L'ami Fritz

Chapter 16

Chapter 161,939 wordsPublic domain

Fritz, à cette vue, voulut parler; mais il ne put dire un mot, et c'est le père Christel qui commença:

«Monsieur Kobus! s'écria-t-il d'un accent de stupéfaction profonde, ce que le rebbe David vient de nous dire est-il possible: vous aimez Sûzel et vous nous la demandez en mariage? il faut que vous me le disiez vous-même, sans cela nous ne pourrons jamais le croire.

--Père Christel, répondit alors Fritz avec une sorte d'éloquence, si vous ne m'accordez pas la main de Sûzel, ou si Sûzel ne m'aime pas, je ne puis plus vivre; je n'ai jamais aimé que Sûzel et je ne veux jamais aimer qu'elle. Si Sûzel m'aime, et si vous me l'accordez, je serai le plus heureux des hommes, et je ferai tout aussi pour la rendre heureuse.»

Christel et Orchel se regardèrent comme confondus, et Sûzel se mit à sangloter; si c'était de bonheur, on ne pouvait le savoir, mais elle pleurait comme une Madeleine.

«Père Christel, reprit Fritz, vous tenez ma vie entre vos mains....

--Mais, monsieur Kobus, s'écria le vieux fermier d'une voix forte et les bras étendus, c'est avec bonheur que nous vous accordons notre enfant en mariage. Quel honneur plus grand pourrait nous arriver en ce monde, que d'avoir pour gendre un homme tel que vous? Seulement, je vous en prie, monsieur Kobus, réfléchissez... réfléchissez bien à ce que nous sommes et à ce que vous êtes.... Réfléchissez que vous êtes d'un autre rang que nous; que nous sommes des gens de travail, des gens ordinaires, et que vous êtes d'une famille distinguée depuis longtemps non seulement par la fortune, mais encore par l'estime que vos ancêtres et vous-même avez méritée. Réfléchissez à tout cela... que vous n'ayez pas à vous repentir plus tard... et que nous n'ayons pas non plus la douleur de penser que vous êtes malheureux par notre faute. Vous en savez plus que nous, monsieur Kobus, nous sommes de pauvres gens sans instruction; réfléchissez donc pour nous tous ensemble!

--Voilà un honnête homme!» pensa le vieux rebbe.

Et Fritz dit avec attendrissement:

«Si Sûzel m'aime, tout sera bien! Si par malheur elle ne m'aime pas, la fortune, le rang, la considération du monde, tout n'est plus rien pour moi! J'ai réfléchi, et je ne demande que l'amour de Sûzel.

--Eh bien! donc, s'écria Christel, que la volonté du Seigneur s'accomplisse. Sûzel, tu viens de l'entendre, réponds toi-même. Quant à nous, que pouvons-nous désirer de plus pour ton bonheur? Sûzel, aimes-tu M. Kobus?»

Mais Sûzel ne répondait pas, elle sanglotait plus fort.

Cependant, à la fin, Fritz s'étant écrié d'une voix tremblante:

«Sûzel, tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses de répondre?»

Tout à coup, se levant comme une désespérée, elle vint se jeter dans ses bras en s'écriant:

«Oh! si, je vous aime!»

Et elle pleura, tandis que Fritz la pressait sur son coeur, et que de grosses larmes coulaient sur ses joues.

Tous les assistants pleuraient avec eux: Mayel, son balai à la main, regardait, le cou tendu, dans l'embrasure de la cuisine; et, tout autour des fenêtres, à cinq ou six pas, on apercevait des figures curieuses, les yeux écarquillés, se penchant pour voir et pour entendre.

Enfin le vieux rebbe se moucha, et dit:

«C'est bon... c'est bon.... Aimez-vous... aimez-vous!»

Et il allait sans doute ajouter quelque sentence, lorsque tout à coup Fritz, poussant un cri de triomphe, passa la main autour de la taille de Sûzel, et se mit à valser avec elle, en criant:

«You! houpsa, Sûzel! You! you! you! you! you!»

Alors tous ces gens qui pleuraient se mirent à rire, et la petite Sûzel, souriant à travers ses larmes, cacha sa jolie figure dans le sein de Kobus.

La joie se peignait sur tous les visages; on aurait dit un de ces magnifiques coups de soleil, qui suivent les chaudes averses du printemps.

Deux grosses filles, avec leurs immenses chapeaux de paille en parasol, la figure pourpre et les yeux écarquillés, s'étaient enhardies jusqu'à venir croiser leurs bras au bord d'une fenêtre, regardant et riant de bon coeur. Derrière elles, tous les autres se penchaient l'oreille tendue.

Orchel, qui venait de sortir en essuyant ses joues avec son tablier, reparut apportant une bouteille et des verres:

«Voici la bouteille de vin que vous nous avez envoyée par Sûzel, il y a trois mois, dit-elle à Fritz; je la gardais pour la fête de Christel; mais nous pouvons bien la boire aujourd'hui.»

On entendit au même instant le fouet claquer dehors, et Zaphéri, le garçon de ferme, s'écrier: «En route!»

Les fenêtres se dégarnirent, et comme l'anabaptiste remplissait les verres, le vieux rebbe tout joyeux, lui dit:

«Eh bien! Christel, à quand les noces?»

Ces paroles rendirent Sûzel et Fritz attentifs.

«Hé! qu'en penses-tu, Orchel? demanda le fermier à sa femme.

--Quand M. Kobus voudra, répondit la grosse mère en s'asseyant.

--À votre santé, mes enfants! dit Christel. Moi, je pense qu'après la rentrée des foins...»

Fritz regarda le vieux rebbe, qui dit:

«Écoutez, Christel, les foins sont une bonne chose, mais le bonheur vaut encore mieux. Je représente le père de Kobus, dont j'ai été le meilleur ami.... Eh bien! moi, je dis que nous devons fixer cela d'ici huit jours, juste le temps des publications. À quoi bon faire languir ces braves enfants? À quoi bon attendre davantage? N'est-ce pas ce que tu penses, Kobus?

--Comme Sûzel voudra, je voudrai», dit-il en la regardant.

Elle, baissant les yeux, pencha la tête contre l'épaule de Fritz sans répondre.

«Qu'il en soit donc fait ainsi, dit Christel.

--Oui, répondit David, c'est le meilleur, et vous viendrez demain à Hunebourg, dresser le contrat.»

Alors on but, et le vieux rebbe, souriant, ajouta:

«J'ai fait bien des mariages dans ma vie; mais celui-ci me cause plus de plaisir que les autres, et j'en suis fier. Je suis venu chez vous, Christel, comme le serviteur d'Abraham, Éléazar, chez Laban: cette affaire est procédée de l'Éternel.

--Bénissons la volonté de l'Éternel», répondirent Christel et Orchel d'une seule voix.

Et depuis cet instant, il fut entendu que le contrat serait fait le lendemain à Hunebourg, et que le mariage aurait lieu huit jours après.

XVIII

Or, le bruit de ces événements se répandit le soir même à Hunebourg, et toute la ville en fut étonnée; chacun se disait: «Comment se fait-il que M. Kobus, cet homme riche, cet homme considérable, épouse une simple fille des champs, la fille de son propre fermier, lui qui, depuis quinze ans, a refusé tant de beaux partis?»

On s'arrêtait au milieu des rues pour se raconter cette nouvelle étrange; on en parlait sur le seuil des maisons, dans les chambres et jusqu'au fond des cours; l'étonnement ne finissait pas.

C'est ainsi que Schoultz, Hâan, Speck et les autres amis de Fritz apprirent ces choses merveilleuses; et le lendemain, réunis à la brasserie du _Grand-Cerf_, ils en causaient entre eux, disant: «Que c'est une grande folie de se marier avec une femme d'une condition inférieure à la nôtre, que de là résultent les ennuis et les jalousies de toute sorte. Qu'il vaut mieux ne pas se marier du tout. Qu'on ne voit pas un seul mari sur la terre aussi content, aussi riant, aussi bien portant que les vieux garçons.»

«Oui, s'écriait Schoultz, indigné de n'avoir pas été prévenu par Kobus, maintenant nous ne verrons plus le gros Fritz; il va vivre dans sa coquille, et tâcher de retirer ses cornes à l'intérieur. Voilà comme l'âge alourdit les hommes; quand ils sont devenus faibles, une simple fille des champs les dompte et les conduit avec une faveur rose. Il n'y a que les vieux militaires qui résistent! C'est ainsi que nous verrons le bon Kobus, et nous pouvons bien lui dire: "Adieu, adieu, repose en paix!" comme lorsqu'on enterre le Mardi gras.»

Hâan regardait sous la table, tout rêveur, et vidait les cendres de sa grosse pipe entre ses genoux. Mais comme à force de parler, on avait fini par reprendre haleine, il dit à son tour:

«Le mariage est la fin de la joie, et, pour ma part, j'aimerais mieux me fourrer la tête dans un fagot d'épines que de me mettre cette corde au cou. Malgré cela, puisque notre ami Kobus s'est converti, chacun doit avouer que sa petite Sûzel était bien digne d'accomplir un tel miracle; pour la gentillesse, l'esprit, le bon sens, je ne connais qu'une seule personne qui lui soit comparable, et même supérieure, car elle a plus de dignité dans le port: c'est la fille du bourgmestre de Bischem, une femme superbe, avec laquelle j'ai dansé le _treieleins_.»

Alors Schoultz s'écria «que ni Sûzel, ni la fille du bourgmestre n'étaient dignes de dénouer les cordons des souliers de la petite femme rousse qu'il avait choisie»; et la discussion, s'animant de plus en plus, continua de la sorte jusqu'à minuit, moment où le wachtman vint prévenir ces messieurs que la conférence était close provisoirement.

Le même jour, on dressait le contrat de mariage chez Fritz. Comme le tabellion Müntz venait d'inscrire les biens de Kobus, et que Sûzel, elle, n'avait rien à mettre en ménage que les charmes de la jeunesse et de l'amour, le vieux David, se penchant derrière le notaire, lui dit:

«Mettez que le rebbe David Sichel donne à Sûzel, en dot, les trois arpents de vigne du Sonneberg, lesquels produisent le meilleur vin du pays. Mettez cela, Müntz.»

Fritz, s'étant redressé tout surpris, car ces trois arpents lui appartenaient, le vieux rebbe levant le doigt, dit en souriant:

«Rappelle-toi, Kobus, rappelle-toi notre discussion sur le mariage, à la fin du dîner, il y a trois mois, dans cette chambre!»

Alors Fritz se rappela leur pari:

«C'est vrai, dit-il en rougissant, ces trois arpents de vigne sont à David, il me les a gagnés; mais puisqu'il les donne à Sûzel, je les accepte pour elle. Seulement, ajoutez qu'il s'en réserve la jouissance; je veux qu'il puisse en boire le vin jusqu'à l'âge avancé de son grand-père Mathusalem, c'est indispensable à mon bonheur. Et mettez aussi, Müntz, que Sûzel apporte en dot la ferme de Meisenthâl, que je lui donne en signe d'amour; Christel et Orchel la cultiveront pour leurs enfants, cela leur fera plus de plaisir.»

C'est ainsi que fut écrit le contrat de mariage.

Et quant au reste, quant à l'arrivée de Iôsef Almâni, de Bockel et d'Andrès, accourant de quinze lieues, faire de la musique à la noce de leur ami Kobus; quant au festin, ordonné par la vieille Katel, selon toutes les règles de son art, avec le concours de la cuisinière du _Boeuf-Rouge_; quant à la grâce naïve de Sûzel, à la joie de Fritz, à la dignité de Hâan et de Schoultz, ses garçons d'honneur, à la belle allocution de M. le pasteur Diemer, au grand bal, que le vieux rebbe David ouvrit lui-même avec Sûzel au milieu des applaudissements universels; quant à l'enthousiasme de Iôsef, jouant du violon d'une façon tellement extraordinaire que la moitié de Hunebourg se tint sur la place des Acacias pour l'entendre, jusqu'à deux heures du matin, quant à tout cela, ce serait une histoire aussi longue que la première.

Qu'il vous suffise donc de savoir qu'environ quinze jours après son mariage, Fritz réunit tous ses amis à dîner, dans la même salle où Sûzel était venue s'asseoir au milieu d'eux, trois mois avant, et qu'il déclara hautement, que le vieux rebbe avait eu raison de dire: «qu'en dehors de l'amour tout n'est que vanité; qu'il n'existe rien de comparable, et que le mariage avec la femme qu'on aime est le paradis sur terre!»

Et David Sichel, alors tout ému, prononça cette belle sentence, qu'il avait lue dans un livre hébraïque, et qu'il trouvait sublime, quoiqu'elle ne fût pas du Vieux Testament:

«Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres. Quiconque aime les autres, connaît Dieu. Celui qui ne les aime pas, ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour!»