L'amiral Du Casse, Chevalier de la Toison d'Or (1646-1715) Étude sur la France maritime et coloniale (règne de Louis XIV)

Part 12

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Le lecteur aura peut-être remarqué dans cette lettre, comme dans la précédente, que du Casse ne laisse jamais échapper l'occasion de dire un mot aimable ou flatteur sur le chevalier de Roucy. Ce gentilhomme, la Rochefoucauld en son nom, avait su inspirer à son commandant en chef de l'estime et de l'affection, et celui-ci se plaisait à rendre justice au mérite du jeune officier, dont il étudiait le caractère, non sans motif sérieux, ainsi qu'on le verra bientôt.

Le 20 août, l'escadre quitta Porto-Rico, se dirigeant vers l'île de Saint-Domingue, où le capitaine de Renneville, avec le _Bon_ et la _Thétis_ devait se séparer du commandant en chef, pour se rendre au Cap-Français, et de là conduire le duc d'Albuquerque à la Vera-Cruz.

Du Casse avait hésité entre confier au commandant de Renneville la mission de conduire à destination les troupes espagnoles, ou se réserver ce soin à lui-même. Il adopta ce second parti, en apprenant qu'une flotte anglaise avait attaqué Léogane et croisait dans le golfe du Mexique. Le 22, du Casse se sépara de Renneville, en lui laissant des instructions sur la conduite qu'il aurait à suivre.

Le 29 août, vers deux heures de l'après-midi, les vigies signalèrent la présence d'une escadre. C'était celle de l'amiral anglais Benbow qui, depuis plusieurs jours, était à la recherche de l'escadre française, dont il espérait avoir facilement raison, grâce aux forces dont il disposait. Il avait avec lui:

Le _Bréda_, vaisseau de ligne de 70 canons, portant le pavillon amiral; la _Défiance_, 64 canons, commandant Richard Kirby; le _Greenwich_, 54 canons, commandant Cooper Vade; le _Ruby_, 48 canons, commandant Georges Walton; le _Pendennis_, 48 canons, commandant Thomas Hudson; le _Windsor_, 48 canons, commandant John Constable; le _Fathmouth_, 48 canons, commandant Samuel Vincent.

Les Anglais, ayant découvert l'escadre française, commencèrent à lui donner la chasse. C'était contre une division navale de sept vaisseaux portant près de quatre cents canons que du Casse allait avoir à lutter.

Il ne s'en effraya pas, donna l'ordre au convoi, composé des huit bâtiments de transport, de s'éloigner du champ de bataille en faisant force de voiles, tandis que lui-même avec l'escorte, se plaçait face à l'ennemi, afin de protéger la retraite du convoi.

A quatre heures du soir, les Anglais se rapprochèrent assez pour lancer leurs premiers boulets. Benbow pressé d'en venir aux mains, se croyant sûr de la victoire, ne réglant pas sa marche sur celle de ses vaisseaux les plus mauvais voiliers, fit forcer de vitesse. Seuls, le _Bréda_, le _Fathmouth_, la _Défiance_ et le _Windsor_ se trouvèrent en mesure d'attaquer. A la troisième bordée, le _Fathmouth_ et la _Défiance_ se tinrent hors de la portée du canon. Les autres navires ayant rejoint, toute l'escadre, excepté les deux vaisseaux à l'écart, combattit jusqu'à la nuit. Le lendemain matin, 30 août, au point du jour, le _Bréda_ et la _Défiance_ se trouvaient très-rapprochés des Français. Mais les autres vaisseaux étaient trop éloignés pour que le commandant en chef de la division anglaise pût songer à attaquer. Du Casse continua sa route ce jour-là sans avoir à lutter pour s'ouvrir le passage, cherchant à dérober son convoi à l'ennemi. Le 1er septembre, quatre vaisseaux anglais étaient en ligne. Le _Ruby_ ouvrit le feu, mais l'accueil qu'il reçut l'obligea à se laisser culer. Le _Bréda_ se vit dans la même nécessité. Le _Windsor_ et la _Défiance_ restaient spectateurs du combat, ne tirant pas un coup de canon. La brise, en passant au sud dans l'après-midi, mit les Français au vent. Les deux escadres prirent la bordée de l'est. Le 3 septembre, le combat recommença; le 4, vers deux heures du matin, la division anglaise parfaitement ralliée attaqua le vaisseau de queue de la ligne française. Bien que tous les combats successifs livrés par Benbow à du Casse eussent toujours été au désavantage des Anglais, comme ils revenaient sans cesse à la charge, cela retardait considérablement la marche du convoi. Le commandant français se décida alors à les attaquer à son tour. Il s'attacha au vaisseau amiral le _Bréda_, le maltraita, le démâta, le mit en fuite et le poursuivit. Benbow, blessé à la tête et au bras, ayant eu une jambe cassée par un boulet ramé, s'était fait porter sur le tillac et continuait à commander. Il voulait soutenir encore la lutte, mais il dut céder à la force et se retirer avec son vaisseau criblé dans toutes ses parties. La division anglaise s'éloigna et fit route vers la Jamaïque.

Lorsqu'elle y fut arrivée, le commandant en chef réunit un conseil de guerre et fit passer en jugement la plupart des capitaines de vaisseaux. Ceux du _Greenwich_ et du _Défiance_ furent condamnés à mort pour lâcheté, celui du _Windsor_ à la prison pour inexécution d'ordres. Les deux premiers envoyés en Angleterre y furent fusillés.

Ce combat faisait le plus grand honneur à du Casse. Il lui donna dans le corps de la marine une juste considération. Quatre-vingts ans plus tard, le ministre Sartines faisait publier (dans un mémoire relatif à la marine royale) sur la bataille de _Sainte-Marthe_, quelques mots que nous reproduisons ici:

«M. du Casse commandait une escadre de six vaisseaux et de huit bâtiments de charge qui portaient des troupes à Carthagène. Le 20 août, deux de ses vaisseaux s'étaient séparés de lui, le 29 il fut rencontré par le vice-amiral Benbow, qui avait quatre gros vaisseaux, trois frégates de cinquante-cinq pièces de canon chacune et une belandre. L'amiral Benbow arriva à la portée du canon et se mit en bataille. M. du Casse se mit en ligne, et le combat commença et dura jusqu'à la nuit. Cependant M. du Casse faisait route, les Anglais le suivirent et l'attaquèrent encore le 30, et le 1er septembre, il fit plier le vice-amiral, qui n'osa revenir à la charge; le lendemain, le combat recommença deux fois, et toujours au désavantage des Anglais: mais comme ils retardaient la marche de l'escadre, M. du Casse se détermina à les attaquer à son tour; il s'attacha au vice-amiral qu'il mit en fuite, le poursuivit très-vivement, et après avoir forcé l'ennemi à l'abandonner, il arriva heureusement à Carthagène, sans avoir essuyé la moindre perte, ni revu l'ennemi.

«_Il est étonnant que les historiens du temps n'aient rendu compte de la manœuvre de M. du Casse, que comme d'une opération ordinaire. Ce brave marin méritait les plus grands éloges; et le succès de son expédition fut, dans les circonstances, du plus grand secours pour Carthagène._»

Du Casse, après avoir vaincu Benbow, continua sa route vers Carthagène où il arriva peu de jours après.

«Sa présence y causa autant de joie[5], dit Charlevoix, qu'elle y avait inspiré de terreur quelques années auparavant.»

[5] La conduite de du Casse, tantôt comme ennemi, tantôt comme allié, fut toujours si noble à l'égard des habitants de Carthagène que son nom est, encore de nos jours, en vénération dans cette ville.

En 1850, le baron Hermann du Casse, allant occuper à Lima un poste diplomatique, traversa Carthagène; il reçut l'accueil le plus flatteur des autorités de la ville et fut, de la part de la population, l'objet d'une véritable ovation.

Le 28 septembre, il faisait part à Pontchartrain de sa victoire et de son entrée à Carthagène, et lui envoyait le marquis de Tierceville, l'un de ses officiers, pour rendre compte des journées de Sainte-Marthe.

Du Casse se contentait, dans une courte lettre, de marquer au ministre les noms de ceux qui s'étaient signalés par leur intrépidité. Il cite MM. de Courcy, de Bicouart, de Croï, de Sigy, du Houx, de Fricambault, du Touchet, du Trolon, de Lépinay, Moreau, du Mesnil, d'Aulnay, Drolin, de Poudens.

«M. de Muin, écrit-il, a soutenu le feu de toute l'escadre anglaise.

«M. de Saint-André tint son coin le 1er jour, comme s'il avait eu un vaisseau de soixante canons, et a gardé son poste jusqu'à ce que les ennemis le quittèrent, et ensuite il a manœuvré en habile homme et du métier. Il est ancien officier et j'ose vous assurer que personne ne mérite mieux que lui l'honneur de votre protection.»

Il n'a garde d'oublier le chevalier de Roucy.

«Monsieur le chevalier de Roucy s'y conduisit comme un brave homme et un bon officier.»

Ces témoignages d'estime de la part d'un chef tel que du Casse devaient être agréables au ministre, dont Roucy était le beau-frère et qui, de son côté, nourrissait les mêmes projets que du Casse avait déjà formés dans son esprit.

L'envoi du marquis de Tierceville nous prive d'avoir un récit, de la main même de du Casse, sur la victoire qu'il venait de remporter. Il faut se contenter des rapports de tiers personnages comme celui, fort incomplet, du chevalier de Galliffet, qui écrit le 18 octobre:

«Monseigneur, je ne mets ici que la nouvelle du combat de M. du Casse contre Benbow, ainsi que je l'ai appris d'un matelot pris dans la chaloupe de la _Gironde_ qui était le vaisseau de Benbow, et qui vient d'être pris par un de nos corsaires, dans un vaisseau marchand anglais, allant en Europe.

«Benbow ayant été informé, par les prises qu'il fit aux rades de Léogane, le 7 août dernier, que M. du Casse devait incessamment arriver à la ville de Saint-Domingue, et que de là il passerait à Carthagène; il fit de l'eau et du bois durant six jours, au cap Dalmarie, en cette île, et de là, fit route pour la côte de terre ferme, par le travers de la rivière Grande. Environ de douze lieues de terre, il aperçut, au point du jour, l'escadre de M. du Casse au vent à lui, mais peu loin. Le matelot ne sait point dire quel jour c'était, mais je compte que ce devait être environ le 23 d'août. M. du Casse retint le vent jusques à dix heures, mais comme les ennemis gagnaient beaucoup sur lui, il fit vent arrière à sa route, entre la terre et l'escadre de Benbow; en passant, MM. du Casse et Benbow se donnèrent leur bordée, et les autres vaisseaux de même. M. du Casse poursuivit sa route et Benbow le suivait, hors la portée de combat. Le lendemain au soir, l'escadre anglaise s'approcha, et ils se donnèrent encore leur volée, et tous les jours de même jusques à la rive de Carthagène, où Benbow ayant fait la même manœuvre, il eut la jambe cassée d'un éclat, et prit en ce dernier combat un des vaisseaux marchands de charge de M. du Casse; et le lendemain matin, se trouvant par le travers de la ville, il retint le vent et fit route droit à la Jamaïque. Le matelot dit que ces combats réitérés durant six ou sept jours, une fois chaque jour, n'ont été qu'une volée à chaque fois, excepté un jour où le combat dura une heure.

«Cependant, le vaisseau de Benbow et le _Rubis_ ont été très-incommodés, le premier a été démâté de son artimon et de son beaupré et son grand mât et mât de misaine fort endommagés d'un coup de canon chacun. La vergue de son grand hunier et celle de misaine coupées, vingt-cinq tués et trente-cinq blessés. Le _Rubis_ n'a pas moins reçu de mal; leurs autres vaisseaux n'ont pas combattu, ou très-mal, et Benbow en a fait arrêter quatre capitaines, aussitôt qu'il a été arrivé à la Jamaïque et leur fait faire leur procès. _L'Apollon_ a été très-maltraité ayant été démâté presque de tous ses mâts. Le matelot assure que M. du Casse lui a donné la remorque pendant deux jours.

«Il semble que durant le temps que Benbow a fait l'eau au cap Dalmarie, il aurait pu avertir Witschston qui croisait au travers de Saint-Louis, de le joindre. Sans doute qu'il se tenait assez fort pour battre M. du Casse, et n'en voulait partager la gloire avec personne.»

Diverses affaires retinrent du Casse à Carthagène. Ainsi en arrivant dans cette ville, il trouva le capitaine de Cossé qui s'adressa à lui pour obtenir justice d'illégalités dont il avait été la victime de la part des autorités espagnoles de Panama. Du Casse fit faire droit à cette réclamation.

A la fin de l'année 1702, du Casse quitta les colonies espagnoles. Il fit une courte apparition à Saint-Domingue, dont il était depuis deux ans _gouverneur général_ avec le chevalier de Galliffet pour gouverneur intérimaire. Après s'être fait rendre compte de la situation de l'île, avoir vu beaucoup par lui-même, il appareilla pour la France.

Le 18 mars 1703, n'ayant avec lui que les quatre vaisseaux qui avaient combattu à Sainte-Marthe, les deux autres le suivant à quelques jours d'intervalle, il fut rencontré par l'amiral anglais Graydon, se rendant aux îles avec une escadre de plusieurs vaisseaux de ligne. Il crut qu'il allait être obligé de livrer bataille pour s'ouvrir un passage. Il n'en fut rien. L'amiral Graydon n'osa l'attaquer. Cet officier général, à son retour en Angleterre, fut, pour ce fait, cassé de son grade et dépouillé de toutes ses dignités par un jugement de la chambre des Lords.

La première fois que du Casse, après son retour, vit Pontchartrain, la conversation étant venue sur la campagne de Sainte-Marthe et sur les officiers qui s'y étaient distingués, le chef d'escadre fit l'éloge du chevalier de Roucy. Le ministre de la marine parut enchanté, et, après un long entretien où le nom de cet officier fut souvent prononcé, il finit par lui demander s'il ne pensait pas, lui qui avait pu étudier le caractère de M. de Roucy, que ce gentilhomme serait un excellent mari. Du Casse comprit sur-le-champ où en voulait venir le ministre, et comme il était ravi de cette demi-ouverture, il répondit que lui, qui avait une fille en âge d'être mariée, il s'estimerait un heureux père, s'il pouvait trouver un gendre en tous points semblable au chevalier de Roucy.

Bref, il fut convenu que du Casse consulterait sa femme et ferait part au ministre du résultat de leurs réflexions sur la possibilité d'un mariage.

Louis de la Rochefoucauld, chevalier de Roucy, marquis de Roye, plus connu sous ce dernier nom à partir de 1704, avait pour père le comte de Roye, lieutenant général au service de France, devenu généralissime de l'armée danoise en 1683, et pour mère la sœur des maréchaux duc de Lorge et duc de Duras. Il était petit-fils de Charles de la Rochefoucauld et de Charlotte de Roye de Roucy, sœur de la princesse de Condé dont le mari avait été tué à la bataille de Jarnac.

Le chevalier de Roucy était le beau-frère de Pontchartrain qui avait épousé une la Rochefoucauld de Roye.

Du Casse s'empressa de faire part à sa femme de l'entretien qu'il venait d'avoir avec le ministre. Mme du Casse se montra d'abord peu favorable à ce projet d'union, opposant des objections fort sérieuses. Elle fit observer à son mari, que Louis de la Rochefoucauld était issu d'une famille de huguenots, qu'à la vérité il avait cessé de l'être, mais que néanmoins elle désirait s'assurer que sa conversion était bien sincère, car s'il venait à retourner à son ancienne religion, après son mariage, cette apostasie rendrait la femme qu'on lui destinait malheureuse pour le reste de ses jours; que de plus, il n'avait pas de fortune, et qu'enfin il y avait à craindre que l'amour-propre de ce gentilhomme, peu satisfait d'une union où il y avait plus de gloire que de naissance, ne le poussât à éloigner sa femme de ses parents, ou que cette dernière ne devînt la victime de son orgueil froissé.

Du Casse révéla alors à sa femme que depuis plusieurs années, il observait avec grand soin la conduite de l'homme qu'il destinait à sa fille; qu'il avait étudié son caractère, et que de cette étude attentive était résultée pour lui la conviction intime que ce jeune gentilhomme était bien le mari qui convenait à leur fille; du Casse ajouta que M. de Roye était l'honneur et la loyauté mêmes, incapable d'éloigner une fille de sa mère par vanité, ni de céder à un mobile d'intérêt pour faire un mariage qui ne lui conviendrait pas. Quant à la question de religion, il suffisait de demander un serment qui, s'il était prêté, serait scrupuleusement tenu.

Mme du Casse se rendit alors, et autorisa son mari à conclure avec Pontchartrain.

Nous ne pousserons pas plus loin le récit des préliminaires du mariage, arrangements pris entre les deux familles, signature du contrat, etc. Pontchartrain obtint, à l'occasion de ce mariage, l'agrément du Roi pour l'achat, par son beau-frère, de la charge de lieutenant général des galères; le brevet en fut expédié le 1er janvier 1704 au chevalier de Roucy, qui prit le nom de marquis de Roye et épousa quinze jours après Marthe du Casse.

Ce mariage fut fort heureux de part et d'autre; Saint-Simon qui ne perd jamais l'occasion de placer un mot désobligeant, parle de cette union au chapitre iv de son 3e volume. On y lit ce qui suit:

«Pontchartrain fit en même temps (1703) le mariage d'un de ses beaux-frères, capitaine de vaisseau, et lors à la mer, avec la fille unique de du Casse, qu'on croyait riche d'un million deux cent mille livres; du Casse _était de Bayonne où son frère et son père vendaient des jambons_. Il gagna du bien et beaucoup _de connaissances au métier de flibustier_, et mérita d'être fait officier sur les vaisseaux du roi, où bientôt après il devint capitaine. C'était un homme de grande valeur, de beaucoup de tête et de sang-froid, et de grandes entreprises, fort aimé dans la marine par la libéralité avec laquelle il faisait part de tout, et la modestie qui le tenait en sa place. Il eut de furieux démêlés avec Pointis, lorsque ce dernier prit et pilla Carthagène. Nous verrons ce du Casse aller beaucoup plus loin. Outre l'appât du bien, qui fit d'une part ce mariage, et de l'autre la protection assurée du ministre de la mer, celui-ci trouva tout à propos d'acheter pour son beau-frère, de l'argent de du Casse, la charge de lieutenant-général des galères de France, qui était unique, donnait le rang de lieutenant-général et faisait faire tout à coup ce grand pas à un capitaine de vaisseau; elle était vacante par la mort du bailli de Noailles.»

Nous avons souligné dans cette citation deux lignes qui renferment autant d'erreurs que de mots. Saint-Simon prétend que du Casse était fils et frère de vendeurs de jambons de Bayonne. Mensonge. Ni son père, ni son frère n'habitèrent cette ville et ne purent, par conséquent, y exercer ce commerce.

Nous avons cité au commencement de cette notice l'acte de naissance de l'amiral du Casse, acte qui détruit radicalement l'assertion du duc de Saint-Simon. Transcrivons-le ici de nouveau et littéralement:

«Le second d'aoust, mil six cent quarante-six, a esté baptisé, en l'église paroissiale de _Saubusse_, Jean du Casse, fils légitime de Bertrand du Casse et de Marguerite de Lavigne, estant parain Jean de Sauques, et marraine Bertrande de Letronques, habitants les tous dudit Saubusse; présents Bertrand Destanguet et Etienne de Laborde.»

Il n'est pas question, dans cet acte, de marchands de jambons. Le Bayonne de Saint-Simon s'est changé en Saubusse, localité du Béarn, située près de Dax. Ce n'est qu'un demi-siècle plus tard environ, alors que Bertrand du Casse était mort depuis longues années, qu'un riche mariage contracté par sa petite-fille, _Suzette du Casse_ avec Jean de Vidon, amena celle-ci à Bayonne, ainsi que son frère, neveu et filleul de l'amiral, héritier de son nom.

Quant à la seconde assertion: _Il acquit beaucoup de connaissances au métier de flibustier_, elle est tout aussi fausse que la première: du Casse n'a jamais exercé la flibusterie que dans l'imagination féconde et inventive de cet historien-romancier.

En 1689, officier du roi, lors de l'expédition de Surinam, de 1691 à 1700, gouverneur de Saint-Domingue, du Casse eut sous ses ordres les flibustiers, mais il ne le fut jamais.

Quoi qu'il en soit des appréciations plus ou moins justes, auxquelles donna lieu ce mariage, l'amiral du Casse et le marquis de Roye s'en enquirent assez peu, tout entiers, l'un au plaisir de demeurer quelque temps avec les siens, l'autre au bonheur de la lune de miel auprès d'une jeune femme charmante.

Ni l'un ni l'autre ne devaient goûter longtemps le doux repos de la vie de famille.

Au mois d'avril 1704, du Casse reçut l'ordre de se rendre à Brest. Le roi (instruit des formidables préparatifs que l'Angleterre et la Hollande faisaient pour mettre en mer une armée navale, chargée d'appuyer sur les côtes d'Espagne l'armée de terre de l'archiduc Charles, compétiteur de Philippe V,) avait dès le commencement de l'année, fait travailler dans tous les ports de l'océan Atlantique et de la Méditerranée, pour organiser une armée navale considérable.

Il en destinait le commandement à son fils légitimé le comte de Toulouse. Celui-ci partit de Brest le 16 mai avec vingt-trois voiles, prit la route de Lisbonne, et doubla le cap Gibraltar, afin de rallier les vaisseaux armés dans la Méditerranée. Les ayant joints, il se trouva à la tête de quarante-cinq vaisseaux de ligne, et de vingt-quatre galères, lesquelles étaient commandées par le gendre de du Casse. Le marquis de Roye avait dû, lui aussi, à l'exemple de son beau-père, s'arracher des bras de sa jeune femme pour courir les hasards de la guerre. A cette époque, dont on a osé accuser les contemporains de manquer de patriotisme, nulle considération, de quelque nature que ce fût, de famille ou de cœur, ne pouvait distraire de son devoir un gentilhomme que l'honneur appelait à servir sa patrie et son roi. L'intérêt particulier cédait toujours devant l'intérêt public.

Le marquis de Roye était lieutenant-général des galères, ainsi que le duc de Tursis (de la maison des Doria) et le chevalier de Forville. Du Casse servait à l'avant-garde.

Cette avant-garde, escadre blanche et bleue, était placée sous le commandement supérieur du marquis de Villette-Mursay, lieutenant général des armées navales, qui avait arboré son pavillon sur le _Fier_, vaisseau de quatre-vingt-cinq canons. Il avait pour commandants en seconds le marquis d'Infréville, monté sur le _Saint-Philippe_ de quatre-vingt-deux canons, et du Casse monté sur l'_Intrépide_ de quatre-vingt-quatre canons, tous deux chefs d'escadre des armées navales. Parmi les bâtiments placés sous les ordres de ces trois officiers généraux, se trouvait le _Rubis_ sur lequel était le protégé de du Casse, le chevalier de Grouchy. L'arrière-garde était sous les ordres du marquis de Langeron.

Le 22 août, à la hauteur de Velez-Malaga, la présence de l'ennemi fut signalée.

Le 24, à la pointe du jour, profitant du vent favorable, l'armée navale ennemie se mit en bataille et attaqua. Elle était sous le commandement en chef de l'amiral Rook, qui avait pour seconds les amiraux Showel et Kalembourg.

N'ayant pas l'intention de faire, après tous les historiens de la France, un tableau de la bataille de Velez-Malaga, nous nous bornerons à donner ici le rapport du marquis de la Villette, avec lequel se trouvait du Casse. Le marquis écrit au ministre:

«Monseigneur, ce n'est pas à moi de vous faire le détail de l'action qui se passa hier, à l'honneur de M. l'amiral et de toute la marine.