L'amiral Du Casse, Chevalier de la Toison d'Or (1646-1715) Étude sur la France maritime et coloniale (règne de Louis XIV)

Part 11

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A cette époque, la colonie de Saint-Domingue perdit un excellent officier. Le comte du Boissy-Ramé, chargé pendant l'expédition de Carthagène de l'intérim du gouvernement, avait rempli cette mission avec sagesse, intelligence et énergie. Une révolte générale des esclaves s'étant produite, il l'avait réprimée très-vigoureusement. Habitant au Cap depuis le retour de du Casse, il n'avait pu s'entretenir avec ce dernier. Désirant avoir une entrevue avec lui, il s'embarqua sur un navire marchand pour se rendre au Petit-Goave. Mais six vaisseaux ennemis lui ayant donné la chasse, il se jeta dans un canot avec trois nègres et un soldat pour essayer de leur échapper et gagner la côte. Le frêle esquif, ballotté par les flots, fut emporté en pleine mer, et, après être resté neuf jours au large, il fut jeté sur les côtes de Cuba. Pendant cinq jours, le comte du Boissy, sans vivres, ne s'était soutenu qu'à force de boire de l'eau de mer. Il mourut d'une inflammation, résultat de cette absorption d'eau salée.

Au mois de décembre, les Anglais firent contre le Port-de-Paix une tentative qui échoua, grâce à la vigilance du commandant français.

Peu de temps après on apprit à Saint-Domingue la signature de la paix de Ryswik. Cette nouvelle arrivait fort à propos. Six cents Espagnols venaient de faire irruption sur le territoire français. Du Casse écrivit au gouverneur de San Yago, et les envahisseurs furent rappelés. Du Casse fit immédiatement mettre en liberté les prisonniers détenus dans la colonie et reçut du vice-roi du Mexique la lettre suivante:

«Je vois avec un extrême plaisir, par la lettre que M. Diègue de Alarçon, général de Barlovento m'a remise de votre part, les soins charitables que vous avez pris des prisonniers sujets du roi mon maître, non-seulement en leur donnant tous les secours dont ils avaient besoin, mais aussi en leur permettant de se retirer, sur parole, dans leurs habitations de Barlovento. La reconnaissance de ce bienfait veut que je vous en fasse mille remercîments au nom du roi mon maître, et que je vous assure aussi que je suis prêt à exercer de mon côté la même humanité lorsque les occasions s'en présenteront. Si par malheur il y a eu, du temps de mon gouvernement, quelques ordres donnés qui soient contraires à ma bonne intention, et qui ne soient en mon pouvoir de révoquer, vous pouvez compter que je supplierai Sa Majesté très-catholique de le faire au plus tôt, afin que les sujets du roi très-chrétien puissent ressentir les mêmes traitements dont ceux du roi mon maître sont redevables à votre courtoisie. L'amiral étant revenu avec les cent quarante prisonniers que vous lui avez remis, je vais, de mon côté, faire la même chose avec tous les Français qui se trouveront à la Vera Cruz et dans tout autre lieu de cet État. A cet effet, j'écris à tous les gouverneurs des places où ils sont retenus de les mettre au plus tôt en liberté. En sorte que cette bonne et fidèle correspondance ne soit pas violée à l'avenir, comme vous me le marquez qu'elle l'a été par le passé; je vous avoue que j'ignorais en quoi elle n'a pu être observée. Je crois néanmoins que, s'il s'est fait quelque chose contre le droit des gens et contre les lois de l'Etat, cette transgression vient uniquement de l'animosité et de la haine que produit ordinairement la guerre entre deux nations ennemies. Soyez, s'il vous plaît, persuadé que vous trouverez toujours en moi tout le zèle imaginable pour entretenir cette union réciproque et une affection très-sincère, non-seulement pour ce qui regarde l'intérêt des deux couronnes, mais aussi pour tout ce qui aura rapport à vous en particulier.»

Des pourparlers s'établirent alors entre le gouverneur de Saint-Domingue et le commandant de la partie espagnole de l'île pour arriver à la délimitation des frontières des contrées appartenant aux deux royaumes.

Une année entière s'écoula sans que la question eût fait un pas. Louis XIV, voulant la voir résolue, envoya l'ordre à du Casse de se rendre en France pour traiter cette affaire directement avec la cour d'Espagne.

En conséquence du Casse remit le gouvernement intérimaire au chevalier de Galliffet, et s'embarqua vers le milieu de 1700 pour se rendre sur le continent.

LIVRE V

(1700-1705).

SAINTE-MARTHE ET VÉLEZ-MALAGA

Du Casse à Versailles.—Présentation au roi.—Mission diplomatique confiée à du Casse.—Négociations.—Plans de défense maritime.—_Asiento_, traité relatif à la traite des nègres.—Déclaration de guerre.—Commandement donné à du Casse.—Nicolas de Grouchy.—Du Casse élevé à la dignité de capitaine général d'Espagne.—Son départ, avec une escadre, pour l'Amérique.—Porto-Rico.—Louis de la Rochefoucauld, chevalier de Roucy, marquis de Roye.—Armée navale de l'amiral anglais Benbow.—Bataille de Sainte-Marthe (août 1702).—Victoire complète remportée par du Casse.—Du Casse à Carthagène.—Fuite de l'amiral anglais Graydon.—Mariage de Marthe du Casse, fille de l'amiral, avec Louis de la Rochefoucauld, marquis de Roye, chevalier de Roucy, beau-frère de Pontchartrain.—Bataille navale de Vélez-Malaga, gagnée par Louis-Antoine comte de Toulouse, fils légitimé de Louis XIV.—Fautes commises.—Du Casse et son escadre.—Toulon.—Mariage de Jean du Casse, neveu et filleul de l'amiral, avec Estiennette de Jordain (Bayonne 1704).

Lorsque du Casse arriva en France, mandé par le roi, le duc d'Anjou venait d'accepter le trône d'Espagne (5 novembre 1700). Cet événement modifiait du tout au tout la situation des colonies françaises en Amérique. On avait besoin des lumières et de l'expérience du gouverneur de Saint-Domingue, pour régler les conditions nouvelles qui allaient régir les rapports entre les deux couronnes dans les Indes (c'est sous ce nom qu'à cette époque on désignait l'Amérique). Du Casse, à son débarquement, trouva l'invitation de se rendre à Versailles. Il y fut sans délai et vit le ministre Jérôme Phélippeaux, comte de Pontchartrain, qui venait d'être nommé secrétaire d'État à la marine, en remplacement de son père, élevé à la dignité de chancelier de France. Le nouveau ministre entretint longuement du Casse, lui parla des difficultés qui s'étaient élevées au sujet de la délimitation des frontières dans l'île de Saint-Domingue, et le félicita sur sa brillante administration. Du Casse, heureux de voir le comte de Pontchartrain si bien disposé envers lui, profita de la circonstance pour renouveler ses doléances au sujet de l'affaire de Carthagène, disant qu'il était dur pour un officier du roi d'être traité dans son propre gouvernement comme il l'avait été par le baron de Pointis. Le ministre répéta de vive voix, comme son père l'avait déjà mandé dans ses lettres à du Casse, que le roi avait reconnu la justesse de ces observations. Jérôme Pontchartrain ajouta que Sa Majesté avait manifesté le désir de recevoir le gouverneur de Saint-Domingue, pour lui témoigner elle-même sa satisfaction de la belle conduite qu'il avait tenue en toute circonstance, et que, pour lui prouver sa haute estime, elle voulait que ce fût lui qui terminât les différends qui existaient encore au sujet de l'affaire de Carthagène.

Le ministre engagea du Casse à lui adresser un mémoire détaillé et précis à ce sujet, avec chiffres à l'appui, et le prévint que le lendemain ou le surlendemain il aurait l'honneur d'être présenté à Sa Majesté.

En effet, du Casse fut reçu par le roi. Ce prince le complimenta en quelques mots heureux, tels qu'ont toujours su en inspirer à la plupart des Bourbons de la branche aînée leur esprit français et leur cœur paternel.

Au sortir de cette entrevue, du Casse, pour se conformer aux instructions de Pontchartrain, rédigea et remit à ce ministre une note sur l'affaire de Carthagène et sur l'emploi des fonds accordés par le roi. Le gouverneur de Saint-Domingue, dans cette note, donnait le conseil de payer en nègres ce qui restait dû aux habitants de la colonie.

Du Casse était dans le vrai. L'intérêt bien entendu du roi demandait que les habitants de Saint-Domingue, auxquels il était encore dû de l'argent, fussent payés en nègres, puisque cela en augmentait le nombre dans la colonie. La différence du prix d'achat en Afrique et de vente en Amérique devant couvrir les frais de transport, l'Etat, en agissant comme le voulait du Casse, n'avait rien à débourser en sus de l'argent provenant de Carthagène. Le ministre comprit la justesse de ce raisonnement et consentit à ce qui était proposé.

Au commencement de l'année 1701, du Casse partit pour l'Espagne, muni d'instructions de la cour de France.

Plusieurs points en litige étaient à régler. Depuis que les intérêts communs des Français et des Espagnols devaient les faire agir de concert, il n'était plus possible aux premiers de soutenir contre les seconds, comme ils l'avaient fait jusque-là, les Indiens de la Nouvelle-Grenade, ou Indiens des Sambres. Il fallait éviter d'un autre côté, en les abandonnant, qu'ils ne se tournassent vers les Anglais. Pour conjurer ce danger, il était nécessaire d'obtenir des Espagnols qu'ils oubliassent leurs griefs contre ces indigènes, et consentissent à ne pas les traiter trop durement, en leur accordant amnistie pleine et entière.

Il fallait l'esprit adroit et délié de du Casse, sa grande connaissance du caractère espagnol, pour mener à bonne fin une pareille négociation et obtenir des conditions favorables aux révoltés.

Il parvint à atteindre le but qu'il s'était proposé. Des instructions furent envoyées du cabinet de l'Escurial aux commandants espagnols dans le nouveau monde, leur enjoignant d'user de ménagements à l'égard des Indiens.

Du Casse, dès les premiers mois de 1701, prévit une guerre entre la France et l'Espagne d'une part, l'Angleterre et la Hollande d'une autre.

Avec la sagacité qui le caractérisait, il comprit que les Anglais et les Hollandais, ambitionnant le commerce du monde entier, n'accepteraient pas sans lutte le formidable empire maritime de Louis XIV, maître par lui-même ou par son petit-fils des côtes orientales et occidentales de l'océan Atlantique.

Aux yeux de du Casse, la guerre était inévitable, parce que leur intérêt faisait un devoir aux gouvernements d'Angleterre et de Hollande de la déclarer. C'était pour eux une question de suprématie maritime et commerciale.

Quant à prétendre, comme plusieurs écrivains français, à des époques rapprochées de nous, l'ont fait, que la cause de la guerre fut la reconnaissance par Louis XIV du _titre de roi d'Angleterre_ au fils de Jacques II, c'est puérilité.

Des raisons d'amour-propre national et de dignité froissée ne guidaient pas plus à cette époque qu'elles ne guident aujourd'hui les nations mercantiles. Seul un peuple chevaleresque, comme le peuple français, verse son sang pour la défense d'un principe, pour le triomphe d'une idée.

Ce sera l'éternel honneur de Louis XIV de n'avoir pas voulu céder à un sentiment de crainte, en refusant à un prince malheureux un titre légitime, et certes ce n'est pas aujourd'hui, dans la patrie en deuil, qu'il s'élèverait une voix pour le blâmer d'avoir montré que, dans le cœur d'un roi de France, _le droit prime la force_.

Plusieurs mois avant la mort de Jacques II, du Casse prévoyait donc la guerre qui allait éclater. D'Espagne il adressait au ministre des plans de défense maritime contre les Anglais et les Bataves. L'un deux est parvenu jusqu'à nous; il est intitulé: _Mémoire de M. du Casse sur l'Espagne et les Indes_. Il est très-précis, fort juste, mais il n'offre plus de nos jours qu'un intérêt tout à fait rétrospectif. Nous croyons donc inutile de lui donner place ici.

L'affaire importante qui avait fait envoyer du Casse dans la péninsule, était la question de l'importation des nègres dans les colonies espagnoles. Le manque de bras s'y faisait sentir; elles se trouvaient à peu près dans l'état où était Saint-Domingue avant le premier voyage de du Casse en qualité de directeur de la compagnie du Sénégal. Il avait si bien su ranimer le commerce languissant, il avait donné un tel essor à la culture, que l'on avait pris en lui la plus grande confiance. On était convaincu qu'il saurait ramener la prospérité dans les possessions espagnoles. Tandis qu'il s'occupait de régler avec la cour d'Aranjuez cette question, il reçut de France sa nomination de chef d'escadre. Voici les termes dans lesquels sont conçues ses lettres de service:

«Provisions de premier chef d'escadre de l'Amérique pour le sieur du Casse, gouverneur de la Tortue et côte de Saint-Domingue, 20 juillet 1701.

«_Louis_, etc., à tous ceux qui ces présentes, etc., salut. Les services importants que notre cher et bien-aimé le sieur du Casse, capitaine de vaisseau et gouverneur de la Tortue et côte de Saint-Domingue, nous a rendus et nous rend actuellement depuis plusieurs années, nous conviant à lui donner des marques de notre entière satisfaction, nous avons cru que nous ne le pouvions faire d'une manière qui fût plus digne de ses services, qu'en créant en sa faveur, une charge de chef d'escadre de nos armées navales en mers de l'Amérique, étant persuadé qu'il s'en acquittera avec distinction par les preuves qu'il nous a données en diverses rencontres de son expérience dans la navigation, de sa valeur et bonne conduite, et de sa fidélité et affection à notre service. Entre les actions remarquables qu'il a faites, il s'est particulièrement distingué en 1677, à la prise du fort d'Arguin, à la côte de Barbarie. En l'année 1689 il attaqua Surinam, où il combattit contre les Hollandais et les forts à la portée du pistolet. Il attaqua ensuite le fort de la Barbiche, qu'il obligea de contribuer après un rude combat. En 1690, il servit à la prise du fort anglais de Saint-Christophe. En 1691, il secourut si à propos et avec tant de bravoure l'île de la Guadeloupe assiégée et pressée, que les ennemis furent obligés de lever le siége et de se retirer. En 1695, ayant fait une descente à la Jamaïque avec les gens de Saint-Domingue, il brûla pour quinze millions d'effets aux Anglais et gagna quatorze drapeaux. En 1697, il assista à la prise de Carthagène, où il descendit des premiers et s'y distingua d'une manière qui contribua beaucoup à la prise de cette place. Les Anglais ayant ensuite fait une descente au Petit-Goave avec quarante chaloupes, il assembla deux cents hommes et les repoussa si vivement qu'ils furent obligés de se rembarquer. Toutes ces actions, conduites avec autant de prudence que de valeur, nous ont paru dignes d'être récompensées par la charge de chef d'escadre de nos armées _navales en mers de l'Amérique_.

«A ces causes, etc., etc.»

Le grade de chef d'escadre était le même que de nos jours celui de contre-amiral. Aussi nous conformant à l'usage, qui s'est établi actuellement, de désigner tous les officiers généraux du corps de la marine sous le terme générique d'_amiral_, qualifierons-nous, désormais du Casse de ce titre, et avec d'autant plus de raison que, quelques jours plus tard, il était élevé à la dignité de capitaine général d'Espagne, qui équivaut à celle de maréchal de France et confère le titre d'Excellence.

Les négociations, conduites par du Casse, au nom du roi de France et de la compagnie de Guinée, aboutirent au traité ou _asiento_ signé, le 27 août 1701, à Madrid par du Casse et les plénipotentiaires de la cour d'Espagne.

Par cette convention, la compagnie française de Guinée s'engageait vis-à-vis le roi très-catholique et vis-à-vis le Roi très-chrétien à importer, en l'espace de dix ans, quarante-huit mille nègres dans les colonies françaises et espagnoles d'Amérique, et les cours d'Aranjuez et de Versailles concédaient à cette compagnie divers priviléges.

Six mois plus tard, le 28 mars 1702, un supplément au traité fut passé à Paris, par lequel divers personnages importants prirent un intérêt dans la compagnie de Guinée et se portèrent garants de l'exécution de ses engagements.

Parmi eux se trouvaient: le célèbre financier Samuel Bernard, comte de Coubert, le conseiller au parlement Doublet de Persan, le trésorier général de la marine Jacques de Vanolles. Du Casse, qui jusque-là n'avait agi que comme plénipotentiaire du roi de France et fondé de pouvoir de la compagnie de Guinée, prit alors un intérêt dans l'affaire.

Il faisait en même temps ses préparatifs de départ pour un voyage qui avait pour but de transporter des troupes espagnoles à Carthagène et de mener au Mexique le vice-roi de ce pays, le duc d'Albuquerque.

La guerre, prévue par du Casse, ayant éclaté au mois de septembre 1701, précipita le départ du nouveau chef d'escadre, en rendant plus nécessaire que jamais l'arrivée du vice-roi au siége de son gouvernement, et en faisant à la France une impérieuse obligation d'envoyer une escadre croiser dans les mers d'Amérique, pour concourir à la défense de ses colonies, contre lesquelles une attaque anglo-hollandaise devenait imminente.

Le 12 avril 1702, l'amiral du Casse mit à la voile ayant sous ses ordres une escadre composée de: _l'Heureux_, qui portait son pavillon; l'Agréable, commandant de Roucy; le _Phénix_, de Pondens; l'_Apollon_, de Muin; le _Thétis_, chevalier de Roucy, et enfin le _Bon_, de Renneville. Sur ce dernier vaisseau se trouvait un jeune enseigne pour lequel du Casse avait beaucoup d'affection et qu'il considérait comme un officier d'avenir; c'était un gentilhomme d'une des premières familles de Normandie, le chevalier Nicolas de Grouchy, grand-père du célèbre maréchal de ce nom. Grouchy se distingua pendant le cours de la campagne, pendant laquelle il rendit de bons services. Il fut assez heureux pour justifier la confiance de l'amiral du Casse, qui, l'ayant encore eu sous ses ordres à la bataille de Vélez-Malaga, obtint pour lui la croix de Saint-Louis, en 1707. Grouchy, satisfait d'une distinction ambitionnée à cette époque par toute la noblesse française, se retira fort jeune du service, au grand regret de son protecteur qui lui prédisait un rapide avancement dans la marine. Peut-être cette détermination, inspirée par une excessive modestie, priva-t-elle la France d'un marin remarquable. Peut-être aussi valut-il mieux pour Nicolas de Grouchy une existence obscure qu'une brillante carrière; qui sait le sort que réserve le destin? Peut-être un jour, parvenu aux plus hautes dignités, le marin Grouchy y eût-il rencontré, comme son petit-fils, quelque _Waterloo_ naval, et eût-il été comme lui la victime innocente des fautes d'autrui.

L'escadre se dirigea vers l'Espagne, où elle devait trouver le duc d'Albuquerque et les troupes espagnoles. Elle fut poursuivie par une armée navale anglaise d'une quinzaine de vaisseaux. Ayant pu lui échapper, elle atteignit la Corogne le 8 juin 1702. Le lendemain, du Casse rendit compte à Pontchartrain de ce succès, par une lettre dans laquelle se trouve un passage curieux à reproduire:

«M. le duc d'Albuquerque est ici, écrivait du Casse; il a cent soixante personnes et, par discrétion, il n'en veut emmener avec lui que soixante-dix sur l'_Heureux_, et il m'a fait demander hier sept tables. J'en userai avec lui, comme le roi le désire; mais j'aimerais autant trouver deux vaisseaux anglais de plus que de voir un embarras comme celui-là. Madame la duchesse doit aussi s'embarquer. Elle a cent dix-sept duègnes et demoiselles d'honneur, avec une escorte de moines auxquels il faudrait à chacun une chambre. Cette peinture me coûte peu de peine à vous faire, mais je prévois que j'en aurai beaucoup à conduire le cortége au Mexique.»

On voit que ce n'est pas seulement de nos jours que les princes non combattants ont été une source d'inquiétudes et une cause d'embarras pour les commandants en chef. Comme l'indique très-justement du Casse, les princes par eux-mêmes ne gênent nullement, mais rien n'égale l'_encombrement_ (qu'on nous passe ce mot) produit par les gens de leur suite. Du Casse se plaint des duègnes de la vice-reine du Mexique, élevant des prétentions sans bornes, comme, dans une récente et désastreuse campagne, le commandement en chef de l'armée de Châlons aurait pu s'étonner des exigences sans cesse croissantes des gens de service de l'empereur, réclamant le superflu pour eux, quand le nécessaire manquait pour les troupes; demandant pour la cuisine du prince une installation confortable que ne pouvaient obtenir les ambulances militaires.

Du Casse termine par ces quelques lignes sa longue lettre à Pontchartrain: «J'ai trouvé ici la patente de capitaine-général dont je prends la liberté de vous envoyer une copie, de laquelle j'ai donné une communication à M. le chevalier de Roucy, comme je le ferai de toutes les choses qui en vaudront la peine.»

Le roi d'Espagne n'avait pas cru devoir faire moins pour du Casse que de l'élever au rang de capitaine général. On sait que cette dignité équivaut dans notre armée à celle de maréchal de France et donne à celui qui en est investi le titre d'Excellence.

Le 14 juin 1702, du Casse, parvenant à tromper la surveillance de l'armée navale anglaise, quitta la Corogne, après avoir augmenté, ainsi qu'il l'écrivait à Pontchartrain, son escadre de huit bâtiments de transport, chargés d'environ deux mille hommes de troupes mal équipées, et _racolées_ un peu partout. Ses hommes étaient presque tous _pouilleux_ et _galeux_. Il y avait à craindre de voir l'indiscipline se mettre parmi ces troupes, pendant la traversée; mais l'ascendant que du Casse prenait sur tous ses subordonnés était tel, qu'il n'en fut rien. La traversée s'accomplit sans aucun incident fâcheux. L'estime des officiers espagnols pour leur _capitaine général_ s'accrut, en le voyant mettre ordre à tout avec adresse, et parer aux éventualités les plus fâcheuses. Il fit donner avec tant d'intelligence des soins aux soldats espagnols que l'épidémie galeuse, au lieu d'augmenter, diminua, et qu'à peine mourut-il une dizaine d'hommes en deux mois.

Le 8 août 1702, du Casse arrive à Porto-Rico, et le 17 il écrit à Pontchartrain pour lui faire part de sa traversée et pour lui annoncer qu'il donne au capitaine de Renneville le commandement de deux vaisseaux, avec la mission de conduire au Mexique le vice-roi et la vice-reine. «M. le duc et Mme la duchesse, et plus de la moitié de leur maison, écrit notre marin, s'embarquent avec M. de Renneville.

«On ne peut rien ajouter aux honnêtetés qui se sont passées pendant la route, et au changement de vaisseau. Tous les Espagnols sont très-contents, et j'oserai dire qu'ils le doivent être. On les a traités avec splendeur, sans qu'il y ait eu la moindre modération du premier au dernier jour; chaque capitaine ne vous parlera point de lui. Il me serait reprochable, Monseigneur, si je ne vous disais pas qu'on ne peut rien au delà de ce qu'ils ont fait, et M. le chevalier de Roucy, en particulier, a vécu comme un seigneur. M. le duc d'Albuquerque m'a donné toutes les démonstrations imaginables d'une entière satisfaction, et je dois vous dire que, comme il m'a paru être extrêmement content de moi, je le suis très-fort de lui et de Mme la duchesse. Ils auraient désiré que je les eusse menés au Mexique, mais ils sont entrés en raison. Nous allons faire route par la pointe de Saint-Domingue, où nous nous séparerons en cas qu'il n'y ait pas d'ennemis. Ils iront au Cap prendre un pilote pour Baracon, et moi à la ville de Saint-Domingue, pour y embarquer le président destiné pour le gouvernement de Carthagène; après quoi je continuerai ma route pour Sainte-Marthe, et de là pour Carthagène et Porto-Bello. Le grand mât de l'_Agréable_ est très-incommodé, et il est même à croire qu'il ne soit rompu dans sa mèche. M. de Roucy se propose de démâter à Carthagène pour y apporter du remède. Je le laisserai au port, pour ne pas consommer du temps inutilement, ou je viendrai le joindre après le débarquement de Porto-Bello.»