L'amie rustique et autres vers divers
Chapter 2
Comme le jonc droict et beau Ploye en l'eau, Et tourne en son premier estre, G. hem, hem. A. La bouche incline à leurs dictz, Mais tandis Mon cueur est tousjours le maistre. G. Mais que vous sert de venir mettre Le feu en mon cueur langoreux, Et me contraindre estre amoureux Si l'oeil à pitié ne s'encline? A. Que dites vous? G. Que dis je Andrine? Il n'y ha pire sourd au monde Que qui le fainct. A. Ains qu'on responde Il faut bien scavoir qu'on demande, Car de respondre ains qu'on entende Ce sont termes de filles folles: G. A bon entendeur peu parolles. Je dy que l'amour me surmonte Et vous n'en faittes point de compte. Mais fuyez quand je vous appelle. A. Quand? G. Mesme à cest' heure. A. Quelle? G. Quand suis venu icy passer. A. J'ay bien ouy quelqu'un tousser, G. C'estoit moy. A. Je ne viens point, non, S'on ne m'appelle par mon nom. Guiot il faut faire cela A celles je les laisse là, Et non à moy. G. Pour Dieu mercy. Helas le prenez vous ainsi. A. Je vous pardonne. G. A l'advenir Autre moyen viendray tenir. Ma Perle si vous vient à gré, Tandis que l'herbe de ce pré Sert de pasture à noz brebis Entendez s'il vous plait mes dictz. A. Je le veux bien Guiot, pourveu Qu'ilz soyent bons. G. Pas ne m'avez veu Desbordé jamais en propoz: Pource mettons nous à repoz Pres ceste haye hors la voye. A. Mais en lieu que chacun nous voye. G. Souz cest amandrier, A. je le veux. G. Divin tronq, ô l'un des neveux De ceste amante fortunée, Pour s'estre elle mesme donnée Ce que je poursuis pour Andrine. A. Quoy? G. Ce que la vie extermine. A. Il faudroit dire la raison. G. Tant m'ennuye ceste prison, Ou par rigueur mon cueur avez. A. Guiot, je croy que vous révez, Que j'ay prison, ou est la porte? Ou sont les clefz? si je les porte, Sus prenez les d'autorité, Et mettez vous en liberté. Prisons Guiot! Je n'en ay point. G. C'est Amour qui au cueur me poingt, Et toujours apres vous me tire Avec la chayne de martire, Scait on pire prison que là? A. Ouy si vray estoit cela Que vous m'aymez. G. En doutez vous? Contre moy puissent estre tous Les hauts cieux, si c'est autrement: A. C'est la coustume d'un amant De jurer, et mentir ensemble. G. M'estimez vous tel? A. Il me semble Que tous parlez de mesme voix. G. Mais est ce la premiere fois Que je vous ay dit ma pensée? Comme l'amour fut commencée En ce lieu mesme à mon dommage? Ce ruisseau en rend tesmoignage De mes pleurs augmente souvent: Mes souspirs compaignons du vent Ont vollé despuis front à front A Ostre, lequel n'est si prompt A Porter la pluye en ces lieux. Qu'ilz sont à l'endroit de mes yeux. A. Si le train vous est tant amer, Pourquoy ne laissez vous d'aymer? Car n'est bon mettre son courage En lieu dont peut venir dommage. G. L'espoir seul me rend poursuivant. A. L'espoir nous trompe bien souvent. G. Vous y pouvez remedier, A. Ailleurs faut secours mendier. G. Pourquoy? A. Je ne veux point aymer. G. Vous voulez vous faire blasmer, Andrine dittes autrement. A. Aymer bien, mais egallement Un chascun, G. l'incongnu autant que ceux là Que congnoissez? A. Non pas cela. A ceux cy j'ay plus d'amitié. G. Je suis venu à la moitié De mon desir: et à ceux cy Portez vous amour tout ainsi, Fassent plaisir ou desplaisir? A. Plus à ceux qui me font plaisir. G. Et qui plus en fait plus l'aymez? A. Ainsi faut bien que l'estimez, Si en eux je le puis congnoistre. G. Sur moy donq en devez plus mettre Que sur tous vos congneus. A. Pourquoy? G. Car qui vous cherit plus que moy? Qui fais pour vous, et plus vous ayme Que tous voire plus que moy mesme. A. Vous le dittes. G. Car il est vray. Et tousjours cest' amour suivray, Tant qu'au monde seray vivant. A. Ce ne sont que propoz au vent. G. Ce que je dy est tout notoire, A. Toutesfois je ne le puis croire. G. ô temps pervers, et rigoureux Qui fais que l'amour langoureux N'est plus congneu par la parolle, Par les souspirs, ou par l'eau molle Des longs pleurs qui furent jadis Ses messagers, mais à mes dictz Semble qu'avez l'oreille close. A. Je ne vous puis dire autre chose La faute ne vient point du temps. G. de qui donq. A. des menteurs amants, Disans qu'amour au cueur les touche: Mais cela ne passe la bouche. G. Si mal pour le coulpable en sent S'en faut il prendr' à l'innocent? A. Vos amitiez sont d'une sorte. G. Horsmis que la mienne est plus forte, Plus loyalle constante et ferme: Aussi telle que je l'enferme Dens mon cueur la pouvez congnoistre! A. A vous tient. G. Je ne la puis mettre A veuë d'oeil plus que je fais. Vous en avez veu les effectz Jusqu'icy: tesmoings les ennuiz Qui me font aux plus froides nuictz Vaguer seul en cent mille parts, Ou entre mes vains pas espars Je mesle chansons amoureuses, Et au sort des nuictz malheureuses Jusqu'icy ay mes jours passez Avec les autres insensez, Moins que moy toutesfois aymans, Moins aussi ayans de tourmens. Lieu aucun on ne peut trouver, Ou mon couteau puisse graver Que vostre pourtraict n'y soit veu, Et au pied cest eternel voeu Le cours du monde cessera Quand Andrine en obly sera: Aux escorces des plus hautz trembles Vous en trouverez mill' exemples Pour peu qu'on suive ces marchetz, Et plus encor dens les forestz Ou par tout est le nom d'Andrine: Encor dites que suis indigne Que m'aymiez! A. je ne l'ay point dit. G. Qu'est ce que nier le credit? A. Quel credit? G. Ou l'amour aspire. A. Je ne scay que cela veut dire. G. Mais faites semblant ne l'entendre. A. Mon esprit ne se peut estendre Jusques la. G. J'entends un baiser Pour mon long travail appaiser, Ou conviendra qu'icy je meure. A. Ha pour un baiser ne demeure. G. La vie au corps m'avez enclose. A. Vous vivez bien de peu de chose. G. Helas oseray j' advancer La main: A. C'est à recommencer, A mon vouloir qu'ailleurs je feusse. G. Oster vous vouloye une puce, En devez vous estre faschée? A. Si vostre main n'eusse arrachée Encor l'advanciez par delà, G. Vers voz tetins: A. Apres cela En autre lieu la voudriez mettre. Aujourd'huy l'amour est si traistre Et fait prou qui s'en peut garder. G. Qui si pres voudroit regarder, Plaisir seroit de nous chassé A. Ou est l'amour du temps passé Nourrie des seules parolles Sans user de ces mines folles Du baiser, de l'attouchement: Ou est ce bon temps que l'amant S'estimoit adonq tresheureux D'un oeil gay, d'un rire amoureux Et lors tous estoyent si contens. G. Comment parlez vous de ce temps, Vous qui ne faictes que venir? A. Plusieurs propos en oy tenir Aux vieilles la nuict en yver. G. Les vieilles ne font que réver. A. Elles parlent comme discrettes: G. Mais plus tost se voyans distraittes Des jeunes ans, ausquelz nous sommes, Tenues en mespris des hommes, C'est dont parlent comm' ennuyées: Si de pouvoir sont desnuées, Encores le vouloir demeure: Mais qu'arrestez vous à cest' heure? De mon faict, las je vous supply Que ne le mettiez en obly, Et croyez que la grand' langueur Que la bouche dit, vient du cueur, Non d'ailleurs, tant abonde en luy. A. Certes l'amant remply d'ennuy Sent geller ses mots en la bouche, Et ceux à qui ce mal ne touche, Ont le babil ainsi qu'ilz veulent Se rient se plaignent, se deulent: Dont semblent (pour le bruit qu'ilz font) Aux tonneaux lesquelz vuides sont, Qui mieux resonnent que les pleins, Ce n'est que faincte que leurs plainctz G. En faittes vous si peu de compte? A. Mais quoy Guiot n'avez vous honte De me fair' accroire cecy? G. O mort que ne viens tu icy? Ou que l'amour de mon cueur s'oste. A. Vous cuidez trouver une sotte. Adieu: cherchez party ailleurs. G. Ma part seront souspirs, et pleurs Avec le nom d'estr' amoureux, Mais de tous les plus malheureux. Toutesfois en ma longue attente Si desir nuict, espoir contente: Espoir j'entends s'elle ne m'ayde De chercher la mort pour remede.
L'Amie rustique.
Eglogue cinquiéme.
Guiot. Echo.
Haste le pas meurdriere, haste le pas Pour advancer le jour de mon trespas, Et de tes pieds vien le feutre arracher, Si que je t'oye à dru galop marcher Fier' apres moy: car mourir je desire Plus que tu n'as la main prompt' à m'occire. Que tardes tu? ne me sois point rebelle, Couppe chemin, & vien quand je t'appelle: Tu vas à cil qui te fuit, et evite. Que ne viens tu à celuy qui t'invite? Rompre le fil duquel le Ciel hautain Ma vie alonge, à mon tresgrand desdaing? Fais tu la sourde? ouvre l'oreille & m'oy, Qui fors toi peut m'oster de cest esmoy? Echo. Moy, G. Ceste responce ha mon cueur resjouy, Es tu Echo qui plaindre m'as ouy? E. Ouy. G. Tu vois les maux dont ma vie est si plaine Dy moy quel fruict puis j' avoir de ma peine? E. Hayne. G. Las quel remede à ce dueil qui me mord! Qui ostera de mon cueur ce remort. E. Mort. G. Comment Echo est ce que tu l'entendz? Je la desire et icy je l'attens. E. Tens. G. Quoy? un cordeau? si tendre je le doy, Qui se pendra là ou je ramentoy. E. Toy. G. Puis que seray je icy laissant de vivre Quand aux langueurs que l'amour me delivre. E. Livre. G. Las respon moy, n'auray je quelque bien, L'esprit laissant ce monde terrien. E. Rien. G. N'auray j' au moins ce grand heur, que mon nom. Viv' apres moy par immortel renom? E. Non. G. Andrin' au moins, pour qui l'amour me poingt Me pleurera me voyant en ce poinct? E. Point. G. Point! quand verra à mon col le cordeau, Et ce corps mis apres dans le tombeau? E. Beau. G. Las comment beau le voudroit elle dire! Celle pour qui tant je pleur' et souspire. E. Pire. G. Quel advantage aura me voyant cloz Dans le tombeau rongé jusque à l'os? E. Loz G. D'estre homicide? ou à ceste cruelle, Qui pour tel faict lui donra loz et gloire. E. Elle. G. Ceux qui du faict auront esté tesmoins, Me donront ilz quelque louang' au moins? E. Moins. G. Quel me diront moy pendu par le col, Quand pour aymer de vivre ay esté soul? E. Fol. G. Ceux qui sont morts d'amour, qui tout surmonte, Quel fruit en ont receu par fin de compte. E. Honte. G. Je ne scay donq si recull' ou m'advance, Puis que si maigr' en est la recompence. E. Pance. G. Mourir m'est grief! Mais l'amour que je porte, Me fait souffrir mille morts d'une sorte. E. Sorte? G. Pour la sortir et la deschasser loing: Mais que faut il que j'aye à ce besoing? E. Soing. E. J'ay eu grand soing de l'oblier aussi, Mais tout cela encor ne m'ha suffy. E. Fy. G. Dequoy, de femme? helas, quand l'amour playde Contre raison, ou puis j' avoir remede? E. Ayde. G. Me puis j' ayder encontr' efforts si grands? Mieux me vaudroit la mort que j'entreprends. E. Prens G. Il y ha chois de laisser ou de prendre: Las! que me faut pour l'un d'eux entreprendre, E. Rendre G. Ou ha raison? l'ame en est trescontente, Mais l'amitié est tousjours resistante. E. Tente. G. Faut il rien plus pour garder que croissans Ne soyent les maux que par amour je sents? E. Sens. G. Sens & amour mesme lieu ne recoit: Car ou est l'un, l'autre ne se concoit. E. Soit? G. S'il est ainsi que recevray j' au cueur Si le bon sens sur l'amour est vainqueur? E. Heur. G. Et mes esprits estant desvelouppez Des grands travaux dont ores je me paistz? E. Paix. G. Paix est tresbonne, et la fait bon acquerre. Que reste à cil qui l'amour veut requerre? E. Guerre. G. Mais qui sent plus les efforts de sa flamme? E. L'ame. G. Que faut fuir pour conserver la fame? E. Femme. G. Mais que devient par amour l'homm' excort? E. Ord. G. Qu'est besoin estr' encontre son effort? E. Fort. G. Qui est cil dont amour le sens hebete? E. Beste G. Et dont la vie en moeurs est plus adroite. E. Droite. G. Donques Echo si on te vouloit croire, Ne faudroit point d'amour avoir memoire. E. Voire. G. Voire, mais quoy? à sa grandeur supréme Je veux porter amour plus qu'à moymesme. E. Ayme. G. Or donq je vay à Andrine à recours, D'amour luy faire autre nouveau discours. E. Cours. G. Courant y vay, encor que me trouva Bruslant, en froid espoir dont me priva. E. Va. G. Fuy fuy meurdriere, or fuy t'en hardiment, Car j'ay espoir appaiser mon tourment, Tant me confi' en sa misericorde: Par amour donq, si quelque trist' amant, Vouloit ses jours avancer promptement Qu'il mont' icy je luy quicte la corde.
Fin des Cinq premieres Eglogles, de l'Amie rustique.
Chansons.
Mon cueur souffre grand martire, Mais le dire Permis, certes ne m'est point. Las! c'est bien estrange chose Que je n'ose Monstrer le mal qui me poingt.
Ma douleur ha longue traitte, Et secrette, Vivement se fait sentir: Peu à peu consommant l'ame D'une flamme, Qu'on ne pourroit amortir.
A fin que plus haut ne monte, D'aide prompte Au mal visibl' on pourvoit, Le mien donques perdurable N'est curable Despuis que l'oeil ne le void.
Le sang de ma playe vive Ne derive, Au moins qu'il soit evident, Voilà pourquoy ma meurdriere Ha matiere Pour couvrir tel accident.
Et lors que ma navr' austere Je veux taire, Est plus forte la moitié Et tenant sa violence En silence Croistre sans mon amitié.
En tout temps ma play' ouverte Tien couverte, Dissimulant ma douleur, Fors à celle que j'honore, Car n'ignore La source de mon malheur.
De mon mal rud' et extreme Elle mesme Seul' est cause, mais aussi Je scay que d'elle procede Le remede Pour reparer tout cecy.
O Beauté tres estimée, Et aymée De moy si parfaictement: Fay que ta rigeur s'appaise, Et te plaise Donner fin à mon tourment.
Autre Chanson.
Helas amour pourquoy Environnes d'ennuiz Moy qui ne veux ne puis Resister contre toy?
Loué tu serois bien De vouloir molester Ceux qui au pouvoir tien Presument resister.
Je scay que ta pitié Incessamment me fuit, Car froyde est l'amitié Si le tourment ne suit.
C'est dont les maux je sens Que tu me fais avoir, Qui sans mort recepvoir Tousjours ilz sont naissans.
Vien vien contre moy donq En ire t'enflammer. Le mal sera bien long, Si je laisse d'aymer.
Autre Chanson.
Maugré rigueur, et cruauté Par trop contraire à mon desir, L'oeil amoureux de ta beauté A te veoir recoit grand plaisir Si fresche et blonde, Aussi il ne peut moins choisir En tout le monde.
Le cueur d'amour passionné Se plaint de l'oeil incessamment, Car par sa veuë il ha donné A sa flamme commencement: Et tendr' et molle Print son entier avancement De la parolle.
Le jour que je vins amoureux, Je ne scay si nommer le doy, Ou bien heureux, ou malheureux: Je le voudrois scavoir de toy: Mon grand martire Certes me donne assez dequoy Pour en mesdire.
Je travaille de mon costé A te monstrer mon grand esmoy, Je parle et ne suis escouté, Tant fais tu la sourd' envers moy: Si je te prie Aucune responce je n'oy Bien que je crie.
Autre Chanson.
L'amour se fait congnoistre Quelque fois jeune enfant, Mais tout à coup vient croistre Alors qu'on le deffend, Qui des cueurs se rend maistre Et les va eschauffant: Et si à poinct Les picqu' et poingt, Qu'au mesme poinct Les rend que point N'ont contraire desir. Mais deux en un Ont en commun Un eternel plaisir: Et n'est aucun Qu'autre en vueille choisir.
Si faute à l'oeil on treuve On la peut amender, Et par une loy veuve On luy peut commander: Mais qui le cueur espreuve, Il ha beau demander: Amour discret Vit en secret, Bien qu'un regret Soit tousjours prest Pour le cueur entamer, Qui le surprend Et si luy rend Un mal tousjours amer: Mais tant soit grand Ne laisse point d'aymer.
Chant de Vertu, et Fortune:
A Monsieur C. de l'Estrange, Abbé de la Celle.
Au sein de mon ennemie Jadis ma muse endormie Par somnolente paresse, Ignare estimoit cela, Ne voulant ailleurs que là Rire, ny faire caresse: Mais regardoit droictement Vers l'oeil qui sa flamme attise, Ainsi que le dur aymant (Guide au nocher) vers la Bise.
Jusques à ce que la tienne, Par ses vers tira la mienne Du fond de l'aveugle somme: Et à ce nouveau reveil, Luy donna ennuy pareil Que le jour aux yeux de l'homme: Quand sa plus vive splendeur Se present' à luy subite, Sortant de la profondeur Des prisons, ou il habite.
Lors un desir qui s'allume Sur le pinceau de ma plume, M'invita à paindre un' Ode: Encor ne pouvoy choisir Le doux repos du loisir Lieu, propos, ny temps commode: Toutesfois le reculer Trop long, envers toy m'accuse: Et au long dissimuler Trouver je ne puis excuse.
Plume qui bassement volles, Et bas traynes mes parolles Prens l'aer froissant la closture: Contre le rebelle frain, Va ores d'un front serain Jusques au ciel de Mercure: Et vise de ne saillir En grand precipic', et honte, Que de poeur fasses pallir Le noir esmail de la fonte.
Tout oyseau prend la vollée Sans peril en la vallée, (Le vol trop haut ne prospere) Icare sceut bien cela, Quand ses aisles esbranla Contre le veuil de son pere. Qui trop haut se veut renger, Sa fin est tousjours douteuse, Vivre ne peut sans danger, Et sa cheute est plus honteuse.
Ait il l'aisle forte, ou molle Oyseau est dict, mais qu'il volle, Et brancher aux hayes puisse: Ceux là, ceux là sont des miens, Aussi entre pigméens Estre petit n'est pas vice: C'est dont en bas styl' icy Chanter veux la controverse De ta grand' vertu, aussi De Fortun' à moy adverse.
Bien que la chose merite Estre depainct' et escripte Par autre main que la mienne, Au moins de l'une des trois, Desquelles je ne voudrois Choisir autre que la tienne, Paignant les vers bien uniz Et les Rithmes immortelles, De la plume du phenix La plus riche de ses aisles.
Vertu princesse asservie Aux aguillons de l'envie, En ses pas simple, et modeste Fixe tousjours s'entretient, Et la vie qu'elle tient Est tesmoing de tout le reste: Mais (car souz un voille noir Envie la rend obscure) Le monde ne la peut veoir: Ou si la veoid, n'en ha cure.
Sa beauté sans fard se monstre, De soymesme elle s'accoustre, De soymesme ell' est aornée: Et ses filz pleins de bon heur, Merite, gloire, et honneur La tiennent environnée. Mais comme bastardz, conceuz En grand vituper', et honte Sont rejettez, et d'iceux Le monde n'en fait point compte.
D'ailleurs fortune logée En place mal assiegée, Tenant geste sourcilleuse, Un de ses piedz va haulsant, A tous costez balancant En son estre perilleuse: Toujours crolle cà, et là Sa pierre mobile, et ronde: Et semble que l'oeil ell' ha Dessus tout l'univers monde.
Des fiers lions ha la gueule, Aussi devor' elle seule Les plus hauts biens: et son ventre Sent le bouq, bouq est aussi Chacun, et se sent ainsi Qui en prosperité entre: Serpente est l'extremité De mortel venin noircie, Des pieds ha la sommité Semblant au nom de Licie.
De ses deux mains l'une est bresve, L'autre longue ayant un glaive Pour diviser les richesses: Mais (trop aveugl' en son faict) N'egalle les parts que fait Du butin de ses largesses. Ceux à qui visage humain Elle monstre (la perverse) Les eléve d'une main, Et de l'autre les renverse.
Les chefz Royaux environne De mainte, et mainte coronne Qu'elle ourdist: Et des hautz sceptres Garnit leurs mains: Et leurs filz Souvent ne sont point assis Au trosne de leurs ancestres. L'un mect bas, l'autr' en hautz lieux Pour un temps donne l'entrée: L'un ha pir' et l'autre mieux Bien qu'ilz soyent d'une ventrée.
Ceste folle ha grand' sequelle De gens qui vont apres elle Pour dorer leur esperance, Mais comme fumée au vent S'evapore bien souvent Avec sa perseverance: De ses thresors embellit Les piedz legers de sa fuytte, En qui l'espoir s'envieillit Courant tousjours à la suitte.
Elle me tir' à grand' force Par la corde que j'ay torse D'un desir, mais l'effrontée La faveur que me promet, De moy encor ne permet Que soit experimentée: Dont puis que veut tant vexer Des desirs la vieille trouppe, Certes mieux vaut la laisser Et que la corde je couppe.
Mes jours serains luy desplaisent, Et mes plus obscurs luy plaisent (De mon bien trop offencée) Ce que je veux ne veut point, Et voudroit bien en ce poinct Mettre loy à ma pensée: C'est pourquoy usant du fin Contre la volonté mienne, Je desire mal, à fin Que le contraire m'advienne.
Vertu en mespris tenue De fortun', est revenue Posseder sa digne place: Mais la felonn', ha bien sceu La chasser avec le feu De sa temerair' audace: Souz les piedz, encor plus bas La tient esclav': et l'envie En est garde, et ne veut pas Qu'on manifeste sa vie.
Qui souz vertu se veut mettre Ne peut que droicturier estre: Car elle n'est point coustiere: Il vainc les maux angoisseux, (Vertu aussi entr' iceux Demeure saine et entiere) De maints soucis est battu, Et pauvreté l'importune: On void aussi la vertu A la porte de Fortune.
Nonobstant leur resistence, Avec toy font residence Par amour appariées: Mais c'est le vouloir de Dieu Qui veut qu'en si digne lieu On les trouve mariées: Toutesfois les parts des biens Sont encores trop petites, Car plus grands seroyent les tiens Les librant à tes merites.
Ma muse encor alourdie De son vieil somme, ha ordie L'Ode que je te presente, Tesmoing de ma volonté De te veoir plus haut monté Que ta fortune presente: Et venu aux derniers bords De ton heur, si prend envie Aux soeurs, ne me chaut si lors Couppent le fil de ma vie.
Chant Funebre de feu Anne Philiponne, Damoyselle:
A M. Albert, Seigneur de Sainct Alban.
Si en ma langu' estoit le dueil Et que visible fut à l'oeil Comm' au cueur secret je le porte, De regret que Pluton auroit Encor' un coup il ouvriroit Les verroux qui ferment sa porte, Permettant en tirer l'esprit De ton erudic', ou abonde Tant d'honneur: mais laissant le monde Son chemin en ces lieux ne prit.