Part 10
«On prétend qu'ils ont dérogé à leurs droits pour avoir reculé à Boccachique, refusé d'aller sous mon commandement, refusé de donner à Saint-Lazare, n'avoir pas travaillé, et enfin pour être retournés à Carthagène.
«Il est vrai qu'un petit nombre d'entre eux, faisant feu sur deux pirogues qui allaient renforcer Boccachique, et s'étant avancés sous la mousqueterie et mitraille du fort à demi-portée, sans pouvoir faire rebrousser les pirogues, crurent qu'ils ne pourraient y réussir, parce qu'il fallait pour cela aller presque sur la contrescarpe toujours à découvert; ce que ne jugeant pas praticable, ils s'en retournèrent; mais M. de Pointis en ayant témoigné du chagrin et fait contenance d'y vouloir aller, on se détacha aussitôt avec un plus grand nombre de flibustiers, habitants et nègres confusément; on fut sur le bord du fossé et on prit le fort, à quoi l'on n'avait pas pensé; il me semble que le reproche n'est pas trop bien fondé.
«Il est vrai qu'étant destiné pour conduire ses flibustiers à la descente de la terre ferme, un d'entre eux se mutina contre moi sans me connaître, et que sa détention porta le capitaine du vaisseau dont il était, à dire qu'ils ne voulaient point aller sous mon commandement, leur usage leur faisant croire qu'ils étaient en droit de cela; mais aussitôt que M. de Pointis leur eut ordonné de me suivre, je n'y trouvai plus de difficulté: ils perçurent quatre lieues de bois; ils forcèrent deux embuscades sans hésiter; ils passèrent tout le jour et la nuit sans manger; le lendemain, ils montèrent à Notre-Dame de la Pompe, où il y avait apparence de trouver des forces dans une situation avantageuse, et on occupa tous les chemins, ce qui était notre commission. Il est vrai que j'eus le dessein d'attaquer le fort Saint-Lazare, que je l'ai mené sous la portée du mousquet et qu'ils refusèrent de donner: ces gens-là n'avaient jamais servi sous un officier du roi. Ils n'avaient aucune pratique ni connaissance de l'obéissance à une discipline exacte, et ils croyaient, suivant leur usage, être en droit de délibérer sur ce qu'on leur commandait; peut-être même qu'ils avaient plus de raison que moi, puisque M. de Pointis, avec toutes ses forces et les nôtres, ne prit ce fort que par un chemin coupé dans le bois, que les flibustiers n'avaient pu faire, n'ayant point d'outils. A l'égard du travail on avait prévenu M. de Pointis qu'ils n'y étaient point accoutumés, on les avait dits recommandables pour les partis, pour les grandes marches, pour pénétrer les bois et particulièrement pour faire un feu double. Il est vrai que pendant le siége ils n'étaient pas si fréquemment commandés pour les travaux, parce qu'on était bien aise qu'ils allassent en parti d'où ils fournirent la table de M. de Pointis et la subsistance de presque tout le camp; mais il n'est pas vrai qu'ils aient jamais refusé le travail, excepté une fois, peu de jours avant leur embarquement; leur refus était fondé sur ce qu'il y avait plus de quatre jours qu'on ne leur avait donné à manger, et qu'on embarquait l'argent avant que d'en faire le partage; cependant étant survenu chez M. de Pointis, il m'offrit de les aller faire marcher sur-le-champ au travail qu'on avait décidé d'eux. Serions-nous approuvés de nous plaindre que les soldats de l'armement ne travaillaient pas tant que nos nègres? les différentes troupes ont leurs différents usages, et quoique, dans la nécessité, on les emploie toutes à tout, on n'aurait pas raison de trouver étrange qu'ils s'en acquittassent différemment, suivant la différence de leur application ordinaire.
«La plus forte accusation que M. de Pointis fasse aux flibustiers, c'est d'être retournés à Carthagène contre la foi du traité. Aussitôt qu'on leur eut fait savoir que M. de Pointis leur refusait le partage qui leur était dû et qu'il leur avait promis, le premier mouvement de leur désespoir leur fit proposer d'enlever le _Sceptre_, tout autour duquel ils étaient mouillés. L'exécution en était facile, attendu la maladie et la surprise de l'équipage; ils étaient assurés d'y trouver de l'argent et leur vengeance en la personne de M. de Pointis; cependant leurs capitaines arrêtèrent leur fureur par ces seules paroles répétées: «Compagnons, c'est le vaisseau du roi,» on ne peut jamais donner un témoignage d'un plus grand respect pour Sa Majesté que le sacrifice que ces gens-là peuvent faire de leurs intérêts et de leur passion, au plus fort de leur tumulte, au seul nom prononcé du roi; ce trait, bien examiné dans toutes les circonstances, n'est pas indigne de l'histoire.
«Après un tel effort pour le respect du roi, on ne peut pas s'imaginer qu'ils aient cru l'offenser par leur retour à Carthagène, qu'ils ont toujours regardée comme ennemie de Sa Majesté; je puis dire avec vérité qu'ils y étaient forcés, faute de vivres. M. de Pointis ne leur en ayant point donné, il ne leur restait aucune ressource pour subsister; ils étaient endettés de plus de deux cents écus chacun à Saint-Domingue et n'y pouvaient plus espérer de crédit, et ils n'étaient point en état de pouvoir aller en croisière; tout leur manquait, et pour leurs subsistance, et pour leurs vaisseaux; dans le plus grand sang-froid qu'auraient-ils pu faire? Je pourrais encore dire qu'ils ont cru ne devoir pas avoir égard à un traité auquel ils n'avaient point de part, n'en ayant point au butin, et que M. de Pointis l'ayant violé lui-même sur les Espagnols et sur eux, ils avaient cru en faire de même; qu'étant libres faute de payement et par congé, ils croient l'être aussi d'aller où bon leur semblerait. Mais j'entre plus sincèrement dans leur mouvement: la seule nécessité et le désespoir les y ont conduits.
«Il n'y a pas à douter que M. de Pointis ne les ait réduits à cette nécessité pour donner au roi un motif de les exclure de leurs justes prétentions. M. du Casse leur avait caché pendant deux jours le décompte que M. de Pointis leur avait envoyé, et tout de même que nous les avions fait sortir paisiblement de Carthagène en leur cachant ce décompte, nous les aurions ramenés à Saint-Domingue par la même précaution, si M. de Pointis n'avait forcé M. du Casse à les leur montrer, en les envoyant tous avertir qu'il l'avait.
«M. de Pointis avance qu'ils sont sans discipline et qu'ils se soulèvent au moindre sujet. Leur en aurait-il donné un si grand, les connaissant si bien, s'il n'avait pas voulu positivement les révolter?
«M. de Pointis avance que, quand il serait juste de leur donner le partage, on ne pourrait les trouver, parce qu'il y a apparence qu'ils sont dans les ennemis. Pouvait-il prévoir un si grand malheur et y donner lieu sans manquer envers le roi?
«Il avance aussi que les habitants et les nègres les plus capables de défendre la colonie sont parmi eux, et que les ennemis ne manqueront pas de se prévaloir de cette conjoncture pour la ruiner; quand il ne serait pas aussi capable qu'il est de prévoir les disgrâces, il n'aurait pu les ignorer, puisque nous les lui avons représentées; mais comment ose-t-il en convenir dans l'espérance de les imputer à M. du Casse? n'est-ce pas lui qui devait les prévenir, puisqu'il les prévoyait?
«Cette révolte, si punissable au dire de M. de Pointis, est une preuve invincible de la promesse qu'il leur avait faite du partage, puisque, après avoir souffert tant de mauvais traitements, il n'y a eu que le manquement à cette promesse qui ait pu les retirer de l'exacte obéissance où ils s'étaient tenus pendant le siége, et, après tout, elle n'est pas si criminelle qu'il le dit. Ont-ils chargé les troupes du roi? ont-ils insulté le major que M. du Casse leur a envoyé? ils n'ont fait que se mettre dans la liberté où ils sont ordinairement de faire la guerre, et ensuite du congé de M. de Pointis.
«M. de Pointis les accuse de l'avoir abandonné étant poursuivi de vingt-deux vaisseaux. Il n'a rencontré les ennemis que sept jours après les avoir quittés; on n'en avait aucune connaissance et il les avait congédiés. Je ne puis m'empêcher ici de faire remarquer que, puisqu'il y est invinciblement convaincu de leurs supposés, on ne doit point ajouter foi à ces autres accusations.
«Y aurait-il quelque sûreté dans aucun traité si quelqu'une des parties était en droit de se prévaloir sur les autres, sous prétexte qu'elle ne serait pas contente de leur travail, car enfin, dans cette société, M. de Pointis est un simple armateur particulier et ne peut prétendre aucune des prérogatives réservées au roi. Néanmoins je veux bien exposer les services des forces de Saint-Domingue dans cette expédition à la comparaison de celles de M. de Pointis, et si les troupes ont l'avantage, je consens à la détention qu'il a faite du butin.
«C'est M. du Casse, avec les flibustiers seuls, qui devait aller bloquer la ville par le dessus de Carthagène; il fut sur le bord du sable; le brisant ne permit pas de mettre à terre. C'est M. du Casse qui fit la descente à Boccachique avec les nègres; c'est lui qui perça les bois, y coupa un chemin et le fraya à M. de Pointis et à ses troupes; ce sont les flibustiers qui, d'une hauteur, empêchaient les ennemis de se montrer et de tirer le feu sur eux. Si pendant le siége de la ville les flibustiers n'ont pas tant fait de travail que les troupes, en revanche les nègres en ont fait davantage, et durant tout ce temps-là le bataillon de Saint-Domingue occupait Boccachique; un détachement de flibustiers occupait la poupe; un autre détachement occupait les dunes du nord; un autre détachement occupait le fort Saint-Lazare, où le feu a continué pendant tout le siége; et le restant des flibustiers et habitants étaient continuellement en parti d'où ils tiraient leur subsistance et celle de presque tout le camp. Si M. de Pointis les estimait si peu, pourquoi les mettait-il toujours devant lui?
«A la prise de Hihimani, MM. les officiers de la marine, qui sont pleins d'émulation et de valeur, avaient voulu occuper leur poste; les habitants flibustiers et nègres étaient à la queue de tout, excepté ceux des tranchées; mais comme les soldats ne répondaient pas à l'ardeur de leurs officiers, on fut obligé, étant sur la brèche, de crier à pleine tête: Avance les flibustiers! Ceux-ci, les habitants et les nègres passèrent sur le corps des bataillons qui les devançaient, et chassèrent les ennemis de leurs bastions, où ils prirent les pavillons et drapeaux qu'on a présentés au roi, excepté celui qui était sur la porte, qui fut abattu par M. de Vaujour.»
«M. de Pointis accuse les flibustiers d'avoir fait quelque fausse démarche; j'en conviens, mais il faut qu'il convienne que ses troupes en ont fait de pires; nul corps au monde ne peut se vanter de n'avoir jamais manqué, mais quoiqu'il se loue des habitants et des nègres, leur a-t-il mieux gardé sa parole?
«M. de Pointis fait grand fond du pillage que les flibustiers ont fait après leur retour à Carthagène, quoiqu'il n'ait pas plus de droit sur le butin que les flibustiers en ont sur les prises qu'il peut avoir faites depuis les avoir quittés; néanmoins il consent pour eux à en tenir compte sur leur part, à condition qu'il sera renvoyé une pareille somme à Carthagène pour réparer l'infraction du traité, et donner l'éclat qu'il convient en cette occasion à la justice du roi.
«Les troupes de Saint-Domingue, les habitants et les nègres n'ont aucune part ni à ce reproche ni à ce butin.
«M. de Pointis veut intéresser le roi dans le délit du butin aux flibustiers, en mettant en avant qu'il lui est avantageux de dissiper ces gens-là, qu'il est de sa gloire de punir l'infraction d'un traité fait en son nom et par l'intérêt de la confiscation.
«La première de ces propositions ne mérite pas de réponse; la seconde est téméraire, puisque le roi ne ferait punir l'infraction du traité et tous les autres désordres qui sont provenus de la détention du butin que dans celui qu'il a fait, et la troisième offense l'intégrité de Sa Majesté; son exposé m'oblige de faire remarquer les véritables intérêts du roi dans cette affaire, non pas que je pense qu'il en soit de besoin pour déterminer sa justice, mais seulement pour effacer les fausses idées qu'il tâche de donner à cet égard et qui pourraient d'ailleurs être préjudiciables à la colonie.
«La colonie de Saint-Domingue a donné lieu à l'expédition de Carthagène, elle en peut faciliter plusieurs autres d'autant et plus de conséquence, et il est incontestable que, sans son secours, on n'aurait pu exécuter celle-là, ni espérer d'en faire aucune autre dans le golfe Mexique; l'entrepôt et les rafraîchissements en sont nécessaires, et il a bien paru que l'on ne saurait se passer de ces hommes, non-seulement pour les connaissances du pays des mers et les usages auxquels les troupes ne sont pas propres, mais encore à cause de l'intempérie qui avait mis les ennemis en état de faire périr les troupes et l'escadre du roi même après leur victoire, si les forces de Saint-Domingue n'y avaient été pour soutenir leur retraite dans le fort de leur maladie, et puisque la conservation et l'augmentation de cette colonie et des flibustiers est engagée dans la satisfaction qu'on leur fera du butin de Carthagène, le déni de cette justice dissiperait certainement les flibustiers de la même manière qu'on en perdit quatre mille il y a environ dix ans; ils ruineraient les habitants qui y ont assisté et qui sont pris infailliblement par les ennemis et peut-être punis comme infracteurs de traité et ceux qui ont perdu leurs esclaves, et enfin il ne faudrait jamais prétendre de s'en servir en aucune entreprise; mais si on leur fait restituer leur part, on les conservera tous. Un grand nombre de flibustiers se feront habitants au moyen de leurs lots; ceux qui le sont augmenteront leur habitation, et, par ce moyen, le commerce et les droits du roi, et comme ils n'auront jamais à craindre de difficultés sur leur droit au sujet des expéditions que le roi pourra désirer de faire, ils s'y porteront avec plus d'ardeur que jamais; l'argent n'en demeurera pas moins dans le royaume au moyen d'une proposition que j'ai à faire à cet égard.»
GRIEFS DE POINTIS CONTRE DU CASSE ET DE DU CASSE CONTRE POINTIS.
«_M. de Pointis accuse M. du Casse d'avoir fomenté le soulèvement des flibustiers et d'avoir déserté et demandé que son procès lui fût fait; m'étant chargé de ses intérêts, je ne puis avec honneur me dispenser de justifier sa conduite._
«Les flibustiers ont été dans la disposition de se soulever aussitôt que l'on a commencé la recette de l'argent, et que l'on y a refusé un adjoint de leur part: le pillage qu'ils voyaient faire, qui doit être bien grand, puisque M. de Pointis dit qu'il y devait avoir trente millions; la faim à laquelle on les a réduits et aussi leurs maladies à l'hôpital, avaient beaucoup irrité cette humeur-là, et l'embarquement de l'argent les avait déterminés à enlever M. de Pointis et le vaisseau où était l'argent. M. du Casse par ses soins les a contenus, et M. de Pointis sait bien la peine qu'il a trouvée, puisqu'il l'avait fait prier par moi de leur engager sa foi en garantie de la sienne et qu'il fit rentrer dans la ville plusieurs bataillons pour ce sujet, comme il est convenu, et, d'après ce qu'il dit lui-même, les quartiers-maîtres lui revinrent demander en corps leur partage, ce qui fait bien voir qu'ils se défiaient de M. du Casse comme de lui.
«Lorsque M. du Casse eut reçu le décompte que M. de Pointis lui envoya, prévoyant bien que les flibustiers se porteraient à quelque résolution violente, il voulut la leur cacher pour tâcher de les ramener. M. de Pointis le força de le leur remettre, comme j'ai dit. Aussitôt qu'ils s'en retournèrent à Carthagène, je fus en avertir M. de Pointis et lui demander seulement cent hommes pour aller défendre l'entrée de la ville de vive force, et M. du Casse envoya le sieur le Page, major de Saint-Domingue, aux flibustiers, avec une lettre pour les ramener par exhortation et par autorité. Les flibustiers étaient aussi irrités contre M. du Casse que contre M. de Pointis, et disaient hautement qu'il était un traître, et qu'ils étaient d'accord pour les voler, nonobstant toutes les lettres par lesquelles M. du Casse les avait sollicités de retourner à Saint-Domingue, leur promettant de passer en France pour leur obtenir justice et pardon, surtout à la veille d'être attaqués. Ceux qui sont retournés n'ont pas voulu revenir dans les quartiers habitués, qu'auparavant ils n'aient traité avec M. du Casse et aient ici assurance qu'ils seront bien reçus. Voilà comment M. du Casse a fomenté leur révolte, il a cru que le plus grand service qu'il pouvait jamais rendre au roi était d'empêcher la dissipation de ces gens-là et il n'avait garde de les porter à retourner à Carthagène, puisque la plupart des contestations qu'il a eues avec M. de Pointis étaient sur ce que M. du Casse voulait trop favoriser les Espagnols et observer religieusement le traité; ce qu'il faisait pour effacer les impressions que les peuples ont que les Français sont infidèles et barbares, afin de les disposer au commerce que nous avons un si grand intérêt d'établir avec eux.
«A l'égard de la désertion, il me suffirait de dire que le décompte que M. de Pointis a donné, porté congé à M. du Casse et à toutes les forces de Saint-Domingue au 1er de juin, et qu'étant convaincu par sa signature d'une supposition si importante, il en doit être repris, et que l'on ne doit plus ajouter de foi aux autres choses qu'il avance.
«Mais M. du Casse n'en avait pas besoin; il n'avait aucun ordre d'obéir au sieur de Pointis, rien ne le déchargerait de son gouvernement, et le péril où il le voyait l'engageait de s'y rendre incessamment. Je dois dire ici quelque chose de sa conduite qui fasse connaître son zèle.
«Il n'avait aucun ordre du roi de s'embarquer avec M. de Pointis, ni de lui donner du monde qu'autant qu'il estimerait de le pouvoir faire sans exposer les quartiers de son gouvernement. Le caractère de gouverneur lui donne droit de commander sur tous les capitaines des vaisseaux, dans les expéditions de terre: ainsi avait été ordonné par la cour à l'égard de M. des Augiers; néanmoins, connaissant que l'armement de M. de Pointis serait infailliblement perdu s'il ne lui donnait un renfort considérable, et sachant que les habitants et flibustiers ne le suivraient point s'il ne s'embarquait lui-même pour épargner ce déplaisir au roi, il se résolut de garnir son gouvernement au péril de sa tête, quoiqu'il fût averti qu'il venait une grosse escadre des ennemis, de sacrifier le rang dû à son caractère et de se livrer à M. de Pointis avec les forces de son gouvernement. M. de Pointis n'oserait dire qu'il eût pu faire son expédition sans son secours. Il est étonnant qu'au lieu de la reconnaissance qu'il lui doit, il demande sa tête par des accusations supposées. Pendant l'expédition, M. du Casse s'est porté avec une ardeur extrême à tout ce qui s'est présenté à faire, et a eu l'honneur des principales occasions; si M. de Pointis l'avait cru, il aurait pris les galions, on aurait gardé Carthagène, il n'aurait pas perdu les flibustiers, les habitants et nègres, ni exposé la colonie; il aurait sauvé la meilleure partie des héritages qu'il a perdus, et n'aurait pas mis l'escadre du roi dans les périls où elle a été de périr par la force des ennemis, par les dangers du golfe et par le défaut de rafraîchissement.»
Outre Galiffet, le gouverneur de Saint-Domingue avait à Paris un défenseur plus jaloux du soin de sa gloire que lui-même n'aurait pu l'être. La femme de l'illustre marin, personne de tête et de cœur, en apprenant la conduite de Pointis, prit hautement en main la cause de son mari et n'hésita pas à écrire au Roi et à Pontchartrain des lettres pleines de noblesse et de dignité, pour réduire à néant les indignes calomnies de Pointis. Sa requête se terminait par ces mots empreints d'une juste fierté: «_M. du Casse demande, pour toute grâce, son congé et la justice qui lui est due._»
La réponse du roi fut l'envoi d'une lettre de félicitations et d'éloges au gouverneur de Saint-Domingue sur sa brillante et irréprochable conduite et l'expédition du brevet de chevalier de Saint-Louis, récompense la plus précieuse que l'on pût accorder, à une époque où le sentiment de l'honneur dominait tout autre dans l'esprit de l'armée et de la noblesse de France.
Le Roi fit plus encore pour du Casse. Après avoir lu le mémoire de Galiffet, il voulut donner au gouverneur de Saint-Domingue une marque exceptionnelle de faveur.
Le 27 novembre, il lui fit écrire par le ministre de la marine: «qu'il lui permettait de porter la croix de Saint-Louis, quoiqu'il ne fût pas reçu; que Sa Majesté avait fait rendre justice aux habitants et flibustiers, que par la convention faite entre le chevalier de Galliffet et les intéressés de l'armement, il leur reviendrait quatre cent mille livres, suivant l'arrêt du Conseil d'État, dont copie lui était envoyée, que partie de cette somme serait délivrée en argent, partie en marchandises, munitions et nègres.»
Ce contrat ne reçut son entière exécution que tardivement, deux ans plus tard, lorsque du Casse fut passé en France, et voici pourquoi: ainsi qu'on vient de le voir, et sur l'avis du gouverneur ainsi que de son fidèle lieutenant Galliffet, il avait été jugé à propos de donner aux aventuriers des nègres plutôt que de l'argent, par cette raison que l'argent serait vite et follement dissipé, tandis que la possession d'esclaves porterait les hommes non établis à se faire habitants sédentaires. Galliffet, chargé d'assurer l'exécution de cette clause, signa un contrat avec un nommé Aufroi, qui s'engagea à faire passer deux mille nègres à Saint-Domingue; mais ayant fait de mauvaises affaires, il ne put tenir ses engagements, et ce ne fut que grâce à l'intervention personnelle de du Casse que tout fut enfin terminé au commencement de 1701.
Pour en revenir à l'île de Saint-Domingue, nous dirons que la bravoure de du Casse la tira d'un grand péril, peu de temps après le départ de Galliffet.
En effet, le 8 juillet de cette même année 1697, si fertile en événements de toute nature pour la colonie française, les Anglais pénétrèrent par surprise dans le Petit-Goave. Un poste ayant tiré, le bruit des coups de feu réveille du Casse, qui voit les rues pleines de soldats ennemis cherchant à enfoncer les portes et les fenêtres de toutes les maisons. Il se lève, s'habille, parvient à s'échapper de son habitation, gagne une éminence à un quart de lieue, où était un fort désigné à l'avance comme point de rendez-vous et quartier-général en cas de surprise.
Au bout de quelques heures, ayant réuni environ deux cents hommes, il marche à l'ennemi, pénètre dans la ville, et éprouve de la part des Anglais la résistance la plus vive, leur nombre étant quatre ou cinq fois supérieur à celui des gens qu'il a avec lui. L'épouvante se met parmi sa troupe, cause une panique telle, qu'il se trouve un moment seul avec sept ou huit des siens sur la place principale, et entouré d'ennemis. Comme il s'apprêtait à vendre chèrement sa vie, il voit tout à coup les Anglais fuir vers la mer. Ayant alors rallié tout son monde, il se met à leur poursuite, mais ceux-ci s'embarquent lestement et se dérobent ainsi à ses coups.
Voici ce qui avait eu lieu. Les Anglais croyaient le Petit-Goave gardé par une quarantaine d'hommes seulement. En se voyant attaqués tout à coup avec tant de résolution, ils s'imaginèrent avoir sur les bras toutes les forces de la colonie et se sauvèrent. Cette affaire leur coûta cinquante morts, dix blessés et quinze prisonniers. Les Français n'eurent à déplorer que la perte de cinq hommes tués et de trois blessés, mais l'ennemi parvint à brûler quarante-deux maisons et à emporter cent mille francs.