Chapter 13
Katel, sur le seuil, les suivit du regard jusqu'au détour de la rue. C'est ainsi qu'ils traversèrent Hunebourg d'un bout à l'autre; le pavé résonnait au loin, les fenêtres se remplissaient de figures ébahies, et eux, nonchalamment renversés comme de grands seigneurs, ils fumaient sans tourner la tête, et semblaient n'avoir fait autre chose toute leur vie que rouler en chaise de poste.
Enfin, au frémissement du pavé succéda le bruit moins fort de la route; ils passèrent sous la porte de Hildebrandt, et Zimmer, remettant son cor en sautoir, reprit son fouet. Deux minutes après, ils filaient comme le vent sur la route de Bischem: les chevaux bondissaient, la queue flottante, le clic-clac du fouet s'entendait au loin sur la campagne; les peupliers, les champs, les prés, les buissons, tout courait le long de la route.
Fritz, la face épanouie et les yeux au ciel, rêvait à Sûzel. Il la voyait d'avance, et, rien qu'à cette pensée, ses yeux se remplissaient de larmes.
«Va-t-elle être étonnée de me voir! pensait-il. Se doute-t-elle de quelque chose? Non, mais bientôt elle saura tout.... Il faut que tout se sache!»
Le gros Hâan fumait gravement, et Schoultz avait posé sa casquette derrière lui, dans les plis du manteau, pour écarter ses longs cheveux grisonnants, où passait la brise.
«Moi, disait Hâan, voilà comment je comprends les voyages! Ne me parlez pas de ces vieilles pataches, de ces vieux paniers à salade qui vous éreintent, j'en ai par-dessus le dos; mais aller ainsi, c'est autre chose. Tu le croiras si tu veux, Kobus, il ne me faudrait pas quinze jours pour m'habituer à ce genre de voitures.
--Ha! ha! ha! criait Schoultz, je le crois bien, tu n'es pas difficile.»
Fritz rêvait.
«Pour combien de temps en avons-nous? demandait-il à Zimmer.
--Pour deux heures, monsieur.» Alors il pensait: «Pourvu qu'elle soit là-bas, pourvu que le vieux Christel ne se soit pas ravisé?»
Cette crainte l'assombrissait; mais, un instant après, la confiance lui revenait, un flot de sang lui colorait les joues.
«Elle est là, pensait-il, j'en suis sûr. C'est impossible autrement.»
Et tandis que Hâan et Schoultz se laissaient bercer, qu'ils s'étendaient, riant en eux-mêmes, et laissant filer la fumée tout doucement de leurs lèvres, pour mieux la savourer, lui se dressait à chaque seconde, regardant en tous sens, et trouvant que les chevaux n'allaient pas assez vite.
Deux ou trois villages passèrent en une heure, puis deux autres encore, et enfin la berline descendit au vallon d'Altenbruck. Kobus se rappela tout de suite que Bischem était sur l'autre versant de la côte. Le temps de monter au pas lui parut bien long; mais enfin ils s'avancèrent sur le plateau, et Zimmer, claquant du fouet, s'écria:
«Voici Bischem!»
En effet, ils découvrirent presque au même instant l'antique bourgade autour de la vallée en face; sa grande rue tortueuse, ses façades décrépites sillonnées de poutrelles sculptées, ses galeries de planches, ses escaliers extérieurs, ses portes cochères, où sont clouées des chouettes déplumées, ses toits de tuile, d'ardoise et de bardeaux, rappelant les guerres des margraves, des landgraves, des Armléders, des Suédois, des républicains; tout cela bâti, brûlé, rebâti vingt fois de siècle en siècle: une maison à droite du temps de Hoche, une autre à gauche du temps de Mélas, une autre plus loin du temps de Barberousse.
Et les grands tricornes, les bavolets à deux pièces, les gilets rouges, les corsets à bretelles, allant, venant, se retournant et regardant; les chiens accourant, les oies et les poules se dispersant avec des cris qui n'en finissaient plus: voilà ce qu'ils virent, tandis que la berline descendait au triple galop la grande rue, et que Zimmer, le coude en équerre, sonnait une fanfare à réveiller les morts.
Hâan et Schoultz observaient ces choses et jouissaient de l'admiration universelle. Ils virent au détour d'une rue, sur la place des Deux-Boucs, l'antique fontaine, la Madame-Hütte en planches de sapin, les baraques des marchands, et la foule tourbillonnante: cela passa comme l'éclair. Plus loin, ils aperçurent la vieille église Saint-Ulrich et ses deux hautes tours carrées, surmontées de la calotte d'ardoises, avec leurs grandes baies en plein centre du temps de Charlemagne. Les cloches sonnaient à pleine volée, c'était la fin de l'office; la foule descendait les marches du péristyle, regardant ébahie: tout cela disparut aussi d'un bond.
Fritz, lui, n'avait qu'une idée: «Où est-elle?»
À chaque maison il se penchait, comme si la petite Sûzel eût dû paraître à la même seconde. Sur chaque balcon, à chaque escalier, à chaque fenêtre, devant chaque porte, qu'elle fût ronde ou carrée, entourée d'un cep de vigne ou toute nue, il arrêtait un regard, pensant: «Si elle était là!»
Et quelque figure de jeune fille se dessinait-elle dans l'ombre d'une allée, derrière une vitre, au fond d'une chambre, il l'avait vue! il aurait reconnu un ruban de Sûzel au vol. Mais il ne la vit nulle part, et finalement la berline déboucha sur la place des Vieilles-Boucheries, en face du _Mouton-d'Or_.
Fritz se rappela tout de suite la vieille auberge; c'est là que s'arrêtait son père vingt-cinq ans avant. Il reconnut la grande porte cochère ouverte sur la cour au pavé concassé, la galerie de bois aux piliers massifs, les douze fenêtres à persiennes vertes, la petite porte voûtée et ses marches usées.
Quelques minutes plus tôt, cette vue aurait éveillé mille souvenirs attendrissants dans son âme, mais en ce moment il craignait de ne pas voir la petite Sûzel, et cela le désolait.
L'auberge devait être encombrée de monde; car à peine la voiture eut-elle paru sur la place, qu'un grand nombre de figures se penchèrent aux fenêtres, des figures prussiennes à casquettes plates et grosses moustaches, et d'autres aussi. Deux chevaux étaient attachés aux anneaux de la porte; leurs maîtres regardaient de l'allée.
Dès que la berline se fut arrêtée, le vieil aubergiste Loerich, grand, calme et digne, sa tête blanche coiffée du bonnet de coton, vint abattre le marchepied d'un air solennel, et dit:
«Si messeigneurs veulent se donner la peine de descendre...»
Alors Fritz s'écria:
«Comment, père Loerich, vous ne me reconnaissez pas?»
Et le vieillard se mit à le regarder, tout surpris.
«Ah! mon cher monsieur Kobus, dit-il au bout d'un instant, comme vous ressemblez à votre père! pardonnez-moi, j'aurais dû vous reconnaître.»
Fritz descendit en riant, et répondit:
«Père Loerich, il n'y a pas de mal, vingt ans changent un homme. Je vous présente mon feld-maréchal Schoultz, et mon premier ministre Hâan; nous voyageons incognito.»
Ceux des fenêtres ne purent s'empêcher de sourire, surtout les Prussiens, ce qui vexa Schoultz.
«Feld-maréchal, dit-il, je le serais aussi bien que beaucoup d'autres; j'ordonnerais l'assaut ou la bataille, et je regarderais de loin avec calme.»
Hâan était de trop bonne humeur pour se fâcher.
«À quelle heure le dîner? demanda-t-il.
--À midi, monsieur.» Ils entrèrent dans le vestibule, pendant que Zimmer dételait ses chevaux et les conduisait à l'écurie. Le vestibule s'ouvrait au fond sur un jardin; à gauche était la cuisine: on entendait le tic-tac du tournebroche, le pétillement du feu, l'agitation des casseroles. Les servantes traversaient l'allée en courant, portant l'une des assiettes, l'autre des verres; le sommelier remontait de la cave avec un panier de vin.
«Il nous faut une chambre, dit Fritz à l'aubergiste, je voudrais celle de Hoche.
--Impossible, monsieur Kobus, elle est prise, les Prussiens l'ont retenue.
--Eh bien, donnez-nous la voisine.» Le père Loerich les précéda dans le grand escalier. Schoultz ayant entendu parler de la chambre du général Hoche, voulut savoir ce que c'était. «La voici, monsieur, dit l'aubergiste en ouvrant une grande salle au premier. C'est là que les généraux républicains ont tenu conseil le 23 décembre 1793, trois jours avant l'attaque des lignes de Wissembourg. Tenez, Hoche était là.» Il montrait le grand fourneau de fonte dans une niche ovale, à droite. «Vous l'avez vu?
--Oui, monsieur, je m'en souviens comme d'hier; j'avais quinze ans. Les Français campaient autour du village, les généraux ne dormaient ni jour ni nuit. Mon père me fit monter un soir, en me disant: "Regarde bien!" Les généraux français, avec leur écharpe tricolore autour des reins, leurs grands chapeaux à cornes en travers de la tête, et leurs sabres traînants, se promenaient dans cette chambre.
«À chaque instant des officiers, tout couverts de neige, venaient prendre leurs ordres. Comme tout le monde parlait de Hoche, j'aurais bien voulu le connaître, et je me glissai contre le mur, regardant, le nez en l'air, ces grands hommes qui faisaient tant de bruit dans la maison.
«Alors mon père, qui venait aussi d'entrer, me tira par ma manche, tout pâle, et me dit à l'oreille: "Il est près de toi!" Je me retournai donc, et je vis Hoche debout devant le poêle, les mains derrière le dos et la tête penchée en avant. Il n'avait l'air de rien auprès des autres généraux, avec son habit bleu à large collet rabattu et ses bottes à éperons de fer.
Il me semble encore le voir, c'était un homme de taille moyenne, brun, la figure assez longue; ses grands cheveux, partagés sur le front, lui pendaient sur les joues; il rêvait au milieu de ce vacarme, rien ne pouvait le distraire. Cette nuit même, à onze heures, les Français partirent; on n'en vit plus un seul le lendemain dans le village, ni dans les environs. Cinq ou six jours après, le bruit se répandit que la bataille avait eu lieu, et que les Impériaux étaient en déroute. C'est peut-être là que Hoche a ruminé son coup.»
Le père Loerich racontait cela simplement, et les autres écoutaient émerveillés. Il les conduisit ensuite dans la chambre voisine, leur demandant s'ils voulaient être servis chez eux; mais ils préférèrent manger à la table d'hôte.
Ils redescendirent donc.
La grande salle était pleine de monde: trois ou quatre voyageurs, leurs valises sur des chaises, attendaient la patache pour se rendre à Landau; des officiers prussiens se promenaient deux à deux, de long en large; quelques marchands forains mangeaient dans une pièce voisine; des bourgeois étaient assis à la grande table, déjà couverte de sa nappe, de ses carafes étincelantes et de ses assiettes bien alignées.
À chaque instant, de nouveaux venus paraissaient sur le seuil. Ils jetaient un coup d'oeil dans la salle, puis s'en allaient, ou bien entraient.
Fritz fit apporter une bouteille de _rudesheim_ en attendant le dîner. Il regardait d'un air ennuyé la magnifique tapisserie bleu indigo et jaune d'ocre, représentant la Suisse et ses glaciers, Guillaume Tell visant la pomme sur la tête de son fils, puis repoussant du pied, dans le lac, la barque de Gessler. Il songeait toujours à Sûzel.
Hâan et Schoultz trouvaient le vin bon.
En ce moment un chant s'éleva dehors, et presque aussitôt les vitres furent obscurcies par l'ombre d'une grande voiture, puis d'une autre qui la suivait.
Tout le monde se mit aux fenêtres.
C'étaient des paysans qui partaient pour l'Amérique. Leurs voitures étaient chargées de vieilles armoires, de bois de lit, de matelas, de chaises, de commodes. De grandes toiles, étendues sur des cerceaux, couvraient le tout. Sous ces toiles, de petits enfants assis sur des bottes de paille, et de pauvres vieilles toutes décrépites, les cheveux blancs comme du lin, regardaient d'un air calme; tandis que cinq ou six rosses, la croupe couverte de peaux de chien, tiraient lentement. Derrière arrivaient les hommes, les femmes, et trois vieillards, les reins courbés, la tête nue, appuyés sur des bâtons. Ils chantaient en coeur:
_Quelle est la patrie allemande? Quelle est la patrie allemande?_
Et les vieux répondaient: _Amerika_! _Amerika_[19]!
[Note 19: L'Amérique! l'Amérique!]
Les officiers prussiens se disaient entre eux: «On devrait arrêter ces gens-là!»
Hâan, entendant ces propos, ne put s'empêcher de répondre d'un ton ironique:
«Ils disent que la Prusse est la patrie allemande; on devrait leur tordre le cou!»
Les officiers prussiens le regardèrent d'un oeil louche; mais il n'avait pas peur, et Schoultz lui-même relevait le front d'un air digne.
Kobus venait de se lever tranquillement et de sortir, comme pour s'informer de quelque chose à la cuisine. Au bout d'un quart d'heure, Hâan et Schoultz, ne le voyant pas rentrer, s'en étonnèrent beaucoup, d'autant plus qu'on apportait les soupières, et que tout le monde prenait place à table.
Fritz s'était souvenu qu'au fond de la ruelle des Oies, derrière Bischem, vivaient deux ou trois familles d'anabaptistes, et que son père avait l'habitude de s'arrêter à leur porte, pour charger un sac de pruneaux secs en retournant à Hunebourg. Et, songeant que Sûzel pouvait être chez eux, il était descendu sans rien dire dans le jardin du _Mouton-d'Or_, et du jardin dans la petite allée des Houx, qui longe le village.
Il courait dans cette allée comme un lièvre, tant la fureur de revoir Sûzel le possédait. C'est lui qui se serait étonné, trois mois avant, s'il avait pu se voir en cet état!
Enfin, apercevant le grand toit de tuiles grises des anabaptistes par-dessus les vergers, il se glissa tout doucement le long des haies, jusqu'auprès de la cour, et là, fort heureusement, il découvrit entre le grand fumier carré et la façade décrépite tapissée de lierre, la voiture du père Christel, ce qui lui gonfla le coeur de satisfaction.
«Elle y est! se dit-il, c'est bon... c'est bon! Maintenant je la reverrai, coûte que coûte; il faudrait rester ici trois jours, que cela me serait bien égal!»
Il ne pouvait rassasier ses yeux de voir cette voiture. Tout à coup Mopsel s'élança de l'allée, aboyant comme aboient les chiens lorsqu'ils retrouvent une vieille connaissance. Alors il n'eut que le temps de s'échapper dans la ruelle, le dos courbé derrière les haies, comme un voleur; car, malgré sa joie, il éprouvait une sorte de honte à faire de pareilles démarches: il en était heureux et tout confus à la fois.
«Si l'on te voyait, se disait-il; si l'on savait ce que tu fais, Dieu de Dieu! comme on rirait de toi, Fritz! Mais c'est égal, tout va bien; tu peux te vanter d'avoir de la chance.»
Il prit les mêmes détours qu'il avait faits en venant, pour retourner au _Mouton-d'Or_. On était au second service quand il entra dans la salle. Hâan et Schoultz avaient eu soin de lui garder une place entre eux.
«Où diable es-tu donc allé? lui demanda Hâan.
--J'ai voulu voir le docteur Rubeneck, un ami de mon père, dit-il en s'attachant la serviette au menton; mais je viens d'apprendre qu'il est mort depuis deux ans.»
Il se mit ensuite à manger de bon appétit; et comme on venait de servir une superbe anguille à la moutarde, le gros Hâan ne jugea pas à propos de faire d'autres questions.
Pendant tout le dîner, Fritz, la face épanouie, ne fit que se dire en lui-même: «Elle est ici!»
Ses gros yeux à fleur de tête se plissaient parfois d'un air tendre, puis s'ouvraient tout grands, comme ceux d'un chat qui rêve en regardant un moucheron tourbillonner au soleil.
Il buvait et mangeait avec enthousiasme, sans même s'en apercevoir.
Dehors le temps était superbe; la grande rue bourdonnait au loin de chants joyeux, de nasillements de trompettes de bois et d'éclats de rire; les gens en habit de fête, le chapeau garni de fleurs et les bonnets éblouissants de rubans, montaient bras dessus bras dessous vers la place des Deux-Boucs. Et tantôt l'un, tantôt l'autre des convives se levait, jetait sa serviette au dos de sa chaise et sortait se mêler à la foule.
À deux heures, Hâan, Schoultz, Kobus et deux ou trois officiers prussiens restaient seuls à table, en face du dessert et des bouteilles vides.
En ce moment, Fritz fut éveillé de son rêve par les sons éclatants de la trompette et du cor, annonçant que la danse était en train.
«Sûzel est peut-être déjà là-bas?» pensa-t-il.
Et, frappant sur la table du manche de son couteau, il s'écria d'une voix retentissante:
«Père Loerich! père Loerich!»
Le vieil aubergiste parut.
Alors Fritz, souriant avec finesse, demanda:
«Avez-vous encore de ce petit vin blanc, vous savez, de ce petit vin qui pétille et que M. le juge de paix Kobus aimait!
--Oui, nous en avons encore, répondit l'aubergiste du même ton joyeux.
--Eh bien! apportez-nous-en deux bouteilles, fit-il en clignant des yeux. Ce vin-là me plaisait, je ne serais pas fâché de le faire goûter à mes amis.»
Le père Loerich sortit, et quelques instants après il rentrait, tenant sous chaque bras une bouteille solidement encapuchonnée et ficelée de fil d'archal. Il avait aussi des pincettes pour forcer le fil, et trois verres minces, étincelants, en forme de cornet, sur un plateau.
Hâan et Schoultz comprirent alors quel était ce petit vin et se regardèrent l'un l'autre en souriant.
«Hé! hé! Hé! fit Hâan, ce Kobus a parfois de bonnes plaisanteries; il appelle cela du petit vin!»
Et Schoultz, observant les Prussiens du coin de l'oeil, ajouta:
«Oui, du petit vin de France; ce n'est pas la première fois que nous en buvons; mais là-bas, en Champagne, on faisait sauter le cou des bouteilles avec le sabre.»
En disant ces choses il retroussait le coin de ses petites moustaches grisonnantes, et se mettait la casquette sur l'oreille.
Le bouchon partit au plafond comme un coup de pistolet, les verres furent remplis de la rosée céleste. «À la santé de l'ami Fritz!» s'écria Schoultz en levant son verre. Et la rosée céleste fila d'un trait dans son long cou de cigogne.
Hâan et Fritz avaient imité son geste; trois fois de suite ils firent le même mouvement, en s'extasiant sur le bouquet du petit vin.
Les Prussiens se levèrent alors d'un air digne et sortirent.
Kobus, crochetant la seconde bouteille, dit:
«Schoultz, tu te vantes pourtant quelquefois d'une façon indigne; je voudrais bien savoir si ton bataillon de landwehr a dépassé la petite forteresse de Phalsbourg en Lorraine, et si vous avez bu là-bas autre chose que du vin blanc d'Alsace?
--Bah! laisse donc, s'écria Schoultz, avec ces Prussiens, est-ce qu'il faut se gêner? Je représente ici l'armée bavaroise, et tout ce que je puis te dire, c'est que si nous avions trouvé du vin de Champagne en route, j'en aurais bu ma bonne part. Est-ce qu'on peut me reprocher à moi d'être tombé dans un pays stérile? N'est-ce pas la faute du feld-maréchal Schwartzenberg, qui nous sacrifiait, nous autres, pour engraisser ses Autrichiens? Ne me parle pas de cela, Kobus, rien que d'y penser, j'en frémis encore: durant deux étapes nous n'avons trouvé que des sapins, et finalement un tas de gueux qui nous assommaient à coups de pierres du haut de leurs rochers, des va-nu-pieds, de véritables sauvages: je te réponds qu'il était plus agréable d'avaler de bon vin en Champagne, que de se battre contre ces enragés montagnards de la chaîne des Vosges!
--Allons, calme-toi, dit Hâan en riant, nous sommes de ton avis, quoique des milliers d'Autrichiens, et de Prussiens aient laissé leurs os en Champagne.
--Qui sait? nous buvons peut-être en ce moment la quintessence d'un caporal _schlague_!», s'écria Fritz.
Tous trois se prirent à rire comme des bienheureux; heureux; ils étaient à moitié gris.
«Ha! ha! ha! maintenant à la danse, dit Kobus en se levant.
--À la danse!» répétèrent les autres. Ils vidèrent leurs verres debout et sortirent enfin, vacillant un peu, et riant si fort que tout le monde se retournait dans la grande rue pour les voir. Schoultz levait ses grands jambes de sauterelle jusqu'au menton, et les bras en l'air: «Je défie la Prusse, s'écriait-il d'un ton de _Hans-Wurst_, je défie tous les Prussiens, depuis le caporal _schlague_ jusqu'au feld-maréchal!» Et Hâan, le nez rouge comme un coquelicot, les joues vermeilles, ses yeux pleins de douces larmes, bégayait: «Schoultz! Schoultz! au nom du Ciel, modère ton ardeur belliqueuse; ne nous attire pas sur les bras l'armée de Frédéric-Wilhelm; nous sommes des gens de paix, des hommes d'ordre, respectons la concorde de notre vieille Allemagne.
--Non! non! je les défie tous, s'écriait Schoultz; qu'ils se présentent; on verra ce que vaut un ancien sergent de l'armée bavaroise: Vive la patrie allemande!»
Plus d'un Prussien riait dans ses longues moustaches en les voyant passer. Fritz songeant qu'il allait revoir la petite Sûzel, était dans un état de béatitude inexprimable. «Toutes les jeunes filles sont à la _Madame-Hütte_, se disait-il, surtout le premier jour de la fête: Sûzel est là!»
Cette pensée l'élevait au septième ciel; il se délectait en lui-même et saluait les gens d'un air attendri. Mais une fois sur la place des Deux-Boucs, quand il vit le drapeau flotter sur la baraque et qu'il reconnut aux dernières notes d'un _hopser_, le coup d'archet de son ami Iôsef, alors il éprouva l'enivrement de la joie, et, traînant ses camarades, il se mit à crier:
«C'est la troupe de Iôsef!... C'est la troupe de Iôsef!... Maintenant il faut reconnaître que le Seigneur Dieu nous favorise!»
Lorsqu'ils arrivèrent à la porte de la Hütte, le _hopser_ finissait, les gens sortaient, le trombone, la clarinette et le fifre s'accordaient pour une autre danse; la grosse caisse rendait un dernier grondement dans la baraque sonore.
Ils entrèrent, et les estrades tapissées de jeunes filles, de vieux papas, de grands-mères, les guirlandes de chêne, de hêtre et de mousse, suspendues autour des piliers, s'offrirent à leurs regards.
L'animation était grande; les danseurs reconduisaient leurs danseuses. Fritz, apercevant de loin la grosse toison de son ami Iôsef au milieu de l'orchestre olivâtre, ne se possédait plus d'enthousiasme, et les deux mains en l'air, agitant son feutre, il criait:
«Iôsef! Iôsef!»
Tandis que la foule se dressait à droite et à gauche, et se penchait pour voir quel bon vivant était capable de pousser des cris pareils. Mais quand on vit Hâan, Schoultz et Kobus s'avancer riant, jubilant, la face pourpre et se dandinant au bras l'un de l'autre, comme il arrive après boire, un immense éclat de rire retentit dans la baraque, car chacun pensait: «Voilà des gaillards qui se portent bien et qui viennent de bien dîner.»
Cependant Iôsef avait tourné la tête, et reconnaissant de loin Kobus, il étendait les bras en croix, l'archet dans une main et le violon dans l'autre. C'est ainsi qu'il descendit de l'estrade, pendant que Fritz montait; ils s'embrassèrent à mi-chemin, et tout le monde fut émerveillé.
«Qui diable cela peut-il être? disait-on. Un homme si magnifique qui se laisse embrasser par le bohémien...»
Et Bockel, Andrès, tout l'orchestre penché sur la rampe, applaudissait à ce spectacle.
Enfin Iôsef, se redressant, leva son archet et dit:
«Écoutez! voici M. Kobus, de Hunebourg, mon ami, qui va danser un _treieleins_ avec ses deux camarades. Quelqu'un s'oppose-t-il à cela?
--Non, non, qu'il danse! cria-t-on de tous les coins.
--Alors, dit Iôsef, je vais donc jouer une valse, la valse de Iôsef Almâni, composée en rêvant à celui qui l'a secouru un jour de grande détresse. Cette valse, Kobus, personne ne l'a jamais entendue jusqu'à ce moment, excepté Bockel, Andrès et les arbres du Tannewald; choisis-toi donc une belle danseuse selon ton coeur; et vous, Hâan et Schoultz, choisissez également les vôtres: personne que vous ne dansera la valse d'Almâni.»