait vu juste. En effet, à cette époque, le marquis de Villadarias assiégeait Gibraltar. Après la victoire de Velez-Malaga, il s'était rendu auprès du vainqueur pour lui demander un secours d'une dizaine de vaisseaux chargés de bloquer la ville par mer. Le prince lui donna trois mille hommes, cinquante pièces de siége, et détacha le baron de Pointis avec dix vaisseaux et quelques frégates.

Il venait à peine d'accorder ce secours que le ministre de la marine lui écrivit pour lui dire d'envoyer, sous le commandement de du Casse, plusieurs bâtiments pour aller croiser dans les mers d'Amérique.

Le grand-amiral répondit, étant à bord du _Foudroyant_, à la date du 15 septembre 1704, de la rade de Malaga:

«Je vous ai écrit, monsieur, le 8 de ce mois ce qui s'était fait jusqu'à ce jour-là et que j'attendais les réponses de M. de Villadarias pour prendre mon parti. Il est venu lui-même ici, et nous avons vu qu'il lui manquait bien des choses pour le siége de Gibraltar. Nous nous sommes trouvés en état de lui en donner la plus grande partie. Je vous envoie, pour en rendre compte au roi, la copie de son mémoire, par où vous verrez que moyennant les choses que nous lui fournissons, il espère avoir un bon succès dans son entreprise. Je vous envoie le résultat du conseil que j'ai tenu sur ce sujet, et la liste des vaisseaux, et ce que je lui laisse. J'ai donné le commandement de tout à M. de Pointis. Je reçus hier le courrier par où vous m'envoyez les instructions de M. du Casse. Je vous ai déjà mandé les raisons pour lesquelles je ne pourrai, en cette occasion, suivre les ordres du roi. Elles ont encore augmenté depuis, car ce que je laisse pour Gibraltar nous dégarnit au point de n'avoir presque plus de soldats, et fort peu d'officiers.»

L'_Intrépide_ était complétement désemparé. Il lui était impossible d'appareiller. En outre, du Casse était à peine remis de la blessure qu'il avait reçue.

Il était donc indispensable qu'avant de faire de nouveau campagne, le vaisseau fût réparé.

Peu de jours après le départ de la lettre du comte de Toulouse, une de Pontchartrain parvint à ce dernier toujours à Malaga. Le ministre lui demandait de mettre en campagne une escadre, formée de divers bâtiments tous à peu de chose près dans le même état que l'_Intrépide_, et de donner le commandement de cette escadre à du Casse. Fatigué de cette insistance, le prince pria du Casse de lui adresser à ce sujet une note qu'il enverrait au ministre. La voici:

«Procès-verbal de l'impossibilité où était le vaisseau l'_Intrépide_ de se rendre en Amérique.»

«Monseigneur l'amiral m'ayant fait savoir qu'il avait ordre du Roy de me détacher avec mon vaisseau et les autres qui se trouveraient en état de faire la campagne de l'Amérique: Mon vaisseau est dans l'impossibilité d'aller en mer, par le devis que je viens d'envoyer à son altesse, non plus que les autres de l'armée, par l'état de leurs incommodités qui m'a esté apporté par M. de Chapiseau, major de l'armée. Ainsi je supplie très-humblement monseigneur l'amiral de représenter à Sa Majesté l'impossibilité d'exécuter ses ordres. 27 septembre 1707. Signé: _du Casse_.»

L'armée navale de France ne tarda pas à revenir à Toulon. L'amiral du Casse arriva dans cette ville, encore mal guéri de sa blessure. Sa jambe, qui avait été traversée par une balle, le faisait souffrir. Il ne voulut donc pas s'exposer à faire le voyage de Paris. On était en plein hiver, la température douce et tiède du Midi convenait mieux à sa santé que celle de la capitale. Il resta à Toulon.

Pendant son séjour dans cette ville, il reçut la nouvelle du mariage de son filleul et neveu _Jean du Casse_ avec une jeune personne, originaire de Saubusse, Mlle _Etiennette de Jordain_. Nous parlerons plus loin de cette union.

L'amiral du Casse se contenta d'envoyer ses félicitations par lettre au jeune couple. Il ne pouvait quitter Toulon. Il venait d'être avisé de se tenir prêt à partir au premier jour, pour reprendre la mer.

En effet, au commencement de 1705, Pontchartrain lui écrivit que le roi l'avait désigné pour aller prendre le commandement de plusieurs vaisseaux français et espagnols destinés à escorter une flotte marchande et des galions qui devaient se rendre en Amérique. Il l'engageait, en même temps, à aller à Madrid pour s'entendre avec Philippe V sur toutes les mesures à prendre, en cette circonstance, le priant de lui adresser un rapport sur la situation générale de la marine et du commerce de l'Espagne.

LIVRE VI

De 1705 à 1707.—CADIX.

Armement d'une escadre et appareillage d'une flotte dans le port de Cadix à destination d'Amérique.—Lenteurs des Espagnols; avortement du projet.—Craintes de Pontchartrain.—Du Casse à Madrid.—Destruction de l'escadre de Pointis devant Gibraltar.—Défense de Cadix.—Le conseil des Indes.—Le marquis Amelot.—Les boulets rouges.—Lettre curieuse.—L'archiduc Charles assiége Barcelone.—Le comte de Toulouse appareille.—Susceptibilité orgueilleuse des Espagnols.—Le baron de Lort de Sérignan.—Prise de Barcelone.—Le roi d'Espagne envoie du Casse à Versailles, demander des secours à Louis XIV.—Insuccès militaire de Philippe V.—Ce monarque en Navarre.—Du Casse renvoyé en Espagne pour sauver les débris de la marine de ce pays.—Escadre destinée à ramener les galions.—Décret du roi d'Espagne.—Du Quesne-Monnier.

Du Casse eut un instant l'intention de se rendre à Madrid par terre, afin de passer quelques jours à Bayonne et d'y voir son neveu et filleul, qui venait de se marier. Mais, pressé par son compagnon d'armes, le marquis de Langeron, qui appareillait à bord de _l'Entreprenant_, il se décida à prendre la voie de mer. Cette détermination plut à Pontchartrain, qui écrivit à ce propos à Langeron, le 18 février 1705:

«Vous m'avez fait beaucoup de plaisir de déterminer M. du Casse à profiter de l'occasion de _l'Entreprenant_ pour se rendre à Alicante, et de là à Madrid. Elle lui épargnera de la fatigue; et le repos qu'il aura dans le vaisseau pourra lui rendre sa guérison facile.»

Le 11 février 1705, du Casse avait prévenu de sa résolution le ministre de la marine, qui lui répondit le 25 du même mois:

«Monsieur, j'ai lu au roi votre lettre du 11 de ce mois, par laquelle vous m'informez du parti que vous avez pris de vous embarquer sur _l'Entreprenant_, pour aller jusqu'à Alicante, d'où vous passerez sans peine à Madrid.

«Sa Majesté l'a approuvé et attendra de vos nouvelles de cette ville, sur ce dont vous serez convenu avec M. le duc de Gramont, par rapport au service dont vous devez être chargé.

«Elle a donné ordre à M. le baron de Cœurs et au sieur de Colleville de se rendre à Cadix, avec le chirurgien et les officiers mariniers que vous demandez.»

Des ordres en effet avaient été donnés à divers officiers de se rendre à Cadix. Il avait été décidé qu'une escadre et une flotte (réunion de navires de commerce) appareilleraient dans ce port, où du Casse devait, en quittant Madrid, venir s'embarquer pour l'Amérique.

Pontchartrain craignait beaucoup que les lenteurs des Espagnols, en retardant le départ de du Casse, ne rendissent son voyage impossible ou n'exposassent cet intrépide marin à être fait prisonnier, si l'on donnait le temps à l'ennemi de concentrer des forces considérables à l'entrée de la rade de Cadix.

Cette crainte de voir du Casse bloqué dans Cadix, ou enlevé, à sa sortie, avec la flotte et les galions, était la constante préoccupation de Pontchartrain.

En quittant Toulon, du Casse emporta avec lui cent mille livres de poudre de guerre demandées par le roi d'Espagne. Il devait, une fois à Madrid, en réclamer le paiement, puis régler en même temps diverses questions d'intérêt pendantes entre la cour de France et celle d'Espagne.

Pontchartrain, qui voulait lui faciliter les moyens de remplir cette mission sans perte de temps, manda à tous les agents du gouvernement français en Espagne de faire ce qui dépendrait d'eux pour aplanir les difficultés et hâter la conclusion. Le 2 mars, il écrit dans ce sens au duc de Gramont, ambassadeur de France à Madrid, et au jésuite d'Aubenton, directeur donné, avec instructions secrètes, par Louis XIV à son petit-fils.

Le jour de son arrivée dans la capitale de la péninsule, du Casse en avertit Pontchartrain par un petit billet qui, parvenu à destination le 24 février 1705, fut immédiatement transmis par le ministre à sa belle-sœur la marquise de Roye, pour lui donner des nouvelles de son père. Le lendemain, 25 février, le ministre répondit à du Casse et manda à d'Aubenton de l'aviser si le marquis del Cazar, Espagnol de condition, chargé de veiller au prompt chargement des galions, était parti pour Cadix.

Sur ces entrefaites un fâcheux événement vint modifier la situation.

Une armée navale de trente-cinq vaisseaux de guerre, escortant une flotte qui portait des secours aux Anglais assiégés dans la ville de Gibraltar, entra dans la baie du même nom. Un brouillard épais la déroba à la vue du baron de Pointis qui s'y trouvait avec cinq vaisseaux.

Attaqué à l'improviste, surpris par suite du brouillard qui avait favorisé l'entrée de l'escadre ennemie, il fit, malgré la disproportion de ses forces, la plus héroïque défense. Il combattit cinq heures. Deux de ses vaisseaux furent pris, ils étaient criblés; deux autres échouèrent, et Pointis, prêt à être enlevé, brûla celui qu'il montait, pour ne pas le rendre.

Or ces cinq malheureux bâtiments étaient ceux précisément qui devaient, avec deux autres, composer l'escadre que du Casse avait mission de conduire en Amérique.

Tout se trouvait donc remis en question.

Le 5 avril 1705, on fut informé à Versailles du désastre de Gibraltar. Le 8, Pontchartrain écrivit à du Casse:

«J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite le 24 du mois passé. Vous ne saviez point encore la malheureuse aventure arrivée à M. de Pointis et par conséquent le dérangement de l'escadre que vous deviez mener à l'Amérique. Cette situation a obligé le roi à prendre le parti de proposer le retardement du départ des galions et de la flotte, jusqu'au mois de septembre dans lequel, comme les ennemis se seront apparemment retirés, elle enverra six vaisseaux frais à Cadix, pour vous mettre en état de faire ce voyage avec plus de diligence et moins de risque. Cependant, son intention est que vous y restiez, comptant que la confiance que les Espagnols ont en vous, et votre exemple, ne contribueront pas peu au maintien des esprits dans une bonne disposition et à la défense de la place.»

Sous le règne de Louis XIV, on ne mettait pas un sot entêtement à rendre irrévocable une décision. Parfois on la modifiait en raison de l'avis des hommes compétents. Or, le jour même où cette lettre partait du ministère de la marine, une autre était adressée au célèbre vice-amiral marquis de Langeron. On lit dans cette dernière:

«Vous me ferez plaisir de m'informer de ce que vous avez pensé sur le voyage de M. du Casse aux Indes. Je fais assez cas de vos avis pour ne pas refuser que vous me les communiquiez. Ce voyage est entièrement dérangé à présent, et le roi a résolu de le remettre au mois de septembre.»

La veille du jour où Pointis avait été attaqué, huit des vaisseaux de son escadre avaient eu leurs câbles rompus par un coup de vent qui les avait poussés jusqu'à Malaga. Ils portaient à leur bord divers objets appartenant à du Casse et toute sa maison. Pour ne pas tomber aux mains de l'ennemi, ils revinrent à Toulon, sous le commandement du chevalier de la Roche-Allart.

Du Casse écrivit le 17 avril, de Cadix, à Pontchartrain pour lui donner son avis sur la mise en défense de cette place et du port.

«Monseigneur, j'ai reçu les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire les 18 et 25 mars. Il est vrai que je ne vous avais pas mandé l'état de ma jambe pendant mon voyage d'Alicante à Madrid. Les premiers jours elle enfla considérablement; depuis, elle s'accoutuma à la fatigue, mais je la sens toujours pesante et faible et je ne saurais soutenir longtemps mon corps dessus sans en être incommodé; cependant j'irai toujours mon chemin. Il me paraît qu'il ne saurait m'en arriver de suites fâcheuses. Je suis plus sensible que je ne saurais le dire à ces marques de votre souvenir.

«Vous désirez, Monseigneur, que je reste ici et vous espérez que ma présence contribuera à contenir les Espagnols. Je vous remercie très-humblement de la bonne opinion que vous avez de moi. Il me suffit que le roi désire quelque chose de mon service, pour que je m'y applique de tout mon cœur; c'est de quoi je vous prie d'être bien persuadé.»

La correspondance entre Pontchartrain et du Casse est active à cette époque. Le 22 avril le ministre, dans une lettre à l'amiral, lui dit:

«Le roi a approuvé la conduite que vous avez commencé de tenir avec M. de Valdercania et vous exhorte à la continuer, parce que c'est celle qui vous mettra en état de servir utilement Cadix pendant cet été.»

Du Casse interdit le départ pour l'Amérique de tout vaisseau courant le risque d'être enlevé. De concert avec le marquis de Valdercania, il s'occupa de la mise en état de défense du port et de la ville de Cadix. Il eut contre lui le Conseil des Indes.

Ce Conseil, malgré le danger évident d'être enlevés que devaient courir les navires qui sortiraient, voulait que les bâtiments de commerce fissent leur chargement et appareillassent pour l'Amérique, dussent-ils même partir sans escorte. C'était un aveuglement incroyable. Les dépêches venues de Madrid se succédaient sans relâche, prescrivant un prompt embarquement. Les armateurs n'obéissaient pas, et les autorités n'osaient les contraindre à obéir.

Le 1er mai, du Casse fait part de ces faits à Pontchartrain dans une lettre où il donne un libre cours à la verve mordante de son esprit caustique: «Monseigneur, écrit-il, j'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du 15 avril, pour m'informer que le roi donnera des vaisseaux pour l'escorte des galions et de la flotte au mois de septembre.

«J'ai déjà eu l'honneur de vous informer des ordres du Conseil des Indes pour presser leur départ _dès à présent_; sur quoi il est arrivé depuis peu de jours un _extraordinaire_ pour ce sujet; mais personne ne s'est mis en devoir d'exécuter ses ordres.

«Outre la crainte et le péril évident que voient les commandants de vaisseaux, pour les obliger à retarder, il y a une raison plus forte: c'est que les galions et la flotte ne vont aux Indes que pour y porter le chargement de leurs marchandises. Les marchands qui les embarquent d'ordinaire ne se sont point mis en devoir de charger, et regardent tranquillement les empressements inutiles et hors de propos du Conseil des Indes, pour ce départ, sans escorte; et aujourd'hui, on aurait beau assurer les négociants qu'il y en a, ils sont assez habiles pour juger qu'il n'est pas possible de les faire sortir sans un péril évident de tomber entre les mains des ennemis.

«Ainsi, Monseigneur, la demande que le roi d'Espagne aura faite au roi de ces quatre vaisseaux devient aussi inutile que le projet du Conseil des Indes.»

«Si Sa Majesté catholique m'ordonne de faire apprêter _le Content_ et _le Rubis_, pour porter M. le marquis de Castel dos Rios et quelques gouverneurs, son ordre sera exécuté diligemment; mais je serai fort trompé, si le Conseil des Indes ne traverse cette nécessité, par la raison que c'est sortir de l'ordre et de l'usage ancien et des lois des Indes. C'est là le fondement de leur prétexte et mauvaise volonté. Il y a longtemps que je connais qu'ils exposeraient les Indes à tomber entre les mains des ennemis, plutôt que de recourir aux remèdes qu'y peuvent apporter les Français. Ils ne sont pas assez instruits pour cacher leur jeu avec adresse.»

On voit que, dans cette lettre, du Casse n'épargne pas les railleries les plus amères, mais aussi les plus justes et les mieux fondées à l'administration du Conseil des Indes. Il lance ses sarcasmes sans aucune préoccupation personnelle des colères qu'ils pourront amonceler sur sa tête. De nos jours, signaler de la sorte les abus ou les travers d'une haute administration pourrait attirer à leur imprudent critique les sévérités gouvernementales; mais, sous le règne du grand roi, indiquer la source du mal et les moyens d'y apporter le remède n'était pas crime, c'était vertu. Aussi les critiques et les observations de du Casse, bien loin d'être désagréables à Louis XIV et à son ministre, eurent leur entière approbation. A cette époque, la société de l'admiration mutuelle n'existait pas encore, comme aujourd'hui, où elle règne en souveraine dans les régions administratives.

Le Conseil des Indes continuait à envoyer des ordres d'embarquement; il manda à l'un des principaux officiers espagnols d'enjoindre à du Casse d'escorter les bâtiments. Celui-ci refusa net et informa le jour même Pontchartrain de sa conduite.

Le Conseil des Indes, voyant ses efforts se briser contre la fermeté inébranlable de du Casse, tenta d'user d'un subterfuge, et lui fit ordonner de mettre ses vaisseaux à la mer _de par le roi_. Ici se montra toute la finesse de l'amiral. Il répondit par des protestations de dévouement à Sa Majesté, d'aveugle obéissance à exécuter tout ce qu'elle lui prescrirait et demanda un ordre signé de la main même de Philippe V. On ne put le lui produire, et il déclara avec beaucoup de dignité qu'officier général français, mis par son gouvernement à la disposition du roi d'Espagne, il ne pouvait agir qu'en vertu d'ordres émanant directement de ce prince. Le 17 mai il rendit compte de sa conduite à Pontchartrain par les deux lettres suivantes:

«M. de Navarette m'ayant représenté ce matin les ordres pressants qu'il a de Sa Majesté catholique de faire sortir les galions et la flotte et de demander à l'officier français qui commande les navires du roi qui sont ou seront dans cette baie de Cadix, de les escorter hors des dangers des caps ou jusques aux Canaries, je lui ai répondu que j'avais un ordre exprès de réserver quatre vaisseaux qui se trouvent présentement dans la rade pour la défense du Pontal et de Cadix, et de ne les aventurer à aucun risque, sous aucun prétexte que ce soit, mais d'en détacher deux qui seront désignés, savoir le _Rubis_ et le _Content_, pour porter M. le marquis de Castel dos Rios et des gouverneurs qui en doivent remplacer d'autres aux Indes, au cas que Sa Majesté catholique me l'ordonnât ainsi.

«Le roi mon maître juge qu'il ne convient nullement que les galions et la flotte ne sortent qu'à la fin de septembre, auquel temps Sa Majesté donnerait une escorte convenable, étant plus naturel de réserver toutes les forces pour la défense de cette ville et du Pontal et d'éviter les risques évidents que ces vaisseaux ne tombent entre les mains des ennemis, soit en sortant ou à l'atterrage des Indes, sur quoi Sa Majesté catholique aura la bonté de régler ses ordres.

«Cadix, 14 mai 1705.»

«Monseigneur, je n'ai pas reçu de vos lettres depuis le 15 du mois passé, ni de M. le duc de Gramont depuis longtemps.

«Il arrive incessamment des courriers de la part du Conseil des Indes pour le départ des galions et de la flotte que l'on a fait sortir du Pontal, pour les mettre en rade; et l'on m'a assuré que les ordres étaient si précis et si positifs que, chargés ou non chargés, ils sortissent toujours et s'en allassent aux Indes.