Chapter 12
Le maître de poste trouva ce raisonnement très juste. «Monsieur Kobus, dit-il, vous faites bien, et je vous approuve; quand j'étais jeune, j'aimais à rouler rondement et à mon aise; maintenant je suis vieux, mais j'ai toujours les mêmes idées: ces idées sont bonnes, quand on a le moyen de les avoir comme vous et moi.» Il conduisit Fritz sous son hangar. Là se trouvaient des calèches à la nouvelle mode de Paris, légères comme des plumes, ornées d'écussons, et si belles, si gracieuses, qu'on aurait pu les mettre dans un salon, comme des meubles remarquables par leur élégance. Kobus les trouva fort jolies; et malgré cela, un goût naturel pour la somptuosité cossue lui fit choisir une grande berline rembourrée de soie intérieurement, un peu lourde, il est vrai, mais que Fânen lui dit être la voiture des personnages de distinction. Il la choisit donc, et alors le maître de poste l'introduisit dans ses vastes écuries. Sous un plafond blanchi à la chaux, long de cent vingt pas, large de soixante, et soutenu par douze piliers en coeur de chêne, étaient rangés sur deux lignes, et séparés l'un de l'autre par des barrières, soixante chevaux, gris, noirs, bruns, pommelés, la croupe ronde et luisante, la queue nouée en flot, le jarret solide, la tête haute; les uns hennissant et piétinant, les autres tirant le fourrage du râtelier, d'autres se tournant à demi pour voir. La lumière, arrivant du fond par deux hautes fenêtres, éclairait cette écurie de longues traînées d'or. Les grandes ombres des piliers s'allongeaient sur le pavé, propre comme un parquet, sonore comme un roc. Cet ensemble avait quelque chose de vraiment beau, et même de grand.
Les garçons d'écurie étrillaient et bouchonnaient: un postillon, en petite veste bleue brodée d'argent, son chapeau de toile cirée sur la nuque, conduisait un cheval vers la porte; il allait sans doute partir en estafette.
Le père Fânen et Fritz passèrent lentement derrière les chevaux.
«Il vous en faut deux, dit le maître de poste, choisissez.»
Kobus, après avoir passé son inspection, choisit deux vigoureux roussins gris pommelés, qui devaient aller comme le vent. Puis il entra dans le bureau avec M. Fânen, et tirant de sa poche une longue bourse de soie verte à glands d'or, il solda de suite le compte, disant qu'il voulait avoir la voiture à sa porte le lendemain vers neuf heures, et demandant pour postillon le vieux Zimmer, qui avait conduit autrefois l'empereur Napoléon Ier.
Cela fait, entendu, arrêté, le père Fânen le reconduisit jusque hors la cour; ils se serrèrent la main, et Fritz, satisfait, se remit en route vers la ville.
Tout en marchant, il se figurait la surprise de Sûzel, du vieux Christel et de tout Bischem, lorsqu'on les verrait arriver, claquant du fouet et sonnant du cor. Cela lui procurait une sorte d'attendrissement étrange, surtout en songeant à l'admiration de la petite Sûzel.
Le temps ne lui durait pas. Comme il se rapprochait ainsi de Hunebourg, tout rêveur, le vieux rebbe David, revêtu de sa belle capote marron, et Sourlé, coiffée de son magnifique bonnet de tulle à larges rubans jaunes, attirèrent ses regards dans le petit sentier qui longe les jardins au pied des glacis. C'était leur habitude de faire un tour hors de la ville tous les jours de sabbat; ils se promenaient bras dessus bras dessous, comme de jeunes amoureux, et chaque fois David disait à sa femme:
«Sourlé, quand je vois cette verdure, ces blés qui se balancent, et cette rivière qui coule lentement, cela me rend jeune, il me semble encore te promener comme à vingt ans, et je loue le Seigneur de ses grâces.»
Alors la bonne vieille était heureuse, car David parlait sincèrement et sans flatterie.
Le rebbe avait aussi vu Fritz par-dessus la haie, quand il fut à l'entrée des chemins couverts, il lui cria:
«Kobus!... Kobus!... arrive donc ici!»
Mais Fritz, craignant que le vieux rabbin ne voulût se moquer de son discours à la brasserie du _Grand-Cerf_, poursuivit son chemin en hochant la tête.
«Une autre fois, David, une autre fois, dit-il, je suis pressé.»
Et le rebbe souriant avec finesse dans sa barbiche, pensa:
«Sauve-toi, je te rattraperai tout de même.»
Enfin Kobus rentra chez lui vers quatre heures. Quoique les fenêtres fussent ouvertes, il faisait très chaud, et ce n'est pas sans un véritable bonheur qu'il se débarrassa de sa capote.
«Maintenant, nous allons choisir nos habits et notre linge, se disait-il tout joyeux, en tirant les clefs du secrétaire. Il faut que Sûzel soit émerveillée, il faut que j'efface les plus beaux garçons de Bischem, et qu'elle rêve de moi. Dieu du ciel, viens à mon aide, que j'éblouisse tout le monde!»
Il ouvrit les trois grands placards, qui descendaient du plafond jusqu'au parquet. Mme Kobus la mère, et la grand-mère Nicklausse avaient eu l'amour du beau linge, comme le père et le grand-père avaient eu l'amour du bon vin. On peut se figurer, d'après cela, quelle quantité de nappes damassées, de serviettes à filets rouges, de mouchoirs, de chemises et de pièces de toile se trouvaient entassés là-dedans; c'était incroyable. La vieille Katel passait la moitié de son temps à plier et déplier tout cela pour renouveler l'air; à le saupoudrer de réséda, de lavande et de mille autres odeurs, pour en écarter les mites. On voyait même tout au haut, pendus par le bec, deux martins-pêcheurs au plumage vert et or, et tout desséchés: ces oiseaux ont la réputation d'écarter les insectes.
L'une des armoires était pleine d'antiques défroques, de tricornes à cocarde, de perruques, d'habits de peluche à boutons d'argent larges comme des cymbales, de cannes à pomme d'or et d'ivoire, de boîtes à poudre, avec leurs gros pinceaux de cygne; cela remontait au grand-père Nicklausse, rien n'était changé; ces braves gens auraient pu revenir et se rhabiller au goût du dernier siècle, sans s'apercevoir de leur long sommeil.
Dans l'autre compartiment se trouvaient les vêtements de Fritz. Tous les ans, il se faisait prendre mesure d'un habillement complet, par le tailleur Herculès Schneider, de Landau; il ne mettait jamais ces habits, mais c'était une satisfaction pour lui de se dire: «Je serais à la mode comme le gros Hâan si je voulais, heureusement j'aime mieux ma vieille capote; chacun son goût.»
Fritz se mit donc à contempler tout cela dans un grand ravissement. L'idée lui vint que Sûzel pourrait avoir le goût du beau linge, comme la mère et la grand-mère Kobus; qu'alors elle augmenterait les trésors du ménage, qu'elle aurait le trousseau de clefs, et qu'elle serait en extase matin et soir devant ces armoires.
Cette idée l'attendrit, et il souhaita que les choses fussent ainsi, car l'amour du bon vin et du beau linge fait les bons ménages.
Mais, pour le moment il s'agissait de trouver la plus belle chemise, le plus beau mouchoir, la plus belle paire de bas et les plus beaux habits. Voilà le difficile.
Après avoir longtemps regardé, Kobus, fort embarrassé, s'écria:
«Katel! Katel!»
La vieille servante, qui tricotait dans la cuisine, ouvrit la porte.
«Entre donc, Katel, lui dit Fritz, je suis dans un grand embarras: Hâan et Schoultz veulent absolument que j'aille avec eux à la fête de Bischem; ils m'ont tant prié, que j'ai fini par accepter. Mais à cette fête arrivent des centaines de Prussiens, des juges, des officiers, un tas de gens glorieux, mis à la dernière mode de France, et qui nous regardent par-dessus l'épaule, nous autres Bavarois. Comment m'habiller? Je ne connais rien à ces choses-là, moi, ce n'est pas mon affaire.»
Les petits yeux de Katel se plissèrent; elle était heureuse de voir qu'on avait besoin d'elle dans une circonstance aussi grave, et déposant son tricot sur la table, elle dit:
«Vous avez bien raison de m'appeler, monsieur. Dieu merci, ce ne sera pas la première fois que j'aurai donné des conseils pour se bien vêtir selon le temps et les personnes. M. le juge de paix, votre père, avait coutume de m'appeler quand il allait en visite de cérémonie; c'est moi qui lui disais: "Sauf votre respect, monsieur le juge, il vous manque encore ceci ou cela." Et c'était toujours juste; chacun devait reconnaître en ville, que, pour la belle et bonne tenue, M. Kobus n'avait pas son pareil.
--Bon! bon! je te crois, dit Fritz, et je suis content de savoir cela, quoique les modes soient bien changées depuis.
--Les modes peuvent changer tant qu'on voudra, répondit Katel en approchant l'échelle de l'armoire, le bon sens ne change jamais. Nous allons d'abord vous chercher une chemise. C'est dommage qu'on ne porte plus de culotte, car vous avez la jambe bien faite, comme monsieur votre père; et la perruque vous aurait aussi bien convenu, une belle perruque poudrée à la française; c'était magnifique! Mais aujourd'hui les gens comme il faut et les paysans sont tous pareils. Il faudra pourtant que les vieilles modes reviennent tôt ou tard, pour faire la différence; on ne s'y reconnaît plus!»
Katel était alors sur l'échelle, et choisissait une chemise avec soin. Fritz, en bas, attendait en silence. Elle redescendit enfin, portant une chemise et un mouchoir sur ses mains étendues d'un air de vénération; et les déposant sur la table, elle dit:
«Voici d'abord le principal; nous verrons si vos Prussiens ont des chemises et des mouchoirs pareils. Ceci, monsieur Kobus, étaient les chemises et les mouchoirs de grande cérémonie de M. le juge de paix. Regardez-moi la finesse de cette toile, et la magnificence de ce jabot à six rangées de dentelles; et ces manchettes, les plus belles qu'on ait jamais vues à Hunebourg; regardez ces oiseaux à longues queues et ces feuilles brodées dans les jours, quel travail, seigneur Dieu, quel travail!»
Fritz, qui ne s'était jamais plus occupé de choses semblables que des habitants de la lune, passait les doigts sur les dentelles, et les contemplait d'un air d'extase, tandis que la vieille servante, les mains croisées sur son tablier, exprimait tout haut son enthousiasme:
«Peut-on croire, monsieur, que des mains de femmes aient fait cela! disait-elle, n'est-ce pas merveilleux?
--Oui c'est beau! répondait Kobus, songeant à l'effet qu'il allait produire sur la petite Sûzel avec ce superbe jabot étalé sur l'estomac, et ces manchettes autour des poignets; crois-tu, Katel, que beaucoup de personnes soient capables d'apprécier un tel ouvrage?
--Beaucoup de personnes! D'abord toutes les femmes, monsieur, toutes; quand elles auraient gardé les oies jusqu'à cinquante ans, toutes savent ce qui est riche, ce qui est beau, ce qui convient. Un homme avec une chemise pareille, quand ce serait le plus grand imbécile du monde, aurait la place d'honneur dans leur esprit; et c'est juste, car s'il manquait de bon sens, ses parents en auraient eu pour lui.»
Fritz partit d'un éclat de rire:
«Ha! ha! ha! tu as de drôles d'idées, Katel, fit-il; mais c'est égal, je crois que tu n'as pas tout à fait tort. Maintenant il nous faudrait des bas.
--Tenez, les voici, monsieur, des bas de soie; voyez comme c'est souple, moelleux! Mme Kobus elle-même, les a tricotés avec des aiguilles aussi fines que des cheveux: c'était un grand travail. Maintenant on fait tout au métier, aussi quels bas! On a bien raison de les cacher sous des pantalons.»
Ainsi s'exprima la vieille servante, et Kobus, de plus en plus joyeux, s'écria:
--Allons, allons, tout cela prend une assez bonne tournure; et si nous avons des habits un peu passables, je commence à croire que les Prussiens auront tort de se moquer de nous.
--Mais, au nom du Ciel, dit Katel, ne me parlez donc pas toujours de vos Prussiens! de pauvres diables qui n'ont pas dix thalers en poche, et qui se mettent tout sur le dos, pour avoir l'air de quelque chose. Nous sommes d'autres gens! nous savons où reposer notre tête le soir, et ce n'est pas sur un caillou, Dieu merci! Et nous savons aussi où trouver une bouteille de bon vin, quand il nous plaît d'en boire une. Nous sommes des gens connus, établis; quand on parle de M. Kobus, on sait que sa ferme est à Meisenthâl, son bois de hêtres à Michelsberg....
--Sans doute, sans doute; mais ce sont de beaux hommes ces officiers prussiens, avec leurs grandes moustaches, et plus d'une jeune fille, en les voyant....
--Ne croyez donc pas les filles si bêtes, interrompit Katel, qui tirait alors de l'armoire plusieurs habits, et les étalait sur la commode; les filles savent aussi faire la différence d'un oiseau qui passe dans le ciel, et d'un autre qui tourne à la broche; le plus grand nombre aiment à se tenir au coin du feu, et celles qui regardent les Prussiens, ne valent pas la peine qu'on s'en occupe. Mais tenez, voici vos habits, il n'en manque pas.»
Fritz se mit à contempler sa garde-robe; et, au bout d'un instant, il dit: «Cette capote à collet de velours noir me donne dans l'oeil, Katel.
--Que pensez-vous, monsieur? s'écria la vieille en joignant les mains, une capote pour aller avec une chemise à jabot!
--Et pourquoi pas? l'étoffe en est magnifique.
--Vous voulez être habillé, monsieur?
--Sans doute.
--Eh bien, prenez donc cet habit bleu de ciel, qui n'a jamais été mis. Regardez!» Elle découvrait les boutons dorés, encore garnis de leur papier de soie:
«Je ne me connais pas de nouvelles modes; mais cet habit m'a l'air beau; c'est simple, bien découpé, c'est aussi léger pour la saison, et puis le bleu de ciel va bien aux blonds. Il me semble, monsieur, que cet habit vous irait tout à fait bien.
--Voyons», dit Kobus. Il mit l'habit. «C'est magnifique.... Regardez-vous un peu.
--Et derrière, Katel?
--Derrière, il est admirable, monsieur, il vous fait une taille de jeune homme.»
Fritz, qui se regardait dans la glace, rougit de plaisir. «Est-ce vrai?
--C'est tout à fait sûr, monsieur, je ne l'aurais jamais cru; ce sont vos grosses capotes qui vous donnent dix ans de plus, c'est étonnant.»
Elle lui passait la main sur le dos: «Pas un pli!» Kobus, pirouettant alors sur les talons, s'écria: «Je prends cet habit. Maintenant un gilet, là tu comprends, quelque chose de superbe, dans le genre de celui-ci, mais plus de rouge.» Katel ne put s'empêcher de rire:
«Vous êtes donc comme les paysans du Kokesberg, qui se mettent du rouge depuis le menton jusqu'aux cuisses! du rouge avec un habit bleu ciel, mais on en rirait jusqu'au fond de la Prusse, et cette fois les Prussiens auraient raison.
--Que faut-il donc mettre? demanda Fritz, riant lui-même de sa première idée.
--Un gilet blanc, monsieur, une cravate blanche brodée, votre beau pantalon noisette. Tenez, regardez vous-même.» Elle disposait tout à l'angle de la commode:
«Toutes ces couleurs sont faites l'une pour l'autre, elles vont bien ensemble; vous serez léger, vous pourrez danser, si cela vous plaît, vous aurez dix ans de moins. Comment! vous ne voyez pas cela? Il faut qu'une pauvre vieille comme moi vous dise ce qui vous convient!»
Elle se prit à rire, et Kobus, la regardant avec surprise, dit:
«C'est vrai. Je pense si rarement aux habits....
--Et c'est votre tort, monsieur; l'habit vous fait un homme. Il faut encore que je cire vos bottes fines, et vous serez tout à fait beau; toutes les filles tomberont amoureuses de vous.
--Oh! s'écria Fritz, tu veux rire?
--Non, depuis que j'ai vu votre vraie taille, ça m'a changé les idées, hé! hé! hé! mais il faudra bien serrer votre boucle. Et dites donc, monsieur, si vous alliez trouver à cette fête une jolie fille qui vous plaise bien, et que finalement... hé! hé! hé!»
Elle riait de sa bouche édentée en le regardant, et lui, tout rouge, ne savait que répondre. «Et toi, fit-il à la fin, que dirais-tu?
--Je serais contente.
--Mais tu ne serais plus la maîtresse à la maison.
--Eh! mon Dieu, la maîtresse de tout faire, de tout surveiller, de tout conserver. Ah! qu'il nous en vienne seulement, qu'il nous en vienne une jeune maîtresse, bonne et laborieuse, qui me soulage de tout cela, je serai bien heureuse, pourvu qu'on me laisse bercer les petits enfants.
--Alors, tu ne serais pas fâchée, là, sérieusement!
--Au contraire! Comment voulez-vous... tous les jours je me sens plus roide, mes jambes ne vont plus; cela ne peut pas durer toujours. J'ai soixante-quatre ans, monsieur, soixante-quatre ans bien sonnés....
--Bah! tu te fais plus vieille que tu n'es, dit Fritz--intérieurement satisfait de ce désir, qui s'accordait si bien avec le sien--; je ne t'ai jamais vue plus vive, plus alerte.
--Oh! vous n'y regardez pas de près.
--Enfin, dit-il en riant, le principal, c'est que tout soit en ordre pour demain.»
Il examina de nouveau son bel habit, son gilet blanc, sa cravate à coins brodés, son pantalon noisette et sa chemise à jabot. Puis, regardant Katel qui attendait.
«C'est tout? fit-il.
--Oui, monsieur.
--Eh bien! maintenant, je vais boire une bonne chope.
--Et moi, préparer le souper.» Il décrocha sa grosse pipe d'écume de la muraille, et sortit en sifflant comme un merle. Katel rentra dans la cuisine.
XVI
Le lendemain, dès huit heures et demie, le grand Schoultz, tout fringant, vêtu de nankin des pieds à la tête, la petite canne de baleine à la main, et la casquette de chasse en cuir bouilli carrément plantée sur sa longue figure brune un peu vineuse, montait l'escalier de Kobus quatre à quatre. Hâan, en petite redingote verte, gilet de velours noir à fleurs jaunes tout chargé de breloques, et coiffé d'un magnifique castor blanc à longs poils, le suivait lentement, sa main grassouillette sur la rampe, et faisant craquer ses escarpins à chaque pas. Ils semblaient joyeux, et s'attendaient sans doute à trouver leur ami Kobus en capote grise et pantalon couleur de rouille, comme d'habitude.
«Eh bien, Katel, s'écria Schoultz, regardant dans la cuisine entrouverte. Eh bien! est-il prêt?
--Entrez, messieurs, entrez», dit la vieille servante en souriant.
Ils traversèrent l'allée et restèrent stupéfaits sur le seuil de la grande salle; Fritz était là, devant la glace, vêtu comme un mirliflore: il avait la taille cambrée dans son habit bleu de ciel, la jambe tendue et comme dessinée en parafe dans son pantalon noisette, le menton rose, frais, luisant, l'oreille rouge, les cheveux arrondis sur la nuque, et les gants beurre frais boutonnés avec soin sous des manchettes à trois rangs de dentelles. Enfin c'était un véritable Cupidon qui lance des flèches.
«Oh! oh! oh! s'écria Hâan, oh! oh! oh! Kobus.... Kobus!...»
Et sa voix se renflait, de plus en plus ébahie.
Schoultz, lui, ne disait rien; il restait le cou tendu, les mains appuyées sur sa petite canne; finalement, il dit aussi:
«Ça, c'est une trahison, Fritz, tu veux nous faire passer pour tes domestiques.... Cela ne peut pas aller... je m'y oppose.»
Alors Kobus, se retournant, les yeux troubles d'attendrissement, car il pensait à la petite Sûzel, demanda:
«Vous trouvez donc que cela me va bien?
--C'est-à-dire, s'écria Hâan, que tu nous écrases, que tu nous anéantis! Je voudrais bien savoir pourquoi tu nous as tendu ce guet-apens.
--Hé! fit Kobus en riant, c'est à cause des Prussiens.
--Comment! à cause des Prussiens?
--Sans doute; ne savez-vous pas que des centaines de Prussiens vont à la fête de Bischem; des gens glorieux, mis à la dernière mode, et qui nous regardent de haut en bas, nous autres Bavarois.
--Ma foi non, je n'en savais rien, dit Hâan.
--Et moi, s'écria Schoultz, si je l'avais su, j'aurais mis mon habit de landwehr, cela m'aurait mieux posé qu'une camisole de nankin; on aurait vu notre esprit national... un représentant de l'armée.
--Bah! tu n'es pas mal comme cela», dit Fritz. Ils se regardaient tous les trois dans la glace, et se trouvaient fort bien, chacun à part soi; de sorte que Hâan s'écria:
«Toute réflexion faite, Kobus a raison; s'il nous avait prévenus, nous serions mieux; mais cela ne nous empêchera pas de faire assez bonne figure.»
Schoultz ajouta:
«Moi, voyez-vous, je suis en négligé; je vais à Bischem sans prétention, pour voir, pour m'amuser....
--Et nous donc? dit Hâan.
--Oui, mais je suis plus dans la circonstance; un habit de nankin est toujours plus simple, plus naturel à la fête que des jabots et des dentelles.»
Se retournant alors, ils virent sur la table une bouteille de _forstheimer_, trois verres et une assiette de biscuits.
Fritz jetait un dernier regard sur sa cravate, dont le flot avait été fait avec art par Katel, et trouvait que tout était bien.
«Buvons! dit-il, la voiture ne peut tarder à venir.»
Ils s'assirent, et Schoultz, en buvant un verre de vin, dit judicieusement:
«Tout serait très bien; mais d'arriver là-bas, habillé comme vous êtes, sur un vieux char à bancs et des bottes de paille, vous reconnaîtrez que ce n'est pas très distingué; cela jure, c'est même un peu vulgaire.
--Eh! s'écria le gros percepteur, si l'on voulait tout au mieux, on irait en blouse sur un âne. On sait bien que des gentilshommes campagnards n'ont pas toujours leur équipage sous la main. Ils se rendent à la fête en passant; est-ce qu'on se gêne pour aller rire?»
Ils causaient ainsi depuis vingt minutes, et Fritz, voyant l'heure approcher à la pendule, prêtait de temps en temps l'oreille. Tout à coup il dit:
«Voici la voiture!»
Les deux autres écoutèrent, et n'entendirent, au bout de quelques secondes, qu'un roulement lointain, accompagné de grands coups de fouet.
«Ce n'est pas cela, dit Hâan; c'est une voiture de poste qui roule sur la grande route.»
Mais le roulement se rapprochait, et Kobus souriait. Enfin la voiture déboucha dans la rue, et les coups de fouet retentirent comme des pétards sur la place des Acacias, avec le piétinement des chevaux et le frémissement du pavé.
Alors tous trois se levèrent, et, se penchant à la fenêtre, ils virent la berline que Fritz avait louée, s'approchant au trot, et le vieux postillon Zimmer, avec sa grosse perruque de chanvre tressée autour des oreilles, son gilet blanc, sa veste brodée d'argent, sa culotte de daim et ses grosses bottes remontant au-dessus des genoux, qui regardait en l'air en claquant du fouet à tour de bras.
«En route!» s'écria Kobus.
Il se coiffa de son feutre, tandis que les deux autres se regardaient ébahis; ils ne pouvaient croire que la berline fût pour eux, et seulement lorsqu'elle s'arrêta devant la porte, Hâan partit d'un immense éclat de rire, et se mit à crier.
«À la bonne heure, à la bonne heure! Kobus fait les choses en grand, ha! ha! ha! la bonne farce!»
Ils descendirent, suivis de la vieille servante qui souriait; et Zimmer, les voyant approcher dans le vestibule, se tourna sur son cheval, disant:
«À la minute, monsieur Kobus, vous voyez, à la minute.
--Oui, c'est bon, Zimmer, répondit Fritz en ouvrant la berline. Allons, montez, vous autres. Est-ce que l'on ne peut pas rabattre le manteau!
--Pardon, monsieur Kobus, vous n'avez qu'à tourner le bouton, cela descend tout seul.»
Ils montèrent donc, heureux comme des princes. Fritz s'assit et rabattit la capote. Il était à droite, Hâan à gauche, Schoultz au milieu.
Plus de cent personnes les regardaient sur les portes et le long des fenêtres, car les voitures de poste ne passent pas d'habitude par la rue des Acacias, elles suivent la grande route; c'était quelque chose de nouveau d'en voir une sur la place.
Je vous laisse à penser la satisfaction de Schoultz et de Hâan.
«Ah! s'écria Schoultz en se tâtant les poches, ma pipe est restée sur la table.
--Nous avons des cigares», dit Fritz en leur passant des cigares qu'ils allumèrent aussitôt, et qu'ils se mirent à fumer, renversés sur leur siège, les jambes croisées, le nez en l'air et le bras arrondi derrière la tête.
Katel paraissait aussi contente qu'eux.
«Y sommes-nous, monsieur Kobus? demanda Zimmer.
--Oui, en route, et doucement, dit-il, doucement jusqu'à la porte de Hildebrandt.»
Zimmer, alors, claquant du fouet, tira les rênes, et les chevaux repartirent au petit trot, pendant que le vieux postillon embouchait son cornet et faisait retentir l'air de ses fanfares.