L'Amérique sous le nom de pays de Fou-Sang
Part 1
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NOTES DU TRANSCRIPTEUR:
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Marquage: _italiques_ =gras=
L'AMÉRIQUE
SOUS LE NOM DE PAYS DE FOU-SANG,
A-T-ELLE ÉTÉ
=CONNUE EN ASIE DÈS LE 5e SIÈCLE DE NOTRE ÈRE=.
IMP. DE HAUQUELIN ET BAUTRUCHE, RUE DE LA HARPE, 90.
L'AMÉRIQUE
SOUS LE NOM DE PAYS DE FOU-SANG,
EST-ELLE CITÉE, DÈS LE 5e SIÈCLE DE NOTRE ÈRE, DANS LES GRANDES ANNALES DE LA CHINE, ET, DÈS LORS, LES SAMANÉENS DE L'ASIE-CENTRALE ET DU CABOUL, Y ONT-ILS PORTÉ LE BOUDDHISME, CE QU'A CRU VOIR LE CÉLÈBRE M. DE GUIGNES, ET CE QU'ONT NIÉ GAUBIL, KLAPROTH ET M. DE HUMBOLDT?
DISCUSSION OU DISSERTATION ABRÉGÉE,
OU L'AFFIRMATIVE EST PROUVÉE,
PAR M. DE PARAVEY,
DU CORPS ROYAL DU GÉNIE.
[Greek: O Solon, Solon, Ellenes aei paides este.]
O Solon, Solon, vous autres Grecs, vous n'êtes que des enfans.
PLATON, Timée.
(Extrait du No de février 1844 des _Annales de philosophie chrétienne_.)
PARIS,
=CHEZ TREUTTEL ET WURTZ=,
Rue de Bourbon, no 17.
ET AU BUREAU DES ANNALES DE PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE,
Rue Saint-Guillaume (Fbg-S.-G.), no 24.
1844
L'AMÉRIQUE
SOUS LE NOM DE PAYS DE FOU-SANG,
A-T-ELLE ÉTÉ
CONNUE EN ASIE DÈS LE 5e SIÈCLE DE NOTRE ÈRE[1].
Les savans de l'Islande et du Danemarck viennent de démontrer que les Scandinaves, longtems avant Colomb, visitaient les parties nord-est de l'Amérique, y trouvaient des vignes sauvages et du raisin, et même avaient pénétré plus au sud, jusque dans le Brésil actuel.
Avant ces recherches toutes modernes, l'illustre Buffon, dans son _Discours sur les variétés de l'espèce humaine_, avait reconnu, comme M. de Humboldt l'a vu aussi postérieurement, que les peuplades du nord-ouest de l'Amérique, et même du Mexique, avaient dû y venir de la Tartarie et de l'Asie centrale; et, s'appuyant sur les nouvelles découvertes des Russes, il traçait la route suivie par ces Asiatiques, les faisant arriver au nord-ouest de la Californie, à travers le Kamtchatka et la chaîne des îles Aléoutes.
De son côté, M. de Guignes, compulsant les annales de la Chine, et par elles éclaircissant toutes nos origines européennes, y trouvait un fort curieux mémoire sur le pays de FOU SANG, ou pays de l'_Orient extrême_. Il s'aidait des lumières jetées par les Russes et les géographes les plus modernes sur les contrées extrêmes du nord-est de l'Asie; et, dans un savant travail inséré au T. XXVIII des _Mémoires de l'Académie des Inscriptions et des Belles-Lettres_, il prouvait, autant qu'on le pouvait faire alors, que ce pays de _Fou-sang_, connu dès l'an 458 de J.-C., riche en or, en argent et en cuivre, mais où _manquait le fer_, ne pouvait être autre que l'_Amérique_.
Toutes les Cartes grossières et altérées à dessein, quant à la grandeur des contrées étrangères, que nous avons pu recueillir dans les livres ou les recueils rapportés de Chine, et antérieures aux cartes exactes du Céleste Empire, dressées ensuite par les missionnaires de Pékin, offrent, en effet, à l'est et au nord-est de la Chine, outre le Japon, marqué sous un de ses noms _Gi_ _Pen_ (Source du soleil), un amas confus de pays, dessinés comme de petites îles, sans doute parce qu'on pouvait y aborder par mer; et, parmi ces pays, _dont l'étendue est diminuée à dessein_, est marqué le célèbre pays de _Fou-sang_, pays sur lequel on a débité, en Chine, bien des fables; mais qui, dans la Relation traduite par M. de Guignes, se présente sous un jour tout à fait naturel, et ne peut s'appliquer qu'à une des contrées de l'Amérique, si ce n'est même, comme nous le verrons, à l'Amérique entière.
Nous n'avons connu ces anciennes cartes Chinoises, dressées de manière à présenter l'Europe elle-même, et toute l'Asie autre que la Chine, comme de très petits pays, que dans le voyage fait par nous à Oxford, dès 1830: nous les avons calquées à la _Bibliothèque Bodléienne_, et plus tard, notre savant ami, sir _Georges Staunton_, nous a donné une de ces cartes imparfaites.
De retour à Londres, nous y avons cherché et trouvé le texte chinois de la Relation traduite par M. de Guignes; car les ouvrages où elle se trouve étaient accaparés, à Paris, par certains sinologues. Nous avons copié ce texte; nous l'avons montré à M. _Huttman_, alors secrétaire de la Société asiatique anglaise. Il y reconnut, comme nous, une description de l'Amérique ou d'une de ses parties; et, dans la surprise qu'il en éprouva, il fit part probablement de nos recherches à M. Klaproth; car nous étions encore à Londres, quand ce savant prussien fit paraître, dans _les Nouvelles Annales des Voyages_, année 1831, une prétendue réfutation du _Mémoire_ de M. de Guignes, réfutation qu'il nous adressa, en même tems qu'une lettre assez longue, que nous publierons peut-être un jour[2].
Ni cette lettre, ni cette réfutation imprimée ne changèrent nos convictions sur la justesse des aperçus du docte M. de Guignes. Nous le déclarâmes à M. Klaproth; et, comme il sentait sans doute lui-même la faiblesse des raisonnemens par lesquels il avait essayé de montrer que cette Relation du _Fou-sang_ devait s'entendre du _Japon_, ce fut lui, nous le supposons, qui, postérieurement, voulant amener M. de Humboldt à ses fausses idées, fit insérer dans le T. X du _Nouveau Journal asiatique de Paris_, des Lettres du feu P. Gaubil, où ce savant missionnaire, sans nier cette Relation, discute les idées de M. de Guignes, et ne connaissant pas alors les Cartes dont nous parlons, semble ne pas admettre que l'Amérique, sous le nom de _Fou-sang_ ou sous d'autres noms, ait été réellement connue des Bouddhistes ou Samanéens de la Haute-Asie, dès l'an 458 de Jésus-Christ.
Dès lors, cependant, nous eussions pu démontrer, par le calcul exact des distances en _lys_, données dans cette Relation traduite des Grandes Annales de la Chine, sur ce pays du _Fou-sang_, et en discutant la route suivie pour s'y rendre, que ce pays, même d'après les aveux de M. Klaproth et du P. Gaubil, sur les noms chinois donnés à la contrée si reculée du _Kamtchatka_, ne pouvait exister qu'en Amérique.
Suivant le samanéen ou le moine bouddhiste, qui fit connaître le _Fou-sang_ aux Chinois, en 499 de notre ère, ce pays était à la fois à l'est de la Chine, et également à l'est d'une contrée demi-sauvage connue, dans les livres chinois, sous le nom de pays de _Ta_ _han_ ou des grands _Hans_, nom appliqué déjà auparavant à la dynastie chinoise des _Hans_, établie en 206 avant notre ère après celle des _Tsin_.
Mais, d'après les relations chinoises, sur ce pays de _Ta-han_, où l'on pouvait aller, soit par mer, en partant du Japon et se dirigeant au _nord-est_; soit par terre, en partant du coude très prononcé vers le nord, que fait le grand fleuve _Hoang-ho_, dans le pays des Mongols, et passant au sud du lac _Baïkal_, et se dirigeant ensuite également au nord-est, ce pays, très éloigné de la Chine, ne peut être que le _Kamtchatka_, aussi nommé pays de _Lieou-kouey_, ou Lieu d'exil (_lieou_) des hommes pervers (_kouey_ ), dans d'autres Géographies chinoises.
Le père Gaubil, dans ces lettres mêmes publiées par M. Klaproth, l'admet pour le pays _Lieou-kouey_; car on dit ce pays entouré de trois côtés par la mer, comme l'est le Kamtchatka; et la distance où on le met, dans la géographie de la dynastie des _Tangs_, publiée aussi par ce savant missionnaire, ne peut convenir qu'à cette pointe extrême de l'Asie nord-est.
D'une autre part, discutant la position du pays de _Ta-han_, M. Klaproth lui-même, dans le mémoire que nous réfutons, p. 12me, déclare que ce pays de _Ta-han_ a aussi été nommé pays de _Lieou-kouey_; et puisque ce lieu est le _Kamtchatka_, d'après le P. Gaubil, le pays de _Ta-han_ répond donc aussi au _Kamtchatka_ du sud, et non pas à la grande île _Saghalien_ ou _Taraïkaï_, qui existe à l'est de la Tartarie et à l'embouchure du fleuve Amour, île où le veut mettre M. Klaproth, dans ses Recherches sur le _Fou-sang_.
C'était aussi dans le _Kamtchatka_ que le célèbre M. de Guignes plaçait le pays de _Ta-han_, où les livres de la Chine, tels que le _Pian-y-tien_, vaste _Géographie des peuples étrangers_, précieux ouvrage que possède la bibliothèque du roi à Paris, figurent des hommes sauvages fort grands et à cheveux très longs et en désordre.
Et, quand le samanéen _Hoeï-chin_, venu du pays de Fou-sang, en Chine, et débarqué à _King-tcheou_, dans le _Hou-pe_, sur la rive gauche du grand fleuve _Kiang_, dit: _que le Fou-sang est à la fois à l'orient de la Chine et à l'est du pays de Ta-han_, ou du Kamtchatka, il est évident qu'il donne, _du sud au nord_, une très vaste étendue à ce pays de _Fou-sang_, puisque le Kamtchatka, même dans sa partie la plus australe, est très loin, au nord-est, de la Chine, en ne la prenant même que dans le nord, et encore plus loin du fleuve _Kiang_: il parle donc ici, non pas d'une île, même aussi grande que le Japon, mais d'un continent très étendu, tel que l'Amérique du Nord.
Aussi, quand nous avons communiqué le Mémoire de M. de Guignes et la prétendue Réfutation de M. Klaproth, au célèbre navigateur M. Dumont-d'Urville, dont la science déplore encore la perte fatale, ce savant qui, avant son dernier voyage, avait commencé par nos conseils l'étude des livres de géographie conservés en Chine, n'a-t-il pu s'empêcher de sourire de pitié en voyant que, par un véritable tour de force, de ce vaste continent M. Klaproth avait essayé de faire une simple contrée du Japon, pays qui, sous son nom véritable, est lui-même indiqué dans un autre passage des _Grandes Annales_ cité par M. de Guignes, et où l'on décrit la route qui, de la Corée, menait par mer au pays de _Ta-han_. On touchait pour y aller au pays de _Ouo_ ou du Japon qui, dès lors, était déjà connu des Chinois dans toutes ses parties; on abordait au nord le pays de _Wen-tchin_ (île Saghalien); puis, cinglant à l'est, on arrivait au _Ta-han_ ou au _Kamtchatka_, ailleurs nommé _Lieou-kouei_.
Un pays assez vaste pour être _à la fois_ à l'orient de la Chine centrale et du Kamtchatka, ne peut évidemment être que l'Amérique du Nord; ce que n'avait pas dit M. de Guignes, mais ce qu'il devait sentir, et la distance même à laquelle on place le _Fou-sang_ du pays de _Ta-han_ ou du Kamtchatka, dans la Relation du samanéen, achève de le démontrer.
Il évalue, en effet, à 20 mille _lys_ cette distance _vers l'est_ du _Ta-han_ au _Fou-sang_; et, comme les _lys_ ont souvent varié en Chine, M. Klaproth essaie, en les supposant fort petits, de n'arriver ainsi qu'au Japon!! Mais comme la direction à l'est le gêne encore et le ferait tomber dans l'Océan, en admettant, comme il le fait, que le _Ta-han_ n'est autre que l'île de Saghalien, il change, sans plus de façon, cette direction, et la porte vers le sud; de sorte que, de supposition en supposition, il arrive à conclure que la partie sud-est du Japon était cette contrée du _Fou-sang_, alors nouvelle encore, suppose-t-il, pour les Chinois.
Mais le P. Gaubil, qu'il invoquait ailleurs, pouvait même le détromper à cet égard et lui donner la valeur réelle de ces _lys_.
Dans son _Histoire de la dynastie des Tang_, qui a régné peu de tems après l'époque où les _Grandes Annales_ ont transcrit ces Relations du _Ta-han_ et du _Fou-sang_, il dit: «que l'on compte 15,000 lys entre la Perse et la ville de _Sy-ngan-fou_[3],» alors capitale de la Chine; la Perse étant en ces livres désignée sous le nom de royaume de _Po-sse_, et sa capitale devant être vers _Passa-garde_ et Schiras ou Persépolis.
Or, vers le nord-est, les géographes de la dynastie Tang, comptent aussi 15,000 _lys_, pour la distance de Sy-ngan-fou, au pays de _Lieou-kouey_[4] (le même que le pays de _Ta-han_ selon M. Klaproth), pays entouré par la mer de trois côtés, et qui est reconnu par le P. Gaubil, avons-nous dit, pour correspondre au _Kamtchatka_.
Si donc, sur un globe terrestre, on prend une ouverture de compas, entre la capitale Sy-ngan-fou, celle de la Chine alors, et Schiras ou Persépolis, capitale du _Po-sse_ ou de la Perse, et qu'on reporte, à partir de Sy-ngan-fou, cette distance vers le nord-est, on doit atteindre la partie sud du pays de Kamtchatka, et c'est ce qui a lieu, en effet, avec une grande exactitude.
La valeur des _lys_ est donc fixée, en grand, pour cette époque; de sorte que le tiers de cette ouverture représentera 5,000 lys, et qu'en les joignant aux 15,000 lys qui forment l'ouverture entière, on obtiendra d'une manière exacte, la distance de 20,000 lys, que la relation du Samanéen affirme exister à l'est, entre le pays de _Ta-han_ et celui de _Fou-sang_, d'où il venait d'arriver.
A partir de la pointe sud du Kamtchatka, qui répond à ce pays de _Lieou-kouey_ ou de _Ta-han_, portant alors _vers l'est_, sur le globe en question, l'ouverture de compas de 20,000 _lys_, on devra donc, si le _Fou-sang_ est l'Amérique, atteindre au moins la côte ouest de ce nouveau continent, côte qui dès longtems abordée par les Asiatiques, a été, par une sorte de fatalité, la dernière explorée par les Européens. Or, c'est ce qui arrivera, en effet, et ce qui confirme, à la fois, les conjectures de Buffon, et les assertions, appuyées de cartes encore peu exactes, qu'avait émises M. de Guignes; car on parviendra ainsi au nord des Bouches de la Colombia, et non loin de la _Californie_.
Ce savant ne pouvait alors, parvenir à la même précision que nous; puisque, nous le répétons, les positions exactes des côtes nord-ouest de l'Amérique vers les îles Aléoutes, et même celles du pays du Kamtchatka, n'étaient pas encore bien rigoureusement établies; mais il n'en a eu que plus de mérite à reconnaître le premier, la valeur des _lys_ pour cette époque, et à retrouver ainsi, dans les Géographies trop peu consultées de la Chine, des pays aussi nouveaux pour nous, que l'étaient alors le Kamtchatka et ce vaste continent d'Amérique, connu de tout tems par les peuples explorateurs de l'Asie Centrale, mais qui ne nous a été révélé que bien tard par le génie admirable et persévérant d'un illustre génois.
A l'aide de ces mêmes livres conservés en Chine, et qu'il est honteux pour les Européens, de ne pas avoir traduits encore, depuis plus d'un siècle qu'ils les possèdent, nous pourrions montrer que la _Méropide d'Elien_[5] n'était elle-même aussi, que l'_Amérique du Nord_; car l'invasion chez les _Hyperboréens_, dont parle cet auteur, ne peut avoir eu lieu, que du nord de l'Amérique, au Kamtchatka et aux rives du grand fleuve Amour, contrées où les anciens livres de la Chine font vivre une foule de peuples, dont les noms, en Europe, sont à peine connus en ce jour, bien que très curieux et tous significatifs.
Dès les tems les plus reculés, ayant reçu sans doute, des colonies de la Grèce et de la Syrie, ces heureux Hyperboréens, envoyaient au temple d'Apollon, à Délos, des gerbes du blé récolté par eux.
Hérodote et Pausanias nous nomment les peuples qui, de main en main, faisaient parvenir ces offrandes en Grèce; et, quand on combine ce qu'ils en disent, avec les notions sur ces mêmes peuples, qu'offrent les livres chinois, on acquiert facilement la conviction que le véritable pays des _Hyperboréens_, c'est-à-dire, des peuples du nord-est, ne pouvait être situé ailleurs que sur le fleuve Amour et vers la Corée, contrées à alphabet, très anciennement civilisées ou colonisées.
Par ces Hyperboréens, en rapport avec les nations féroces de l'Amérique du nord, nations que décrit Elien sous le nom de _Machimos_ ou de guerriers, les Grecs des tems anciens, qui avaient porté la culture des céréales sur les rives de l'Amour, devaient donc avoir des notions sur ce _Fou-sang_ ou monde oriental, vaste continent, qui, du côté de l'ouest, exploré par les Phéniciens de l'Égypte, et ensuite, par les Carthaginois, avait reçu le nom d'_Atlantide_.
L'imagination fleurie des Asiatiques avait pu broder bien des fables sur ces relations d'un monde si éloigné, et où l'on n'abordait pas sans courir de très grands dangers; mais les monumens si curieux de _Palenqué_ dans le Guatimala, et ceux non moins importants qu'a dessinés M. de Waldeck, dans le Yucatan, démontrent positivement ces rapports antiques de l'Asie Centrale, des Indes et de l'Égypte à l'Amérique ou à la _Méropide_, véritable pays de _Fou-sang_.
Le _Chan-hai-king_, antique géographie mythologique de la Chine, le _Li-sao_ et d'autres livres chinois débitent aussi des fables sur la vallée de _Tang-kou_ ou des _Eaux chaudes_, d'où le soleil paraît sortir, se levant ensuite dans le pays de _Fou-sang_, où croissent des mûriers d'une hauteur prodigieuse; ils disent que les peuples du _Fou-sang_ mangent les fruits de ces mûriers pour devenir immortels et pouvoir voler dans les airs, et que les vers à soie de ces arbres, énormes aussi, se renferment dans des cocons monstrueux de grosseur.
Toutes ces fables sont fondées sur le nom _Sang_ du mûrier qui entre dans le nom chinois de l'Amérique ou du _Fou-sang_; et on se les explique quand on examine les monumens Mythriaques, sculptures de l'Asie occidentale, où l'on remarque toujours, sur la droite, le soleil se levant derrière un arbre, tel qu'un mûrier; ce qui n'est que la peinture même du caractère hiéroglyphique conservé en chinois, pour exprimer l'_Orient_, caractère qui se prononce _Tong_ et qui se forme en dessinant le symbole du soleil _gi_, derrière celui de l'_arbre_ _mo_, le soleil à son lever, montrant en effet son disque derrière les arbres.
Tacite, dans sa _Germanie_, débite aussi des fables sur les pays où le soleil se couche, en faisant entendre, dit-il, des pétillemens lorsque ses feux pénètrent dans l'Océan, et cet admirable ouvrage n'en est pas moins lu et consulté tous les jours; et ces récits merveilleux n'ont point fait nier l'existence des pays dont il parle.
Mais la Relation du Samanéen _Hoeï-chin_, sur le _Fou-sang_, n'offre aucune de ces fables, et si elle place un arbre de ce nom en Amérique, elle le décrit comme un végétal à fruit rouge en forme de poire, arbuste dont les jeunes rejetons se mangent et dont l'écorce se prépare comme du chanvre, et donne des toiles, des habits et même du papier; car les habitans de ce pays avaient déjà une écriture, dit cette Relation, et l'on a retrouvé, en effet en Amérique, des livres et une écriture au Mexique, et ailleurs.
Dans les livres chinois de botanique, ce nom de _Fou-sang_, qu'on peut traduire par celui de _mûrier secourable_, _utile_, sens de _Fou_, est donné maintenant à la _Ketmie_, ou _Hibiscus rosa sinensis_, plante venue de Perse en Chine, nous apprend le P. Cibot, et _qui y a été greffée sur le mûrier_.
Mais M. Klaproth serait porté à y voir, par quelque méprise, le _mûrier à papier_, dont on fait aussi, en effet, des étoffes et des habits, tandis que d'autres pourraient y trouver le _Metl_ ou _Maguey_ du Mexique, mais mal décrit; car cette plante donnait également des étoffes et un papier; elle procurait une sorte de vin et des alimens, et était éminemment utile.
Au vrai, ce nom _Fou-sang_ exprime seulement le nom de l'_Orient extrême_; car dans l'antique géographie hiéroglyphique, le Royaume central se nommait, ainsi qu'on le fait encore en Chine, _Tchong-hoa_, ou _Fleur du centre_, _du milieu_; et les quatre contrées cardinales avaient le nom de _Sse-fou_, ou des _quatre pays auxiliaires_, comparés aux quatre pétales principales du Nelumbo, fleur mystique, fleur du milieu, Lotus sacré, type de l'antique Égypte[6] et de la terre par excellence.
L'Inde nous offre encore cette géographie symbolique; et les anciennes cartes chinoises nomment _Fou-yu_ les contrées du nord; _Fou-nan_, celles du sud; _Fou-lin_, celles de l'ouest, c'est-à-dire, le _Ta-tsin_, empire romain; et enfin, _Fou-sang_, celles de l'est; or, à l'est de la Chine, n'existe que l'Amérique, comme pays étendu, et si le Japon a eu aussi ce nom de _Fou-sang_, c'est qu'il est à l'est de la Chine; mais il n'est pas le vrai pays de _Fou-sang_, dit l'Encyclopédie japonaise, qu'aurait dû consulter M. Klaproth, s'appuyant à tort sur ce nom reconnu faux pour ce pays.
Le Bananier, arbre _Pis-sang_ des Malais, aurait pu aussi être encore un de ces arbres _Fou-sang_, types de l'orient, aussi bien que la fleur du _Nelumbo_, ou lotus rose d'Égypte, d'où l'on voit sortir le jeune Horus, c'est-à-dire, où naît le soleil; tout cela, nous le répétons, n'est qu'une suite naturelle des symboles employés, dans la géographie antique et hiéroglyphique, encore trop peu étudiée.
La Relation traduite par M. de Guignes, met aussi beaucoup de _Pou-tao_, c'est-à-dire de _raisins_ dans le pays de _Fou-sang_; M. de Guignes avait traduit ces deux caractères séparément, et y avait vu des glayeuls _Pou_ et des pêches _Tao_. M. Klaproth le rectifie avec raison; mais, par une singulière distraction, il oublie que les forêts de l'Amérique du Nord abondaient en Vignes sauvages de plusieurs espèces, et que les Scandinaves y avaient placé, dans le nord-est, le pays de _Vin-land_, ou du vin. Il va donc jusqu'à nier l'existence de la Vigne en Amérique; et, s'appuyant surtout sur ce passage, il veut que le _Fou-sang_ soit le Japon, où la vigne, dit-il, existait depuis longtems, bien qu'en Chine elle n'ait été apportée de l'Asie occidentale qu'en l'an 126 avant notre ère. On voit donc, encore ainsi, combien sa réfutation de M. de Guignes, même lorsque ce dernier se trompe, était faible, et tout son Mémoire n'offre que des argumens de la même force.
Quand le Samanéen dit que le fer manque au _Fou-sang_, mais qu'on y trouve du cuivre, et que l'or et l'argent n'y sont pas estimés, vu leur abondance sans doute, il ne fait que nous apprendre ce que Platon avait dit déjà de l'Atlantique, et ce que répètent toutes les relations de l'Amérique; une rivière célèbre du nord de ce continent, porte encore le nom de Rivière mine de cuivre, et le cuivre est aussi très abondant dans le Pérou.
Il nous apprend, en outre, que les habitans du _Fou-sang nourrissent des troupeaux de cerfs et font du fromage du lait des biches_; et, dans les Encyclopédies chinoises et japonaises, comme aussi dans le _Pian-y-tien_, si l'on donne la figure d'un habitant du _Fou-sang_, on le dessine, en effet, occupé à traire une biche, à petites taches rondes; c'est même là, dans les deux encyclopédies, ce qui forme la caractéristique de cette contrée du _Fou-sang_. Déjà Philostrate, dans la _Vie d'Apollonius_, avait cité, dans l'Inde, des peuples nourrissant des biches pour leur lait, et la chose n'est pas assez commune pour ne pas être remarquée; mais ces troupeaux de biches ont aussi été retrouvés en Amérique de nos jours; car Valmont de Bomare, article _Cerf_, dit: «Les Américains ont des troupeaux de cerfs et de biches, errans le jour dans les bois et le soir rentrant dans leurs étables. Plusieurs peuples d'Amérique, n'ayant point d'autre lait, ajoute-t-il, que celui qu'ils tirent de leurs biches, et dont ils font aussi du fromage.»
Il semble donc, qu'il traduit par ces mots, ce que disait en 499 de notre ère, _Hoeï-chin_, sur les peuples du _Fou-sang_. Et si nous avons signalé aussi cet usage dans l'Inde antique, nous ne l'avons pas fait sans dessein, car ce même Samanéen affirme que la religion de Bouddha, religion indienne, avait, dès l'an 458 de notre ère, été portée dans le pays de _Fou-sang_, par cinq religieux du _Ky-pin_, ou de la Cophéne, contrée indienne; il dit que les peuples convertis dès lors par eux, n'avaient ni armes ni troupes, et (à l'instar des Argippéens, dont parle Hérodote) qu'ils ne faisaient point la guerre; il ajoute enfin qu'ils avaient une écriture, et le culte des images, c'est-à-dire qu'ils étaient de vrais Bouddhistes.