Chapter 9
--D'ailleurs, quoique je vous aie vu pour la première fois, il n'y a pas vingt-quatre heures, il me semble que nous sommes de vieux amis! C'est que je vous connaissais déjà par mon oncle Richard. Il vous aime tant, mon oncle Richard! Il m'a raconté comment vous lui avez sauvé la vie!--Je croyais que cela n'arrivait que dans ces romans-là...--et elle montrait le petit livre.
--Moi! Je lui ai sauvé la vie?
--Vous!
--Jamais! C'est....
--C'est la vérité, puisqu'il le dit. Il nous le répétait encore ce matin devant Sylvia.
--Ah! dit Georges qui devint assez pâle.
--Et elle était tout émue à ce récit-là, Sylvia!... Comme lui! comme moi! Qu'est-ce que vous avez donc?
Ses beaux yeux noirs interrogeaient Solis, qui paraissait mal à l'aise, comme souffrant.
--Rien... c'est ce souvenir!
--Ah! dit Éva, vous avez raison de l'aimer bien, mon oncle Richard! C'est la bonté même! Le dévouement fait homme! Il a été si excellent pour les siens!... Il a remplacé pour moi mon père mort; et ma mère morte, la soeur de Richard a eu la consolation de savoir, qu'elle partie, j'avais une famille nouvelle.... Aussi, je l'adore, mon oncle Norton!... Vrai! Je l'adore!... Et c'est parce que je vous le dois un peu que je vous aime beaucoup!
Le marquis essaya de sourire, doucement railleur:
--Alors, mademoiselle, dans ce maudit Paris qui vous gêne un peu, il y a au moins un Parisien à qui vous feriez grâce?
Elle regarda encore Georges bien en face, puis, naturellement, avec une belle franchise:
--Oh! il y en a plusieurs! dit miss Meredith. Il y a vous d'abord!... Et puis, il y a le docteur Fargeas, qui soigne Sylvia avec un zèle, un zèle!... Ah! puisse-t-il la guérir bien vite et nous permettre de partir!... Mais vous seriez seuls, lui et vous, que cela suffirait; à vous deux, vous me réconcilierez tout à fait avec Paris!
--Merci!... dit Solis en riant. Mais! vous avez une façon de lui prouver votre amitié, au docteur! «Mon Dieu, faites que je puisse le quitter le plus tôt possible!» C'est votre prière?
--Oui, justement. Ma pensée, c'est bien cela!
--Et, quand vous serez partie, vous ne regretterez rien à Paris?
--Si! Je vous l'ai dit. Lui! Vous! Mais bah! c'est si près, l'Amérique!
--Oui! dit Solis. On revient en France!
--Non pas, non pas! fit Éva joyeusement. On retourne à New-York!
* * * * *
Le marquis trouvait à cette jolie Américaine, si profondément femme et sérieuse, et gaie pourtant comme un enfant--avec ses saillies soudaines, raillant tout à coup la songerie de son regard--il lui trouvait un charme singulier, le charme sain et d'une tendresse douce, le charme pénétrant, «amiteux» et berceur de l'être fait pour le foyer, pour la tiédeur exquise du bonheur sans fracas. Ah! celle-là, celle-là, dans sa petite main, tenait une existence de joie calme et vraie!
Et Georges restait là, causant, oubliant le temps qui passait, et cependant, avec l'acharnement de l'idée fixe, pensant à Sylvia, même en contemplant Éva, et comparant les yeux bleus, les yeux étranges, troublants, méditatifs et douloureux, de la femme, à ces yeux clairs, noirs et francs, de la jeune fille.
Puis, peu à peu, entre eux les paroles tombant et se faisant plus rares, Éva prétextait la chaleur trop grande du soleil qui montait, chauffant le sable fin, mettant des clartés aveuglantes sur la mer, pailletée de feu, sur le sable, et elle disait:
--Je rentre! Me laissez-vous rentrer seule?
Et tandis que Solis se levait, saluant et l'accompagnant:
--Ah! je n'aurai pas beaucoup lu mon livre--cette fois!--Du reste, c'est drôle, les romans ne m'amusent plus! Ils se ressemblent tous!
--C'est qu'ils ressemblent tous à la vie, qui est assez banale.
--Oh! monsieur le marquis, je vous en prie, pas de pessimisme. Laissez cela à M. de Bernière!
Elle marchait à côté de Solis et riait sous son ombrelle.
--Il m'amuse, M. de Bernière; mais il finirait par m'ennuyer. C'est un Schopenhauër du boulevard. Renvoyé à Mlle Offenburger.
--Et Mlle Offenburger serait très capable de le garder, dit le marquis. Ce qui serait dommage.
--Pourquoi?
--Parce que mon cousin est charmant.
--Et Mlle Offenburger, elle n'est donc pas charmante?
--Si fait. Charmante. Si l'_Encyclopédie_ marchait, elle serait comme cela!
--Vous n'aimez pas les femmes savantes?
--Au contraire. Seulement, je n'aime pas l'étalage. Vous devez être aussi instruite que Mlle Offenburger. Pourquoi ne le criez-vous pas sur les toits?
--Parce que je ne sais rien. J'ai un diplôme du cours de cuisine et je pourrais être doctoresse en repassage. Oui, je repasse mes cols moi-même, cela m'amuse! Mais cela ne peut pas compter!
--Eh! eh! fit M. de Solis, si Molière était là, il n'hésiterait pas!
* * * * *
Ils arrivaient sur la plage, à une sorte de mare ou de ruisselet formé par la mer, laissant parfois dans le sable des flaques oubliées ou de petits cours d'eau minuscules.
Éva s'arrêta, regardant, cherchant si de ses pieds fins elle pouvait franchir le ruisseau. M. de Solis lui tendit la main.
--Ne vous pressez pas, dit le marquis, prenez garde!
--Bah! quand je mouillerais le bout de mes bottines?
Au même moment des voix d'enfants criaient, comme une nichée d'oiseaux, de loin:
--Madame!... Madame? Par ici, madame! Par ici! Il y a un pont!
Et, en effet, sur le ruisselet d'eau courante, des gamins, des gamines--coureurs de plages, gavroches de la mer--avaient jeté des planchettes calées par des tas de sable figurant des piles de petits ponts improvisés, et là-dessus les promeneurs passaient les flaques.
--S'il y a un pont, allons au pont! dit gaiement le marquis.
Les gamins se disputaient les passagers, comme des _facchini_ des ports les bagages d'un voyageur qui débarque.
--De ce côté, monsieur! Ici, madame! le mien! le mien! Prenez le mien! le mien est meilleur!
Solis avait déjà traversé une des passerelles et offrait sa main à Éva qui disait «merci» et passait à son tour.
Et, comme le marquis donnait quelques sous à un petit gamin de treize ou quatorze ans qui se tenait là, debout, de l'autre côté du ruisselet, près de son pont, miss Meredith regarda l'enfant, blond comme de la paille, les cheveux tombant droits des deux côtés d'un visage frais et rouge, recuit et tanné déjà par le vent de mer.
En même temps, le petit reconnaissait l'Américaine et disait, sa casquette à la main, en fouillant dans sa veste après avoir glissé en poche les sous donnés par le marquis:
--Ah! tout justement, mademoiselle, j'allais, à la marée haute, aller à votre villa!
--Par exemple, fit le marquis, nous voici en pays de connaissance!
L'enfant hochait la tête et, de ses beaux yeux bleu clair, regardait Éva avec l'expression reconnaissante d'un bon chien dévoué.
--Mademoiselle?... Je crois bien qu'on la connaît! Et l'autre, donc! L'autre!
Georges n'avait pas besoin de demander à l'enfant le nom de cette autre et, tout bas, il la nommait lui-même: Sylvia--il devinait des visites de charité et de bonté à des pauvres--et il regardait ce petit qui tirait de sa veste un morceau de journal enveloppant un objet qu'il en sortait précieusement, tendant à Éva un bracelet d'or, mais dont la chaînette pendait, cassée:
--Oui, voilà un machin qu'on a laissé tomber chez la maman, hier... l'une ou l'autre!
--C'est à Sylvia! dit miss Meredith en prenant le bracelet.
--Et comment mistress Norton l'a-t-elle perdu chez cet enfant? demanda le marquis.
Éva se mit à rire.
--Oh! nous avons nos petits secrets!
--C'est, dit alors le petit à M. de Solis d'un air entendu, des dames qui viennent comme ça voir comment que va maman, qui est malade.... Et alors donc hier....
Mais Éva interrompait le petit, voulant lui laisser le plaisir de rapporter lui-même le bracelet à Sylvia.
--Suis-nous, mon enfant.
Et elle prenait, avec le marquis, le chemin de la villa, pendant que le gamin, marchant à leurs côtés, expliquait, doucement, d'une voix un peu traînante, la vie qu'on menait, dans cette maisonnette de pêcheurs où parfois venaient les Américaines, la demoiselle qui était là et l'_autre_.
Oh! on avait eu de la peine, cet hiver, chez les Ruaud!... Le père avait eu un frère mort à la mer, du côté d'Ostende. Ils étaient associés, les deux frères. Et la mère souffrait, geignait, depuis des temps, avec les fièvres. Lui, le petit, se faisait quelques sous par jour avec ses ponts, pendant l'été. L'hiver, il allait à l'école. Quand il serait grand, il serait marin, comme le père Ruaud, marin de l'État d'abord, puis pêcheur, comme tous les siens.
Et, tout en racontant cette humble vie, laborieuse, triste--il arrivait devant la villa des Norton--et Éva, ayant demandé si mistress Norton était chez elle, la jeune fille disait au petit Ruaud:
--Allons, viens! Viens te faire remercier par l'_autre_!--Vous entrez aussi, monsieur de Solis?
Georges hésitait. Il lui semblait qu'il commettait une indiscrétion en revenant, si vite, chez Sylvia. Mais aussi pourquoi, puisqu'il accompagnait miss Meredith, ne lui servirait-il pas de cavalier jusqu'au salon?
* * * * *
Sylvia était là justement, dans cette même pièce où, la veille, Georges de Solis l'avait revue, où elle lui avait, comme à travers un fossé creusé par les années, tendu une main amie. Elle parut heureuse de sa venue.
--A la bonne heure! je craignais que votre sauvagerie....
Elle s'arrêta, craignant de trop dire. Elle essayait de sourire, mais elle était moins rassurée qu'elle ne voulait le paraître. Elle s'expliquait, par le sentiment qu'elle éprouvait, l'empressement de M. de Solis. Mais pourtant si tôt, si vite! Et allait-elle, maintenant, vivre près de lui, le voir souvent?
--Ma chère Sylvia, dit miss Meredith, une autre fois, attachez mieux votre bracelet. Voici celui que vous rapporte le petit Ruaud.
L'enfant, qui tournait autour de lui des yeux étonnés, de beaux yeux bleus, et regardait ce salon avec le respect des splendeurs d'une église, se retourna vite en entendant son nom.
--Oui, paraît que c'est votre bracelet, madame, dit-il à Sylvia. Il s'aura détaché pendant que vous parliez à la mère, chez nous. Et alors, c'est le père qui l'a trouvé au pied du lit en rentrant de la pêche et qui a dit: «Francis, porte ça le plus vite possible à ces dames américaines! Elles peuvent en avoir besoin pour aller à la fête!...»
Un bon rire clair de miss Meredith interrompit le pauvre petit.
--A la fête! dit la jeune fille, ah! très joli!
Francis Ruaud demeurait un peu confus en entendant ce rire: il avait peur d'avoir dit quelque sottise.
Mais Sylvia le rassura bien vite:
--Un brave homme, ton père! Tu lui diras merci pour moi! Mon bracelet....
Elle le prenait des mains d'Éva et cherchait à le rattacher à son poignet.
--Voulez-vous me permettre?... dit machinalement M. de Solis.
--Pourrez-vous?
--C'est... c'est assez difficile, disait le marquis, dont les doigts effleuraient l'épiderme de Sylvia; il est joli, ce bracelet, plus fin que ces gros bijoux anglais... ou anglo-américains que portent vos compatriotes.
--Merci, interrompit Éva, merci pour moi! J'en ai, de ces horreurs-là! J'en porte, de ces gros bijoux!
Elle montrait au marquis la lourde chaîne d'or qu'elle avait au poignet, avec un cadenas et un petit trousseau de clés comme fermeture.
--Je vous demande pardon.... Je n'avais pas vu....
Et Georges balbutiait, tandis que miss Meredith ajoutait, sans malice:
--On ne voit que ce qu'on regarde....
Et s'approchant de Sylvia:
--Allons, vous ne saurez jamais, monsieur le marquis! Laissez.... On dirait que votre main tremble.... Du reste, dit-elle, la chaînette est brisée.
Sylvia, un peu pâlie, avait remercié M. de Solis et, ne sachant que dire pendant que miss Meredith essayait de rattacher le bracelet, elle demandait à Francis:
--Et comment va la maman?
--Comme ci, comme ça, madame; merci bien! C'est dans les reins que ça la tient maintenant après ses fièvres! Un mauvais tour qu'elle a pris en poussant le cabestan!... Ça sera rien, qu'elle dit. Mais voilà, elle crie, elle crie, et ça ennuie papa!...
--Ah! ça l'ennuie?... fit Éva.
Le petit Francis hochait la tête, l'air très sérieux, une expression de songerie, de raison triste passant sur sa bonne figure naïve d'enfant.
--Faut être juste, il dit comme ça qu'il a besoin de sommeil pour se reposer de la fatigue et, quand il faut se lever au fin matin, pour le bateau, et qu'on a passé une nuit blanche... dame, on est grinchu! C'est égal, il est dur tout de même pour la maman, le père!
--Pauvre femme! dit Sylvia.
--Et pour toi? Est-il dur aussi? demanda Éva.
--Oh! oui, bien dur aussi pour moi! Et dur pour lui! Il est comme ça, on ne se refait pas! Oh! c'est un gas! Fait pas bon flâner avec le père Ruaud! Et quand il a ses mauvaises minutes!...
--Ses mauvaises minutes? demanda encore miss Meredith! Qu'est-ce que c'est?
L'enfant regarda la jeune fille bien en face. Il tournait sa casquette entre ses doigts et il eut un sourire bizarre, mélancolique presque.
--Bé dame! dit-il, c'est, des fois, quand il a un grain d'eau-de-vie de trop! Alors! Ah! alors!
--Eh bien, alors? dit le marquis.
--Rien, monsieur! Voilà! Ce n'est pas toujours gai!
--Mais encore....
--Eh! bé dame!... les coups.... Ça pleut, les coups! Il cogne, c'est rien de le dire! Voilà!...
--Ah! dit Sylvia. Et il frappe votre mère aussi?
--Dame! il ne sait pas, cet homme, dans ses minutes!... Il est parti!--Et l'enfant se touchait le front.--Oui, parti! C'est égal, c'est tout de même pas chic!
Et dans ce mot vulgaire, dit tout bas, avec un hochement de tête profond, il y avait tout un petit monde de pensées, de larmes d'enfant refoulées, et de longues, longues heures tristes.
--Et, tu l'aimes, ta mère?
--Dame! dit l'enfant, c'est maman!
--Et ton père?
C'était Georges qui interrogeait.
--Aussi! répondit l'enfant.
--Malgré?...
--Dame! c'est papa!
--Comment t'appelles-tu de ton petit nom? demanda le marquis.
--Francis.... Francis-Joseph Ruaud.
--Quel âge as-tu?
L'enfant cherchait.
--Voyons donc.... Douze... treize.... J'ai eu douze ans aux harengs de l'an dernier.
--Alors, ça doit te faire treize, dit Éva.
--Dans ces environs-là, oui, répondit l'enfant sérieusement.
--Et tu veux être marin? demanda Sylvia, qui le tutoyait maintenant comme les autres.
--Oui, je le disais à la demoiselle et au monsieur, tout à l'heure. Marin. Mais pas tout de suite marin de l'État, marin de la côte.
--Pourquoi?
--A cause de mes vieux!
--Le père? dit Georges.
--Et la maman. Oui, j'aimerais autant vivre avec et leur donner un peu de ce que j'aurais... quand je gagnerai. Oh! vous savez, je gagne déjà! Mais je suis ambitieux.
--Tu dis?
--Ambitieux! répéta fièrement le petit. Je veux plus que ça!
--Qu'est-ce que tu gagnes?
--Oh! bien... des fois, par jour... six sous.
--Combien? demanda Sylvia, effrayée de tant de misère.
--Six sous! Des fois, mais c'est rare, huit, dix.
--Et le père?
--Dans ces environs! Mais plus! oh! plus lui! Seulement, comme il n'a pas de bateau ponté, une méchante barque seulement et qu'il faut encore payer les amorces--c'est _gaille_, les poissons, ça aime manger frais--alors... il reste pas grand'chose au bout du compte!
--Et, au baccara, en une nuit, votre cousin Bernière.... Je regrette qu'il ne soit pas là, dit miss Meredith.
--Et, avec ce peu d'argent, dit encore Sylvia, vous vivez?
--Oh! on a des aubaines. Quand on prend quelque beau poisson, un bar, ou qu'on trouve un bon gros tourteau.... Eh! donc, on peut mettre le pot-au-feu... le dimanche....
--C'est un événement, le pot-au-feu? dit Georges.
L'enfant sourit.
--Eh bien! Francis, dit mistress Norton, voilà pour toi... oui, pour le bracelet....
Elle tendait aux petites mains gercées du gamin une pièce d'or qu'il prit, joyeusement, en devenant tout rouge. Mais il n'osait la garder, il la tendait à son tour à l'Américaine, effrayé, inquiet de cette joie:
--Oh! madame! C'est trop! Vaut pas la peine!... Non, madame, c'est pas pour ça que je le rapportais, allez!... C'est pas pour ça!
--Je le sais bien, mon enfant. Mais je tiens à ce que ta mère puisse se soigner comme elle voudra. C'est pour elle!
--Merci pour maman, alors! dit le petit.
--Et je veux que tu m'en donnes des nouvelles, tu entends?... Reviens souvent... souvent, mon enfant....
--Avec plaisir, madame. Quand je n'aurai pas à faire mes ponts ou quand mes filets seront à sécher, parce qu'autrement... papa....
Et il faisait, en souriant, le geste de lever le bras.
--Salut, monsieur, madame et la compagnie. Et si, quand je reviendrai, vous n'y étiez pas, à votre villa, alors, n'est-ce pas, je demanderai à monsieur?
Et il désignait Georges de Solis.
--Pourquoi monsieur? dit Éva, étonnée.
Francis comprit qu'il se trompait et dit à Sylvia:
--Ah! ce n'est pas votre mari?
--Quelle idée! fit Éva.
--Pardon, excuse, ajoutait l'enfant, j'avais cru!
* * * * *
Il s'était fait brusquement, dans le salon, un silence gêné. Éva et Sylvia se regardaient, un peu embarrassées; et la jeune femme même baissait les yeux dans un trouble presque douloureux, pendant que Francis Ruaud demandait à miss Meredith:
--Par où qu'on s'en va? Je saurais pas mon chemin.
--Je vais te reconduire, dit Éva.
Et l'enfant, saluant encore mistress Norton et le marquis, miss Meredith sortit avec lui, laissant M. de Solis seul avec Sylvia, dans ce salon où le petit Francis venait de toucher, sans le savoir, inconscient de ce martyre, la blessure de ces deux êtres condamnés à souffrir.
VI
Ils étaient seuls, en face l'un de l'autre, seuls, après des années, seuls après la séparation de leurs deux existences, leur double vie continuée au hasard des destins, avec les océans et l'espace pour les séparer. Ils étaient seuls et une sorte de timidité presque douloureuse leur venait tout à coup, à l'un et à l'autre, comme si chacun de ces deux êtres craignait d'en trop dire au premier mot qu'il allait prononcer.
Norton était au Havre, à son «office», expédiant des instructions à New-York. Mais ni Sylvia ni M. de Solis ne pensaient à Norton. Ils ne songeaient qu'à leur passé, à ce cher passé qui n'avait point de nom, à ce qu'il y avait de tranché dans leur destinée, à tout ce qui aurait pu être, à tout ce qui n'était pas et qui ne serait jamais.
Pas un mot, d'abord. Puis, doucement, une sorte de contemplation muette et triste qu'à la fin Georges interrompit en disant:
--Avouez qu'il y a d'étranges hasards dans la vie!
--Lesquels? demanda Sylvia comme si elle ne devinait pas ce qu'il voulait dire.
Et, lui:
--Là, tout à l'heure, ce pauvre enfant ne pouvait guère se douter des souvenirs qu'il réveillait.
--Quels souvenirs?
Elle s'efforçait de se dérober encore à la confidence qui montait aux lèvres de Solis.
--Quels souvenirs? Vous les avez oubliés? fit-il.
--Je ne dis pas cela, répliqua mistress Norton froidement, mais je sais qu'il serait assez cruel de me les rappeler. Et à quoi bon?
--Aussi vous demandé-je bien pardon d'y avoir fait allusion presque involontairement, si je puis dire! Mais cet enfant....
Et Solis hochait la tête.
--Il n'y a que les mains innocentes pour vous faire souffrir sans le savoir!
Sylvia essaya de sourire.
--Bah! dit-elle. Vous n'en êtes pas, monsieur de Solis, à ignorer que l'existence est une suite plus ou moins longue de souffrances plus ou moins consolées.
Il releva le mot vivement.
--Consolées?... Voilà un mot qui est presque aussi douloureux pour moi que la méprise du petit Francis Ruaud!
--Douloureux! Pourquoi? demanda Sylvia.
--Parce que je ne suis pas, moi, de ceux qui savent se consoler!
M. de Solis avait mis un tel accent de sincérité douloureuse dans ses paroles, que l'honnête femme, mélancoliquement, lui répondit, avec une douceur voulue et comme implacable, pour lui donner à entendre que tout était fini, passé, enfui:
--Il faut pourtant prendre la vie comme elle est, mon cher marquis, ni souriante ni tragique, un peu terne, un peu grise; mais, tenez, comme la mer aujourd'hui, ayant cela de bon que chaque jour emporte un peu de notre destinée, comme chaque vague, là-bas, emporte quelque débris tombé sur la plage.
--Alors, dit Solis en baissant la voix, et un tremblement dans cette voix, tout ce qui a été... est loin, emporté, bien loin?
--Pourquoi me demandez-vous cela? fit Sylvia. Ce n'est pas bien à vous de chercher à savoir ce qui peut rester de vous dans ce coeur de femme.... Je ne vous ai jamais oublié.... Vous me connaissez assez pour savoir que je suis fidèle à une affection comme à un serment! Mais il faut, vous, oublier devant la femme de Richard Norton que vous avez pu rêver, autrefois, de lui donner votre nom? Le sort ne l'a pas voulu.... Mon père a conseillé, exigé ce mariage.... Il y voyait pour moi toutes les promesses de bonheur futur, un mari dévoué, courageux et bon, et vous avouerez, ajouta la jeune femme, que mon pauvre père pouvait plus mal choisir!
--Il n'y a pas d'homme au monde que j'aime plus profondément que Richard, répondit Solis. Mais--vous pardonnerez à mon amitié ces questions qui me viennent aux lèvres maintenant chaque fois que je vous vois--les promesses de bonheur que votre père entrevoyait pour vous, l'avenir les a-t-il tenues? Je vous répète que c'est le plus fidèle et le plus respectueux de vos amis qui vous parle, madame.... Je vous avoue que je me sens inquiet en vous devinant triste.... Et, vous avez beau dire, chaque vague, là-bas, n'emporte pas toutes les épaves.... Non, non.... Il en restera, tout à l'heure, sur le sable.... Il en restera au fond de nos coeurs!
--Ce n'est la faute de personne, dit Sylvia nettement, si je suis souffrante, et c'est au docteur Fargeas qu'il faut demander de me guérir. Le reste du monde n'y est pour rien.
--Alors, vous êtes heureuse?
Il la regardait, un peu anxieux, souhaitant et redoutant à la fois sa réponse.
--Je suis heureuse, parfaitement heureuse! dit-elle sans paraître se contraindre ou mentir.
La voix de Solis s'altéra un peu.
--J'aime à tenir cette assurance de vous-même. Cela me rassure et me console légèrement à mon tour. J'aurai plus de courage à me résigner!
--Vous résigner?...
--Ah! dit-il avec une sorte de brusquerie, tout le monde ne peut le trouver aussi facilement que vous, ce bonheur dont vous me parlez! D'autres, pour rencontrer l'oubli qui vous attendait à votre foyer, courent l'univers et usent leur vie à chasser un souvenir qui les poursuit partout! Ils s'imaginent que les êtres qu'ils regrettent souffrent des mêmes regrets, éprouvent les mêmes angoisses au souvenir des rêves perdus! Ah! bien oui!... Esprits chimériques! Chasseurs de romans! Coeurs naïfs! Ils retrouvent, quelque beau jour, l'être dont ils se sont éloignés... qu'ils ont voulu fuir; et, quand ils redoutent de rencontrer chez lui une tristesse égale à la leur, alors ils se heurtent à je ne sais quelle pitié consolée, à une résignation devenue un bonheur. Ils n'ont qu'une chose à faire, voyez-vous, décidément:--reprendre le voyage interrompu, aller au hasard devant eux et disparaître. Peut-être qu'eux aussi pourront jeter, en chemin, à la volée, le fardeau de leur premier rêve!
Le regard doux, confiant et attendri de Sylvia enveloppait Solis comme d'un grand reproche et, mistress Norton, tristement, devant cette amertume soudaine: