L'ami Fritz

Chapter 10

Chapter 103,943 wordsPublic domain

Dieu sait à quelle heure Fritz s'endormit cette nuit-là; mais il faisait grand jour lorsque Katel entra dans sa chambre et qu'elle vit les persiennes fermées.

«C'est toi, Katel? dit-il en se détirant les bras, qu'est-ce qui se passe?

--Le père Christel vient vous voir, monsieur; il attend depuis une demi-heure.

--Ah! le père Christel est là; eh bien! qu'il entre; entrez donc, Christel.

--Katel, pousse les volets.

--Eh! bonjour, bonjour, père Christel, tiens, tiens, c'est vous!» fit-il en serrant les deux mains du vieil anabaptiste, debout devant son lit, avec sa barbe grisonnante et son grand feutre noir.

Il le regardait, la face épanouie; Christel était tout étonné d'un accueil si enthousiaste.

«Oui, monsieur Kobus, dit-il en souriant, j'arrive de la ferme pour vous apporter un petit panier de cerises.... Vous savez, de ces cerises croquantes du cerisier derrière le hangar, que vous avez planté vous-même, il y a douze ans.»

Alors Fritz vit sur la table une corbeille de cerises, rangées et serrées avec soin dans de grandes feuilles de fraisier qui pendaient tout autour; elles étaient si fraîches, si appétissantes et si belles, qu'il en fut émerveillé:

«Ah! c'est bon, c'est bon! oui, j'aime beaucoup ces cerises-là! s'écria-t-il. Comment! vous avez pensé à moi, père Christel?

--C'est la petite Sûzel, répondit le fermier; elle n'avait pas de cesse et pas de repos. Tous les jours elle allait voir le cerisier, et disait: "Quand vous irez à Hunebourg, mon père, si les cerises sont mûres; vous savez que M. Kobus les aime!" Enfin, hier soir, je lui ai dit: "J'irai demain!" et, ce matin, au petit jour, elle a pris l'échelle et elle est allée les cueillir.»

Fritz, à chaque parole du père Christel, sentait comme un baume rafraîchissant s'étendre dans tout son corps. Il aurait voulu embrasser le brave homme, mais il se contint, et s'écria:

«Katel, apporte donc ces cerises par ici, que je les goûte!»

Et Katel les ayant apportées, il les admira d'abord; il lui semblait voir Sûzel étendre ces feuilles vertes au fond de la corbeille, puis déposer les cerises dessus, ce qui lui procurait une satisfaction intérieure, et même un attendrissement qu'on ne pourrait croire. Enfin, il les goûta, les savourant lentement et avalant les noyaux.

«Comme c'est frais! disait-il, comme c'est ferme, ces cerises qui viennent de l'arbre! On n'en trouve pas de pareilles sur le marché; c'est encore plein de rosée, et ça conserve tout son goût naturel, toute sa force et toute sa vie.»

Christel le regardait d'un air joyeux. «Vous aimez bien les cerises? fit-il.

--Oui, c'est mon bonheur. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous.»

Il posa la corbeille sur le lit, entre ses genoux, et, tout en causant, il prenait de temps en temps une cerise et la savourait, les yeux comme troubles de plaisir.

«Ainsi, père Christel, reprit-il, tout le monde se porte bien chez vous, la mère Orchel?

--Très bien, monsieur Kobus.

--Et Sûzel aussi!

--Oui, Dieu merci, tout va bien. Depuis quelques jours Sûzel paraît seulement un peu triste; je la croyais malade, mais c'est l'âge qui fait cela, monsieur Kobus, les enfants deviennent rêveurs à cet âge.»

Fritz se rappelant la scène du clavecin, devint tout rouge et dit en toussant:

«C'est bon... oui... oui.... Tiens, Katel, mets ces cerises dans l'armoire, je serais capable de les manger toutes avant le dîner. Faites excuse, père Christel, il faut que je m'habille.

--Ne vous gênez pas, monsieur Kobus, ne vous gênez pas.»

Tout en s'habillant, Fritz reprit:

«Mais vous n'arrivez pas de Meisenthâl seulement pour m'apporter des cerises?

--Ah non! j'ai d'autres affaires en ville. Vous savez, quand vous êtes venu la dernière fois à la ferme, je vous ai montré deux boeufs à l'engrais. Quelques jours après votre départ, Schmoûle les a achetés; nous sommes tombés d'accord à trois cent cinquante florins. Il devait les prendre le 1er juin, ou me payer un florin pour chaque jour de retard. Mais voilà bientôt trois semaines qu'il me laisse ces bêtes à l'écurie. Sûzel est allée lui dire que cela m'ennuyait beaucoup; et comme il ne répondait pas, je l'ai fait assigner devant le juge de paix. Il n'a pas nié d'avoir acheté les boeufs; mais il a dit que rien n'était convenu pour la livraison, ni sur le prix des jours de retard; et comme le juge n'avait pas d'autre preuve, il a déféré le serment à Schmoûle, qui doit le prêter aujourd'hui à dix heures, entre les mains du vieux rebbe David Sichel, car les juifs ont leur manière de prêter serment.

--Ah bon! fit Kobus, qui venait de mettre sa capote et décrochait son feutre; voici bientôt dix heures, je vous accompagne chez David, et, aussitôt après, nous reviendrons dîner, vous dînez avec moi?

--Oh! monsieur Kobus, j'ai mes chevaux à l'auberge du _Boeuf-Rouge_.

--Bah! Bah! vous dînerez avec moi. Katel, tu nous feras un bon dîner. J'ai du plaisir à vous voir, Christel.» Ils sortirent. Tout en marchant, Fritz se disait en lui-même:

«N'est-ce pas étonnant! Ce matin, je rêvais de Sûzel, et voilà que son père m'apporte des cerises qu'elle a cueillies pour moi; c'est merveilleux, merveilleux!»

Et la joie intérieure rayonnait sur sa figure, il reconnaissait en ces choses le doigt de Dieu.

Quelques instants après, ils arrivèrent dans la cour de l'antique synagogue. Le vieux mendiant _Frantzoze_ était là, sa sébile de bois sur les genoux; Kobus, dans son ravissement, y jeta un florin, et le père Christel pensa qu'il était généreux et bon.

_Frantzoze_ leva sur lui des yeux tout surpris; mais il ne le regardait pas, il marchait la tête haute et riante, et s'abandonnait au bonheur d'avoir près de lui le père de la petite Sûzel: c'était comme un souffle du Meisenthâl dans ces hautes bâtisses sombres, un vrai rayon du ciel.

Comme pourtant les hommes ont des idées étranges; ce vieil anabaptiste, qui, deux ou trois mois avant, lui produisait l'effet d'un honnête paysan, et rien de plus, à cette heure, il l'aimait, il lui trouvait de l'esprit, et bien d'autres qualités qu'il n'avait pas reconnues jusqu'alors; il prenait fait et cause pour lui et s'indignait contre Schmoûle.

Cependant le vieux rebbe David, debout à sa fenêtre ouverte, attendait déjà Christel, Schmoûle et le greffier de la justice de paix. La vue de Kobus lui fit plaisir.

«Hé! te voilà, _schaude_, s'écria-t-il de loin; depuis huit jours on ne te voit plus.

--Oui, David, c'est moi, dit Fritz en s'arrêtant à la fenêtre; je t'amène Christel, mon fermier, un brave homme, et dont je réponds comme de moi-même; il est incapable d'avancer ce qui n'est pas....

--Bon, bon, interrompit David, je le connais depuis longtemps. Entrez, entrez, les autres ne peuvent tarder à venir: voici dix heures qui sonnent.»

Le vieux David était dans sa grande capote brune, luisante aux coudes; une calotte de velours noir coiffait le derrière de son crâne chauve, quelques cheveux gris voltigeaient autour; sa figure maigre et jaune, plissée de petites rides innombrables, avait un caractère rêveur, comme au jour du _Kipour_[17].

[Note 17: Journée de jeûne et d'expiation chez les juifs.]

«Tu ne t'habilles donc pas? lui demanda Fritz.

--Non, c'est inutile. Asseyez-vous.» Ils s'assirent. La vieille Sourlé regarda par la porte de la cuisine entrouverte, et dit: «Bonjour, monsieur Kobus.

--Bonjour, Sourlé, bonjour. Vous n'entrez pas?

--Tout à l'heure, fit-elle, je viendrai.

--Je n'ai pas besoin de te dire, David, reprit Fritz, que pour moi Christel a raison, et que j'en répondrais sur ma propre tête.

--Bon! je sais tout cela, dit le vieux rebbe, et je sais aussi que Schmoûle est fin, très fin, trop fin même. Mais ne causons pas de ces choses; j'ai reçu la signification depuis trois jours, j'ai réfléchi sur cette affaire, et... tenez, les voici!»

Schmoûle, avec son grand nez en bec de vautour, ses cheveux d'un roux ardent, la petite blouse serrée aux reins par une corde, et la casquette plate sur les yeux, traversait alors la cour d'un air insouciant. Derrière lui marchait le secrétaire Schwân, le chapeau en tuyau de poêle tout droit sur sa grosse figure bourgeonnée, et le registre sous le bras. Une minute après, ils entrèrent dans la salle. David leur dit gravement:

«Asseyez-vous, messieurs.»

Puis il alla lui-même rouvrir la porte, que Schwân avait fermée par mégarde, et dit:

«Les prestations de serment doivent être publiques.»

Il prit dans un placard une grosse Bible, à couvercle de bois, les tranches rouges, et les pages usées par le pouce. Il l'ouvrit sur la table et s'assit dans son grand fauteuil de cuir. Il y avait alors quelque chose de grave dans toute sa personne, et de méditatif. Les autres attendaient. Pendant qu'il feuilletait le livre, Sourlé entra, et se tint debout derrière le fauteuil. Un ou deux passants, arrêtés sur l'escalier sombre de la rue des Juifs, regardaient d'un air curieux.

Le silence durait depuis quelques minutes, et chacun avait eu le temps de réfléchir, lorsque David, levant la tête et posant la main sur le livre, dit:

«M. le juge de paix Richter a déféré le serment à Isaac Schmoûle, marchand de bétail, sur cette question: "Est-il vrai qu'il a été convenu entre Isaac Schmoûle et Hans Christel, que Schmoûle viendrait prendre, dans la huitaine, une paire de boeufs achetés par lui le 22 mai dernier, et que, faute de venir, il payerait à Christel, pour chaque jour de retard, un florin comme dédommagement de la nourriture des boeufs?" Est-ce cela?

--C'est cela, dirent Schmoûle et l'anabaptiste ensemble.

--Il ne s'agit donc plus que de savoir si Schmoûle consent à prêter serment.

--Je suis venu pour ça, dit Schmoûle tranquillement, et je suis prêt.

--Un instant, interrompit le vieux rebbe en levant la main, un instant! Mon devoir, avant de recevoir un acte pareil, l'un des plus saints, des plus sacrés de notre religion, est d'en rappeler l'importance à Schmoûle.»

Alors, d'une voix grave, il se mit à lire: «Tu ne prendras point le nom de l'Éternel, ton Dieu, en vain. Tu ne diras point de faux témoignage!»

Puis, plus loin, il lut encore du même ton solennel:

«Quand il sera question de quelque chose où il y ait doute, touchant un boeuf ou un âne, ou un menu bétail, ou un habit, ou toute autre chose, la cause des deux parties sera portée devant le juge, et le serment de l'Éternel interviendra entre les deux parties.»

Schmoûle, en cet instant, voulut parler; mais, pour la seconde fois, David lui fit signe de se taire, et dit:

«"Tu ne prendras point le nom de l'Éternel ton Dieu en vain, tu ne porteras point de faux témoignage!" Ce sont deux commandements de Dieu que tout le peuple d'Israël entendit parmi les tonnerres et les éclairs, tremblant et se tenant au loin dans le désert de Sinaï.

«Et voici maintenant ce que l'Éternel dit à celui qui viole ses commandements:

«Si tu n'obéis pas à la voix de l'Éternel ton Dieu, pour prendre garde à ce que je te prescris aujourd'hui, les cieux qui sont sur ta tête seront d'airain, et la terre qui est sous tes pieds sera de fer.

«L'Éternel te donnera, au lieu de pluie, de la poussière et de la cendre; l'Éternel te frappera, toi et ta postérité, de plaies étranges, de plaies grandes et de durée, de maladies malignes et de durée.

«L'étranger montera au-dessus de toi fort haut, et tu descendras fort bas; il te prêtera, et tu ne lui prêteras point.

«L'Éternel enverra sur toi la malédiction et la ruine de toutes les choses où tu mettras la main et que tu feras, jusqu'à ce que tu sois détruit. Tes filles et tes fils seront livrés à l'étranger, et tes yeux le verront et se consumeront tout le jour en regardant vers eux, et ta main n'aura aucune force pour les délivrer.

«Ta vie sera comme pendante devant toi, et tu seras dans l'effroi nuit et jour. Tu diras le matin: Qui me fera voir le soir? Et le soir, tu diras: Qui me fera voir le matin?

«Et toutes ces malédictions t'arriveront et te poursuivront, et reposeront sur toi, jusqu'à ce que tu sois exterminé, parce que tu n'auras pas obéi à la voix de l'Éternel ton Dieu, pour garder ses commandements et ses statuts qu'il t'a donnés!

«Ce sont ici les paroles de l'Éternel!» reprit David en levant la tête.

Il regardait Schmoûle, qui restait les yeux fixés sur la Bible, et paraissait rêver profondément.

«Maintenant, Schmoûle, poursuivit-il, tu vas prêter serment sur ce livre, en présence de l'Éternel qui t'écoute; tu vas jurer qu'il n'a rien été convenu entre Christel et toi, ni pour le délai, ni pour les jours de retard, ni pour le prix de la nourriture des boeufs pendant ces jours. Mais garde-toi de prendre des détours dans ton coeur, pour t'autoriser à jurer, si tu n'es pas sûr de la vérité de ton serment; garde-toi de te dire, par exemple, en toi-même: "Ce Christel m'a fait tort, il m'a causé des pertes, il m'a empêché de gagner dans telle circonstance." Ou bien: "Il a fait tort à mon père, à mes proches, et je rentre ainsi dans ce qui me serait revenu naturellement." Ou bien: "Les paroles de notre convention avaient un double sens, il me plaît à moi de les tourner dans le sens qui me convient; elles n'étaient pas assez claires, et je puis les nier." Ou bien: "Ce Christel m'a pris trop cher, ses boeufs valent moins que le prix convenu, et je reste de cette façon dans la vraie justice, qui veut que la marchandise et le prix soient égaux, comme les deux côtés d'une balance." Ou bien encore: "Aujourd'hui, je n'ai pas la somme entière, plus tard je réparerai le dommage", ou toute autre pensée de ce genre.

«Non, tous ces détours ne trompent point l'oeil de l'Éternel; ce n'est point dans ces pensées, ni dans d'autres semblables que tu dois jurer, ce n'est pas d'après ton propre esprit, qui peut être entraîné vers le mal par l'intérêt, qu'il faut prêter serment, _ce n'est pas sur ta pensée, c'est sur la mienne qu'il faut te régler_; et tu ne peux rien ajouter ni rien retrancher, par ruse ou autrement, à ce que je pense.

«Donc, moi David Sichel, j'ai cette pensée simple et claire:--Schmoûle a-t-il promis un florin à Christel pour la nourriture des boeufs qu'il a achetés, et, pour chaque jour de retard après la huitaine, l'a-t-il promis? S'il ne l'a pas promis à Christel, qu'il pose la main sur le livre de la loi, et qu'il dise: "Je jure non! je n'ai rien promis!" Schmoûle, approche, étends la main, et jure!»

Mais Schmoûle, levant alors les yeux, dit:

«Trente florins ne sont pas une somme pour prêter un serment pareil. Puisque Christel est sûr que j'ai promis--moi, je ne me rappelle pas bien--je les payerai, et j'espère que nous resterons bons amis. Plus tard, il me fera regagner cela, car ses boeufs sont réellement trop chers. Enfin, ce qui est dû est dû, et jamais Schmoûle ne prêtera serment pour une somme encore dix fois plus forte, à moins d'être tout à fait sûr.»

Alors David, regardant Kobus d'un oeil extrêmement fin, répondit:

«Et tu feras bien, Schmoûle; dans le doute, il vaut mieux s'abstenir.»

Le greffier avait inscrit le refus du serment, il se leva, salua l'assemblée et sortit avec Schmoûle, qui, sur le seuil, se retourna et dit d'un ton brusque:

«Je viendrai prendre les boeufs demain à huit heures, et je payerai.

--C'est bon», répondit Christel en inclinant la tête. Quand ils furent seuls, le vieux rebbe se mit à sourire. «Schmoûle est fin, dit-il, mais nos vieux talmudistes étaient encore plus fins que lui; je savais bien qu'il n'irait pas jusqu'au bout: voilà pourquoi je ne me suis pas habillé.

--Eh! s'écria Fritz, oui, je le vois, vous avez du bon tout de même dans la religion.

--Tais-toi, _épicaures_, répondit David en refermant la porte et reportant la Bible dans l'armoire; sans nous, vous seriez tous des païens, c'est par nous que vous pensez depuis deux mille ans; vous n'avez rien inventé, rien découvert. Réfléchis seulement un peu combien de fois vous vous êtes divisés et combattus depuis ces deux mille ans, combien de sectes et de religions vous avez formées! Nous, nous sommes toujours les mêmes depuis Moïse, nous sommes toujours les fils de l'Éternel, vous êtes les fils du temps et de l'orgueil; avec le moindre intérêt on vous fait changer d'opinion, et nous, pauvres misérables, tout l'univers réuni n'a pu nous faire abandonner une seule de nos lois.

--Ces paroles montrent bien l'orgueil de la race, dit Fritz; jusqu'à présent, je te croyais un homme modeste en ses pensées, mais je vois maintenant que tu respires l'orgueil dans le fond de ton âme.

--Et pourquoi serais-je modeste? s'écria David en nasillant. Si l'Éternel nous a choisis, n'est-ce point parce que nous valons mieux que vous?

--Tiens, tais-toi, fit Kobus en riant, cette vanité m'effraye; je serais capable de me fâcher.

--Fâche-toi donc à ton aise, dit le vieux rebbe, il ne faut pas te gêner.

--Non, j'aime mieux t'inviter à prendre le café chez moi, vers une heure; nous causerons, nous rirons, et ensuite nous irons goûter la bière de mars; cela te convient-il?

--Soit, fit David, j'y consens, le chardon gagne toujours à fréquenter la rose.»

Kobus allait s'écrier: «Ah! décidément, c'est trop fort!» mais il s'arrêta et dit avec finesse: «C'est moi qui suis la rose!»

Alors tous trois ne purent s'empêcher de rire. Christel et Fritz sortirent bras dessus bras dessous, se disant entre eux: «Est-il fin ce rebbe David! Il a toujours quelque vieux proverbe qui vient à propos pour vous réjouir. C'est un brave homme.» Tout se passant comme il avait été convenu: Christel et Kobus dînèrent ensemble, David vint au dessert prendre le café, puis ils se rendirent à la brasserie du _Grand-Cerf_. Fritz était dans un état de jubilation extraordinaire, non seulement parce qu'il marchait entre son vieil ami David et le père de Sûzel, mais encore parce qu'il avait une bouteille de _steinberg_ dans la tête, sans parler du bordeaux et du kirschenwasser. Il voyait les choses de ce bas monde comme à travers un rayon de soleil: sa face charnue était pourpre, et ses grosses lèvres se retroussaient par un joyeux sourire. Aussi quel enthousiasme éclata lorsqu'il parut ainsi sous la toile grise en auvent, à la porte du _Grand-Cerf_.

«Le voilà! le voilà! criait-on de tous les côtés, la chope haute, voici Kobus!»

Et lui, riant, répétait:

«Oui, le voilà! ha! ha! ha!»

Il entrait dans les bancs et donnait des poignées de main à tous ses vieux camarades.

Durant les huit jours qui venaient de se passer, on se demandait partout:

«Qu'est-il devenu? quand le reverrons-nous?

Et le vieux Krautheimer se désolait, car toutes ses pratiques trouvaient la bière mauvaise.

Enfin, il s'assit au milieu de la jubilation universelle, et fit asseoir le père Christel à sa droite. David alla regarder Frédéric Schoultz, le gros Hâan, Speck et cinq ou six autres qui faisaient une partie de _rams_ à deux kreutzers la marque.

On se mit à boire de cette fameuse bière de mars, qui vous monte au nez comme le vin de Champagne. En face, à la brasserie des _Deux-Clefs_, les hussards de Frédéric-Wilhelm buvaient de la bière en cruchons, les bouchons partaient comme des coups de pistolets; on se saluait d'un côté de la rue à l'autre, car les bourgeois de Hunebourg sont toujours bien avec les militaires, sans frayer pourtant ensemble, ni les recevoir dans leurs familles, chose toujours dangereuse.

À chaque instant le père Christel disait:

«Il est temps que je parte, monsieur Kobus; faites excuse, je devrais déjà être depuis deux heures à la ferme.

--Bah! s'écria Fritz en lui posant la main sur l'épaule, ceci n'arrive pas tous les jours, père Christel; il faut bien de temps en temps s'égayer et se dégourdir l'esprit. Allons, encore une chope!»

Et le vieil anabaptiste, un peu gris, se rasseyait en pensant: «Cela fera la sixième! Pourvu que je ne verse pas en route!»

Puis il disait: «Mais, monsieur Kobus, qu'est-ce que pensera ma femme si je rentre à moitié gris? Jamais elle ne m'aura vu dans cet état!

--Bah! bah! le grand air dissipe tout, père Christel, et puis vous n'aurez qu'à dire: "M. Kobus l'a voulu!" Sûzel prendra votre défense.

--Ça, c'est vrai, s'écriait alors Christel en riant, c'est vrai: tout ce que dit et fait M. Kobus est bien! Allons, encore une chope!»

Et la chope arrivait, elle se vidait; la servante en apportait une autre, ainsi de suite.

Or, sur le coup de trois heures, à l'église Saint-Sylvestre, et comme on ne pensait à rien, une troupe d'enfants tourna le coin de l'auberge du _Cygne_, en courant vers la porte de Landau; puis quelques soldats parurent, portant un de leurs camarades sur un brancard; puis d'autres enfants en foule; c'était un roulement de pas sur le pavé, qui s'entendait au loin.

Tout le monde se penchait aux fenêtres et sortait des maisons pour voir. Les soldats remontaient la rue de la Forge, du côté de l'hôpital, et devaient passer devant la brasserie du _Grand-Cerf_.

Aussitôt les parties furent abandonnées; on se dressa sur les bancs: Hâan, Schoultz, David, Kobus, les servantes, Krautheimer, enfin tous les assistants. D'autres accouraient de la salle, et l'on se disait à voix basse: «C'est un duel! c'est un duel!»

Cependant le brancard approchait lentement; deux hommes le portaient; c'était une civière pour sortir le fumier des écuries de la caserne de cavalerie; le soldat couché dessus, les jambes pendant entre les bras du brancard, la tête de côté sur sa veste roulée, était extrêmement pâle; il avait les yeux fermés, les lèvres entrouvertes et le devant de la chemise plein de sang. Derrière venaient les témoins, un vieux hussard à sourcils jaunâtres et grosses moustaches rousses en paraphe sur ses joues brunes; il portait le sabre du blessé sous le bras, le baudrier jeté sur l'épaule, et semblait tout à fait calme. L'autre, plus jeune et tout blond, était comme abattu, il tenait le shako; puis arrivaient deux sous-officiers, se retournant à chaque pas, comme indignés de voir tout ce monde.

Quelques hussards, devant la brasserie des _Deux-Clefs,_ criaient au vieux qui portait le sabre: «Rappel! eh! Rappel!» C'était sans doute leur maître d'armes; mais il ne répondit pas et ne tourna même pas la tête.

Au passage des deux derniers, Frédéric Schoultz, en sa qualité d'ancien sergent de la landwehr, s'écria du haut de sa chaise:

«Hé! camarades... camarades!» Un d'eux s'arrêta. «Qu'est-ce qui se passe donc, camarade?

--Ça, mon ancien, c'est un coup de sabre en l'honneur de Mlle Grédel, la cuisinière du _Boeuf-Rouge_.

--Ah!

--Oui! un coup de pointe en riposte et sans parade; elle est venue trop tard.

--Et le coup a porté?

--À deux lignes au-dessous du téton droit.» Schoultz allongea la lèvre; il semblait tout fier de recevoir une réponse. On écoutait, penchés autour d'eux. «Un vilain coup, fit-il, j'ai vu ça dans la campagne de France.» Mais le hussard, voyant ses camarades entrer dans la ruelle de l'hôpital, porta la main à son oreille et dit: «Faites excuse!» Alors il rejoignit sa troupe, et Schoultz promenant un regard satisfait sur l'assistance, se rassit en disant: «Quand on est soldat, il faut tirer le sabre; ce n'est pas comme les bourgeois qui s'assomment à coups de poing.» Il avait l'air de dire: «Voilà ce que j'ai fait cent fois!» Et plus d'un l'admirait. Mais d'autres, en grand nombre, gens raisonnables et pacifiques, murmuraient entre eux: «Est-il possible que des hommes se tuent pour une cuisinière! C'est tout à fait contre nature. Cette Grédel méritait d'être chassée de la ville, à cause des passions funestes qu'elle excite entre les hussards.»

Fritz ne disait rien, il semblait méditatif, et ses yeux brillaient d'un éclat singulier. Mais le vieux rebbe, à son tour, s'étant mis à dire: «Voilà comment des êtres créés par Dieu se massacrent pour des choses de rien!» Tout à coup il s'emporta d'une façon étrange.