Chapter 7
--Hé! hé! hé! oui... cette petite est capable de tout... même de satisfaire un gourmand de ton espèce.»
Puis, changeant de ton:
«Cette petite Sûzel m'a plu d'abord, dit-il; elle est intelligente. Dans trois ou quatre ans; elle connaîtra la cuisine comme ta vieille Katel; elle conduira son mari par le bout du nez; et, si c'est un homme d'esprit, lui-même reconnaîtra que c'était le plus grand bonheur qui pût lui arriver.
--Ah! ha! ha! cette fois, David, je suis d'accord avec toi, fit Kobus, tu ne dis rien de trop. C'est étonnant que le père Christel et la mère Orchel, qui n'ont pas quatre idées dans la tête, aient mis ce joli petit être au monde. Sais-tu qu'elle conduit déjà tout à la ferme?
--Qu'est-ce que je disais? s'écria David, j'en étais sûr! Vois-tu, Kobus, quand une femme a de l'esprit, qu'elle n'est point glorieuse, qu'elle ne cherche pas à rabaisser son mari pour s'élever elle-même, tout de suite elle se rend maîtresse; on est heureux, en quelque sorte, de lui obéir.»
En ce moment, je ne sais quelle idée passa par la tête de Fritz; il observa le vieux rebbe du coin de l'oeil et dit: «Elle fait très bien les beignets, mais quant au reste....
--Et moi, s'écria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave fermier qui l'épousera, et que ce fermier-là deviendra riche et sera très heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas mal de temps, je crois m'y connaître; je sais tout de suite ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce qu'elles vaudront. Eh bien, cette petite Sûzel m'a plu, et je suis content d'apprendre qu'elle fasse si bien les beignets.»
Fritz était devenu rêveur. Tout à coup il demanda: «Dis donc, _posché-isroel_, pourquoi donc es-tu venu me voir à midi; ce n'est pas ton heure.
--Ah! c'est juste; il faut que tu me prêtes deux cents florins.
--Deux cents florins? oh! oh! fit Kobus d'un air moitié sérieux et moitié railleur, d'un seul coup, rebbe?
--D'un seul coup.
--Et pour toi?
--C'est pour moi si tu veux, car je m'engage seul de te rembourser la somme, mais c'est pour rendre service à quelqu'un.
--À qui, David?
--Tu connais le père Hertzberg, le colporteur, eh bien, sa fille est demandée en mariage par le fils Salomon; deux braves enfants, fit le vieux rebbe en joignant les mains d'un air attendri; seulement, tu comprends, il faut une petite dot, et Hertzberg est venu me trouver....
--Tu seras donc toujours le même? interrompit Fritz, non content de tes propres dettes, il faut que tu te mettes sur le dos celles des autres?
--Mais Kobus! mais Kobus! s'écria David d'une voix perçante et pathétique, le nez courbé et les yeux tournés en louchant vers le sol, si tu voyais ces chers enfants! Comment leur refuser le bonheur de la vie? Et d'ailleurs le père Hertzberg est solide, il me remboursera dans un an ou deux, au plus tard.
--Tu le veux, dit Fritz en se levant, soit; mais écoute: tu payeras des intérêts cette fois, cinq pour cent. Je veux bien te prêter sans intérêt, mais aux autres....
--Eh! mon Dieu, qui te dit le contraire, fit David, pourvu que ces pauvres enfants soient heureux! le père me rendra les cinq pour cent.»
Kobus ouvrit son secrétaire, compta deux cents florins sur la table, pendant que le vieux rebbe regardait avec impatience; puis il sortit le papier, l'écritoire, la plume, et dit:
«Allons, David vérifie le compte.
--C'est inutile, j'ai regardé et tu comptes bien.
--Non, non, compte!» Alors le vieux rebbe compta, fourrant les piles dans la grande poche de sa culotte, avec une satisfaction visible. «Maintenant, assieds-toi là, et fais mon billet à cinq pour cent. Et souviens-toi si tu n'es pas content de mes plaisanteries, je puis te mener loin avec ce morceau de papier.» David, souriant de bonheur, se mit à écrire. Fritz regardait par-dessus son épaule, et, le voyant près de marquer les cinq pour cent: «Halte! fit-il, vieux _posché-isroel_, halte!
--Tu en veux six?
--Ni six, ni cinq. Est-ce que nous ne sommes pas de vieux amis? Mais tu ne comprends rien à la plaisanterie; il faut toujours être grave avec toi, comme un âne qu'on étrille.»
Le vieux rebbe alors se leva, lui serra la main et dit tout attendri: «Merci, Kobus.» Puis il s'en alla.
«Brave homme! faisait Fritz en le voyant remonter la rue, le dos courbé et la main sur sa poche; le voilà qui court chez l'autre, comme s'il s'agissait de son propre bonheur; il voit les enfants heureux, et rit tout bas, une larme dans l'oeil.»
Sur cette réflexion, il prit sa canne et sortit pour aller lire son journal.
X
Deux ou trois jours après, un soir, au casino, on causait par hasard des anciens temps. Le gros percepteur Hâan célébrait les moeurs d'autrefois; les promenades en traîneau, l'hiver; le bon papa Christian, dans sa houppelande doublée de renard et ses grosses bottes fourrées d'agneau, le bonnet de loutre tiré sur les oreilles, et les gants jusqu'aux coudes, conduisant toute sa famille à la cime du Rothalps, admirer les bois couverts de givre; et les jeunes gens de la ville suivant à cheval la promenade, et jetant à la dérobée un regard d'amour sur la jolie couvée de jeunes filles, enveloppées de leurs pèlerines, le petit nez rose enfoui dans le minon de cygne plus blanc que la neige.
«Ah! le bon temps, disait-il. Bientôt après, toute la ville apprenait que le jeune conseiller Lobstein, ou M. le tabellion Müntz, était fiancé avec la petite Lochten, la jolie Rosa, ou la grande Wilhelmine; et c'était au milieu des neiges que l'amour avait pris naissance, sous l'oeil même des parents. D'autres fois on se réunissait dans la Madame-Hüte[12], en pleine foire tous les rangs se confondaient: la noblesse, la bourgeoisie, le peuple. On ne s'inquiétait pas de savoir si vous étiez comte ou baron, mais bon valseur. Allez donc trouver un abandon pareil de nos jours! Depuis qu'on fait tant de nouveau noble, ils ont toujours peur qu'on les confonde avec la populace.»
[Note 12: Salle de danse.]
Hâan vantait aussi les petits concerts, la bonne musique de chambre élégante et naïve des vieux temps, à laquelle on a substitué le fracas des grandes ouvertures, et la mélodie sombre des symphonies.
Rien qu'à l'entendre, il vous semblait voir le vieux conseiller Baumgarten, en perruque poudrée à la frimas et grand habit carré, le violoncelle appuyé contre la jambe et l'archet en équerre sur les cordes, Mlle Séraphia Schmidt au clavecin, entre les deux candélabres, les violons penchés tout autour, l'oeil sur le cahier, et plus loin, le cercle des amis dans l'ombre.
Ces images touchaient tout le monde, et le grand Schoultz lui-même, se balançant sur sa chaise, un de ses genoux pointus entre les mains et les yeux au plafond, s'écriait:
«Oui, oui, ces temps sont loin de nous! C'est vrai, nous vieillissons.... Quels souvenirs tu nous rappelles, Hâan, quels souvenirs! Tout cela ne nous fait pas jeunes.»
Kobus, en retournant chez lui par la rue des Capucins, avait la tête pleine des idées de Hâan:
«Il a raison, se disait-il, nous avons vu ces choses qui nous paraissent reculées d'un siècle.»
Et regardant les étoiles, qui tremblotaient dans le ciel immense, il pensait:
«Tout cela reste en place, tout cela revient aux mêmes époques; il n'y a que nous qui changions. Quelle terrible aventure de changer un peu tous les jours, sans qu'on s'en aperçoive. De sorte qu'à la fin du compte, on est tout gris, tout ratatiné, et qu'on produit aux yeux du nouveau monde qui passe l'effet de ces vieilles défroques, ou de ces respectables perruques dont parlait Hâan tout à l'heure. On a beau faire, il faut que cela nous arrive comme aux autres.»
Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'étant couché, ces idées le suivirent encore quelque temps, puis il s'endormit.
Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur le vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'était un petit meuble en bois de rose, à pieds grêles, terminés en poire, et qui n'avait que cinq octaves. Depuis trente ans il restait là; Katel y déposait ses assiettes avant le dîner, et Kobus y jetait ses habits. À force de le voir, il n'y pensait plus; mais alors il lui sembla le retrouver après une longue absence. Il s'habilla tout rêveur; puis, regardant par la fenêtre, il vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au marché. S'approchant aussitôt du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur ses touches jaunes: un son grêle s'échappa du petit meuble, et le bon Kobus, en moins d'une seconde, revit les trente années qui venaient de s'écouler. Il se rappela Mme Kobus, sa mère, une femme jeune encore, à la figure longue et pâle, jouant du clavecin; M. Kobus, le juge de paix, assis auprès d'elle, son tricorne au bâton de la chaise, écoutant, et lui, Fritz; tout petit, assis à terre avec le cheval de carton, criant: «Hue! hue!» pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait: «Chut!» Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d'autres choses encore.
Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le _Troubadour_ et l'antique romance du _Croisé_.
«Je n'aurais jamais cru me rappeler une seule note, se dit-il; c'est étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l'accord; il me semble l'avoir entendu hier.»
En se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur caisse: _Le Siège de Prague, La Cenerentola_, l'ouverture de _La Vestale_ et puis les vieilles romances d'amour, de petits airs gais, mais toujours de l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui pleure; rien en deçà, rien au-delà!
Kobus, deux ou trois mois avant, n'aurait pas manqué de se faire du bon sang, avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et ces Arthurs au plumet noir; il avait lu jadis _Werther_, et s'était tenu les côtes tout le long de l'histoire; mais maintenant, il trouva cela fort beau.
«Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis couplets:
_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_
«Comme c'est simple, comme c'est naturel!
_«Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_
«À la bonne heure! voilà de la poésie; cela dit des choses profondes, dans un langage naïf. Et la musique!»
Il se mit à jouer en chantant:
_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_
Il ne se lassait pas de répéter la vieille romance, et cela durait bien depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit s'entendit à la porte; quelqu'un frappait.
«Voici David, se dit-il, en refermant bien vite le clavecin; c'est lui qui rirait, s'il m'entendait chanter _Rosette_!»
Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il alla lui-même ouvrir. Mais qu'on juge de sa surprise en apercevant la petite Sûzel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait là derrière la porte.
«Eh! c'est toi, Sûzel! fit-il comme émerveillé.
--Oui, monsieur Kobus, dit la petite; depuis longtemps j'attends Mlle Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j'ai pensé qu'il fallait tout de même faire ma commission avant de partir.
--Quelle commission donc, Sûzel?
--Mon père m'envoie vous prévenir que les grilles sont arrivées, et qu'on n'attend que vous pour les mettre.
--Comment! il t'envoie exprès pour cela?
--Oh! j'ai encore à dire au juif Schmoûle, qu'il doit venir chercher les boeufs, s'il ne veut pas payer la nourriture.
--Ah! les boeufs sont vendus?
--Oui, monsieur Kobus, trois cent cinquante florins.
--C'est un bon prix. Mais entre donc, Sûzel, tu n'as pas besoin de te gêner.
--Oh! je ne me gêne pas.
--Si, si... tu te gênes, je le vois bien, sans cela tu serais entrée tout de suite. Tiens, assieds-toi là.»
Il lui avançait une chaise, et rouvrait le clavecin d'un air de satisfaction extraordinaire:
«Et tout le monde se porte bien là-bas, le père Christel, la mère Orchel?
--Tout le monde, monsieur Kobus, Dieu merci. Nous serions bien contents si vous pouviez venir.
--Je viendrai, Sûzel; demain ou après, bien sûr, j'irai vous voir.» Fritz avait alors une grande envie de jouer devant Sûzel; il la regardait en souriant et finit par lui dire:
«Je jouais tout à l'heure de vieux airs, et je chantais. Tu m'as peut-être entendu de la cuisine; ça t'a bien fait rire, n'est-ce pas?
--Oh! monsieur Kobus, au contraire, ça me rendait toute triste; la belle musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette belle musique.
--Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te réjouir.»
Il était heureux de montrer son talent à Sûzel, et commença _La Reine de Prusse_. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin à l'autre, il marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite dans le miroir en face, en se pinçant les lèvres comme il arrive lorsqu'on a peur de faire de fausses notes. On aurait dit qu'il jouait devant toute la ville. Sûzel, elle, ses grands yeux bleus écarquillés d'admiration, et sa petite bouche rose entrouverte, semblait en extase.
Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout content de lui-même:
«Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau!
--Bah! fit-il, ça, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre quelque chose de magnifique, _Le Siège de Prague_; on entend rouler les canons; écoute un peu.»
Il se mit alors à jouer _Le Siège de Prague_ avec un enthousiasme extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait jusque dans ses petites jambes. Et quand Kobus entendait la petite Sûzel soupirer tout bas: «Oh! que c'est beau!» cela lui donnait une ardeur, mais une ardeur vraiment incroyable; il ne se sentait plus de bonheur.
Après _Le Siège de Prague_, il joua _La Cenerentola_; après _La Cenerentola_, la grande ouverture de _La Vestale_; et puis, comme il ne savait plus que jouer, et que Sûzel disait toujours: «Oh! que c'est beau, monsieur Kobus! Oh! quelle belle musique vous faites!» il s'écria:
«Oui, c'est beau; mais si je n'étais pas enrhumé, je te chanterais quelque chose, et c'est alors que tu verrais, Sûzel! Mais c'est égal, je vais essayer tout de même; seulement je suis enrhumé, c'est dommage.»
Et tout en parlant de la sorte, il se mit à chanter d'une voix aussi claire qu'un coq qui s'éveille au milieu de ses poules:
_«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»_
Il balançait la tête lentement, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et chaque fois qu'il arrivait à la fin d'un couplet, pendant une demi-heure il répétait d'un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le nez en l'air, et en se balançant comme un malheureux:
_«Donne-moi ton coeur, «Donne-moi ton coeur.... «Ou je vas mourir... ou je vas mourir. «Je vas mourir... mourir... mourir!...»_
De sorte qu'à la fin, la sueur lui coulait sur la figure.
Sûzel, toute rouge, et comme honteuse d'une pareille chanson, se penchait sans oser le regarder; et Kobus s'étant retourné pour lui entendre dire: «Que c'est beau! que c'est beau!» il la vit ainsi soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baissés.
Alors lui-même, se regardant par hasard dans le miroir, s'aperçut qu'il devenait pourpre, et ne sachant que faire dans une circonstance aussi surprenante, il passa les doigts du haut en bas et du bas en haut du clavecin, en soufflant dans ses joues et criant: «Prrouh! prrouh!» les cheveux droits sur la tête.
Au même instant, Katel refermait la porte de la cuisine, il l'entendit, et, se levant, il se mit à crier: «Katel! Katel!» d'une voix d'homme qui se noie.
Katel entra:
«Ah! c'est bon, fit-il. Tiens... voilà Sûzel qui t'attend depuis une heure.»
Et comme Sûzel alors levait sur lui ses grands yeux troublés, il ajouta:
«Oui, nous avons fait de la musique... ce sont de vieux airs... ça ne vaut pas le diable!... Enfin, enfin, j'ai fait comme j'ai pu.... On ne saurait tirer une bonne mouture d'un mauvais sac.»
Sûzel avait repris son panier et s'en allait avec Katel, disant: «Bonjour, monsieur Kobus!» d'une voix si douce, qu'il ne sut que répondre, et resta plus d'une minute comme enraciné au milieu de la salle, regardant vers la porte, tout effaré; puis il se prit à dire:
«Voilà de belles affaires, Kobus! tu viens de te distinguer sur cette maudite patraque.... Oui... oui... c'est du beau... tu peux t'en vanter... ça te va bien à ton âge. Que le diable soit de la musique! S'il m'arrive encore de jouer seulement _Père Capucin_, je veux qu'on me torde le cou!»
Alors il prit sa canne et son chapeau sans attendre le déjeuner, et sortit faire un tour sur les remparts, pour réfléchir à son aise sur les choses surprenantes qui venaient de s'accomplir.
XI
On peut s'imaginer les réflexions que fit Kobus sur les remparts. Il se promenait derrière la Manutention, la tête penchée, la canne sous le bras, regardant à droite et à gauche, si personne ne venait. Il lui semblait que chacun allait découvrir son état au premier coup d'oeil.
«Un vieux garçon de trente-six ans amoureux d'une petite fille de dix-sept, quelle chose ridicule! se disait-il. Voilà donc d'où venaient tes ennuis, Fritz, tes distractions et tes rêveries depuis trois semaines! voilà pourquoi tu perdais toujours à la brasserie, pourquoi tu n'avais plus la tête à toi dans la cave, pourquoi tu bâillais à ta fenêtre comme un âne, en regardant le marché. Peut-on être aussi bête à ton âge?
«Encore, si c'était de la veuve Windling ou de la grande Salomé Roedig que tu sois amoureux, cela pourrait aller. Il vaudrait mieux te pendre mille fois, que de te marier avec l'une d'elles; mais au moins, aux yeux des gens, un pareil mariage serait raisonnable. Mais être amoureux de la petite Sûzel, la fille de ton propre fermier, une enfant, une véritable enfant, qui n'est ni de ton rang, ni de ta condition, et dont tu pourrais être le père, c'est trop fort! C'est tout à fait contre nature, ça n'a pas même le sens commun. Si par malheur quelqu'un s'en doutait, tu n'oserais plus te montrer au _Grand-Cerf_, au Casino, nulle part. C'est alors qu'on se moquerait de toi, Fritz, de toi qui t'es tant moqué des autres. Ce serait l'abomination de la désolation; le vieux David lui-même, malgré son amour du mariage, te rirait au nez; il t'en ferait des apologues! il t'en ferait!
«Allons, allons, c'est encore un grand bonheur que personne ne sache rien, et que tu te sois aperçu de la chose à temps. Il faut étouffer tout cela, déraciner bien vite cette mauvaise herbe de ton jardin. Tu seras peut-être un peu triste trois ou quatre jours, mais le bon sens te reviendra. Le vieux vin te consolera, tu donneras des dîners, tu feras des tours aux environs dans la voiture de Hâan. Et justement, avant-hier il m'engageait, pour la centième fois, à l'accompagner en perception. C'est cela, nous causerons, nous rirons, nous nous ferons du bon sang, et dans une quinzaine tout sera fini.»
Deux hussards s'approchaient alors, bras dessus bras dessous avec leurs amoureuses. Kobus les vit venir de loin, sur le bastion de l'hôpital, et descendit dans la rue des Ferrailles, pour retourner à la maison.
«Je vais commencer par écrire au père Christel de poser le grillage, se dit-il, et de remplir le réservoir lui-même. Si l'on me rattrape à retourner au Meisenthâl, ce sera dans la semaine des quatre jeudis.»
Lorsqu'il rentra, Katel dressait la table. Sûzel était partie depuis longtemps. Fritz ouvrit son secrétaire, écrivit au père Christel qu'il ne pouvait pas venir, et qu'il le chargeait de poser le grillage lui-même; puis il cacheta la lettre, s'assit à table et dîna sans rien dire.
Après le dîner, il ressortit vers une heure et se rendit chez Hâan, qui demeurait à _l'Hôtel de la Cigogne_, en face des halles. Hâan était dans son petit bureau rempli de tabac, la pipe aux lèvres; il préparait des sacs et serrait dans un fourreau de cuir, de grands registres reliés en veau. Son garçon Gaysse l'aidait:
«Hé, Kobus! s'écria-t-il, d'où me vient ta visite? Je ne te vois pas souvent ici.
--Tu m'as dit, avant-hier, que tu partais en tournée, répondit Fritz en s'asseyant au coin de la table.
--Oui, demain matin, à cinq heures; la voiture est commandée. Tiens, regarde! je viens justement de préparer mon livre à souches et mes sacs. J'en aurai pour sept ou huit jours.
--Eh bien, je t'accompagne.
--Tu m'accompagnes! s'écria Hâan d'une voix joyeuse, en frappant de ses grosses mains carrées sur la table. Enfin, enfin, tu finis par te décider une fois, ça n'est pas malheureux.... Ha! ha! ha!»
Et, plein d'enthousiasme, il jeta son petit bonnet de soie noire de côté, s'ébouriffa les cheveux sur sa grosse tête rouge à demi chauve, et se mit à crier:
«À la bonne heure!... à la bonne heure!... Nous allons nous faire du bon sang!
--Oui, le temps m'a paru favorable, dit Fritz.
--Un temps magnifique, s'écria Hâan, en écartant les rideaux derrière son fauteuil, un temps d'or, un temps comme on n'en a pas vu depuis dix ans. Nous partirons demain au petit jour, nous courrons le pays... c'est décidé... mais ne va pas te dédire!
--Sois tranquille.
--Ah! ma foi, s'écria le gros homme, tu ne pouvais pas me faire un plus grand plaisir.
--Gaysse! Gaysse!
--Monsieur!
--Ma capote! tenez... pendez ma robe de chambre derrière la porte. Vous fermerez le bureau, et vous donnerez la clef à la mère Lehr. Nous allons au _Grand-Cerf_, Kobus?
--Oui, prendre des chopes; il n'y a pas de bonne bière en route.
--Pourquoi pas? À Hackmatt, elle est bonne.
--Alors, tu n'as plus rien à préparer, Hâan?
--Non, tout est prêt. Ah! dis donc, si tu voulais mettre deux ou trois chemises et des bas dans ma valise.
--J'aurai la mienne.
--Eh bien, en route!» s'écria Hâan, en prenant son bras. Ils sortirent, et le gros percepteur se mit à énumérer les villages qu'ils auraient à voir, dans la plaine et dans la montagne: «Dans la plaine, à Hackmatt, à Mittelbronn, à Lixheim, c'est tout pays protestant, tous gens riches, bien établis, belles maisons, bons vins, bonne table, bon lit. Nous serons comme des coqs en pâte les six premiers jours; pas de difficulté pour la perception, les sommes du roi sont prêtes d'avance. Et seulement, à la fin, nous aurons un petit coin de pays, le Wildland, une espèce de désert, où l'on ne voit que des croix sur la route, et où les voyageurs tirent la langue d'une aune; mais ne crains rien, nous ne mourrons pas de faim, tout de même.»
Fritz écoutait en riant, et c'est ainsi qu'ils entrèrent à la brasserie du _Grand-Cerf_. Là, les choses se passèrent comme toujours: on joua, on but des chopes, et, vers sept heures, chacun retourna chez soi pour souper.
Kobus, en traversant sa petite allée, entra dans la cuisine, selon son habitude, pour voir ce que Katel lui préparait. Il vit la vieille servante assise au coin de l'âtre, sur un tabouret de bois, un torchon sur les genoux, en train de graisser ses souliers de fatigue.
«Qu'est-ce que tu fais donc là? dit-il.
--Je graisse vos gros souliers pour aller à la ferme, puisque vous partez demain ou après.
--C'est inutile, dit Fritz, je n'irai pas; j'ai d'autres affaires.
--Vous n'irez pas? fit Katel toute surprise; c'est le père Christel, Sûzel et tout le monde, qui vont avoir de la peine, monsieur!
--Bah! ils se sont passés de moi jusqu'à présent, et j'espère, avec l'aide de Dieu, qu'ils s'en passeront encore. J'accompagne Hâan dans sa tournée, pour régler quelques comptes. Et, puisque je me le rappelle maintenant, il y a une lettre sur la cheminée pour Christel; tu enverras demain le petit Yéri la porter, et ce soir, tu mettras dans ma valise trois chemises et tout ce qu'il faut pour rester quelques jours dehors.
--C'est bon, monsieur.» Kobus entra dans la salle à manger, tout fier de sa résolution, et ayant soupé d'assez bon appétit, il se coucha, pour être prêt à partir de grand matin.