L'ami Fritz

Chapter 6

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Et chacun s'empressa de lui faire place; lui, tout en riant et jubilant, distribuait des poignées de main à droite et à gauche. Il finit par s'asseoir au bout de la table, en face des fenêtres. La petite Lotchen, le tablier blanc en éventail sur sa jupe rouge, vint déposer une chope devant lui; il la prit, la leva gravement entre son oeil et la lumière, pour en admirer la belle couleur d'ambre jaune, souffla la mousse du bord, et but avec recueillement, les yeux à demi fermés. Après quoi il dit: «Elle est bonne!» et se pencha sur l'épaule du grand Frédéric, pour voir les cartes qu'il venait de lever.

C'est ainsi qu'il rentra simplement dans ses habitudes.

«Du trèfle! du carreau! Coupez l'as! criait Schoultz.

--C'est moi qui donne», faisait Hâan en ramassant les cartes.

Les verres cliquetaient, les canettes tintaient, et Fritz ne songeait pas plus alors au vallon de Meisenthâl qu'au Grand Turc; il croyait n'avoir jamais quitté Hunebourg.

À deux heures entra M. le professeur Speck, avec ses larges souliers carrés au bout de ses grandes jambes maigres, sa longue redingote marron et son nez tourné à la friandise. Il se découvrit d'un air solennel, et dit:

«J'ai l'honneur d'annoncer à la compagnie que les cigognes sont arrivées.»

Aussitôt les échos de la brasserie répétèrent dans tous les coins: «Les cigognes sont arrivées! les cigognes sont arrivées!»

Il se fit un grand tumulte; chacun quittait sa chope à moitié vide, pour aller voir les cigognes. En moins d'une minute, il y avait plus de cent personnes, le nez en l'air, devant le _Grand-Cerf_.

Tout au haut de l'église, une cigogne, debout sur son échasse, ses ailes noires repliées au-dessus de sa queue blanche, le grand bec roux incliné d'un air mélancolique, faisait l'admiration de toute la ville. Le mâle tourbillonnait autour et cherchait à se poser sur la roue, où pendaient encore quelques brins de paille.

Le rebbe David venait aussi d'arriver, et, regardant, son vieux chapeau penché sur la nuque, il s'écriait:

«Elles arrivent de Jérusalem!... Elles se sont reposées sur les pyramides d'Égypte.... Elles ont traversé les mers.»

Tout le long de la rue, devant la halle, on ne voyait que des commères, de vieux papas et des enfants, le cou replié, dans une sorte d'extase. Quelques vieilles disaient en s'essuyant les yeux: «Nous les avons encore revues une fois.»

Kobus, en regardant tous ces braves gens, leurs mines attendries, et leurs attitudes émerveillées, pensait: «C'est drôle... comme il faut peu de chose pour amuser le monde.»

Et la figure émue du vieux rabbin surtout le mettait de bonne humeur.

«Eh bien, rebbe, eh bien, lui dit-il, ça te paraît donc bien beau?»

Alors, l'autre, abaissant les yeux et le voyant rire, s'écria:

«Tu n'as donc pas d'entrailles? Tu ne vois donc partout que des sujets de moquerie? Tu ne sens donc rien?

--Ne crie pas si haut, _schaude_, tout le monde nous regarde.

--Et s'il me plaît de crier haut! S'il me plaît de te dire tes vérités! S'il me plaît...»

Heureusement les cigognes, après un instant de repos, venaient de se remettre en route pour faire le tour de la ville, et prendre possession des nuages de Hunebourg; et toute la place, transportée d'enthousiasme, poussait un cri d'admiration.

Les deux oiseaux, comme pour répondre à ce salut, tout en planant, faisaient claquer leur bec, et une troupe d'enfants les suivaient dans la rue des Capucins, criant: «Tra, ri, ro, l'été vient encore une fois! You, you, l'été vient encore une fois!»

Kobus alors rentra dans la brasserie avec les autres; et, jusqu'à sept heures, il ne fut plus question que du retour des cigognes, et de la protection qu'elles étendent sur les villes où elles nichent; sans parler d'une foule d'autres services particuliers à Hunebourg, comme d'exterminer les crapauds, les couleuvres et les lézards, dont les vieux fossés seraient infestés sans elles, et non seulement les fossés, mais encore les deux rives de la Lauter, où l'on ne verrait que des reptiles, si ces oiseaux n'étaient pas envoyés du Ciel pour détruire la vermine des champs.

David Sichel étant aussi entré, Fritz, pour se moquer de lui, se mit à soutenir que les juifs avaient l'habitude de tuer les cigognes et de les manger à la Pâque avec l'agneau pascal, et que cette habitude avait causé jadis la grande plaie d'Égypte, où l'on voyait des grenouilles en si grand nombre qu'elles entraient par les fenêtres, et qu'il vous en tombait même par les cheminées; de sorte que les Pharaons se trouvèrent d'autre moyen pour se débarrasser de ce fléau, que de chasser les fils d'Abraham du pays.

Cette explication exaspéra tellement le vieux rebbe, qu'il déclara que Kobus méritait d'être pendu.

Alors Fritz fut vengé de l'apologue de l'âne et des chardons; de douces larmes coulèrent sur ses joues. Et ce qui mit le comble à ce triomphe, c'est que le grand Frédéric Schoultz, Hâan et le professeur Speck s'écrièrent qu'il fallait rétablir la paix, que deux vieux amis comme David et Kobus ne pouvaient rester fâchés à propos des cigognes.

Ils proposèrent à Fritz de rétracter son explication, moyennant quoi David serait forcé de l'embrasser. Il y consentit; alors David et lui s'embrassèrent avec attendrissement; et le vieux rebbe pleurait, disant: «Que sans le défaut qu'il avait de rire à tort et à travers, Kobus serait le meilleur homme du monde.»

Je vous laisse à penser le bon sang que se faisait l'ami Fritz de toute cette histoire. Il ne cessa d'en rire qu'à minuit, et, même plus tard il se réveillait de temps en temps pour rire encore:

«On irait bien loin, pensait-il, pour trouver d'aussi braves gens qu'à Hunebourg. Ce pauvre rebbe David est-il honnête dans sa croyance! Et le grand Frédéric, quelle bonne tête de cheval! Et Hâan, comme il glousse bien! Quel bonheur de vivre dans un pareil endroit!»

Le lendemain, huit heures, il dormait encore comme un bienheureux, lorsqu'une sorte de grincement bizarre l'éveilla. Il prêta l'oreille, et reconnut que le rémouleur Higuebic était venu s'établir, comme tous les vendredis, au coin de sa maison, pour repasser les couteaux et les ciseaux de la ville, chose qui l'ennuya beaucoup, car il avait encore sommeil.

À chaque instant, le babillage des commères venait interrompre le sifflement de la roue; puis c'était le caniche qui grondait, puis l'âne qui se mettait à braire, puis une discussion qui s'engageait sur le prix du repassage; puis autre chose.

«Que le diable t'emporte! pensait Kobus. Est-ce que le bourgmestre ne devrait pas défendre ces choses-là? Le dernier paysan peut dormir à son aise, et de bons bourgeois sont éveillés à huit heures, par la négligence de l'autorité.»

Tout à coup Higuebic se mit à crier d'une voix nasillarde:

«Couteaux, ciseaux à repasser!»

Alors il n'y tint plus et se leva furieux.

«Il faudra que je parle de cela, se dit-il; je porterai l'affaire devant la justice de paix. Ce Higuebic finirait par croire que le coin de ma maison est à lui; depuis quarante-cinq ans qu'il nous ennuie tous, mon grand-père et moi, c'est assez; il est temps que cela finisse!»

Ainsi rêvait Kobus en s'habillant; l'habitude de dormir à la ferme, sans autre bruit que le murmure du feuillage, l'avait gâté. Mais après le déjeuner il ne songeait plus à cette misère. L'idée lui vint de mettre en bouteilles deux tonnes de vin du Rhin qu'il avait achetées l'automne précédent. Il envoya Katel chercher le tonnelier, et se revêtit d'une grosse camisole de laine grise, qu'il mettait pour vaquer aux soins de la cave.

Le père Schweyer arriva, son tablier de cuir aux genoux, le maillet à la ceinture, la tarière sous le bras, et sa grosse figure épanouie.

«Eh bien, monsieur Kobus, eh bien! fit-il, nous allons donc commencer aujourd'hui?

--Oui, père Schweyer, il est temps, le _markobrunner_ est en fût depuis quinze mois, et le _steinberg_ depuis six ans.

--Bon... et les bouteilles?

--Elles sont rincées et égouttées depuis trois semaines.

--Oh! pour les soins à donner au noble vin, dit Schweyer, les Kobus s'y entendent de père en fils; nous n'avons donc plus qu'à descendre?

--Oui, descendons.» Fritz alluma une chandelle dans la cuisine; il prit une anse du panier à bouteilles, Schweyer empoigna l'autre, et ils descendirent à la cave. Arrivés au bas, le vieux tonnelier s'écria: «Quelle cave, comme tout est sec ici! Houm! houm! Quel son clair! Ah! monsieur Kobus, je l'ai dit cent fois, vous avez la meilleure cave de la ville.» Puis s'approchant d'une tonne, et la frappant du doigt: «Voici le _markobrunner_, n'est-ce pas?

--Oui; et celui-là, c'est le _steinberg_.

--Bon, bon, nous allons lui dire deux mots.» Alors se courbant, la tarière au creux de l'estomac, il perça la tonne de _markobrunner_, et poussa lestement le robinet dans l'ouverture. Après quoi Kobus lui passa une bouteille, qu'il emplit et qu'il boucha; Fritz enduisit le bouchon de cire bleue et posa le cachet. L'opération se poursuivit de la sorte, à la grande satisfaction de Kobus et de Schweyer.

«Hé! hé! hé! faisaient-ils de temps en temps, reposons-nous.

--Oui, et buvons un coup», disait Fritz. Alors, prenant le petit gobelet sur la bonde, ils se rafraîchissaient d'un verre de cet excellent vin, et se remettaient ensuite à l'ouvrage. Toutes les précédentes fois, Kobus, après deux ou trois verres, se mettait à chanter d'une voix terriblement forte, de vieux airs qui lui passaient par la tête, tels que le _Miserere, l'Hymne de Gambrinus_, ou la chanson des _Trois Hussards_.

«Cela résonne comme dans une cathédrale, faisait-il en riant.

--Oui, disait Schweyer, vous chantez bien; c'est dommage que vous n'ayez pas été de notre grande société chorale de Johannisberg; on n'aurait entendu que vous.»

Il se mettait alors à raconter comme, de son temps il existait une société de tonneliers, amateurs de musique, dans le pays de Nassau; que, dans cette société, on ne chantait qu'avec accompagnement de tonnes, de tonneaux et de brocs; que les canettes et les chopes faisaient le fifre, et que les foudres formaient la basse; qu'on n'avait jamais rien entendu d'aussi moelleux et d'aussi touchant; que les filles des maîtres tonneliers distribuaient des prix à ceux qui se distinguaient, et que lui, Schweyer, avait reçu deux grappes et une coupe d'argent, à cause de sa manière harmonieuse de taper sur une tonne de cinquante-trois mesures.

Il disait cela tout ému de ses souvenirs, et Fritz avait peine à ne pas éclater de rire.

Il racontait encore beaucoup d'autres choses curieuses, et célébrait la cave du grand-duc de Nassau, «laquelle, disait-il, possède des vins précieux, dont la date se perd dans la nuit des temps».

C'est ainsi que le vieux Schweyer égayait le travail. Ces propos joyeux n'empêchaient pas les bouteilles de se remplir, de se cacheter et de se mettre en place; au contraire, cela se faisait avec plus de mesure et d'entrain.

Kobus avait l'habitude d'encourager Schweyer, lorsque sa gaieté venait de se ralentir, soit en lui lançant quelque bon mot, ou bien en le remettant sur la piste de ses histoires. Mais, en ce jour, le vieux tonnelier crut remarquer qu'il était préoccupé de pensées étrangères.

Deux ou trois fois il essaya de chanter; mais, après quelques ronflements, il se taisait, regardant un chat s'enfuir par la lucarne, un enfant qui se penchait curieusement pour voir ce qui se passait dans la cave, ou bien écoutant les sifflements de la pierre du rémouleur, les aboiements de son caniche, ou telle autre chose semblable.

Son esprit n'était pas dans la cave, et Schweyer, naturellement discret, ne voulut pas interrompre ses réflexions.

Les choses continuèrent ainsi trois ou quatre jours.

Chaque soir Fritz allait à son ordinaire faire quelques parties de _youker_ au _Grand-Cerf_. Là, ses camarades remarquaient également une préoccupation étrange en lui; il oubliait de jouer à son tour.

«Allons donc, Kobus, allons donc, c'est à toi!» lui criait le grand Frédéric.

Alors il jetait sa carte au hasard, et naturellement il perdait.

«Je n'ai pas de chance», se disait-il en rentrant.

Comme Schweyer avait de l'ouvrage à la maison, il ne pouvait venir que deux ou trois heures par jour, le matin ou le soir, de sorte que l'affaire traînait en longueur, et même elle se termina d'une façon singulière.

En mettant le _steinberg_ en perce, le vieux tonnelier s'attendait à ce que Kobus allait, comme toujours, emplir le gobelet et le lui présenter. Or Fritz, par distraction, oublia cette partie importante du cérémonial.

Schweyer en fut indigné.

«Il me fait boire de sa piquette, se dit-il; mais quand le vin est de qualité supérieure, il le trouve trop bon pour moi.»

Cette réflexion le mit de mauvaise humeur, et quelques instants après, comme il était baissé, Kobus ayant laissé tomber deux gouttes de cire sur ses mains, sa colère éclata:

«Monsieur Kobus, dit-il en se levant, je crois que vous devenez fou! Dans le temps, vous chantiez le _Miserere_, et je ne voulais rien dire, quoique ce fût une offense contre notre sainte religion, et surtout à l'égard d'un vieillard de mon âge; vous aviez l'air de m'ouvrir en quelque sorte les portes de la tombe, et c'était abominable quand on considère que je ne vous avais rien fait. D'ailleurs, la vieillesse n'est pas crime; chacun désire devenir vieux; vous le deviendrez peut-être, monsieur Kobus, et vous comprendrez alors votre indignité. Maintenant, vous me faites tomber de la cire sur les mains par malice.

--Comment, par malice? s'écria Fritz stupéfait.

--Oui, par malice; vous riez de tout!... Même en ce moment, vous avez envie de rire; mais je ne veux pas être votre _hans-wurst_[11], entendez-vous? C'est la dernière fois que je travaille avec un braque de votre espèce.»

[Note 11: Polichinelle allemand.]

Ce disant, Schweyer détacha son tablier, prit sa tarière, et gravit l'escalier.

La véritable raison de sa colère, ce n'étaient ni le _Miserere_, ni les gouttes de cire, c'était l'oubli du _steinberg_.

Kobus, qui ne manquait pas de finesse, comprit très bien le vrai motif de sa colère, mais il ne regretta pas moins sa maladresse et son oubli des vieux usages, car tous les tonneliers du monde ont le droit de boire un bon coup du vin qu'ils mettent en bouteilles, et si le maître est là, son devoir est de l'offrir.

«Où diable ai-je la tête depuis quelque temps? se dit-il. Je suis toujours à rêvasser, à bâiller, à m'ennuyer; rien ne me manque, et j'ai des absences; c'est étonnant... il faudra que je me surveille.»

Cependant, comme il n'y avait pas moyen de faire revenir Schweyer, il finit de mettre son vin en bouteille lui-même, et les choses en restèrent là.

IX

Les mardis et les vendredis matin, jours de marché, Kobus avait l'habitude de fumer des pipes à sa fenêtre, en regardant les ménagères de Hunebourg aller et venir, d'un air affairé, entre les longues rangées de paniers, de hottes, de cages d'osier, de baraques, de poteries et de charrettes alignées sur la place des Acacias. C'étaient, en quelque sorte, ses jours de grand spectacle; toutes ces rumeurs, ces mille attitudes d'acheteurs et de vendeurs débattant leur prix, criant, se disputant, le réjouissaient plus qu'on ne saurait le dire.

Apercevait-il de loin quelque belle pièce, aussitôt il appelait Katel et lui disait:

«Vois-tu, là-bas, ce chapelet de grives ou de mésanges? vois-tu ce grand lièvre roux, au troisième banc de la dernière rangée? Va voir.»

Katel sortait; il suivait avec intérêt la marche de la discussion; et la vieille servante revenait-elle avec les mésanges, les grives ou le lièvre, il se disait: «Nous les avons!»

Or, un matin, il se trouvait là, tout rêveur contre son habitude, bâillant dans ses mains et regardant avec indifférence. Rien n'excitait son envie; le mouvement, les allées et les venues de tout ce monde lui paraissaient quelque chose de monotone. Parfois il se dressait, et regardant la côte de Genêts tout au loin, il se disait: «Quel beau coup de soleil là-bas, sur le Meisenthâl.»

Mille idées lui passaient par la tête: il entendait mugir le bétail, il voyait la petite Sûzel, en manches de chemise, le petit cuveau de sapin à la main, se glisser sous le hangar et entrer dans l'étable, Mopsel sur ses talons, et le vieil anabaptiste monter gravement la côte. Ces souvenirs l'attendrissaient.

«Le mur du réservoir doit être sec maintenant, pensait-il; bientôt, il faudra poser le grillage.»

En ce moment, et comme il se perdait au milieu de ces réflexions, Katel entra:

«Monsieur, dit-elle, voici quelque chose que j'ai trouvé dans votre capote d'hiver.»

C'était un papier; il le prit et l'ouvrit.

«Tiens! tiens! fit-il avec une sorte d'émotion, la recette des beignets! Comment ai-je pu oublier cela depuis trois semaines? Décidément je n'ai plus la tête à moi!»

Et regardant la vieille servante:

«C'est une recette pour faire des beignets, mais des beignets délicieux! s'écria-t-il comme attendri. Devine un peu, Katel, qui m'a donné cette recette?

--La grande Frentzel du _Boeuf-Rouge_.

--Frentzel, allons donc! Est-ce qu'elle est capable d'inventer quelque chose, et surtout des beignets pareils? Non... c'est la petite Sûzel, la fille de l'anabaptiste.

--Oh! dit Katel, cela ne m'étonne pas, cette petite est remplie de bonnes idées.

--Oui, elle est au-dessus de son âge. Tu vas me faire de ces beignets, Katel. Tu suivras la recette exactement, entends-tu, sans cela tout serait manqué.

--Soyez tranquille, monsieur, soyez tranquille, je vais vous soigner cela.»

Katel sortit, et Fritz, bourrant une pipe avec soin, se remit à la fenêtre. Alors, tout avait changé sous ses yeux; les figures, les mines, les discours, les cris des uns et des autres: c'était comme un coup de soleil sur la place.

Et rêvant encore à la ferme, il se prit à songer que le séjour des villes n'est vraiment agréable qu'en hiver; qu'il fait bon aussi changer de nourriture quelquefois, car la même cuisine, à la longue, devient insipide. Il se rappela que les bons oeufs frais et le fromage blanc, chez l'anabaptiste, lui faisaient plus de plaisir au déjeuner, que tous les petits plats de Katel.

«Si je n'avais pas besoin, en quelque sorte, de faire ma partie de _youker_, de prendre mes chopes, de voir David, Frédéric Schoultz et le gros Hâan, se dit-il, j'aimerais bien passer six semaines ou deux mois de l'année à Meisenthâl. Mais il ne faut pas y songer, mes plaisirs et mes affaires sont ici: c'est fâcheux qu'on ne puisse pas avoir toutes les satisfactions ensemble.»

Ces pensées s'enchaînaient dans son esprit. Enfin, onze heures ayant sonné, la vieille servante vint dresser la table. «Eh bien! Katel, lui dit-il en se retournant, et mes beignets?

--Vous avez raison, monsieur, ils sont tout ce qu'on peut appeler de plus délicat.

--Tu les as réussis?

--J'ai suivi la recette; cela ne pouvait pas manquer.

--Puisqu'ils sont réussis, dit Kobus, tout doit aller ensemble, je descends à la cave chercher une bouteille de _forstheimer_.»

Il sortait son trousseau à la main, quand une idée le fit revenir; il demanda:

«Et la recette?

--Je l'ai dans ma poche, monsieur.

--Eh bien, il ne faut pas la perdre; donne que je la mette dans le secrétaire; nous serons contents de la retrouver.» Et, déployant le papier, il se mit à le relire.

«C'est qu'elle écrit joliment bien, fit-il; une écriture ronde, comme moulée! Elle est extraordinaire, cette petite Sûzel, sais-tu?

--Oui, monsieur, elle est pleine d'esprit. Si vous l'entendiez à la cuisine, quand elle vient, elle a toujours quelque chose pour vous faire rire.

--Tiens! tiens! moi qui la croyais un peu triste.

--Triste! ah bien oui!

--Et qu'est-ce qu'elle dit donc? demanda Kobus, dont la large figure s'épatait d'aise, en pensant que la petite était gaie.

--Qu'est-ce que je sais? Rien que d'avoir passé sur la place, elle a tout vu, et elle vous raconte la mine de chacun mais d'un air si drôle....

--Je parie qu'elle s'est aussi moquée de moi, s'écria Fritz.

--Oh! pour cela, jamais, monsieur; du grand Frédéric Schoultz, je ne dis pas, mais de vous....

--Ha! ha! ha! interrompit Kobus, elle s'est moquée de Schoultz! Elle le trouve un peu bête, n'est-ce pas?

--Oh! non, pas justement; je ne peux pas me rappeler... vous comprenez....

--C'est bon, Katel, c'est bon», dit-il en s'en allant tout joyeux.

Et jusqu'au bas de l'escalier, la vieille servante l'entendit rire tout haut en répétant: «Cette petite Sûzel me fait du bon sang.»

Quand il revint, la table était mise et le potage servi. Il déboucha sa bouteille, se mit la serviette au menton d'un air de satisfaction profonde, se retroussa les manches et dîna de bon appétit.

Katel vint servir les beignets avant le dessert. Alors, remplissant son verre, il dit: «Nous allons voir cela.» La vieille servante restait près de la table, pour entendre son jugement. Il prit donc un beignet, et le goûta d'abord sans rien dire; puis un autre, puis un troisième; enfin, se retournant, il prononça ces paroles avec poids et mesure:

«Les beignets sont excellents, Katel, excellents! Il est facile de reconnaître que tu as suivi la recette aussi bien que possible. Et cependant, écoute bien ceci--ce n'est pas un reproche que je veux te faire,--mais ceux de la ferme étaient meilleurs; ils avaient quelque chose de plus fin, de plus délicat, une espèce de parfum particulier,--fit-il en levant le doigt,--je ne peux pas t'expliquer cela; c'était moins fort, si tu veux, mais beaucoup plus agréable.

--J'ai peut-être mis trop de cannelle?

--Non, non, c'est bien, c'est très bien; mais cette petite Sûzel, vois-tu, a l'inspiration des beignets, comme toi l'inspiration de la dinde farcie aux châtaignes.

--C'est bien possible, monsieur.

--C'est positif. J'aurais tort de ne pas trouver ces beignets délicieux; mais au-dessus des meilleures choses, il y a ce que le professeur Speck appelle "l'idéal"; cela veut dire quelque chose de poétique, de....

--Oui, monsieur, je comprends, fit Katel: par exemple, comme les saucisses de la mère Hâfen, que personne ne pouvait réussir aussi bien qu'elle, à cause des trois clous de girofles qui manquaient.

--Non, ce n'est pas mon idée; rien n'y manque, et malgré tout....» Il allait en dire plus, lorsque la porte s'ouvrit et que le vieux rabbin entra: «Hé! c'est toi, David, s'écria-t-il; arrive donc, et tâche d'expliquer à Katel ce qu'il faut entendre par "l'idéal".»

David, à ces mots, fronça le sourcil. «Tu veux te moquer de moi? fit-il.

--Non, c'est très sérieux; dis à Katel pourquoi vous regrettiez tous les carottes et les oignons d'Égypte....

--Écoute, Kobus, s'écria le vieux rebbe, j'arrive, et voilà que tu commences tout de suite par m'attaquer sur les choses saintes; ce n'est pas beau.

--Tu prends tout de travers, _posché-isroel_. Assieds-toi, et, puisque tu ne veux pas que je parle des oignons d'Égypte, qu'il n'en soit plus question. Mais si tu n'étais pas juif....

--Allons, je vois bien que tu veux me chasser.

--Mais non, je dis seulement que si tu n'étais pas juif, tu pourrais manger de ces beignets, et que tu serais forcé de reconnaître qu'ils valent mille fois mieux que la manne, qui tombait du ciel pour vous purger de la lèpre, et des autres maladies que vous aviez attrapées chez les infidèles.

--Ah! maintenant, je m'en vais; c'est aussi trop fort!» Katel sortit, et Kobus, retenant le vieux rebbe par la manche, ajouta:

«Voyons donc, que diable! assieds-toi. J'éprouve un véritable chagrin.

--Quel chagrin?

--De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et goûter ces beignets: quelque chose d'extraordinaire!» David s'assit en riant à son tour.

«Tu les a inventés, n'est-ce pas? dit-il. Tu fais toujours des inventions pareilles.

--Non, rebbe, non; ce n'est ni moi ni Katel. Je serais fier d'avoir inventé ces beignets, mais rendons à César ce qui est à César: l'honneur en revient à la petite Sûzel... tu sais, la fille de l'anabaptiste?

--Ah! dit le vieux rebbe, en attachant sur Kobus son oeil gris; tiens! tiens! et tu les trouves si bons?

--Délicieux, David!