L'amie rustique et autres vers divers

Chapter 3

Chapter 33,784 wordsPublic domain

Et croy bien que le piteux son Qui de mon triste cueur derive. Esmouvroit aussi le poisson Qui porta Arion à rive A rompre les flotz du soucy, Lesquelz se pressent tout ainsi Que sur mer quand le vent arrive. Mon ame doncques flestrissant D'ennuy qui tant la va pressant Pour un temps ha esté ravie, Et au corps qu'elle abandonnoit Attachée ne se tenoit Que du moindre fil de la vie:

Mais d'un train royde s'en volla Sur les aisles de sa pensée, Et comme si fust insensée Divers chemins prind cà et là: Se hastant par les vagues lieux Trop plus que l'aigle avec sa proye Allant jadis offrir aux Dieux La plus rare beauté de Troye: Et panchée à son corps disoit Heureuse ceste Ecthase soit, Qui le jour des secretz m'octroye.

Ores bas, ores volloit haut Par dessus l'element plus chaud En vollant la sente embrasée: Et souz elle laissoit loing, loing L'arc qui fut de la paix tesmoing Quand l'eau eut la terre rasée.

Et de là se plongeant en l'aer Le fendit d'une aisle baissée, Sans que vers sa maison laissée, Encores desirast aller:

Mais allant front à front du vent Vint par rencontr' en la montaigne Qui bien haut son chef va levant, Et en mer ses racines baigne: Mais si loingtain estoit cela Que Navire onq n'aborda là, Fust la Caranelle d'Espaigne.

Tout ce que plus à l'homme nuict Prend vigueur souz la froyde nuict De ce mont, ou des nuictz la pire Pour ne recepvoir le clair jour Les rideaux de son long sejour (Tant soit peu) jamais ne retire.

Des crys qu'on y oyt, vient horreur, De l'horreur poeur, de poeur la fuyte, Mais mon ame fit grand' poursuite De scavoir d'ou venoit l'erreur

Parquoy trenchant l'aer obscursi, D'un vol contrainct est arrivée A l'huis de mort: la mort aussi En ce lieu tousjours est trouvée, Et subgectz au pouvoir qu'elle ha, Faut que trestous passent par là Quand la chair de vie est privée.

L'huis est grand, et grand faut qu'il soit Causant les tourbes qu'il recoit De ceux qui la vie abandonnent. Là est le grand nombre arresté De tous les maux qui ont esté, (Ceux j'entendz qui la mort nous donnent.

Là se combattent les humeurs, La fievre aussi sans cesse y tremble, Et du venin qu'illeq' s'assemble, Se font prestiferes tumeurs:

Les trois soeurs, en pareil y sont Par qui l'am' est du corps ravie, Ou de leurs cizeaux rouillez font Les coups qui abbregent la vie: Quand l'une la veut allonger L'autre s'efforce à l'abbreger, Esmeues de contraire envie.

Celle des petis et des Roys Est torse par l'une des trois: L'autre charpit, et l'inhumaine Couppe de son mortel cizeau Le filet ou pend le fuseau Ou se plie la vie humaine,

Dont pareil nombr' on trouve là Que de vivans, sans la grand' trouppe Que de jour en jour elle couppe Mais compte ne faict de cela.

Ceux qui sont de maux entachez, Leur filace est de noudz garnie, Et les vices y attachez La rendent grosse, et mal unie. On congnoit au contraire aussi Ceux là qui ont leur vie icy De vertu riche et bien munie.

Or quand la troupp' apperceu m'eut, Un debat entr' elles s'esmeut De la vie, en ceste guerre Quand l'une la venoit filer, L'autre venoit l'anichiler, Pour rendre deserte la terre.

De sa main hideuse prenoit A grands flottes le fil de vie, Et de coupper non assouvye Sa colere ne reffrenoit.

Parquoy horrible estoit à veoir Les effortz des jumelles lames Si grands, qu'elles avoyent pouvoir D'un seul coup ravir cent mill' ames, Dont cuidoy (en ayant veu tant,) C'estre la fin que lon attend Par les inevitables flammes.

A cest esclandre l'oeil volla Loing, loing vers Gaulle, et congneut là De son Roy la preuse conqueste, Ou l'honneur d'Espaigne arrachoit, Et ainsi qu'un lyon marchoit Jouïssant du fruit de sa queste:

Des corps morts à son loz dressant Les montjoyes de la victoire Qui ja unir font à sa gloire Les deux cornes de son croissant:

Car vers le fleuve des Germains Desja il se recourbe, et arque: Et si menace les Romains Du pouvoir de ce grand Monarque: Dont le glaive en pais allegeant, Aux durs conflictz va soulageant Les cizeaux de la fiere parque.

Leur fureur apres destournant, Et contre Gaulle la tournant, Luy survint un leger esclandre Au pris des grands maux assemblez Qui (comme feu parmy les blez) Ses haineux les verront descendre:

Tant seront alors descouppez A l'abord des forces terribles: Et apres ces troubles horribles Doit naistre une nouvelle paix,

Que nostre prince tresheureux Plantera sur la terre ronde, Et les hommes l'auront entr' eux Tant qu'ilz seront vivans au monde. Lors vivront tous souz mesmes loix Ausquelles Germains, et Gaullois Feront que leur vie responde.

Par les coups donnez à travers Elles font de meurdres divers Cà, et là en mainte contrée, Et couppant leurs filetz bien tordz La vie (helas) enclos' au corps De Philiponn' ont rencontrée!

Qui voyant sa chair au sercueil (Faict' à la mort nouvelle proye) S'en rirent car toute leur joye Est de remplir noz cueurs de dueil:

Reffroignans leurs ridez museaux Monstroyent des dentz un, et un ordre Rouillez non moins que leurs cizeaux, Et moussez ainsi par trop mordre. Et rians, là se desbatoyent Des filetz qu'en deux partz mettoyent, Commencez seulement de tordre.

Si pour ton ame ainsi mourant Le regret en terre fut grand, Pour si grand' perte inopinée, Le ciel tant plus ayse ha esté De veoir l'esprit en liberté Ayant sa chair abandonnée.

Là aussi on oyoit chanter Cantiques tous plains de louange Pour l'honneur de ce nouveau Ange Qui là haut se vint presenter.

Ou heureux, entre les heureux Ou bon entre les bons eut place, Si qu'alors je fu desireux Que mon ame du monde lasse En Ecthase demeurast là Pour tousjours contempler cela Ravie de celeste grace.

O Esprit, ô Ange nouveau Retiré en lieu sainct, et beau Pour jamais avec tes semblables, Or es tu heureux mille fois Pour les plaisirs que tu recois Interditz aux ames coulpables:

A fin que tout cest univers Puisse entendre si digne chose, Au tombeau ou ton corps repose, De ma main j'escriray ces vers.

Si quelqu'un desire scavoir Ou est le thresor de ce temple, Que ce sepulchre vienne veoir, Et les vertuz d'Anne y contemple, Son cueur ha l'honneur advancé, Et comme morte elle ha laissé De ses moeurs aux autres l'exemple.

Fin.

Epitaphes.

De I. Pastel doct.

Mort, et vertu des le commencement Ont eu debat, Lecteur, scais tu comment? Pource que l'une, & l'autre aussi demande Obeïssance alors qu'elle commande: Et voudroit bien en ces bas lieux chascune Maistriser sans avoir maistress' aucune.

Mort sus vertu dominer pretendroit, Et la vertu sus la mort pretend droict. Mort de son dard l'homme extermine, et tue, Et la vertu cà bas le perpetue.

Que faict là mort? à mort l'homme soubsmect, Et la vertu mourir ne le permect. Ainsi à veoir l'office qu'elles font On peut juger combien contraires sont, Mais certes mieux on pourroit juger d'elles La controverse: aux funebres nouvelles, Que je te veux anoncer: car Pastel Est trespassé: mais fut son trespas tel Que bien qu'il soit de vie ainsi delivre Sa grand' vertu par tout le fera vivre: Bien que soit mort, vif entre nous sera. Et sa vertu chacun annoncera.

Trois partz de luy sont faictes, trois aussi Prinses les ont, car son nom esclarsi Vit entre nous, l'ame est avecques Dieu, Et au corps mort Tholouse ha donné lieu:

Sa destinée ainsi l'ha ordonné, De ne mourir au lict ou il est né: Et c'est à fin que le commun remord Entrant au cueur par la veue, et l'oreille, Ne redoublast: aussi seroit merveille En mesme lieu le trouver vif & mort.

De Catin.

Cy gist, à qui Dieu mercy fasse, Une qui en beauté de face Jadis la souveraine estoit Quand pres d'un autre se mettoit. Grace avoit, mais certes, non point Tant que de graisse et d'en bon poinct: Ses tetins au marcher trembloyent Et ses deux joues ressembloyent Aux champignons rondz, fraiz, et druz Qui d'humeur trop grande sont creuz. Juger ne puis le nombre d'ans Qu'elle avoit ou seroit aux dentz, Car estoyent encore si menues Qu'à leur deu n'estoyent parvenues. Et de form' estant si exquise Nul estoit de qui fust requise Nul estoit qui en eust affaire, Quoy qu'elle sceust dire ne faire.

Fille vesquit, et fille est morte Car ne peut en aucune sorte Entrer au sainct noeud conjugal Soustenu d'un vouloir egal.

Ainsi morut non mariée D'envie d'estr' appariée A quelqu'un pour la desgraisser: Et ne pouvant rien avancer En ces lieux de son mariage, En l'an vingtiéme de son aage S'en alla vierge pur' et munde Se marier en l'autre monde. Encores je suis adverty Que si n'y trouve tost party Elle reviendra par decà Prenant ce qu'en terre laissa, A fin d'amortir sa grand' flamme, Et l'envie qu'ha d'estre femme.

Encore d'elle.

Cy gist Catin (dont suis marry) Et à fin que ce mal ne celle Sachez qu'ell' est morte pucelle A faute de trouver mary.

De Perolet insigne beuveur.

Perolet ce beuveur insigne, Qui aux yeux en portoit le signe Evident, repos' en ce lieu, Non point son vin, mais bien en Dieu: (Au moins comme chascun doit croire) Vivant il ayma tant à boire Du meilleur, souvent, et longs traicts, Que ses yeux s'en estoyent entrez Au plus profond, et là dedans Se monstrent rouges, et ardans: Rouge, blanc, et claret aussi Pour couleurs il avoit icy: Roug' estoit aux yeux, pasl' en face, Claire avoit sa voix, dont l'espace Qu'il vesquit, cria cà, et là Bon vin à vendre, et en cela Passa son temps vineusement, Vivant le plus joyeusement Qu'il pouvoit sans estre delivre De l'humeur qui le rendoit yvre.

Or passans qui trouvez saveur Au bon vin comme ce beuveur, A fin que desormais se garde Que soif alterée ne l'arde, Je vous pry arrosez sa tumbe De bon vin, et faittes qu'il tombe A plains pots sur luy, car le peu Ne feroit qu'augmenter son feu.

Quant à l'eau que l'Eglise donne A grand' pein' il la trouve bonne, Car si onq n'ayma liqueur telle Trouver ne pourroit goust en elle.

D'oraisons qu'on dit pour les ames (A fin qu'evitent les grands flammes D'enfer hideux, ardant, et chaud) En veut peu, car il ne luy chault D'estre là, ou en purgatoire, Moyennant qu'il y trouv' à boire.

Fin des Epitaphes.

A B. de Rochecolombe, Gentilhomme.

Apres vostre navigation des isles neufves, entre les tourbes du peuple vous oyant reciter les merveilles des Barbares, je fuz plus que tous importun apres vous, pour me les declarer au long: en quoy je receu un plaisir incroyable. Mais sur tout oyant le discours du Roy de Nasée, le nez duquel asseuriez avoir deux tiers de long, avec grosseur proportionnée: et les Naséens l'avoyent de pareille grandeur. Et apres m'avoir declaré l'estendue du Royaume, fertilité de la terre, somptuosité des palaix, et disposition de sa republique, entre autres poincts me fut aggreable entendre, comme on y punist les criminelz, non par glaive, fouëtz, ou carquan, mais on les assied sur une pierre au milieu de la place, aux rayons du Soleil, ou sont condamnez tenir souz le menton un grand bassin, fait expres, Entour lequel sont marquées les heures, lesquelles ilz monstrent à l'ombre de leur Nez: et là sans remuer sont contraincts demeurer du matin jusques au soir, autant de jours qu'on puisse en apprehender autres pour mettre en leur lieu. Aussi en tout le Royaume n'y ha autres horologes que ceux là. Lequel discours je tins long temps à bourde et mocquerie, jusques avoir ruminées les histoires naturelles affermans entre les hommes estre difference selon les regions, et divers aspect du ciel, comme les Mores noirs, et gris sont differens de noms, les Pygmées sont plus petis que mediocres: et pour venir aux parties singulieres, les Cyclopes n'ont qu'un oeil, les Anglois ont une queuë, et aux indes y en ha qui ont le pied si large qu'il peut couvrir le demeurant du corps, et autres ayans la lebvre inferieure renversée en bas à mode d'une grand' gibessiere: et d'ailleurs vous estes homme veridique, qui me fait croire, ce peuple avoir le nez à la mesme sorte que vous dictes. Or d'autant que pretendez y retourner, et pour ce attendez la Caranelle d'Espaigne, que fasse voille au Peru, que sera le dixiéme de May Prochain, ainsi qu'estes adverty de Lisbonne, du vingtcinquiéme Decembre passé: j'ay escrit une lettre au Roy de Nasée de laquelle me fut desrobbée la moitié, et imprimée sans mon sceu: toutesfois despuis en cà l'ay remise en son entier, laquelle vous envoye pour la luy donner en main. Priant Dieu vous donner la grace de bien et heureusement faire vostre voyage et puissiez vous en vostre nez retourner en France sain et en bon poinct. De Musceole ce dernier jour de Decembre, Mil v^c. lvii.

Naseïde, restituée en son entier,

A Alcofibras indien, Roy de Nasée.

Pour vous louer si la plume je prens, Roy des grands nez, Roy des nez les plus grands De Naserie, à ce faire m'invite Le vostre, auquel tout le peuple court viste Pour l'admirer, comme rare spectacle, Si qu'on le jug' estr' un Nasal miracle: Tant il est grand, que des Archers le pire Ne le pourroit faillir pour mal qu'il tire: Et s'il trouvoit au monde son pareil Croy qu'il feroit eclipser le Soleil.

Ceux là qui ont donné louange aux nez, Et doctement nous les ont blasonnez, Ne cuident point que je leur veuille oster Aucun bruit leur, pour au mien l'adjouster: En grave stille ilz [nous] ont exposée La dignité de la tourbe Nasée, Ou les moyens leur ont estez ouverts, Autant qu'au monde y ha de nez divers.

En grave stille ont loué les Naseaux, Le trait, le teinct, de ces nez damoyseaux, Sus qui on void mille beautez escloses, Proprement faicts pour odorer les roses. Mais je veux prendr' autre subjet plus digne Dont vous portez au visage le signe Roy bien nasé, et pour mieux le toucher Je veux ma muse en tel poinct emboucher, Que ses propos hautement entonez Soyent à l'egal du Colosse des nez, Lequel pour estr' excellent dessus tous Les nez qui sont, & seront, fait que vous Estes le Roy, & tant plus grand se void Tant plus grand Roy aussi dir' on vous doit.

Dire on vous doit grand Roy, aussi vous l'estes Roy sur autant que se trouvent de testes A croc, et dont la grandeur Cesarée Va per à per avec la Nasarée: Mais qui pourroit en ce monde regner S'il n'ha le nez qu'on ne puisse empoigner Comme le vostre? ô Nasifique sire. Perse jadis apres la mort de Cyre, Autre en son lieu recevoir ne voulut, Qu'il ne l'eust grand, et vouloit qu'ainsi l'eust Non seulement pour le loz immortel De leur bon Roy Cyrus, qui l'avoit tel, Mais pourautant que l'autorité toute Resid' au nez: ainsi il n'y ha doute Que tant plus grand est le nez, plus est grande La majesté sur la Nasalle bande. Seroit ce bon que ces nasateux là Eussent pouvoir sur les grands? Ah cela Viendra plus tard que lon ne verra estre Le chat du chien, et le rat du chat mestre.

Or ha la Perse honoré les grands nez, Tant qu'elle vint à Nabucodenez. Et vint à luy, Car comme à son nom touche Ensembl' avoit et grand nez, et grand' bouche: Mais de la bouch' à present je ne traicte. A propoz donq des grands nez je m'appreste A vous narrer un secret difficil, Pourquoy mandé fut Ovid' en exil, C'est pourautant que son grand nez faisoit Trembler Auguste, et pour cela n'osoit Laisser les murs de la vill', ayant doute, Que par son nez il ne l'occupast toute. Mais l'envoya aux neiges de Scytie, Pour en secher de froid une partie, Et le secher si bien qu'à son retour A l'Empereur ne feist ce mauvais tour.

Pourquoy mect on au chef imperial L'Aigle si n'est qu'ell' ha un nez royal, Qui des oyseaux fait qu'on la nomme royne? Et l'elephant, sans le grand nez qu'il trayne Des animaux, si grand roy ne seroit: Le griphe aussi craindre ne se feroit. Ne void on point le rinocerot comme Par son grand nez est craint? Or donques l'homme Tant plus l'ha grand, et son nez plus loing tire, Tant plus grand Roy certes il se peut dire.

Qui ha grand nez, ha de parens aux cieux. Cuidez vous point que le guerrier des Dieux Ne l'aye tel, et entre nous Aeolle Quand d'Aquillon vers les Austres il volle, Que sans avoir un grand nez il desserre Ses roides vents? vous faschez vous sur terre Descendez viste aux Enfers, et verrez Comme Pluton est nasé, là orrez Comme celuy s'expose à grand hasard, Qui n'obeit à ce Prince nasard. Pour faire brief, un nez tres navifique, Ha majesté royale et magnifique. Au nez aussi, et non ailleurs ha place L'honneur de l'homme, et sans luy n'ha point grace. Tirer le nez à quelqu'un c'est outrage. Donner au nez c'est esmouvoir la rage, Le d'eschirer, l'escacher, ou le tordre Par ce moyen on vient à l'honneur mordre: Et au contraire un ardeur on presume, Lors que d'un homme on dit le nez luy fume, Il ha la mouche au nez, c'est lors à dire Qu'il est esmeu de grand colere et ire: Et quand au nez on ne luy peut toucher, Il monstre bien qu'il ha son honneur cher Voylà pourquoy Siracuse est prisée Car elle mect dessus la part Nasée Estuys de fer pour deffence aux batailles, Là ou la France arme ses mains d'escailles. Et ne cuidez qu'elle ainsi l'enveloupe, Fors seulement de poeur qu'on le luy coupe, Et comme au Grec vienne à son nez, ou pire Perdant lequel, il perdit son Empire. Qui ha le nez contrefaict et bossé, Trop, ou trop peu, ou poinctu, ou moussé, Et comme un as de treffles se renfroingne, Des lieux publicz meu de honte il s'esloigne, Pour eviter les pernicieux blasmes Qu'on luy impose, & mesmement les femmes: Car elles ont ferme foy que ce lieu Est relatif de cest antique Dieu, Avec lequel le Cinic plantoit l'homme, Seul adoré aux verdz jardins, et comme On dit le pere ayant esgard aux filz. Qui ha le nez gros, grand et bien assis, Celuy on peut sans injure vanter D'avoir un gros et grand pieu à planter, Ce dont la femme à l'amour usitée, Par le grand nez est tousjours incitée A remarquer et veoir en quelle sorte Pourra jouïr de celuy qui le porte, Vostre grandeur, sire, doit scavoir gré A son grand nez: car ce royal degré Humiliant ceux qui vous sont rebelles, Attire à soy l'amitié des plus belles. Certes du nez, comme nez, on pourroit Dire beaucoup de choses qui voudroit, Qu'il donne voye aux humeurs du cerveau, Et au poulmon ministre l'aer nouveau, Juge l'odeur, tesmoigne le courroux Quand ronfle, & fronce, ou qu'il espreint ses troux, Et si orné il est de toute grace Dont m'esbahy pourquoy l'antique race Le congnoissant si beau, et si mignon Ne l'ha faict Dieu comme son compagnon. Or est cecy à tous les nez commun, Et pourautant que je n'escris qu'à un Grand, le plus grand du monde, je delaisse Ces nasequins dont y ha si grand presse.

A vostre loz j'ay dict qu'avez l'Empire C'est tout aussi que de vous je puis dire, Mais pour oster le moyen à certains, Qui pour un nez qu'ilz ont sont si hautains, Que tout ainsi qu'il est grand, grans s'estiment, Et la grandeur du vostre desestiment: Je veux monstrer qu'il y ha difference De grand, à grand, & que sans grand offence Tous les grands nez ne peuvent recevoir Tiltre de Roy: Ah il feroit beau veoir, Qu'un nez tortu, un nez laid de tous poinctz, Un nez bossé forgé à coups de poincts, Illuminé tigneux, et qui se guinde A tous costez comme ceux des coqs d'inde, Un nez remply de troux, et clous avec, Un nez moulé à la forme d'un bec, Un nez trop large, un nez que lon admire, Faict au patron de prouë d'un navire, Un nez velu rehaulsé de verrues Espouvantant les enfans par les rues, Un nez morveux, et de tigue emperlé Eust tel honneur, c'est trop avant parlé: Raison ne veut que nom de roy il prenent, Bien que soyent grans: & s'il avient qu'ilz regnent Et que leur main de Sceptre soit garnie C'est une pure et vraye tyrannie: Car la grandeur du nez s'il n'ha beauté Ne peut avoir tiltre de Royaulté.

Un nez Royal avant que tel soit faict, Veut estre grand, poli, beau, et parfaict, Comme le vostre, auquel furent donnez Tous les grans biens qu'on peut dire des nez Ne trouvent autre encor à soy conforme, Grand, gros, & large, ouvert, & long, en forme De barbecane ou triangle eminant, Qui sur un flang de mur va dominant. Et pourautant qu'il est Roy, ne suffit Luy faire honneur car honneur sans proffit Est de neant si on ne touche au but, Scavoir au loz adjouster le tribut. Voylà pourquoy un present luy veux faire, Qui tant plus est propre, ô Roy nasifere, Pour sa grandeur longuement conserver Plus me devez de faveur reserver.

Or tout ainsi que vostre nez est rare Est de besoing, Sire, qu'on le rempare D'un riche estuy, et jamais ne soit veu Sans meur conseil, à quoy sera pourveu Par longs moyens, & apres grans requestes Comme en Florence on monstre les pandectes, Ou comme on garde une chose de pris Qu'elle ne tombe en vulgaire mespris: Couvrez le donq, Sire, couvrez le donq De ce beau masque, & ne soit monstré onq, S'il n'est requis par grand' necessité, Et soit ainsi de luy, comme ha esté Du biffront dieu, qui aux fureurs de guerre Tant seulement se monstroit sur la terre: Et pour cela je serois fort d'advis, Que vous usez comme d'un pont levis A vostre nez, lequel viendrez hausser Tant seulement pour la guerre annoncer: Mais est requis que le tout on manie Avecques rare, et grand' cerimonie. Et pour ce faire y soyent maistres expres Qui vostre nez tiennent tousjours de pres S'il veut souffler, que torches on allume: S'il veut ronfler, subit qu'on le parfume Avec encens, et souz luy faut coucher Grands bassins d'or, quand se voudra moucher. S'il ha vouloir d'esternuer, je veux Que lon descharge un gros canon ou deux. Et quand les jours solemnelz seront proches Pour se monstrer, que lon sonne les cloches: Mais à cecy faut un terme plus long Qu'à Solyman quand se monstre, & adonq Il estendra ses benedictions Dessus les nez de toutes nations, Ou sera bon que les femmes se treuvent Qui ont vouloir d'engrossir, & ne peuvent.