Chapter 14
Fritz s'étant retourné sur les marches de l'estrade, promena ses regards autour de la salle, et il eut peur un instant de ne pas trouver Sûzel. Les belles filles ne manquaient pas: des noires et des brunes, des rousses et des blondes, toutes se redressaient, regardant vers Kobus, et rougissant lorsqu'il arrêtait la vue sur elles; car c'est un grand honneur d'être choisie par un si bel homme, surtout pour danser le _treieleins_. Mais Fritz ne les voyait pas rougir; il ne les voyait pas se redresser comme les hussards de Frédéric-Wilhelm à la parade, effaçant leurs épaules et se mettant la bouche en coeur; il ne voyait pas cette brillante fleur de jeunesse épanouie sous ses regards; ce qu'il cherchait c'était une toute petite _vergissmeinnicht_, la petite fleur bleue des souvenirs d'amour.
Longtemps il la chercha, de plus en plus inquiet; enfin il la découvrit au loin, cachée derrière une guirlande de chêne tombant du pilier à droite de la porte. Sûzel, à demi effacée derrière cette guirlande, inclinait la tête sous les grosses feuilles vertes, et regardait timidement, à la fois craintive et désireuse d'être vue.
Elle n'avait que ses beaux cheveux blonds tombant en longues nattes sur ses épaules pour toute parure; un fichu de soie bleue voilait sa gorge naissante; un petit corset de velours, à bretelles blanches, dessinait sa taille gracieuse; et près d'elle se tenait, droite comme un I, la grand-mère Annah, ses cheveux gris fourrés sous le béguin noir, et les bras pendants. Ces gens n'étaient pas venus pour danser, ils étaient venus pour voir, et se tenaient au dernier rang de la foule.
Les joues de Fritz s'animèrent; il descendit de l'estrade et traversa la hutte au milieu de l'attention générale. Sûzel, le voyant venir, devint toute pâle et dut s'appuyer contre le pilier; elle n'osait plus le regarder. Il monta quatre marches, écarta la guirlande, et lui prit la main en disant tout bas:
«Sûzel, veux-tu danser avec moi le _treieleins_?»
Elle alors, levant ses grands yeux bleus comme en rêve, de pâle qu'elle était, devint toute rouge:
«Oh! oui, monsieur Kobus!» fit-elle en regardant la grand-mère.
La vieille inclina la tête au bout d'une seconde, et dit: «C'est bien... tu peux danser.» Car elle connaissait Fritz, pour l'avoir vu venir à Bischem dans le temps, avec son père.
Ils descendirent donc dans la salle. Les valets de danse, le chapeau de paille couvert de banderoles, faisaient le tour de la baraque au pied de la rampe, agitant d'un air joyeux leurs martinets de rubans, pour faire reculer le monde. Hâan et Schoultz se promenaient encore, à la recherche de leurs danseuses; Iôsef, debout devant son pupitre, attendait; Bockel, sa contrebasse contre la jambe tendue, et Andrès, son violon sous le bras, se tenaient à ses côtés; ils devaient seuls l'accompagner.
La petite Sûzel, au bras de Fritz au milieu de cette foule, jetait des regards furtifs, pleins de ravissement intérieur et de trouble; chacun admirait les longues nattes de ses cheveux, tombant derrière elle jusqu'au bas de sa petite jupe bleu clair bordée de velours, ses petits souliers ronds, dont les rubans de soie noire montaient en se croisant autour de ses bras d'une blancheur éblouissante; ses lèvres roses, son menton arrondi, son cou flexible et gracieux.
Plus d'une belle fille l'observait d'un oeil sévère, cherchant quelque chose à reprendre, tandis que son joli bras, nu jusqu'au coude suivant la mode du pays, reposait sur le bras de Fritz avec une grâce naïve; mais deux ou trois vieilles, les yeux plissés, souriaient dans leurs rides et disaient sans se gêner: «Il a bien choisi!»
Kobus, entendant cela, se retournait vers elles avec satisfaction. Il aurait voulu dire aussi quelque galanterie à Sûzel; mais rien ne lui venait à l'esprit: il était trop heureux.
Enfin Hâan tira du troisième banc à gauche une femme haute de six pieds, noire de cheveux, avec un nez en bec d'aigle et des yeux perçants, laquelle se leva toute droite et sortit d'un air majestueux. Il aimait ce genre de femmes; c'était la fille du bourgmestre. Hâan semblait tout glorieux de son choix; il se redressait en arrangeant son jabot, et la grande fille, qui le dépassait de la moitié de la tête, avait l'air de le conduire.
Au même instant, Schoultz amenait une petite femme rondelette, du plus beau roux qu'il soit possible de voir, mais gaie, souriante, et qui lui sauta brusquement au coude, comme pour l'empêcher de s'échapper.
Ils prirent donc leurs distances, pour se promener autour de la salle, comme cela se fait d'habitude. À peine avaient-ils achevé le premier tour, que Iôsef s'écria:
«Kobus, y es-tu?»
Pour toute réponse, Fritz prit Sûzel à la taille du bras gauche, et lui tenant la main en l'air, à l'ancienne mode galante du XVIIIe siècle, il l'enleva comme une plume. Iôsef commença sa valse par trois coups d'archet. On comprit aussitôt que ce serait quelque chose d'étrange; la valse des esprits de l'air, le soir, quand on ne voit plus au loin sur la plaine qu'une ligne d'or, que les feuilles se taisent, que les insectes descendent, et que le chantre de la nuit prélude par trois notes: la première grave, la seconde tendre, et la troisième si pleine d'enthousiasme qu'au loin le silence s'établit pour entendre.
Ainsi débuta Iôsef, ayant bien des fois, dans sa vie errante, pris des leçons du chantre de la nuit, le coude dans la mousse, l'oreille dans la main, et les yeux fermés, perdu dans les ravissements célestes. Et s'animant ensuite, comme le grand maître aux ailes frémissantes, qui laisse tomber chaque soir, autour du nid où repose sa bien-aimée, plus de notes mélodieuses que la rosée ne laisse tomber de perles sur l'herbe des vallons, sa valse commença rapide, folle, étincelante: les esprits de l'air se mirent en route, entraînant Fritz et Sûzel, Hâan et la fille du bourgmestre, Schoultz et sa danseuse dans des tourbillons sans fin. Bockel soupirait la basse lointaine des torrents, et le grand Andrès marquait la mesure de traits rapides et joyeux, comme des cris d'hirondelles fendant l'air; car si l'inspiration vient du ciel et ne connaît que sa fantaisie, l'ordre et la mesure doivent régner sur la terre!
Et maintenant, représentez-vous les cercles amoureux de la valse qui s'enlacent, les pieds qui voltigent, les robes qui flottent et s'arrondissent en éventail; Fritz, qui tient la petite Sûzel dans ses bras, qui lui lève la main avec grâce, qui la regarde enivré, tourbillonnant tantôt comme le vent et tantôt se balançant en cadence, souriant, rêvant, la contemplant encore, puis s'élançant avec une nouvelle ardeur; tandis qu'à son tour, les reins cambrés, ses deux longues tresses flottant comme des ailes, et sa charmante petite tête rejetée en arrière, elle le regarde en extase, et que ses petits pieds effleurent à peine le sol.
Le gros Hâan, les deux mains sur les épaules de sa grande danseuse, tout en galopant, se balançant et frappant du talon, la contemplait de bas en haut d'un air d'admiration profonde; elle, avec son grand nez, tourbillonnait comme une girouette.
Schoultz, à demi courbé, ses grandes jambes pliées, tenait sa petite rousse sous les bras, et tournait, tournait, tournait sans interruption avec une régularité merveilleuse, comme une bobine dans son dévidoir; il arrivait si juste à la mesure, que tout le monde en était ravi.
Mais c'est Fritz et la petite Sûzel qui faisaient l'admiration universelle, à cause de leur grâce et de leur air bienheureux. Ils n'étaient plus sur la terre, ils se berçaient dans le ciel; cette musique qui chantait, qui riait, qui célébrait le bonheur, l'enthousiasme, l'amour, semblait avoir été faite pour eux: toute la salle les contemplait, et eux ne voyaient plus qu'eux-mêmes. On les trouvait si beaux que parfois un murmure d'admiration courait dans la Madame Hütte; on aurait dit que tout allait éclater; mais le bonheur d'entendre la valse forçait les gens de se taire. Ce n'est qu'au moment où Hâan, devenu comme fou d'enthousiasme en contemplant la grande fille du bourgmestre, se dressa sur la pointe des pieds et la fit pirouetter deux fois en criant d'une voix retentissante: «_You_!» et qu'il retomba d'aplomb après ce tour de force; et qu'au même instant Schoultz levant sa jambe droite, la fit passer, sans manquer la mesure, au-dessus de la tête de sa petite rousse, et que d'une voix rauque, en tournant comme un véritable possédé, il se mit à crier: _«You! you! you! you! you! you!»_ ce n'est qu'à ce moment que l'admiration éclata par des trépignements et des cris qui firent trembler la baraque.
Jamais, jamais on n'avait vu danser si bien; l'enthousiasme dura plus de cinq minutes; et quand il finit par s'apaiser, on entendit avec satisfaction la valse des esprits de l'air reprendre le dessus, comme le chant du rossignol après un coup de vent dans les bois.
Alors Schoultz et Hâan n'en pouvait plus; la sueur leur coulait le long des joues; ils se promenaient, l'un la main sur l'épaule de sa danseuse, l'autre portant en quelque sorte la sienne pendue au bras.
Sûzel et Fritz tournaient toujours: les cris, les trépignements de la foule ne leur avaient rien fait; et quand Iôsef, lui-même épuisé, jeta de son violon le dernier soupir d'amour, ils s'arrêtèrent juste en face du père Christel et d'un autre vieil anabaptiste qui venaient d'entrer dans la salle, et qui les regardaient comme émerveillés.
«Hé! c'est vous, père Christel, s'écria Fritz tout joyeux; vous le voyez, Sûzel et moi nous dansons ensemble.
--C'est beaucoup d'honneur pour nous, monsieur Kobus, répondit le fermier en souriant, beaucoup d'honneur; mais la petite s'y connaît donc? Je croyais qu'elle n'avait jamais fait un tour de valse.
--Père Christel, Sûzel est un papillon, une véritable petite fée; elle a des ailes!»
Sûzel se tenait à son bras, les yeux baissés, les joues rouges; et le père Christel, la regardant d'un air heureux, lui demanda:
«Mais, Sûzel, qui donc t'a montré la danse? Cela m'étonne!
--Mayel et moi, dit la petite, nous faisons quelquefois deux ou trois tours dans la cuisine pour nous amuser.»
Alors les gens penchés autour d'eux se mirent à rire, et l'autre anabaptiste s'écria:
«Christel, à quoi penses-tu donc?... Est-ce que les filles ont besoin d'apprendre à valser?... est-ce que cela ne leur vient pas tout seul? Ha! ha! ha!»
Fritz, sachant que Sûzel n'avait jamais dansé qu'avec lui, sentait comme de bonnes odeurs lui monter au nez; il aurait voulu chanter, mais se contenant:
«Tout cela, dit-il, n'est que le commencement de la fête. C'est maintenant que nous allons nous en donner! Vous resterez avec nous, père Christel; Hâan et Schoultz sont aussi là-bas, nous allons danser jusqu'au soir, et nous souperons ensemble au _Mouton-d'Or_.
--Ça, dit Christel, sauf votre respect, monsieur Kobus, et malgré tout le plaisir que j'aurais à rester, je ne puis le prendre sur moi; il faut que je parte... et je venais justement chercher Sûzel.
--Chercher Sûzel?
--Oui, monsieur Kobus.
--Et pourquoi?
--Parce que l'ouvrage presse à la maison; nous sommes au temps des récoltes... le vent peut tourner du jour au lendemain. C'est déjà beaucoup d'avoir perdu deux jours dans cette saison; mais je ne m'en fais pas de reproche, car il est dit: "Honore ton père et ta mère!" Et de venir voir sa mère deux ou trois fois l'an, ce n'est pas trop. Maintenant, il faut partir. Et puis, la semaine dernière, à Hunebourg, vous m'avez tellement réjoui, que je ne suis rentré que vers dix heures. Si je restais, ma femme croirait que je prends de mauvaises habitudes; elle serait inquiète.»
Fritz était tout déconcerté. Ne sachant que répondre, il prit Christel par le bras, et le conduisit dehors, ainsi que Sûzel; l'autre anabaptiste les suivait.
«Père Christel, reprit-il en le tenant par une agrafe de sa souquenille, vous n'avez pas tout à fait tort en ce qui vous concerne; mais à quoi bon emmener Sûzel? Vous pourriez bien me la confier; l'occasion de prendre un peu de plaisir n'arrive pas si souvent, que diable!
--Hé, mon Dieu, je vous la confierais avec plaisir! s'écria le fermier en levant les mains; elle serait avec vous comme avec son propre père, monsieur Kobus; seulement, ce serait une perte pour nous. On ne peut pas laisser les ouvriers seuls... ma femme fait la cuisine, moi, je conduis la voiture.... Si le temps changeait, qui sait quand nous rentrerions les foins? Et puis, nous avons une affaire de famille à terminer, une affaire très sérieuse.»
En disant cela, il regardait l'autre anabaptiste, qui inclina gravement la tête.
«Monsieur Kobus, je vous en prie, ne nous retenez pas, vous auriez réellement tort; n'est-ce pas, Sûzel?»
Sûzel ne répondit pas; elle regardait à terre, et l'on voyait bien qu'elle aurait voulu rester.
Fritz comprit qu'en insistant davantage, il pourrait donner l'éveil à tout le monde; c'est pourquoi prenant son parti, tout à coup il s'écria d'un ton assez joyeux:
«Eh bien donc, puisque c'est impossible, n'en parlons plus. Mais au moins vous prendrez un verre de vin avec nous au _Mouton-d'Or_.
--Oh! quant à cela, monsieur Kobus, ce n'est pas de refus. Je m'en vais de suite avec Sûzel embrasser la grand-mère, et, dans un quart d'heure, notre voiture s'arrêtera devant l'auberge.
--Bon, allez!» Fritz serra doucement la main de Sûzel, qui paraissait bien triste, et, les regardant traverser la place, il rentra dans la Madame Hütte. Hâan et Schoultz, après avoir reconduit leurs danseuses, étaient montés sur l'estrade; il les rejoignit: «Tu vas charger Andrès de diriger ton orchestre, dit-il à Iôsef, et tu viendras prendre quelques verres de bon vin avec nous.» Le bohémien ne demandait pas mieux. Andrès s'étant mis au pupitre, ils sortirent tous quatre, bras dessus bras dessous. À l'auberge du _Mouton-d'Or_, Fritz fit servir un dessert dans la grande salle alors déserte, et le père Loerich descendit à la cave chercher trois bouteilles de champagne, qu'on mit à rafraîchir dans une cuvette d'eau de source. Cela fait, on s'installa près des fenêtres, et presque aussitôt le char à bancs de l'anabaptiste parut au bout de la rue. Christel était assis devant, et Sûzel derrière sur une botte de paille, au milieu des _kougelhof_ et des tartes de toute sorte, qu'on rapporte toujours de la fête. Fritz, voyant Sûzel, se dépêcha de casser le fil de fer d'une bouteille, et au moment où la voiture s'arrêtait, il se dressa devant la fenêtre, et laissa partir le bouchon comme un pétard, en s'écriant:
«À la plus gentille danseuse du _treieleins_!»
On peut se figurer si la petite Sûzel fut heureuse; c'était comme un coup de pistolet qu'on lâche à la noce. Christel riait de bon coeur et pensait: «Ce bon monsieur Kobus est un peu gris, il ne faut pas s'en étonner un jour de fête!»
Et entrant dans la chambre, il leva son feutre en disant:
«Ça, ce doit être du champagne, dont j'ai souvent entendu parler, de ce vin de France qui tourne la tête à ces hommes batailleurs, et les porte à faire la guerre contre tout le monde! Est-ce que je me trompe?
--Non, père Christel, non; asseyez-vous, répondit Fritz. Tiens, Sûzel, voici ta chaise à côté de moi. Prends un de ces verres.
--À la santé de ma danseuse!» Tous les amis frappèrent sur la table en criant: _«Das soll gülden_[20]!» Et, levant le coude, ils claquèrent de la langue, comme une bande de grives à la cueillette des myrtilles. Sûzel, elle, trempait ses lèvres roses dans la mousse, ses deux grands yeux levés sur Kobus, et disait tout bas: «Oh! que c'est bon! ce n'est pas du vin, c'est bien meilleur!» Elle était rouge comme une framboise, et Fritz, heureux comme un roi, se redressait sur sa chaise. «Hum! hum! faisait-il en se rengorgeant; oui, oui, ce n'est pas mauvais.» Il aurait donné tous les vins de France et d'Allemagne pour danser encore une fois le _treieleins_.
[Note 20: Ceci doit compter.]
Comme les idées d'un homme changent en trois mois!
Christel, assis en face de la fenêtre, son grand chapeau sur la nuque, la face rayonnante, le coude sur la table et le fouet entre les genoux, regardait le magnifique soleil au-dehors; et, tout en songeant à ses récoltes, il disait:
«Oui... oui... c'est un bon vin!»
Il ne faisait pas attention à Kobus et à Sûzel, qui se souriaient l'un l'autre comme deux enfants, sans rien dire, heureux de se voir. Mais Iôsef les contemplait d'un air rêveur.
Schoultz remplit de nouveau les verres en s'écriant:
«On a beau dire, ces Français ont de bonnes choses chez eux! Quel dommage que leur Champagne, leur Bourgogne et leur Bordelais ne soient pas sur la rive droite du Rhin!
--Schoultz, dit Hâan gravement, tu ne sais pas ce que tu demandes; songe que si ces pays étaient chez nous, ils viendraient les prendre. Ce serait bien une autre extermination que pour leur Liberté et leur Égalité: ce serait la fin du monde! car le vin est quelque chose de solide, et ces Français, qui parlent sans cesse de grands principes, d'idées sublimes, de sentiments nobles, tiennent au solide. Pendant que les Anglais veulent toujours protéger le genre humain, et qu'ils ont l'air de ne pas s'inquiéter de leur sucre, de leur poivre, de leur coton, les Français, eux, ont toujours rectifié une ligne; tantôt elle penche trop à droite, tantôt trop à gauche: ils appellent cela leurs limites naturelles.
«Quant aux gras pâturages, aux vignobles, aux prés, aux forêts qui se trouvent entre ces lignes, c'est le moindre de leurs soucis: ils tiennent seulement à leurs idées de justice et de géométrie. Dieu nous préserve d'avoir un morceau de Champagne en Saxe ou dans le Mecklembourg, leurs limites naturelles passeraient bientôt de ce côté-là! Achetons-leur plutôt quelques bouteilles de bon vin, et conservons notre équilibre, la vieille Allemagne aime la tranquillité, elle a donc inventé l'équilibre. Au nom du Ciel, Schoultz, ne faisons pas de voeux téméraires!»
Ainsi s'exprima Hâan avec éloquence, et Schoultz, vidant son verre brusquement, lui répondit:
«Tu parles comme un être pacifique, et moi comme un guerrier: chacun selon son goût et sa profession.»
Il fronça le sourcil en décoiffant une seconde bouteille de vin.
Christel, Iôsef, Fritz et Sûzel ne faisaient nulle attention à ces discours.
«Quel temps magnifique! s'écriait Christel comme se parlant à lui-même; voici bientôt un mois que nous n'avons pas eu de pluie, et chaque soir de la rosée en abondance; c'est une véritable bénédiction du Ciel.»
Iôsef remplissait les verres.
«Depuis l'an 22, reprit le vieux fermier, je ne me rappelle pas avoir vu d'aussi beau temps pour la rentrée des foins. Et cette année-là le vin fut aussi très bon, c'était un vin tendre; il y eut pleine récolte et pleines vendanges.
--Tu t'es bien amusée, Sûzel? demandait Fritz.
--Oh! oui, monsieur Kobus, faisait la petite, je ne me suis jamais tant amusée qu'aujourd'hui.... Je m'en souviendrai longtemps!»
Elle regardait Fritz, dont les yeux étaient troubles. «Allons, encore un verre», disait-il. Et en versant il lui touchait la main, ce qui la faisait frissonner des pieds à la tête. «Aimes-tu le _treieleins_, Sûzel?
--C'est la plus belle danse, monsieur Kobus, comment ne l'aimerais-je pas! Et puis, avec une si belle musique!... Ah! que cette musique était belle!
--Tu l'entends, Iôsef, murmurait Fritz.
--Oui, oui, répondait le bohémien tout bas, je l'entends, Kobus, ça me fait plaisir... je suis content!»
Il regardait Fritz jusqu'au fond de l'âme, et Kobus se trouvait tellement heureux qu'il ne savait que dire.
Cependant les trois bouteilles étaient vides; Fritz, se tournant vers l'aubergiste, lui dit: «Père Loerich, encore deux autres!»
Mais alors Christel se réveillant, s'écria:
«Monsieur Kobus, monsieur Kobus, à quoi pensez-vous donc? Je serais capable de verser!... non... non... voici cinq heures et demie, il est temps de se mettre en route.
--Puisque vous le voulez, père Christel, ce sera pour une autre fois. Ce vin-là ne vous plaît donc pas?
--Au contraire, monsieur Kobus, il me plaît beaucoup, mais sa douceur est pleine de force. Je pourrais me tromper de chemin, hé! hé! hé!
--Allons, Sûzel, nous partons!» Sûzel se leva tout émue, et Fritz la retenant par le bras, lui fourra le dessert dans les poches de son tablier: les macarons, les amandes, enfin tout.
«Oh! monsieur Kobus, faisait-elle de sa petite voix douce, c'est assez.
--Croque-moi cela, lui disait-il; tu as de belles dents, Sûzel, c'est pour croquer de ces bonnes choses que le Seigneur les a faites. Et nous boirons encore de ce bon petit vin blanc, puisqu'il te plaît.
--Oh! mon Dieu... où voulez-vous donc que j'en boive? un vin si cher! faisait-elle.
--C'est bon... c'est bon... je sais ce que je dis, murmurait-il; tu verras que nous en boirons!»
Et le père Christel, un peu gris, les regardait, se disant en lui-même:
«Ce bon monsieur Kobus, quel brave homme! Ah! le Seigneur a bien raison de répandre ses bénédictions sur des gens pareils: c'est comme la rosée du ciel, chacun en a sa part.»
Enfin tout le monde sortit, Fritz en tête, le bras de Sûzel sous le sien, disant:
«Il faut bien que je reconduise ma danseuse.»
En bas, près de la voiture, il prit Sûzel sous les bras en s'écriant: «Hop! Sûzel!» Et la plaça comme une plume sur la paille, qu'il se mit à relever autour d'elle.
«Enfonce bien tes petits pieds, disait-il, les soirées sont fraîches.» Puis, sans attendre de réponse, il alla droit à Christel et lui serra la main vigoureusement: «Bon voyage, père Christel, dit-il, bon voyage!
--Amusez-vous bien, messieurs», répondit le vieux fermier en s'asseyant près du timon.
Sûzel était devenue toute pâle; Fritz lui prit la main, et, le doigt levé:
«Nous boirons encore du bon petit vin blanc!» dit-il, ce qui la fit sourire.
Christel allongea son coup de fouet et les chevaux partirent au galop. Hâan et Schoultz étaient rentrés dans l'auberge. Fritz et Iôsef, debout sur le seuil, regardaient la voiture; Fritz surtout ne la quittait pas des yeux; elle allait disparaître au détour de la grande rue, quand Sûzel tourna vivement la tête.
Alors Kobus entourant Iôsef de ses deux bras, se mit à l'embrasser les larmes aux yeux.
«Oui... oui, faisait le bohémien d'une voix douce et profonde, c'est bon d'embrasser un vieil ami! Mais celle qu'on aime et qui vous aime... ah! Fritz... c'est encore autre chose!»
Kobus comprit que Iôsef avait tout deviné! Il aurait voulu répandre des larmes; mais, tout à coup, il se mit à sauter en criant:
«Allons, mon vieux, allons, il faut rire... il faut s'amuser.... En route pour la Madame Hütte! Ah! le beau soleil!»
Zimmer, le postillon, se tenait debout sous la porte cochère, la figure pourpre; Kobus, lui remit deux florins:
«Allez boire un bon coup, Zimmer, lui dit-il, faites-vous du bon sang! Nous partirons après souper, vers neuf heures.
--C'est bon, monsieur Kobus, la voiture sera prête. Nous irons comme un éclair.»
Puis, les regardant s'éloigner bras dessus bras dessous, le vieux postillon sourit d'un air de bonne humeur et entra dans le cabaret de _l'Ours-Noir_, en face.
XVII
Le lendemain Fritz se leva dans une heureuse disposition d'esprit; il avait rêvé toute la nuit de Sûzel et se proposait d'aller passer six semaines au Meisenthâl, pour la voir à son aise.
«Que Hâan, Schoultz et le vieux David rient tant qu'ils voudront, pensait-il, moi, je vais tranquillement là-bas; il faut que je voie la petite, et si les choses doivent aller plus loin, eh bien! à la grâce de Dieu: ce qui doit arriver arrive!»
En déjeunant il se représentait d'avance le sentier du Postthâl, la roche des Tourterelles, la côte des Genêts, la ferme; puis l'étonnement de Christel, la joie de Sûzel, et tout cela le réjouissait. Il aurait voulu chanter comme Salomon: «Te voilà, ma belle amie, ma parfaite; tes yeux sont comme ceux des colombes!» Enfin il se coiffa de son feutre et prit son bâton, plein d'ardeur.