Chapter 3
«Est-ce qu'on a oublié quelque chose, monsieur? demanda Katel.
--Non, mais qui donc est dehors?
--C'est la petite Sûzel, vous savez, la fille de Christel, votre fermier de Meisenthâl? Elle apporte des oeufs et du beurre frais.
--Ah! c'est la petite Sûzel, tiens! tiens!... Eh bien, qu'elle entre; voilà plus de cinq mois que je ne l'ai vue.»
Katel se retourna: «Sûzel, monsieur demande que tu entres.
--Ah! mon Dieu, mademoiselle Katel, moi qui ne suis pas habillée?
--Sûzel, cria Kobus, arrive donc!» Alors une petite fille blonde et rose, de seize à dix-sept ans, fraîche comme un bouton d'églantine, les yeux bleus, le petit nez droit aux narines délicates, les lèvres gracieusement arrondies, en petite jupe de laine blanche et casaquin de toile bleue, parut sur le seuil, la tête baissée, toute honteuse. Tous les amis la regardaient d'un air d'admiration, et Kobus parut comme surpris de la voir.
«Que te voilà devenue grande, Sûzel! dit-il. Mais avance donc, n'aie pas peur, on ne veut pas te manger.
--Ah! je sais bien, fit la petite; mais c'est que je ne suis pas habillée, monsieur Kobus.
--Habillée! s'écria Hâan, est-ce que les jolies filles ne sont pas toujours assez bien habillées!»
Alors Fritz, se retournant, dit en hochant la tête et haussant les épaules:
«Hâan! Hâan! une enfant... une véritable enfant! Allons, Sûzel, viens prendre le café avec nous; Katel, apporte une tasse pour la petite.
--Oh! monsieur Kobus, je n'oserai jamais!
--Bah! bah! Katel, dépêche-toi.» Lorsque la vieille servante revint avec une tasse, Sûzel, rouge jusqu'aux oreilles, était assise, toute droite sur le bord de sa chaise, entre Kobus et le vieux rebbe.
«Eh bien, qu'est-ce qu'on fait à la ferme, Sûzel? Le père Christel va toujours bien?
--Oh! oui, monsieur, Dieu merci, fit la petite, il va toujours bien; il m'a chargée de bien des compliments pour vous, et la mère aussi.
--À la bonne heure, ça me fait plaisir. Vous avez eu beaucoup de neige cette année?
--Deux pieds autour de la ferme pendant trois mois, et il n'a fallu que huit jours pour la fondre.
--Alors les semailles ont été bien couvertes.
--Oui, monsieur Kobus. Tout pousse, la terre est déjà verte jusqu'au creux des sillons.
--C'est bien. Mais bois donc, Sûzel, tu n'aimes peut-être pas le café? Si tu veux un verre de vin?
--Oh non! j'aime bien le café, monsieur Kobus.» Le vieux rebbe regardait la petite d'un air tendre et paternel; il voulut sucrer lui-même son café, disant: «Ça, c'est une bonne petite fille, oui, une bonne petite fille, mais elle est un peu trop craintive. Allons, Sûzel, bois un petit coup, cela te donnera du courage.
--Merci, monsieur David», répondit la petite à voix basse. Et le vieux rebbe se redressa content, la regardant d'un air tendre tremper ses lèvres roses dans la tasse.
Tous regardaient avec un véritable plaisir, cette jolie fille, si douce et si timide; Iôsef lui-même souriait. Il y avait en elle comme un parfum des champs; une bonne odeur de printemps et de grand air, quelque chose de riant et de doux, comme le babillement de l'alouette au-dessus des blés; en la regardant, il vous semblait être en pleine campagne, dans la vieille ferme, après la fonte des neiges.
«Alors, tout reverdit là-bas, reprit Fritz; est-ce qu'on a commencé le jardinage?
--Oui, monsieur Kobus; la terre est encore un peu fraîche, mais, depuis ces huit jours de soleil, tout vient; dans une quinzaine nous aurons de petits radis. Ah! le père voudrait bien vous voir; nous avons tous le temps long après vous, nous attendons tous les jours; le père aurait bien des choses à vous dire. La Blanchette a fait veau la semaine dernière, et le petit vient bien; c'est une génisse blanche.
--Une génisse blanche, ah! tant mieux.
--Oui, les blanches donnent plus de lait, et puis c'est aussi plus joli que les autres.» Il y eut un silence. Kobus, voyant que la petite avait bu son café, et qu'elle était tout embarrassée, lui dit:
«Allons, mon enfant, je suis bien content de t'avoir vue; mais puisque tu es si gênée avec nous, va voir la vieille Katel qui t'attend; elle te mettra un bon morceau de pâté dans ton panier, tu m'entends, tu lui diras ça, et une bouteille de bon vin pour le père Christel.
--Merci, monsieur Kobus», dit la petite en se levant bien vite. Elle fit une jolie révérence pour se sauver.
«N'oublie pas de dire là-bas que j'arriverai dans la quinzaine au plus tard, lui cria Fritz.
--Non, monsieur, je n'oublierai rien; on sera bien content.»
Elle s'échappa comme une oiseau de sa cage, et le vieux David, les yeux pétillants de joie, s'écria:
«Voilà ce qu'on peut appeler une jolie fille, et qui fera bientôt une bonne petite femme de ménage, je l'espère.
--Une bonne petite femme de ménage, j'en étais sûr, s'écria Kobus en riant aux éclats; le vieux _posché-isroel_ ne peut voir une fille ou un garçon sans songer aussitôt à les marier. Ha! ha! ha!
--Eh bien, oui! s'écria le vieux rebbe, la barbiche hérissée, oui, j'ai dit et je répète: une bonne petite femme de ménage! Quel mal y a-t-il à cela? Dans deux ans, cette petite Sûzel peut être mariée, elle peut même avoir un petit poupon rose dans les bras.
--Allons, tais-toi, tu radotes.
--Je radote... c'est toi qui radotes, _épicaures_; pour tout le reste, tu parais avoir assez de bon sens, mais sur le chapitre du mariage, tu es un véritable fou.
--Bon, maintenant c'est moi qui suis le fou, et David Sichel l'homme raisonnable. Quelle diable d'idée possède le vieux rebbe, de vouloir marier tout le monde?
--N'est-ce pas la destination de l'homme et de la femme? Est-ce que Dieu n'a pas dit dès le commencement: "Allez, croissez et multipliez!" Est-ce que ce n'est pas une folie que de vouloir aller contre Dieu, de vouloir vivre...»
Mais alors Fritz se mit tellement à rire, que le vieux rebbe en devint tout pâle d'indignation:
«Tu ris, fit-il en se contenant, c'est facile de rire. Quand tu ferais "ha! ha! ha! hé! hé! hé! hi! hi! hi!" jusqu'à la fin des siècles, cela prouverait grand-chose, n'est-ce pas? Si seulement une fois tu voulais raisonner avec moi, comme je t'aplatirais! Mais tu ris, tu ouvres ta grande bouche: "ha! ha! ha!" ton nez s'étend sur tes joues comme une tache d'huile, et tu crois m'avoir vaincu. Ce n'est pas cela, Kobus, ce n'est pas ainsi qu'on raisonne.»
En parlant, le vieux rebbe faisait des gestes si comiques, il imitait la façon de rire de Kobus avec des grimaces si grotesques, que toute la salle ne put y tenir, et que Fritz lui-même dut se serrer l'estomac pour ne pas éclater.
«Non, ce n'est pas ça, poursuivit David avec une vivacité singulière. Tu ne penses pas, tu n'as jamais réfléchi.
--Moi, je ne fais que cela, dit Kobus en essuyant ses grosses joues, où serpentaient les larmes; si je ris, c'est à cause de tes idées étranges. Tu me crois aussi par trop innocent. Voilà quinze ans que je vis tranquille avec ma vieille Katel, que j'ai tout arrangé chez moi pour être à mon aise; quand je veux me promener, je me promène; quand je veux m'asseoir et dormir, je m'assois et je dors; quand je veux prendre une chope, je la prends; si l'idée me passe par la tête d'inviter trois, quatre, cinq amis, je les invite. Et tu voudrais me faire changer tout cela! tu voudrais m'amener une femme, qui bouleverserait tout de fond en comble! Franchement, David, c'est trop fort!
--Tu crois donc, Kobus, que tout ira de même jusqu'à la fin? Détrompe-toi, garçon, l'âge arrive, et, d'après le train que tu mènes, je prévois que ton gros orteil t'avertira bientôt que la plaisanterie a duré trop longtemps. Alors, tu voudras bien avoir une femme!
--J'aurai Katel.
--Ta vieille Katel a fait son temps comme moi. Tu seras forcé de prendre une autre servante qui te grugera, qui te volera, Kobus, pendant que tu seras en train de soupirer dans ton fauteuil, avec la goutte au pied.
--Bah! interrompit Fritz, si la chose arrive... alors comme alors, il sera temps d'aviser. En attendant, je suis heureux, parfaitement heureux. Si je prenais maintenant une femme, et je me suppose de la chance, je suppose que ma femme soit excellente, bonne ménagère et tout ce qui s'ensuit, eh bien, David, il ne faudrait pas moins la mener promener de temps en temps, la conduire au bal de M. le bourgmestre ou de Mme la sous-préfète; il faudrait changer mes habitudes, je ne pourrais plus aller le chapeau sur l'oreille, ou sur la nuque, la cravate un peu débraillée, il faudrait renoncer à la pipe... ce serait l'abomination de la désolation, je tremble rien que d'y penser. Tu vois que je raisonne mes petites affaires aussi bien qu'un vieux rebbe qui prêche à la synagogue. Avant tout, tâchons d'être heureux.
--Tu raisonnes mal, Kobus.
--Comment! je raisonne mal. Est-ce que le bonheur n'est pas notre but à tous?
--Non, ce n'est pas notre but, sans cela, nous serions tous heureux: on ne verrait pas tant de misérables; Dieu nous aurait donné les moyens de remplir notre but, il n'aurait eu qu'à le vouloir.... Ainsi, Kobus, il veut que les oiseaux volent, et les oiseaux ont des ailes; il veut que les poissons nagent, et les poissons ont des nageoires; il veut que les arbres fruitiers portent des fruits en leur saison, et ils portent des fruits; chaque être reçoit les moyens d'atteindre son but. Et puisque l'homme n'a pas de moyens pour être heureux, puisque peut-être en ce moment, sur toute la terre, il n'y a pas un seul homme heureux, ayant les moyens de rester toujours heureux, cela prouve que Dieu ne le veut pas.
--Et qu'est-ce qu'il veut donc, David?
--Il veut que nous méritions le bonheur, et cela fait une grande différence, Kobus; car pour mériter le bonheur, soit dans ce bas monde, soit dans un autre, il faut commencer par remplir ses devoirs, et le premier de ces devoirs, c'est de se créer une famille, d'avoir une femme et des enfants, d'élever d'honnêtes gens, et de transmettre à d'autres le dépôt de la vie qui nous a été confié.
--Il a de drôles d'idées tout de même, ce vieux rebbe, dit alors Frédéric Schoultz en remplissant sa tasse de kirschenwasser, on croirait qu'il pense ce qu'il dit.
--Mes idées ne sont pas drôles, répondit David gravement, elles sont justes. Si ton père le boulanger avait raisonné comme toi, s'il avait voulu se débarrasser de tous les tracas et mener une vie inutile aux autres, et si le père Zacharias Kobus avait eu la même façon de voir, vous ne seriez pas là, le nez rouge et le ventre à table, à vous goberger aux dépens de leur travail. Vous pouvez rire du vieux rebbe, mais il a la satisfaction de vous dire au moins ce qu'il pense. Ces anciens-là plaisantaient aussi quelquefois; seulement pour les choses sérieuses ils raisonnaient sérieusement, et je vous dis qu'ils se connaissaient mieux en bonheur que vous. Te rappelles-tu, Kobus, ton père, le vieux Zacharias, si grave à son tribunal, te rappelles-tu quand il revenait à la maison, entre onze heures et midi, son grand carton sous le bras, et qu'il te voyait de loin jouer sur la porte, comme sa figure changeait, comme il se mettait à sourire en lui-même, on aurait dit qu'un rayon de soleil descendait sur lui. Et quand, dans cette même chambre où nous sommes, il te faisait sauter sur ses genoux, et que tu disais mille sottises, comme à l'ordinaire, était-il heureux le pauvre homme! Va donc chercher dans ta cave ta meilleure bouteille de vin, et pose-la devant toi, nous verrons si tu ris comme lui, si ton coeur saute de plaisir, si tes yeux brillent, et si tu te mets à chanter l'air des _Trois houzards_, comme il le chantait pour te réjouir!
--David, s'écria Fritz tout attendri, parlons d'autre chose!
--Non! tous vos plaisirs de garçon, tout votre vieux vin que vous buvez entre vous, toutes vos plaisanteries, tout cela n'est rien... c'est de la misère auprès du bonheur de la famille; c'est là que vous êtes vraiment heureux, parce que vous êtes aimé; c'est là que vous louez le Seigneur de ses bénédictions. Mais vous ne comprenez pas ces choses; je vous dis ce que je pense de plus vrai, de plus juste, et vous ne m'écoutez pas.»
En parlant ainsi, le vieux rebbe semblait tout ému; le gros percepteur Hâan le regardait, les yeux écarquillés, et Iôsef, de temps en temps murmurait des paroles confuses.
«Que penses-tu de cela, Iôsef? dit à la fin Kobus au bohémien.
--Je pense comme le rebbe David, dit-il, mais je ne peux pas me marier, puisque j'aime le grand air, et que mes petits pourraient mourir sur la route.»
Fritz était devenu rêveur. «Oui, il ne parle pas mal, pour un vieux _posché-isroel_, fit-il en riant; mais je m'en tiens à mon idée, je suis garçon et je resterai garçon.
--Toi! s'écria David. Eh bien! écoute ceci, Kobus; je n'ai jamais fait le prophète, mais, aujourd'hui, je te prédis que tu te marieras.
--Que je me marierai, ha! ha! ha! David, tu ne me connais pas encore.
--Tu te marieras! s'écria le vieux rebbe, en nasillant d'un air ironique, tu te marieras!
--Je parierais que non.
--Ne parie pas, Kobus, tu perdrais.
--Eh bien, si... je te parie... voyons... je te parie mon coin de vigne du Sonneberg; tu sais, ce petit clos qui produit de si bon vin blanc, mon meilleur vin, et que tu connais, rebbe, je te le parie....
--Contre quoi?
--Contre rien du tout.
--Et moi j'accepte, fit David, ceux-ci sont témoins que j'accepte! Je boirai ce bon vin qui ne me coûtera rien, et, après moi, mes deux garçons en boiront aussi, hé! hé! hé!
--Sois tranquille, David, fit Kobus en se levant, ce vin-là ne vous montera jamais à la tête.
--C'est bon, c'est bon, j'accepte; voici ma main, Fritz.
--Et voici la mienne, rebbe.»
Kobus alors, se tournant, demanda:
«Est-ce que nous n'irons pas nous rafraîchir au _Grand-Cerf_?
--Oui, allons à la brasserie, s'écrièrent les autres, cela finira bien notre journée. Dieu de Dieu! quel dîner nous venons de faire.»
Tous se levèrent et prirent leurs chapeaux; le gros percepteur Hâan et le grand Frédéric Schoultz marchaient en avant, Kobus et Iôsef ensuite, et le vieux David Sichel tout joyeux derrière. Ils remontèrent bras dessus, bras dessous la rue des Capucins, et entrèrent à la brasserie du _Grand-Cerf_, en face des vieilles halles.
V
Le lendemain vers neuf heures, Fritz Kobus, assis au bord de son lit d'un air mélancolique, mettait lentement ses bottes et se faisait à lui-même la morale:
«Nous avons bu trop de bière hier soir, se disait-il en se grattant derrière les oreilles; c'est une boisson qui vous ruine la santé. J'aurais mieux fait de prendre une bouteille de plus, et quatre ou cinq chopes de moins.»
Puis élevant la voix:
«Katel! Katel!» s'écria-t-il.
La vieille servante parut sur le seuil, et, le voyant bâiller, les yeux rouges et la tignasse ébouriffée:
«Hé! hé! hé! fit-elle; vous avez mal aux cheveux, monsieur Kobus?
--Oui, c'est cette bière qui en est cause; si l'on m'y rattrape!...
--Ah! vous dites toujours la même chose, fit la vieille en riant.
--Qu'est-ce que tu pourrais bien me préparer pour me remettre? reprit Fritz.
--Voulez-vous du thé?
--Du thé! Parle-moi d'une bonne soupe aux oignons, à la bonne heure; et puis, attends....
--Une oreille de veau à la vinaigrette?
--Oui, c'est cela, une oreille à la vinaigrette. Quelle mauvaise idée on a de prendre tant de bière! Enfin, puisque c'est fait, n'en parlons plus. Dépêche-toi, Katel, j'arrive.»
Katel rentra dans sa cuisine en riant, et Kobus, au bout d'un quart d'heure, finit de se laver, de se peigner et de s'habiller. Il pouvait à peine lever les bras et les jambes. Enfin, il passa sa capote, et entra dans la salle s'asseoir devant une bonne soupe aux oignons, qui lui fit du bien. Il mangea son oreille à la vinaigrette, et but un bon coup de _forstheimer_ par là-dessus, ce qui lui rendit courage. Il avait pourtant encore la tête un peu lourde, et regardait le beau soleil qui s'étendait sur les vitres.
«Quelle boisson pernicieuse que la bière! dit-il, on aurait dû tordre le cou de ce Gambrinus, lorsqu'il s'avisa de faire bouillir de l'orge avec du houblon. C'est une chose contraire à la nature de mêler le doux et l'amer; les hommes sont fous d'avaler un pareil poison. Mais la fumée est cause de tout; si l'on pouvait renoncer à la pipe, on se moquerait de la chope. Enfin, voilà.--Katel!
--Quoi, monsieur?
--Je sors, je vais prendre l'air; il faut que je fasse un grand tour.
--Mais vous reviendrez à midi?
--Oui, je pense. Dans tous les cas, si je ne suis pas rentré pour une heure, tu lèveras la table, c'est que j'aurai poussé jusque dans quelque village aux environs.»
Tout en disant cela, Fritz se coiffait de son feutre; il prenait sa canne à pomme d'ivoire au coin de la cheminée, et descendait dans le vestibule.
Katel ôtait la nappe en riant et se disait: «Demain, sa première visite, après dîner, sera pour le _Grand-Cerf_. Voilà pourtant comme sont les hommes, ils ne peuvent jamais se corriger.»
Une fois dehors, Kobus remonta gravement la rue de Hildebrandt. Le temps était magnifique; toutes les fenêtres s'ouvraient au printemps.
«Eh! bonjour, monsieur Kobus, voici les beaux jours, lui criaient les commères.
--Oui, Berbel... oui, Catherine, cela promet», disait-il. Les enfants dansaient, sautaient et criaient sur toutes les portes; on ne pouvait rien voir de plus joyeux. Fritz, après être sorti de la ville par la vieille porte de Hildebrandt, où les femmes étendaient déjà leur linge et leurs robes rouges au soleil le long des anciens remparts, Fritz monta sur le talus de l'avancée. Les dernières neiges fondaient à l'ombre des chemins couverts, et, tout autour de la ville, aussi loin que pouvaient s'étendre les regards, on ne voyait que de jeunes pousses d'un vert tendre sur les haies, sur les arbres des vergers et les allées de peupliers, le long de la Lauter. Au loin, bien loin, les montagnes bleues des Vosges conservaient à leur sommet quelques plaques blanches presque imperceptibles, et par là-dessus s'étendait le ciel immense, où voguaient de légers nuages dans l'infini. Kobus, voyant ces choses, fut véritablement heureux, et portant la vue au loin, il pensa: «Si j'étais là-bas, sur la côte des Genêts, je n'aurais plus qu'une demi-lieue pour être à ma ferme de Meisenthâl; je pourrais causer avec le vieux Christel de mes affaires, et je verrais les semailles et la génisse blanche dont me parlait Sûzel hier soir.»
Comme il regardait ainsi, tout rêveur, une bande de ramiers passait bien haut au-dessus de la côte lointaine, se dirigeant vers la grande forêt de hêtres.
Fritz, les yeux pleins de lumière, les suivit du regard, jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans les profondeurs sans bornes; et tout aussitôt, il résolut d'aller à Meisenthâl.
Le vieux jardinier Bosser passait justement dans l'avancée, la houe sur l'épaule.
«Hé! père Bosser!» lui cria-t-il.
L'autre leva le nez.
«Faites-moi donc le plaisir, puisque vous entrez en ville, de prévenir Katel que je vais à Meisenthâl, et que je ne rentrerai pas avant six ou sept heures.
--C'est bon, monsieur Kobus, c'est bon, je m'en charge.
--Oui, vous me rendrez service.» Bosser s'éloigna, et Fritz prit à gauche le sentier qui descend dans la vallée des Ablettes, derrière le Postthâl, et qui remonte en face, à la côte des Genêts. Ce sentier était déjà sec, mais des milliers de petits filets d'eau de neige se croisaient au-dessous dans la grande prairie du Gresselthal, et brillaient au soleil comme des veines d'argent. Kobus, en remontant la côte en face, aperçut deux ou trois couples de tourterelles des bois, qui filaient deux à deux le long des roches grises de la Houpe, et se becquetaient sur les corniches, la queue en éventail. C'était un plaisir de les voir glisser dans l'air, sans bruit, on aurait dit qu'elles n'avaient pas besoin de remuer les ailes: l'amour les portait; elles ne se quittaient pas et tourbillonnaient tantôt dans l'ombre des roches, tantôt en pleine lumière, comme des bouquets de fleurs qui tomberaient du ciel en frémissant. Il faudrait être sans coeur pour ne pas aimer ces jolis oiseaux. Fritz, le dos appuyé à sa canne, les regarda longtemps; il ne les avait jamais si bien vues se becqueter, car les tourterelles des bois sont très sauvages. Elles finirent par l'apercevoir et s'éloignèrent. Alors il se remit à marcher tout pensif, et vers onze heures il était sur la côte des Genêts.
De là, Hunebourg avec ses vieilles rues tortueuses, son église, sa fontaine Saint-Arbogast, sa caserne de cavalerie, ses trois vieilles portes décrépites où pendent le lierre et la mousse, était comme peinte en bleu sur la côte en face; toutes les petites fenêtres et les lucarnes sur les toits lançaient des éclairs. La trompette des hussards, sonnant le rappel, s'entendait comme le bourdonnement d'une guêpe. Par la porte de Hildebrandt s'avançait comme une file de fourmis; Kobus se rappela que la veille était morte la sage-femme Lehnel: c'était son enterrement!
Après avoir vu ces choses, il se mit à traverser le plateau d'un bon pas; et le sentier sablonneux commençait à descendre, lorsque tout à coup le grand toit de tuiles grises de la ferme, avec les deux autres toits plus petits du hangar et du pigeonnier, apparurent au-dessous de lui, dans le creux du vallon de Meisenthâl, tout au pied de la côte.
C'était une vieille ferme, bâtie à l'ancienne mode, avec une grande cour carrée entourée d'un petit mur de pierres sèches, la fontaine au milieu de la cour, le guévoir devant l'auge verdâtre, les étables et les écuries à droite, les granges et le pigeonnier surmonté d'une tourelle en pointe, à gauche, le corps de logis au milieu. Derrière, se trouvaient la distillerie, la buanderie, le pressoir, le poulailler et les réduits à porcs: tout cela, vieux de cent cinquante ans, car c'était le grand-père Nicolas Kobus qui l'avait bâtie. Mais dix arpents de prairies naturelles, vingt-cinq de terres labourables, tout le tour de la côte couvert d'arbres fruitiers, et, dans un coin au soleil, un hectare de vignes en plein rapport, donnaient à cette ferme une grande valeur et de beaux revenus.
Tout en descendant le sentier en zigzag. Fritz regardait la petite Sûzel faire la lessive à la fontaine, les pigeons tourbillonnaient par volées de dix à douze autour du pigeonnier; et le père Christel, sa grande _cougie_[7] au poing, ramenant les boeufs de l'abreuvoir. Cet ensemble champêtre le réjouissait; il écoutait avec une raisonnable satisfaction la voix du chien Mopsel résonner avec les coups de battoir dans la vallée silencieuse, et les mugissements des boeufs se prolonger jusque dans la forêt de hêtres en face, où restaient encore quelques plaques de neige jaunâtre au pied des arbres.
[Note 7: Fouet.]
Mais ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'était la petite Sûzel, courbée sur sa planchette, savonnant le linge, le battant et le tordant à tour de bras, comme une bonne petite ménagère. Chaque fois qu'elle levait son battoir tout luisant d'eau de savon, le soleil brillant dessus, envoyait un éclair jusqu'au bout de la côte.
Fritz, jetant par hasard un coup d'oeil dans le fond de la gorge, où la Lauter serpente au milieu des prairies, vit, à la pointe d'un vieux chêne, un busard qui observait les pigeons tourbillonnant autour de la ferme. Il le mit en joue avec sa canne; aussitôt l'oiseau partit, jetant un miaulement sauvage dans la vallée, et tous les pigeons, à ce cri de guerre, se replièrent comme un éventail dans le colombier.
Alors Kobus, riant en lui-même, repartit en trottant dans le sentier, jusqu'à ce qu'une petite voix claire se mît à crier: