Chapter 4
«M. Kobus!... voici M. Kobus!» C'était Sûzel qui venait de l'apercevoir et qui s'élançait sous le hangar pour appeler son père. Il atteignait à peine le chemin des voitures, au pied de la côte, que le vieux fermier anabaptiste, avec son large collier de barbe, son chapeau de crin, sa camisole de laine grise garnie d'agrafes de laiton, venait à sa rencontre, la figure épanouie, et s'écriait d'un ton joyeux: «Soyez le bienvenu, monsieur Kobus, soyez le bienvenu. Vous nous faites un grand plaisir en ce jour; nous n'espérions pas vous voir si tôt. Que le ciel soit loué de vous voir décidé pour aujourd'hui.
--Oui, Christel, c'est moi, dit Fritz en donnant une poignée de main au brave homme; l'idée de venir m'a pris tout à coup, et me voilà. Hé! Hé! hé! je vois avec satisfaction que vous avez toujours bonne mine, père Christel.
--Oui, le ciel nous a conservé la santé, monsieur Kobus; c'est le plus grand bien que nous puissions souhaiter; qu'il en soit béni! Mais tenez, voici ma femme que la petite est allée prévenir.»
En effet, la bonne mère Orchel, grosse et grasse, avec sa coiffe de taffetas noir, son tablier blanc et ses gros bras ronds sortant des manches de chemise, accourait aussi, la petite Sûzel derrière elle.
«Ah! Seigneur Dieu! c'est vous, monsieur Kobus, disait la bonne femme toute riante; de si bonne heure? Ah! quelle bonne surprise vous nous faites.
--Oui, mère Orchel. Tout ce que je vois me réjouit. J'ai donné un coup d'oeil sur les vergers, tout pousse à souhait; et j'ai vu tout à l'heure le bétail qui rentrait de l'abreuvoir, il m'a paru en bon état.
--Oui, oui, tout est bien», dit la grosse fermière. On voyait qu'elle avait envie d'embrasser Kobus, et la petite Sûzel paraissait aussi bien heureuse. Deux garçons de labour, en blouse, sortaient alors avec la charrue attelée; ils levèrent leur bonnet en criant: «Bonjour, monsieur Kobus!
--Bonjour, Johan; bonjour, Kasper», dit-il tout joyeux. Il s'était approché de la vieille ferme, dont la façade était couverte d'un lattis, où grimpaient jusque sous le toit six ou sept gros ceps de vigne noueux; mais les bourgeons se montraient à peine. À droite de la petite porte ronde se trouvait un banc de pierre. Plus loin, sous le toit du hangar, qui s'avançait en auvent jusqu'à douze pieds du sol, étaient entassés pêle-mêle les herses, les charrues, le hache-paille, les scies et les échelles. On y voyait aussi, contre la porte de la grange, une grande trouble à pêcher, et au-dessus, entre les poutres du hangar, pendaient des bottes de paille, où des nichées de pierrots avaient élu domicile. Le chien Mopsel, un petit chien de berger à poils gris de fer, grosse moustache et queue traînante, venait se frotter à la jambe de Fritz, qui lui passait la main sur la tête.
C'est ainsi qu'au milieu des éclats de rire et des joyeux propos qu'inspirait à tous l'arrivée de ce bon Kobus, ils entrèrent ensemble dans l'allée, puis dans la chambre commune de la ferme, une grande salle blanchie à la chaux, haute de huit à neuf pieds, et le plafond rayé de poutres brunes. Trois fenêtres, à vitres octogones, s'ouvraient sur la vallée; une autre petite, derrière, prenait jour sur la côte; le long des fenêtres s'étendait une longue table de hêtre, les jambes en X, avec un banc de chaque côté; derrière la porte, à gauche, se dressait le fourneau de fonte en pyramide, et sur la table se trouvaient cinq ou six petits gobelets et la cruche de grès à fleurs bleues; de vieilles images de saints, enluminées de vermillon et encadrées de noir, complétaient l'ameublement de cette pièce.
«Monsieur, dit Christel, vous dînerez ici, n'est-ce pas?
--Cela va sans dire.
--Bon. Tu sais, Orchel, ce qu'aime M. Kobus?
--Oui, sois tranquille; nous avons justement fait la pâte ce matin.
--Alors, asseyons-nous. Êtes-vous fatigué, monsieur Kobus? Voulez-vous changer de souliers, mettre mes sabots?
--Vous plaisantez, Christel; j'ai fait ces deux petites lieues sans m'en apercevoir.
--Allons, tant mieux. Mais tu ne dis rien à M. Kobus, Sûzel?
--Que veux-tu que je lui dise? Il voit bien que je suis là, et que nous avons tous du plaisir à le recevoir chez nous.
--Elle a raison, père Christel. Nous avons assez causé hier, nous deux; elle m'a raconté tout ce qui se passe ici. Je suis content d'elle: c'est une bonne petite fille. Mais puisque nous y sommes, et que la mère Orchel nous apprête des _noudels_, savez-vous ce que nous allons faire en attendant? Allons voir un peu les champs, le verger, le jardin; il y a si longtemps que je n'étais sorti, que cette petite course n'a fait que me dégourdir les jambes.
--Avec plaisir, monsieur Kobus. Sûzel, tu peux aider ta mère; nous reviendrons dans une heure.»
Alors Fritz et le père Christel sortirent, et comme ils reprenaient le chemin de la cour, Kobus, en passant, vit le reflet de la flamme au fond de la cuisine. La fermière pétrissait déjà la pâte sur l'évier.
«Dans une heure, monsieur Kobus! lui cria-t-elle.
--Oui, mère Orchel, oui, dans une heure.» Et ils sortirent.
«Nous avons beaucoup pressé de fruits cet hiver, dit Christel; cela nous fait au moins dix mesures de cidre et vingt de poiré. C'est une boisson plus rafraîchissante que le vin, pendant les moissons.
--Et plus saine que la bière, ajouta Kobus. On n'a pas besoin de la fortifier, ni de l'étendre d'eau, c'est une boisson naturelle.»
Ils longeaient alors le mur de la distillerie; Fritz jeta les yeux à l'intérieur par une lucarne. «Et des pommes de terre, Christel, en avez-vous distillé?
--Non, monsieur, vous savez que l'année dernière elles n'ont pas donné; il faut attendre une récolte abondante, pour que cela vaille la peine.
--C'est juste. Tiens, il me semble que vous avez plus de poules que l'année dernière, et de plus belles?
--Ah! ça, monsieur Kobus, ce sont des cochinchinoises. Depuis deux ans, il y en a beaucoup dans le pays; j'en avais vu chez Daniel Stenger, à la ferme de Lauterbach, et j'ai voulu en avoir. C'est une espèce magnifique, mais il faudra voir si ces cochinchinoises sont bonnes pondeuses.»
Ils étaient devant la grille de la basse-cour, et des quantités de poules grandes et petites, des huppées et des pattues, un coq superbe à l'oeil roux au milieu, se tenaient là dans l'ombre, regardant, écoutant et se peignant du bec. Quelques canards se trouvaient aussi dans le nombre.
«Sûzel! Sûzel!» cria le fermier.
La petite parut aussitôt.
«Quoi, mon père?
--Mais ouvre donc aux poules, qu'elles prennent l'air et que les canards aillent à l'eau; il sera temps de les enfermer quand il y aura de l'herbe, et qu'elles iront tout déterrer au jardin.»
Sûzel s'empressa d'ouvrir, et Christel se mit à descendre la prairie, Fritz derrière lui. À cent pas de la rivière, et comme le terrain devenait humide, l'anabaptiste fit halte, et dit:
«Voyez, monsieur Kobus, depuis six ans cette pente ne produisait que des osiers et des flèches d'eau, il y avait à peine de quoi paître une vache; eh bien! cet hiver, nous nous sommes mis à niveler, et maintenant toute l'eau suit sa pente à la rivière. Que le soleil donne quinze jours, ce sera sec, et nous sèmerons là ce que nous voudrons: du trèfle, du sainfoin, de la luzerne; je vous réponds que le fourrage sera bon.
--Voilà ce que j'appelle une fameuse idée, dit Fritz.
--Oui, monsieur, mais il faut que je vous parle d'une autre chose; quand nous reviendrons à la ferme, et que nous serons à l'endroit où la rivière fait un coude, je vous expliquerai cela, vous le comprendrez mieux.»
Ils continuèrent à se promener ainsi autour de la vallée jusque vers midi. Christel exposait à Kobus ses intentions.
«Ici, disait-il, je planterai des pommes de terre; là, nous sèmerons du blé; après le trèfle, c'est un bon assolement.»
Fritz n'y comprenait rien; mais il avait l'air de s'y entendre, et le vieux fermier était heureux de parler des choses qui l'intéressaient le plus.
La chaleur devenait grande. À force de marcher dans ces terres grasses, labourées profondément, et qui vous laissaient à chaque pas une motte au talon, Kobus avait fini par sentir la sueur lui couler le long du dos; et comme ils étaient au haut de la côte, en train de reprendre haleine, cet immense bourdonnement des insectes, qui sortent de terre aux premiers beaux jours, se fit entendre pour la première fois à ses oreilles.
«Écoutez, Christel, dit-il, quelle musique... hein! C'est tout de même étonnant, cette vie qui sort de terre sous la forme de chenilles, de hannetons, de mouches, et qui remplit l'air du jour au lendemain; c'est quelque chose de grand!
--Oui, c'est même trop grand, dit l'anabaptiste. Si nous n'avions pas le bonheur d'avoir des moineaux, des pinsons, des hirondelles et des centaines d'autres petits oiseaux, comme les chardonnerets et les fauvettes, pour exterminer toute cette vermine, nous serions perdus, monsieur Kobus: les hannetons, les chenilles et les sauterelles nous mangeraient tout! Heureusement, le Seigneur vient à notre aide. On devrait défendre la chasse des petits oiseaux; moi, j'ai toujours défendu de dénicher les moineaux de la ferme; ça nous pille beaucoup de grain, mais ça nous en sauve encore plus.
--Oui, reprit Fritz, voilà comment tout marche dans ce bas monde: les insectes dévorent les plantes, les oiseaux dévorent les insectes, et nous mangeons les oiseaux avec le reste. Depuis le commencement, les choses ont été arrangées pour que nous mangions tout: nous avons trente-deux dents pour cela; les unes pointues, les autres tranchantes, et les autres, ce qu'on appelle les grosses dents, pour écraser. Cela prouve que nous sommes les rois de la terre.
--Mais écoutez, Christel!... qu'est-ce que c'est?
--Ça, c'est la grosse cloche de Hunebourg qui sonne midi, le son entre là-bas dans la vallée, près de la roche des Tourterelles.»
Ils se mirent à redescendre, et, sur le bord de la rivière, à cent pas de la ferme, l'anabaptiste, s'arrêtant de nouveau dit:
«Monsieur Kobus, voici l'idée dont je vous parlais tout à l'heure. Voyez comme la rivière est basse ici; tous les ans, à la fonte des neiges, ou quand il tombe une grande averse en été, la rivière déborde; elle avance de cent pas au moins dans ce coin; si vous étiez arrivé la semaine dernière, vous l'auriez vu plein d'écume; maintenant encore la terre est très humide.
«Eh bien! j'ai pensé que si l'on creusait de cinq ou six pieds dans ce tournant, ça nous donnerait d'abord deux ou trois cents tombereaux de terre grasse, qui formeraient un bon engrais pour la côte, car il n'y a rien de mieux que de mêler la terre glaise à la terre de chaux. Ensuite, en bâtissant un petit mur bien solide du côté de la rivière, nous aurions le meilleur réservoir qu'on puisse souhaiter pour tenir de la truite, du barbeau, de la tanche, et toutes les espèces de la Lauter. L'eau entrerait par une écluse grillée, et sortirait par une claie bien serrée de l'autre côté: les poissons seraient là dans l'eau vive comme chez eux, et l'on n'aurait qu'à jeter le filet pour en prendre ce qu'on voudrait.
«Au lieu que maintenant, surtout depuis que l'horloger de Hunebourg et ses deux fils viennent pêcher toute la sainte journée, et qu'ils emportent tous les soirs des truites plein leurs sacs, il n'y a plus moyen d'en avoir. Que pensez-vous de cela, monsieur Kobus, vous qui aimez le poisson d'eau courante? Toutes les semaines, Sûzel vous en porterait avec le beurre, les oeufs et le reste.
--Ça, dit Fritz, la bouche pleine d'admiration, c'est une idée magnifique. Christel, vous êtes un homme rempli de bon sens. Depuis longtemps j'aurais dû penser à ce réservoir, car j'aime beaucoup la truite. Oui, vous avez raison. Tiens, tiens, c'est tout à fait juste! Pas plus tard que demain nous commencerons, entendez-vous, Christel? Ce soir, je vais à Hunebourg chercher des ouvriers, des tombereaux et des brouettes. Il faut que l'architecte Lang arrive, pour que la chose soit faite en règle. Et, l'affaire terminée, nous sèmerons là-dedans des truites, des perches, des barbeaux, comme on sème des choux, des raves et des carottes dans son jardin.»
Kobus partit alors d'un grand éclat de rire, et le vieil anabaptiste parut heureux de le voir approuver son plan. Tout en regagnant la ferme, Fritz disait:
«Je vais m'établir chez vous, Christel, huit, dix, quinze jours, pour surveiller et pousser ce travail. Je veux tout voir de mes propres yeux. Il faudra, du côté de la rivière, un mur solide, de bonne chaux et de bonnes fondations; nous aurons aussi besoin de sable et de gravier pour le fond du réservoir, car les poissons d'eau courante veulent du gravier. Enfin nous établirons cela pour durer longtemps.»
Ils entraient alors dans la grande cour en face du hangar; Sûzel se trouvait sur la porte.
«Est-ce que ta mère nous attend? lui demanda le vieil anabaptiste.
--Pas encore; elle est seulement en train de dresser la table.
--Bon! nous avons le temps de voir les écuries.» Il traversa la cour et ouvrit la lucarne. Kobus regarda l'étable blanchie à la chaux et pavée de moellons, une rigole au milieu en pente douce, les boeufs et les vaches à la file dans l'ombre. Comme tous ces bons animaux tournaient la tête vers la lumière, le père Christel dit: «Ces deux grands boeufs, sur le devant, sont à l'engrais depuis trois mois; le boucher juif, Isaac Schmoûle, en a envie; il est déjà venu deux ou trois fois. Les six autres nous suffiront cette année pour le labour. Mais voyez ce petit noir, monsieur, il est magnifique, et c'est bien dommage que nous n'ayons pas la paire. J'ai déjà couru tout le pays pour en trouver un pareil. Quant aux vaches, ce sont les mêmes que l'année dernière. Roesel est fraîche à lait; je veux lui laisser nourrir sa petite génisse blanche.
--C'est bon, fit Kobus, je vois que tout est bien. Maintenant, allons dîner, je me sens une pointe d'appétit.»
VI
L'idée du réservoir aux poissons avait enthousiasmé Fritz. À peine le dîner terminé, vers une heure, il se remettait en marche pour Hunebourg. Et le lendemain il revenait avec une voiture de pioches, de pelles et de brouettes, quelques ouvriers de la carrière des Trois-Fontaines et l'architecte Lang, qui devait tracer le plan de l'ouvrage.
On descendit aussitôt à la rivière, on examina le terrain. Lang, son mètre au poing, prit les mesures; il discuta l'entreprise avec le père Christel, et Kobus planta lui-même les piquets. Finalement, lorsqu'on se trouva d'accord sur la chose et le prix, les ouvriers se mirent à l'oeuvre.
Lang avait cette année-là sa grande entreprise du pont de pierre sur la Lauter, entre Hunebourg et Biewerkirch; il ne put donc surveiller les travaux; mais Fritz, installé chez l'anabaptiste, dans la belle chambre du premier, se chargea de ce soin.
Ses deux fenêtres s'ouvraient sur le toit du hangar; il n'avait pas même besoin de se lever, pour voir où l'ouvrage en était, car de son lit il découvrait d'un coup d'oeil la rivière, le verger en face et la côte au-dessus. C'était comme fait exprès pour lui.
Au petit jour, quand le coq lançait son cri dans la vallée encore toute grise, et qu'au loin, bien loin, les échos du Bichelberg lui répondaient dans le silence; quand Mopsel se retournait dans sa niche, après avoir lancé deux ou trois aboiements; quand la haute grive faisait entendre sa première note dans les bois sonores; puis, quand tout se taisait de nouveau quelques secondes, et que les feuilles se mettaient à frissonner--sans que l'on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer, elles aussi, le père de la lumière et de la vie--, et qu'une sorte de pâleur s'étendait dans le ciel, alors Kobus s'éveillait; il avait entendu ces choses avant d'ouvrir les yeux et regardait.
Tout était encore sombre autour de lui, mais en bas, dans l'allée, le garçon de labour marchait d'un pas pesant; il entrait dans la grange et ouvrait la lucarne du fenil, sur l'écurie, pour donner le fourrage aux bêtes. Les chaînes remuaient, les boeufs mugissaient tout bas, comme endormis, les sabots allaient et venaient.
Bientôt après, la mère Orchel descendait dans la cuisine; Fritz, tout en écoutant la bonne femme allumer du feu et remuer les casseroles, écartait ses rideaux et voyait les petites fenêtres grises se découper en noir sur l'horizon pâle.
Quelquefois un nuage, léger comme un écheveau de pourpre, indiquait que le soleil allait paraître entre les deux côtes en face, dans dix minutes, un quart d'heure.
Mais déjà la ferme était pleine de bruit: dans la cour, le coq, les poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait. Dans la cuisine, les casseroles tintaient, le feu pétillait, les portes s'ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors sous le hangar. On entendait trotter au loin les ouvriers arrivant du Bichelberg.
Puis, tout à coup tout devenait blanc: c'était lui... le soleil, qui venait enfin de paraître. Il était là, rouge, étincelant comme de l'or. Fritz, le regardant monter entre les deux côtes, pensait: «Dieu est grand.»
Et plus bas, voyant les ouvriers piocher, traîner la brouette, il se disait: «Ça va bien!»
Il entendait aussi la petite Sûzel monter et descendre l'escalier en trottant comme une perdrix, déposer ses souliers cirés à la porte, et faire doucement, pour ne pas l'éveiller. Il souriait en lui-même, surtout quand le chien Mopsel se mettait à aboyer dans la cour, et qu'il entendait la petite lui crier d'une voix étouffée: «Chut! chut! Ah! le gueux, il est capable d'éveiller M. Kobus!»
«C'est étonnant, pensait-il, comme cette petite prend soin de moi; elle devine tout ce qui peut me faire plaisir: à force de _damfnoudels_, j'en avais assez; j'aurais voulu des oeufs à la coque, elle m'en a fait sans que j'aie dit un mot; ensuite j'avais assez d'oeufs, elle m'a fait des côtelettes aux fines herbes.... C'est une enfant pleine de bon sens; cette petite Sûzel m'étonne!»
Et, songeant à ces choses, il s'habillait et descendait; les gens de la ferme avaient fini leur repas du matin; ils attachaient la charrue, et se mettaient en route.
La petite nappe blanche était mise au bout de la table, le couvert, la chopine de vin et la grosse carafe d'eau fraîche dessus, toute scintillante de gouttelettes. Les fenêtres de la salle, ouvertes sur la vallée, laissaient entrer par bouffées les âpres parfums des bois.
En ce moment le père Christel arrivait déjà quelquefois de la côte, la blouse trempée de rosée et les souliers chargés de glèbe jaune.
«Eh bien, monsieur Kobus, s'écriait le brave homme, comment ça va-t-il ce matin?
--Mais, très bien, père Christel; je me plais de plus en plus ici, je suis comme un coq en pâte, votre petite Sûzel ne me laisse manquer de rien.»
Si Sûzel se trouvait là, aussitôt elle rougissait et se sauvait bien vite, et le vieil anabaptiste disait: «Vous faites trop d'éloges à cette enfant, monsieur Kobus; vous la rendrez orgueilleuse d'elle-même.
--Bah! bah! il faut bien l'encourager, que diable; c'est tout à fait une bonne petite femme de ménage: elle fera la satisfaction de vos vieux jours, père Christel.
--Dieu le veuille, monsieur Kobus, Dieu le veuille, pour son bonheur et pour le nôtre!»
Ils déjeunaient alors ensemble, puis allaient voir les travaux, qui marchaient très bien et prenaient une belle tournure. Après cela, le fermier retournait aux champs, et Fritz rentrait fumer une bonne pipe dans sa chambre, les deux coudes au bord de sa fenêtre, sous le toit, regardant travailler les ouvriers, les gens de la ferme aller et venir, mener le bétail à la rivière, piocher le jardin, la mère Orchel semer des haricots, et Sûzel entrer dans l'étable avec un petit cuveau de sapin bien propre, pour traire les vaches, ce qu'elle faisait le matin vers sept heures, et le soir à huit heures après le souper.
Souvent alors il descendait, afin de jouir de ce spectacle, car il avait fini par prendre goût au bétail, et c'était un véritable plaisir pour lui, de voir ces bonnes vaches, calmes et paisibles, se retourner à l'approche de la petite Sûzel, avec leurs museaux roses ou bleuâtres, et se mettre à mugir en choeur comme pour la saluer.
«Allons, Schwartz, allons, Horni... retournez-vous.... Laissez-moi passer!» leur criait Sûzel en les poussant de sa petite main potelée.
Ils ne la quittaient pas de l'oeil, tant ils l'aimaient; et quand, assise sur son tabouret de bois à trois pieds, elle se mettait à traire, la grande Blanche ou la petite Roesel se retournaient sans cesse pour lui donner un coup de langue, ce qui la fâchait plus qu'on ne peut dire.
«Je n'en viendrai jamais à bout, c'est fini!», s'écriait-elle.
Et Fritz, regardant cela par la lucarne, riait de bon coeur.
Quelquefois, l'après-midi, il détachait la nacelle et descendait jusqu'aux roches grises de la forêt de bouleaux. Il jetait le filet sur ces fonds de sable; mais rarement il prenait quelque chose, et, toujours en ramant pour remonter le courant jusqu'à la ferme, il pensait:
«Ah! quelle bonne idée nous avons eue de creuser un réservoir; d'un seul coup de filet, je vais avoir plus de poisson que je n'en prendrais en quinze jours dans la rivière.»
Ainsi s'écoulait le temps à la ferme, et Kobus s'étonnait de regretter si peu sa cave, sa cuisine, sa vieille Katel et la bière du _Grand-Cerf_, dont il s'était fait une habitude depuis quinze ans.
«Je ne pense pas plus à tout cela, se disait-il parfois le soir, que si ces choses n'avaient jamais existé. J'aurais du plaisir à voir le vieux rebbe David, le grand Frédéric Schoultz, le percepteur Hâan, c'est vrai; je ferais volontiers le soir une partie de _youker_ avec eux, mais je m'en passe très bien, il me semble même que je me porte mieux, que j'ai les jambes plus dégourdies et meilleur appétit; cela vient du grand air. Quand je retournerai là-bas, je vais avoir une mine de chanoine, fraîche, rose, joufflue; on ne verra plus mes yeux, tant j'engraisse, ha! ha! ha!»
Un jour, Sûzel ayant eu l'idée de chercher en ville une poitrine de veau bien grasse, de la farcir de petits oignons hachés et de jaunes d'oeufs, et d'ajouter à ce dîner des beignets d'une sorte particulière, saupoudrés de cannelle et de sucre, Fritz trouva cela de si bon goût, qu'ayant appris que Sûzel avait seule préparé ces friandises, il ne put s'empêcher de dire à l'anabaptiste, après le repas:
«Écoutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le bon sens et l'esprit. Où diable Sûzel peut-elle avoir appris tant de choses? Cela doit être naturel.
--Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c'est naturel: les uns naissent avec des qualités; et les autres n'en ont pas, malheureusement pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple, est très bon pour aboyer contre les gens; mais si quelqu'un voulait en faire un chien de chasse, il ne serait plus bon à rien. Notre enfant, monsieur Kobus, est née pour conduire un ménage; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma femme. On n'a jamais eu besoin de lui dire: "Sûzel, il faut s'y prendre de telle manière." C'est venu tout seul, voilà ce que j'appelle une vraie femme de ménage, dans deux ou trois ans, bien entendu, car, maintenant, elle n'est pas encore assez forte pour les grands travaux; mais ce sera une vraie femme de ménage; elle a reçu le don du Seigneur, elle fait ces choses avec plaisir.
«Quand on est forcé de porter son chien à la chasse, disait le vieux garde Froelig, cela va mal; les vrais chiens de chasse y vont tout seuls, on n'a pas besoin de leur dire: "Ça, c'est un moineau, ça une caille ou une perdrix;" ils ne tombent jamais en arrêt devant une motte de terre comme devant un lièvre. Mopsel, lui, ne ferait pas la différence. Mais quant à Sûzel, j'ose dire qu'elle est née pour tout ce qui regarde la maison.