L'ami Fritz

Chapter 8

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Il était à peine cinq heures, et le soleil commençait à poindre au milieu des grandes vapeurs du Losser, lorsque Fritz Kobus et son ami Hâan, accroupis dans un vieux char à bancs tressé d'osier, en forme de corbeille, à l'ancienne mode du pays, sortirent au grand trot par la porte de Hildebrandt, et se mirent à rouler sur la route de Hunebourg à Michelsberg.

Hâan avait sa grande houppelande de castorine et son bonnet de renard à longs poils, la queue flottant sur le dos, Kobus, sa belle capote bleue, son gilet de velours à carreaux verts et rouges, et son large feutre noir.

Quelques vieilles le balai à la main, les regardaient passer en disant: «Ils vont ramasser l'argent des villages; ça prouve qu'il est temps d'apprêter notre magot; la note des portes et fenêtres va venir. Quel gueux que ce Hâan! Penser que tout le monde doit s'échiner pour lui, qu'il n'en a jamais assez, et que la gendarmerie le soutient!»

Puis elles se remettaient à balayer de mauvaise humeur.

Une fois hors de l'avancée, Hâan et Kobus se trouvèrent dans les brouillards de la rivière.

«Il fait joliment frais ce matin, dit Kobus.

--Ha! ha! ha! répondit Hâan en claquant du fouet, je t'en avais bien prévenu hier. Il fallait mettre ta camisole de laine; maintenant, allonge-toi dans la paille, mon vieux, allonge-toi.

--Hue! Foux, hue!

--Je vais fumer une pipe, dit Kobus, cela me réchauffera.» Il battit le briquet, tira sa grande pipe de porcelaine d'une poche de côté, et se mit à fumer gravement.

Le cheval, une grande haridelle de Mecklembourg, trottait les quatre fers en l'air, les arbres suivaient les arbres, les broussailles les broussailles. Hâan ayant déposé le fouet dans un coin, sous son coude, fumait aussi tout rêveur, comme il arrive au milieu des brouillards, où l'on ne voit pas les choses clairement.

Le soleil jaune avait de la peine à dissiper ces masses de brume, le Losser grondait derrière le talus de la route; il était blanc comme du lait, et malgré son bruit sourd, il semblait dormir sous les grands saules.

Parfois, à l'approche de la voiture, un martin-pêcheur jetait son cri perçant et filait; puis, une alouette se mettait à gazouiller quelques notes. En regardant bien, on voyait ses ailes grises s'agiter en accent circonflexe à quelques pieds au-dessus des champs, mais elle redescendait au bout d'une seconde, et l'on n'entendait plus que le bourdonnement de la rivière et le frémissement des peupliers.

Kobus éprouvait alors un véritable bien-être; il se réjouissait et se glorifiait de la résolution qu'il avait prise d'échapper à Sûzel par une fuite héroïque; cela lui semblait le comble de la sagesse humaine.

«Combien d'autres, pensait-il, se seraient endormis dans ces guirlandes de roses, qui t'entouraient de plus en plus, et qui, finalement, n'auraient été que de bonnes cordes, semblables à celles que la vertueuse Dalila tressait pour Samson! Oui, oui, Kobus, tu peux remercier le Ciel de ta chance; te voilà libre encore une fois comme un oiseau dans l'air; et, par la suite des temps, jusqu'au sein de la vieillesse, tu pourras célébrer ton départ de Hunebourg, à la façon des Hébreux, qui se rappelaient toujours avec attendrissement les vases d'or et d'argent de l'Égypte; ils abandonnèrent les choux, les raves et les oignons de leur ménage, pour sauver le tabernacle; tu suis leur exemple, et le vieux Sichel lui-même serait émerveillé de ta rare prudence.»

Toutes ces pensées, et mille autres non moins judicieuses, passaient par la tête de Fritz; il se croyait hors de tout péril, et respirait l'air du printemps dans une douce sécurité. Mais le Seigneur-Dieu, sans doute fatigué de sa présomption naturelle, avait résolu de lui faire vérifier la sagesse de ce proverbe: «Cache-toi, fuis, dérobe-toi sur les monts et dans la plaine, au fond des bois ou dans un puits, je te découvre et ma main est sur toi!»

À la Steinbach, près du grand moulin, ils rencontrèrent un baptême qui se rendaient à l'église Saint-Blaise: le petit poupon rose sur l'oreiller blanc, la sage-femme, fière avec son grand bonnet de dentelle, et les autres gais comme des pinsons--à Hoheim, une paire de vieux qui célébraient la cinquantaine dans un pré; ils dansaient au milieu de tout le village; le ménétrier, debout sur une tonne soufflait dans sa clarinette, ses grosses joues rouges gonflées jusqu'aux oreilles, le nez pourpre et les yeux à fleur de tête; on riait, on trinquait; le vin, la bière, le kirschenwasser coulaient sur les tables; chacun battait la mesure; les deux vieux les bras en l'air, valsaient la face riante; et les bambins, réunis autour d'eux, poussaient des cris de joie qui montaient jusqu'au ciel. À Frankenthâl, une noce montait les marches de l'église, le garçon d'honneur en tête, la poitrine couverte d'un bouquet en pyramide, le chapeau garni de rubans de mille couleurs, puis les jeunes mariés tout attendris, les vieux papas riant dans leur barbe grise, les grosses mères épanouies de satisfaction.

C'était merveilleux de voir ces choses, et cela vous donnait à penser plus qu'on ne peut dire.

Ailleurs, de jeunes garçons et de jeunes filles de quinze à seize ans cueillaient des violettes le long des haies, au bord de la route; on voyait à leurs yeux luisants qu'ils s'aimeraient plus tard. Ailleurs, c'était un conscrit que sa fiancée accompagnait sur la route, un petit paquet sous le bras; de loin, on les entendait qui se juraient l'un à l'autre de s'attendre.--Toujours, toujours cette vieille histoire de l'amour, sous mille et mille formes différentes; on aurait dit que le diable lui-même s'en mêlait.

C'était justement cette saison du printemps où les coeurs s'éveillent, où tout renaît, où la vie s'embellit, où tout nous invite au bonheur, où le Ciel fait des promesses innombrables à ceux qui s'aiment! Partout Kobus rencontrait quelque spectacle de ce genre, pour lui rappeler Sûzel, et chaque fois il rougissait, il rêvait, il se grattait l'oreille et soupirait. Il se disait en lui-même: «Que les gens sont bêtes de se marier! Plus on voyage et plus on reconnaît que les trois quarts des hommes ont perdu la tête, et que dans chaque ville, cinq ou six vieux garçons ont seuls conservé le sens commun. Oui, c'est positif... la sagesse n'est pas à la portée de tout le monde, on doit se féliciter beaucoup d'être du petit nombre des élus.»

Arrivaient-ils dans un village, tandis que Hâan s'occupait de sa perception, qu'il recevait l'argent du roi et délivrait des quittances, l'ami Fritz s'ennuyait; ses rêveries touchant la petite Sûzel augmentaient, et finalement, pour se distraire, il sortait de l'auberge et descendait la grande rue, regardant à droite et à gauche les vieilles maisons avec leurs poutrelles sculptées, leurs escaliers extérieurs, leurs galeries de bois vermoulu, leurs pignons couverts de lierre, leurs petits jardins enclos de palissades, leurs basses-cours, et, derrière tout cela, les grands noyers, les hauts marronniers dont le feuillage éclatant moutonnait au-dessus des toits. L'air plein de lumière éblouissante, les petites ruelles où se promenaient des régiments de poules et de canards barbotant et caquetant; les petites fenêtres à vitres hexagones, ternies de poussière grise ou nacrées par la lune; les hirondelles, commençant leur nid de terre à l'angle des fenêtres, et filant comme des flèches à travers les rues; les enfants, tout blonds, tressant la corde de leur fouet; les vieilles, au fond des petites cuisines sombres, aux marches concassées, regardant d'un air de bienveillance; les filles, curieuses, se penchant aussi pour voir: tout passait devant ses yeux sans pouvoir le distraire.

Il allait, regardant et regardé, songeant toujours à Sûzel, à sa collerette, à son petit bonnet, à ses beaux cheveux, à ses bras dodus; puis au jour où le vieux David l'avait fait asseoir à table entre eux deux; au son de sa voix, quand elle baissait les yeux, et ensuite à ses beignets, ou bien encore aux petites taches de crème qu'elle avait certain jour à la ferme; enfin à tout:--il revoyait tout cela sans le vouloir!

C'est ainsi que, le nez en l'air, les mains dans ses poches, il arrivait au bout du village, dans quelque sillon de blé, dans un sentier qui filait entre des champs de seigle ou de pommes de terre. Alors la caille chantait l'amour, la perdrix appelait son mâle, l'alouette célébrait dans les nuages le bonheur d'être mère; derrière, dans les ruelles lointaines, le coq lançait son cri de triomphe; les tièdes bouffées de la brise portaient, semaient partout les graines innombrables qui doivent féconder la terre: l'amour, toujours l'amour! Et, par-dessus tout cela, le soleil splendide, le père de tous les vivants, avec sa large barbe fauve et ses longs bras d'or, embrassant et bénissant tout ce qui respire! Ah! quelle persécution abominable! Faut-il être malheureux pour rencontrer partout, partout la même idée, la même pensée et les mêmes ennuis! Allez donc vous débarrasser d'une espèce de teigne qui vous suit partout, et qui vous cuit d'autant plus qu'on se remue. Dieu du ciel, à quoi pourtant les hommes sont exposés!

«C'est bien étonnant, se disait le pauvre Kobus, que je ne sois pas libre de penser à ce qui me plaît, et d'oublier ce qui ne me convient pas. Comment! toutes les idées d'ordre, de bon sens et de prévoyance, sont abolies dans ma cervelle, lorsque je vois des oiseaux qui se becquettent, des papillons qui se poursuivent, de véritables enfantillages, des choses qui n'ont pas le sens commun! Et je songe à Sûzel, je radote en moi-même, je me trouve malheureux, quand rien ne me manque, quand je mange bien et que je bois bien! Allons, allons, Fritz, c'est trop fort; secoue cela, fais-toi donc une raison!»

C'est comme s'il avait voulu raisonner contre la goutte et le mal de dents.

Le pire de tout, quand il marchait ainsi dans les petits sentiers, c'est qu'il lui semblait entendre le vieux David nasiller à son oreille: «Hé! Kobus, il faut y passer... tu feras comme les autres.... Hé! hé! hé! Je te le dis, Fritz, ton heure est proche!

--Que le diable t'emporte!» pensait-il.

Mais, d'autres fois, avec une résignation douloureuse et mélancolique:

«Peut-être, Fritz, se disait-il en lui-même, peut-être qu'à tout prendre les hommes sont faits pour se marier... puisque tout le monde se marie. Des gens mal intentionnés, poussant les choses encore plus loin, pourraient même soutenir que les vieux garçons ne sont pas les sages, mais au contraire les fous de la création, et qu'en y regardant de près, ils se comportent comme les frelons de la ruche.»

Ces idées n'étaient que des éclairs qui l'ennuyaient beaucoup; il en détournait la vue, et s'indignait contre les gens capables d'avoir d'autres théories que celles de la paix, du calme et du repos, dont il avait fait la base de son existence. Et chaque fois qu'une idée pareille lui traversait la tête, il se hâtait de répondre:

«Quand notre bonheur ne dépend plus de nous, mais du caprice d'une femme, alors tout est perdu; mieux vaudrait se pendre que d'entrer dans une pareille galère!»

Enfin, au bout de toutes ces excursions, entendant au loin, du milieu des champs, l'horloge du village, il revenait émerveillé de la rapidité du temps.

«Hé, te voilà! lui criait le gros percepteur: je suis en train de terminer mes comptes; tiens, assieds-toi, c'est l'affaire de dix minutes.»

La table était couverte de piles de florins et de thalers, qui grelottaient à la moindre secousse. Hâan, courbé sur son registre, faisait son addition. Puis, la face épanouie, il laissait tomber les piles d'écus dans un sac d'une aune, qu'il ficelait avec soin, et déposait à terre près d'une pile d'autres. Enfin, quand tout était réglé, les comptes vérifiés et les rentrées abondantes, il se retournait tout joyeux, et ne manquait pas de s'écrier:

«Regarde, voilà l'argent des armées du roi! En faut-il de ce gueux d'argent pour payer les armées de Sa Majesté, ses conseillers, et tout ce qui s'ensuit, ha! ha! ha! Il faut que la terre sue de l'or et les gens aussi. Quand donc diminuera-t-on les gros bonnets, pour soulager le pauvre monde? Ça ne m'a pas l'air d'être de sitôt, Kobus, car les gros bonnets sont ceux que Sa Majesté consulterait d'abord sur l'affaire.»

Alors il se prenait le ventre à deux mains pour rire à son aise, et s'écriait:

«Quelle farce! quelle farce! Mais tout cela ne nous regarde pas, je suis en règle. Que prends-tu?

--Rien, Hâan, je n'ai envie de rien.

--Bah! cassons une croûte pendant qu'on attellera le cheval; un verre de vin vous fait toujours voir les choses en beau. Quand on a des idées mélancoliques, Fritz, il faut changer les verres de ses lunettes, et regarder l'univers par le fond d'une bouteille de _gleiszeller_ ou d'_umstein.»_

Il sortait pour faire atteler le cheval et solder le compte de l'auberge; puis il venait prendre un verre avec Kobus; et, tout étant terminé, les sacs rangés dans la caisse du char à bancs garnie de tôle, il claquait du fouet, et se mettait en route pour un autre village.

Voilà comment l'ami Fritz passait le temps en route; ce n'était pas toujours gaiement, comme on voit. Son remède ne produisait pas tous les heureux effets qu'il en avait attendus, bien s'en faut.

Mais ce qui l'ennuyait encore plus que tout le reste, c'était le soir, dans ces vieilles auberges de village, silencieuses après neuf heures, où pas un bruit ne s'entend, parce que tout le monde est couché, c'était d'être seul avec Hâan après souper, sans avoir même la ressource de faire sa partie de _youker_, ou de vider des chopes, attendu que les cartes manquaient, et que la bière tournait au vinaigre. Alors ils se grisaient ensemble avec du _schnaps_ ou du vin d'Ekersthâl. Mais Fritz, depuis sa fuite de Hunebourg, avait le vin singulièrement triste et tendre; même ce petit verjus, qui ferait danser des chèvres, lui tournait les idées à la mélancolie. Il racontait de vieilles histoires: l'histoire du mariage de son grand-père Nicklausse, avec sa grand-mère Gorgel, ou l'aventure de son grand-oncle Séraphion Kobus, conseiller intime de la grande faisanderie de l'électeur Hans-Peter XVII, lequel grand-oncle était tombé subitement amoureux, vers l'âge de soixante-dix ans, d'une certaine danseuse française, venue de l'Opéra, et nommée Rosa Fon Pompon; de sorte que Séraphion l'accompagnait finalement à toutes les foires et sur tous les théâtres, pour avoir le bonheur de l'admirer.

Fritz s'étendait en long et en large sur ces choses, et Hâan, qui dormait aux trois quarts, bâillait de temps en temps dans sa main, en disant d'une voix nasillarde: «Est-ce possible? est-ce possible?» Ou bien il l'interrompait par un gros éclat de rire, sans savoir pourquoi, en bégayant:

«Hé! hé! Hé! il se passe des choses drôles dans ce monde! Va, Kobus, va toujours, je t'écoute. Mais je pensais tout à l'heure à cet animal de Schoultz, qui s'est laissé tirer les bottes par des paysans, dans une mare.»

Fritz reprenait son histoire sentimentale, et c'est ainsi que venait l'heure de dormir.

Une fois dans leur chambre à deux lits, la caisse entre eux, et le verrou tiré, Kobus se rappelait encore de nouveaux détails sur la passion malheureuse du grand-oncle Séraphion et le mauvais caractère de Mlle Rosa Fon Pompon; il se mettait à les raconter, jusqu'à ce qu'il entendît le gros Hâan ronfler comme une trompette, ce qui le forçait de se finir l'histoire à lui-même--et c'était toujours par un mariage.

XII

L'ami Kobus, roulant un matin par un chemin très difficile dans la vallée du Rhéethal, tandis que Hâan conduisait avec prudence, et veillait à ne pas verser dans les trous, l'ami Kobus se fit des réflexions amères sur la vanité des vanités de la sagesse; il était fort triste, et se disait en lui-même:

«À quoi te sert-il maintenant, Fritz, d'avoir eu soin de te tenir la tête froide, le ventre libre et les pieds chauds durant vingt ans? Malgré ta grande prudence, un être faible a troublé ton repos d'un seul de ses regards. À quoi te sert-il de te sauver loin de ta demeure, puisque cette folle pensée te suit partout, et que tu ne peux l'éviter nulle part? À quoi t'a servi d'amasser, par ta prévoyance judicieuse, des vins exquis et tout ce qui peut satisfaire le goût et l'odorat, non seulement d'un homme, mais de plusieurs, durant des années, puisqu'il ne t'est plus même permis de boire un verre de vin sans t'exposer à radoter comme une vieille laveuse, et à raconter des histoires qui te rendraient la fable de David, de Schoultz, de Hâan et de tout le pays, si l'on savait pourquoi tu les racontes? Ainsi, toute consolation t'est refusée!»

Et songeant à ces choses, il s'écriait en lui-même, avec le roi Salomon:

«J'ai dit en mon coeur: Allons, que je t'éprouve maintenant par la joie; jouis des biens de la terre! Mais voilà que c'était aussi vanité. J'ai recherché en mon coeur le moyen de me traiter délicatement, et que mon coeur cependant suivît la sagesse. Je me suis bâti des maisons, je me suis planté des jardins et des vignes, je me suis creusé des réservoirs et j'y ai semé des poissons délicieux; je me suis amassé des richesses, je me suis agrandi; et ayant considéré tous ces ouvrages, voilà que tout était vanité! Puisqu'il m'arrive aujourd'hui comme à l'insensé, pourquoi donc ai-je été plus sage? Cette petite Sûzel m'ennuie plus qu'il n'est possible de le dire, et pourtant mon âme se complaît en elle! Moi et mon coeur, nous nous sommes tournés de tous côtés, pour examiner et rechercher la sagesse, et nous n'avons trouvé que le mal de la folie, de l'imbécillité et de l'imprudence. Nous avons trouvé cette jeune fille, dont le sourire est comme un filet et le regard un lien: n'est-ce point de la folie? Pourquoi donc ne s'est-elle pas dérangé le pied, le jour de son voyage à Hunebourg? Pourquoi l'ai-je vue dans la joie du festin, et, plus tard, dans les plaisirs de la musique? Pourquoi ces choses sont-elles arrivées de la sorte et non autrement? Et maintenant, Fritz, pourquoi ne peux-tu te détacher de ces vanités?»

Il suait à grosses gouttes, et rêvait dans une désolation inexprimable. Mais ce qui l'ennuyait encore le plus, c'était de voir Hâan tirer la bouteille de la paille, et de l'entendre dire:

«Allons, Kobus, bois un bon coup! Quelle chaleur au fond de ces vallées!

--Merci, faisait-il, je n'ai pas soif.» Car il avait peur de recommencer l'histoire des amours de tous ses ancêtres, et surtout de finir par raconter les siennes.

«Comment! tu n'as pas soif? s'écriait Hâan, c'est impossible; voyons!

--Non, non, j'ai là quelque chose de lourd, faisait-il en se posant la main sur l'estomac avec une grimace.

--Cela vient de ce que nous n'avons pas assez bu hier soir; nous avons été nous coucher trop tôt, disait le gros percepteur; bois un coup, et cela te remettra.

--Non, merci.

--Tu ne veux pas? tu as tort.» Alors Hâan levait le coude, et Fritz voyait son cou se gonfler et se dégonfler d'un air de satisfaction incroyable. Puis le gros homme exhalait un soupir, tapait sur le bouchon, et mettait la bouteille entre ses jambes en disant: «Ça fait du bien.

--Hue, Foux, hue!

--Quel matérialiste que ce Hâan, se disait Fritz, il ne pense qu'à boire et à manger!

--Kobus, reprenait l'autre gravement, tu couves une maladie; prends garde! Voilà deux jours que tu ne bois plus, c'est mauvais signe. Tu maigris; les hommes gras qui deviennent maigres, et les hommes maigres qui deviennent gras, c'est dangereux.

--Que le diable t'emporte!» pensait Fritz, et parfois l'idée lui passait par la tête que Hâan se doutait de quelque chose; alors, tout rouge, il l'observait du coin de l'oeil, mais il était si paisible que le doute se dissipait.

Enfin, au bout de deux heures, ayant franchi la côte, ils atteignirent un chemin uni, sablonneux, au fond de la vallée, et Hâan, indiquant de son fouet une centaine de masures décrépites sur la montagne en face, à mi-côte, et dominées par une chapelle tout au haut dans les nuages, dit d'un air mélancolique:

«Voilà Wildland, le pays dont je t'ai parlé à Hunebourg, voici deux ex-voto suspendus à cet arbre, et là-bas, un autre en forme de chapelle, dans le creux de cette roche, nous allons en rencontrer maintenant à chaque pas; c'est la misère des misères: pas une route, pas un chemin vicinal en bon état, mais des ex-voto partout! Et penser que ces gens-là se font dire des messes aussitôt qu'ils peuvent réunir quatre sous, et que le pauvre Hâan est forcé de crier, de taper sur la table, et de s'époumoner comme un malheureux pour obtenir l'argent du roi! Tu me croiras si tu veux, Kobus, mais cela me saigne le coeur d'arriver ici pour demander de l'argent, pour faire vendre des baraques de quatre _kreutzer_ et des meubles de deux _pfenning_.»

Ce disant, Hâan fouetta Foux, qui se mit à galoper.

Le village était alors à deux ou trois cents pas au-dessus d'eux, autour d'une gorge profonde et rapide, en fer à cheval.

Le chemin creux où montait la voiture, encombré de sable, de pierres, de gravier, et creusé d'ornières profondes par les lourdes charrettes du pays, attelées de boeufs et de vaches, était tellement étroit que l'essieu portait quelquefois des deux côtés sur le roc.

Naturellement Foux avait repris sa marche haletante, et seulement un quart d'heure après, ils arrivaient au niveau des deux premières chaumières, véritables baraques, hautes de quinze à vingt pieds, le pignon sur la vallée, la porte et les deux lucarnes sur le chemin. Une femme, sa tignasse rousse enfouie dans une cornette d'indienne, la face creuse, le cou long, creusé d'une sorte de goulot, qui partait de la mâchoire inférieure jusqu'à la poitrine, l'oeil fixe et hagard, le nez pointu, se tenait sur le seuil de la première hutte, regardant vers la voiture.

Devant la porte de l'autre cassine, en face, était assis un enfant de trois ans, tout nu, sauf un lambeau de chemise qui lui pendait des épaules sur les cuisses; il était brun de peau, jaune de cheveux, et regardait d'un air curieux et doux.

Fritz observait ce spectacle étrange. La rue fangeuse descendant en écharpe dans le village, les granges pleines de paille, les hangars, les lucarnes ternes, les petites portes ouvertes, les toits effondrés: tout cela confus, entassé dans un étroit espace, se découpait pêle-mêle sur le fond verdoyant des forêts de sapins.

La voiture suivit le chemin à travers les fumiers, et un petit chien-loup noir, la queue en panache, vint aboyer contre Foux. Les gens alors se montrèrent aussi sur le seuil de leurs chaumières, vieux et jeunes, en bleus sales et pantalons de toile, la poitrine nue, la chemise débraillée.

À cinquante pas dans le village, apparut l'église à gauche, bien propre, bien blanche, les vitraux neufs, riante et pimpante au milieu de cette misère; le cimetière, avec ses petites croix, en faisait le tour.

«Nous y sommes», dit Hâan.

La voiture venait de s'arrêter dans un creux, au coin d'une maison peinte en jaune, la plus belle du village, après celle de M. le curé. Elle avait un étage, et cinq fenêtres sur la façade, trois en haut, deux en bas. La porte s'ouvrait de côté sous une espèce de hangar. Dans ce hangar étaient entassés des fagots, une scie, une hache et des coins; plus bas, descendaient en pente deux ou trois grosses pierres plates, déversant l'eau du toit dans le chemin où stationnait le char à bancs.

Fritz et Hâan n'eurent qu'à enjamber l'échelle de la voiture, pour mettre le pied sur ces pierres. Un petit homme, au nez de pie tourné à la friandise, les cheveux blond filasse aplatis sur le front, et les yeux bleu faïence, venait de s'avancer sur la porte, et disait:

«Hé! Hé! Hé! monsieur Hâan, vous arrivez deux jours plus tôt que l'année dernière.

--C'est vrai, Schnéegans, répondit le gros percepteur; mais je vous ai fait prévenir. Vous avez, bien sûr, ordonné les publications?

--Oui, monsieur Hâan, le _beutel_[13] est en route depuis ce matin; écoutez... le voilà qui tambourine justement sur la place.»

[Note 13: L'appariteur.]