Chapter 8
--Si elle y pense? Mais, mon cher, elle ne pense qu'à ça. Et veux-tu que je te dise? Ta n'as qu'à te bien tenir si tu veux rester garçon! Ta pauvre mère étudie les jeunes filles à peu près comme la mère Dickson suppute les jeunes gens disponibles.... Elle doit avoir rêvé de pêcher une bru à Trouville-sur-Mer!
--Tu es fou! dit Solis.
--Très certainement. Seulement, je ne suis pas bête. Et, crois-moi, pour peu que tu sois las de la vie de nomade et qu'une femme te plaise--pas Arabella, par exemple, je ne te conseille pas Arabella--tu causeras une fameuse joie à ta mère en lui demandant de l'accepter pour fille. Ça, c'est le secret de ma tante. Elle ne t'en parlera peut-être pas, je te le répète. Mais je t'en parle. Et je vais te dire une chose: si mon mariage à moi pouvait pousser au tien, ma parole, je serais capable de me sacrifier et de descendre, un matin, sur la plage et de jeter mon coeur à la volée, dans le tas.... Pas à Arabella, non, Arabella exceptée! Trop belle pour moi, Arabella!
--Prends garde, fit le marquis sans répondre aux conseils de son cousin, c'est peut-être celle-là qui te menace.
--C'est possible. La vie est si drôle. Mais elle serait moins drôle avec cette compagne évidemment marmoréenne.
Ils étaient arrivés, au bout de la rue, devant la maison où logeait Mme de Solis.
--Adieu, Georges. Songe à ce que je t'ai dit. C'est très sérieux, fit Paul de Bernière.
--J'y songerai; mais toute réflexion est faite. Me marier? Il est trop tard. Je ne quitterai jamais la marquise, voilà tout. Finis, les voyages! Je veillerai au coin du feu: ma pauvre mère ne peut pas me demander plus.
--Si, si! Elle voudrait....
Et Bernière fit, de la main, le geste de caresser quelque petite tête d'enfant.
--Oh! dit Solis d'une voix tout à coup amère, des enfants! Pour le plaisir qu'il y a à vivre!
Le vicomte se mit à rire encore et de bon coeur.
--Eh bien! voilà! Superbe! Toi qui me reprochais mon pessimisme! Mais le parfait pessimiste, c'est toi, malheureux!
--Non, dit sérieusement Solis. Au contraire.--Seulement il y a des amours rentrées qui ressemblent à de la misanthropie.
--C'est-à-dire?
--Rien!
--Mais encore?
Et comme Solis ne répondait pas, son cousin lui souhaita le bonsoir et dit en riant:
--A demain! Moi, je vais jouer aux petits chevaux pour me distraire. Onze heures! Je serais déshonoré si je me couchais avec les poules. Je te verrai sur la plage.
--A demain, répondit Solis.
* * * * *
Et ce lendemain ramenait les mêmes rencontres et les mêmes propos, dans cette vie monotone et berçante des eaux où les jours passent dans le merveilleux décor de la mer, avec l'élégance de Paris mêlée au calme, au repos endormeur de l'existence de province. Ce lendemain, Bernière retrouvait sur le sable fin, à l'ombre des parasols, les hôtes de Richard Norton, le docteur, Georges de Solis et Mme Montgomery qui sortait du bain, toute rayonnante, les cheveux encore humides, donnant un salut à Fargeas, un «mon cher marquis» à M. de Solis, et un «bonjour, cher!» au vicomte.
--Eh bien, dit le docteur en la regardant--elle était éclatante, en effet--voilà une mine resplendissante!
--Ne m'en parlez pas! En prenant mon bain, tout à l'heure, j'ai attrapé un coup de soleil.
--Pour qui? demanda Bernière.
L'Américaine se mit à rire.
--Insolent! Pour personne! Oh, pour personne! Et pourtant! je l'avoue, le prince Koréteff, qui m'a fait valser hier... il est charmant, ce prince!
--Parce qu'il est prince! Mais, vous savez, tous les Russes sont princes!
--Eh! eh! fit Bernière, ça ne serait pas désagréable pour les Américaines qui aiment à être princesses.
Le docteur arrêta d'un geste le vicomte.
--Eh bien! si M. Montgomery vous entendait....
--Oh! dit Liliane, il en entend bien d'autres! Il connaît mes instincts.
--Nobiliaires? Ah! Vous allez bien, en Amérique!
Et Fargeas hochait la tête.
--Tout ce qui porte un titre, même non contrôlé à la Monnaie, vous éblouit! Mais savez-vous que ça s'achète, les titres?
Mme Montgomery s'était assise à côté du docteur, son ombrelle rouge lui donnant un éclat nouveau comme un reflet de chaud soleil.
--Parfaitement, dit-elle. J'ai reçu d'Italie un prospectus. M. Montgomery médite le prospectus....
--Et où est-il, M. Montgomery?
--Comment? Vous le demandez! Mais il est à Deauville! Regardez votre montre!... C'est l'heure du bain de miss Arabella Dickson....
--La fille du colonel?
--Oh! colonel! dit Liliane. Vous savez qu'ils pullulent chez nous, les colonels. On raconte que Barnum, feu Barnum, voulait montrer parmi ses curiosités les plus étonnantes un ancien soldat de la guerre de sécession qui ne portait pas le titre de colonel. Ce phénomène vivait dans un coin perdu de la Floride. Quand Barnum se présenta pour l'engager, le guerrier non colonel était mort. La légende veut qu'on n'ait plus retrouvé son pareil. Quant au colonel Dickson, il est de la milice simplement.
--Oui, enfin Mlle Dickson est la fille d'un garde national! ajouta Bernière.
--Et d'un garde national qui éblouit l'Europe avec les épaules de miss Arabella. L'heure du bain de Mlle Dickson! Mais c'est l'événement quotidien de Deauville! On frèterait volontiers les omnibus des hôtels afin d'arriver à temps pour la cérémonie! Des épaules?... Mais tout le monde en a des épaules! Et si on voulait....
--Oh! madame, dit le vicomte sur un ton de prière, un peu de bonne volonté!
--Mistress Montgomery contre miss Dickson! fit le docteur. Guerre civile! Le Nord et le Sud!
Bernière ajouta galamment:
--On serait pour l'Union!
Puis, regardant au loin la belle fille qui s'avançait sur les planches, entre le colonel, haut sur pattes comme un héron, et la colonelle, que suivait un petit homme gros, rougeaud, vêtu de gris clair:
--Ah! ça, mais, dites donc, la voilà, miss Arabella! Comment! A Trouville, à cette heure-ci? Que dira Deauville?... Elle ne s'est donc pas baignée!
--Vraiment! fit Liliane qui lorgnait du côté des Américains. Alors les reporters auront télégraphié la nouvelle au _New-York Herald_! Mais oui, mais oui, c'est elle! Et mon mari avec elle!
--Flirtant!
C'était M. Montgomery, en effet, et miss Arabella ne revenait pas du bain. Elle avait eu séance de portrait le matin, et Montgomery passant devant la villa louée, à Deauville, par le colonel, M. Dickson avait invité Montgomery à venir voir Arabella représentée à cheval sur le rivage, comme Olivarès campé sur sa selle. Et M. Montgomery était entré, souriant au portrait et faisant la grimace quand on lui avait nommé le peintre. Edward Harrisson! Ce traître d'Harrisson!
Puis, Montgomery avait ramené dans sa voiture les Dickson à Trouville et, sur la plage, on parlait encore de ce portrait, la seule préoccupation profonde, la seule pensée de Mlle Dickson....
--Voyez, madame, voyez; M. Montgomery flirte!...
--Oh! il peut bien flirter. Ce n'est pas dangereux, fit Mme Montgomery.
--Vous avez raison, miss Arabella, répétait Montgomery tout en s'avançant vers le groupe formé par Liliane, Bernière, le docteur et M. de Solis, votre portrait... grâce à vous, car le peintre n'est qu'un instrument... votre portrait sera étonnant! Un chef-d'oeuvre!
--Vous trouvez?
--Presque aussi joli que vous!
--Joli, mais cher! soulignait pratiquement le colonel. Très cher!
--Bah! on payerait pour le voir!
--Eh! c'est une idée, ça! fit M. Dickson.
La mère disait tout bas à Arabella, en lui montrant les gens assis près de Liliane:
--Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer que M. de Solis est là!
--Bien, maman!
--Et, à côté du marquis, M. de Bernière.
--J'ai vu, maman! Mais--elle tenait à son idée--j'aimerais mieux le marquis.
--Évidemment.
On parlait toujours du portrait--malgré Montgomery qui voulait maintenant détourner la conversation--le colonel et Arabella en parlaient encore lorsqu'ils prirent place à côté de Fargeas et de ses amis, sous le parasol.
--Un portrait! Quel portrait? demanda Liliane, qui avait entendu et qui était curieuse.
Arabella laissa négligemment tomber ces mots, d'un air alangui:
--Un portrait de moi que vient de terminer pour les Mirlitons....
--Qui cela? dit Liliane.
Montgomery répondit très vite:
--Un peintre! Oui, un peintre de passage à Deauville!
--De passage! Lui! dit Arabella, comme blessée. Il a la plus belle villa de Deauville, M. Harrisson!
Liliane répétait:
--Pour les Mirlitons?... Harrisson? Un portrait?...
Et Montgomery, pour enlever de l'importance à son prédécesseur:
--Oh!... une pochade... une simple pochade!...
--Oui, fit Arabella, une chose enlevée! Mais enlevée avec un... un.... Comment dit-on, monsieur le marquis?
Et elle se tournait vers Solis, resté silencieux.
--Avec un chien, un chic, une patte! continuait-elle, teintant d'accent ces parisianismes.
--Je ne sais pas au juste! dit le marquis, en essayant de sourire.
--Mettons patte! fit le docteur. Et c'est ce portrait, mademoiselle, qui vous a empêchée de prendre comme d'habitude....
--Mon bain! oui! Une dernière séance! Je suis fatiguée... fatiguée de poser comme ça....
Et, sur sa chaise, elle indiquait une pose un peu maniérée, la main haute tenant les rênes, la tête tournée, l'oeil rêveur.
--Oh! d'un gracieux! dit Bernière.
--Harrisson, ajouta le plus naturellement du monde la belle miss Dickson, avait eu l'idée de me représenter en naïade....
--Excellente, l'idée! fit Bernière, tandis que Liliane, railleuse disait, sa jolie bouche prenant un pli ironique:
--En naïade?
Mais le colonel intervint, très digne:
--Oh! il y a naïade et naïade.... Une ondine, soit; mais une ondine comme il faut... une ondine _respectable_!...
--Oui, ajouta la mère. Assez....
--Et, rien de trop! compléta la fille.
Liliane se pencha vers Bernière:
--Rien de trop sur le corps! dit-elle tout bas.
Le vicomte allait répéter le mot pour tout le monde, mais du haut de sa longue barbe, le colonel, très grave, indiquait d'un ton de clergyman entamant un sermon, la façon dont, lui, Dickson, et Mme Dickson, entendaient cet «assez» et ce «rien de trop»:
--Dans un portrait, comme dans une conversation, il y a un degré où la décence finit et où le déshabillé commencerait. Tout l'art de la _respectabilité_ apparaît là.
--Ainsi, interrompit la colonelle, comme si elle eût répété une leçon, avec un ami, un parent, un étranger, il y a une _respectabilité_ particulière! Quand on a l'habitude des voyages, comme nous....
--Ces dames aiment les excursions?... demanda Bernière au colonel.
Le colonel répondit:
--Ces dames ont beaucoup voyagé!
--Alors, continuait mistress Dickson, vous concevez, dans les tables d'hôtes, on rencontre des individualités si dangereuses!
--Des _types_! dit Arabella froidement.
--Aussi bien mistress Dickson a-t-elle, reprit le colonel, enseigné à sa fille quelles plaisanteries sont permises à un étranger, par rang d'ordre.
--A un cousin, par degré de parenté... compléta mistress Dickson.
--A son cousin, bien! interrompit Liliane en riant. Mais à son peintre?
Montgomery toussait, se rapprochant de la chaise de Liliane, tandis que la colonelle jetait rapidement à sa fille:
--Occupe-toi du marquis.
--Bien, maman.
--Son peintre! son peintre! disait tout bas Montgomery à sa femme. Mais, en vérité, on dirait que vous êtes jalouse de miss Arabella?...
--Mais oui; je ne m'en cache pas, je suis jalouse.
--Vous l'avouez?
--Parfaitement. Elle a, pour les Mirlitons, et peut-être même pour le Salon prochain, son portrait par un artiste d'une valeur... d'une valeur!... Considérable.
--Oh! les artistes, interrompit Montgomery, ont tous une valeur considérable.
--Pas autant qu'Harrisson, fit nettement Mme Montgomery.
--Harrisson! Harrisson! Vous êtes toujours à me parler d'Harrisson! Tandis que, moins que tout autre, vous devriez....
Il s'arrêtait, craignant d'être entendu, et se levait, comme pour lorgner, au loin, un vapeur qui filait. Mais, pendant qu'Arabella, suivant le conseil de la colonelle, essayait de lier conversation avec Solis, Liliane se levait à son tour et disait à Montgomery:
--Je devrais, quoi?... Je devrais méconnaître le talent d'Edward Harrisson, parce qu'il a été mon mari? Le mari n'a rien à voir avec l'artiste!
--Pour vous! Mais pour moi ils se confondent l'un avec l'autre, et quand on en parle je ne puis m'empêcher d'éprouver un petit agacement facile à comprendre!
--Il faut pourtant bien, mon cher, vous habituer à entendre parler d'Edward! Il porte un nom célèbre, lui! Tous les journaux impriment son nom, à lui!
--Avec ça qu'ils n'impriment pas le vôtre, dit Montgomery. Ils impriment tout ce qu'on veut, les journaux. Un nom célèbre! un nom célèbre! Mais, moi aussi, j'ai un nom célèbre!
--Avec un seul _m_!...
--Dame! Je ne peux pas être Montgomery de New-York et Montgomery d'Henri II. Ce n'est pas possible! J'ai fait fortune dans mon comptoir, je n'ai pas éborgné un roi de France dans un tournoi! Ça! Je l'avoue, je n'ai éborgné personne! Et c'est bien heureux, car il est probable que si j'éborgnais un homme dans un tournoi, la préfecture de police....
Il essayait de plaisanter, mais Liliane n'entendait pas la plaisanterie.
--Vous êtes absurde, dit-elle; mais voulez-vous racheter plusieurs de vos torts?
--J'en ai donc beaucoup?
--Pas mal. Eh bien, pour me les faire oublier, ces torts, obtenez qu'au Salon prochain, vous entendez, au Salon ou aux Mirlitons, à côté du portrait d'Arabella... en naïade... _respectable_, il y ait un portrait agréable de moi... en déesse....
--En déesse? Par Harrisson?
--Par Harrisson. C'est le seul artiste vivant qui soit capable de rendre mon genre de physionomie!
--La rendre! la rendre! Eh parbleu! dit Montgomery poussé à bout, il fallait qu'il la gardât!
--Ah! vous sortez de la question, dit Liliane très simplement. Eh bien, est-ce dit?
--Quoi?
--Le portrait.
--Par... lui?
--Par Edward!
--Je vous défends de l'appeler Edward, dit Montgomery exaspéré.
Mais Liliane, toute câline, s'approchait du _second_, lui prenait le bras, lui glissait un coup d'oeil, le couvrait de son ombrelle rouge:
--Voyons, Lionel, mon cher Lionel... mon bon Lionel!
--Ah! Liliane! Liliane!...
Et Montgomery se sentait faiblir.
--Eh bien! soit!... Je verrai....
--Oh! Lionel! répétait Liliane suppliante.
--Oui... oui... c'est convenu.... Je lui écrirai!... Je lui écrirai!... Mais après cette preuve.... Preuve d'amour... de dévouement... de... de confiance... d'abnégation....
--Eh bien, après celle-là, je vous en demanderai d'autres, voilà! J'aurai mon portrait!... disait Liliane, battant des mains, toute rieuse.
Et elle se retournait, triomphante, vers Arabella.
Montgomery, un peu rêveur, se demandait s'il était bien convenable qu'un mari, un mari divorcé, Harrisson.... Edward... entreprît ainsi le portrait de sa femme.
--Ah ça! disait tout à coup Arabella de sa voix claire, un peu criarde, qu'est-ce que nous faisons aujourd'hui? Quelqu'un m'accompagne-t-il sur mon yacht?... Monsieur de Solis?
Et, comme le marquis souriait poliment pour s'excuser, Bernière s'avançait:
--Mais, mademoiselle, nous serions trop heureux....
Arabella haussa gentiment ses belles épaules.
--Oh! vous! Je vous connais comme navigateur: vous n'avez pas le pied marin, vous!
--J'ai bien le pied, mais c'est le coeur.... J'ai trop de coeur, mademoiselle. Alors, vous comprenez, il tourne, il tourne....
--Et ça tourne mal, fit l'Américaine.
--Généralement.
Comme on en était là, miss Dickson poussa un petit cri joyeux en apercevant miss Meredith qui venait vers eux, un livre sous le bras.
--Oh! une recrue! Bravo!
Et à peine miss Meredith fut-elle avancée que la belle Arabella lui demanda, mais du ton dont elle aurait pu donner un ordre:
--Vous venez avec nous, Éva?
--Et où cela?
--On ne sait pas. A Honfleur, en mer, au diable, peut-être en Angleterre!
--Non.... Oh! non. Je reste à Trouville! Je ne suis pas, comme vous, une _yachtswoman_!...
--Vous dites? demanda Bernière.
--_Yachtswoman!_ Oui, répéta fièrement, d'un ton très grave, le colonel Dickson. Et bicyclettiste aussi!... Correspondante du Yacht-Club de Londres! Médaille d'or aux régates de Douvres!
Le vicomte salua Arabella très bas.
--Mes compliments, mademoiselle.
Mais la belle Liliane, qui avait entendu, appelait par deux fois M. Montgomery, qui causait avec Fargeas.
M. Montgomery s'avança.
--Mon amie?
--Vous me trouverez deux parrains au Yacht-Club et vous m'achèterez un yacht. Je ne veux pas qu'il soit dit que je ne suis pas dans le mouvement.
--Diable! fit le gros homme, mais si miss Dickson reste seulement un mois à Deauville et si vous imitez toutes ses fantaisies....
--Eh bien?
--Eh bien! mais, je suis ruiné, moi!
Liliane le regarda de ses beaux yeux bleus d'un air de commisération profonde.
--Oh! oh! monsieur Montgomery!... Je vous pardonne encore de n'être pas des Montgommery de France....
--Vous me pardonnez le manque de tournoi?
--Mais, sachez-le bien, je ne vous pardonnerais pas d'être avare! Allons voir le yacht!
--Qui m'aime me suive! s'écria miss Dickson gaiement, tandis que Mme Montgomery murmurait entre ses jolies dents: «Oui, on te suit.»
--Allons, en route! fit Arabella, en se tournant vers Georges.
--Arabella, disait le colonel du haut de sa barbe, nous jouera, sur la mer, son grand solo de violoncelle!
--Tous les talents! modula Bernière.
--Ce pourrait être son nom, répondit Mme Dickson. Bicyclettiste de premier ordre. Photographe comme Nadar. Tous les talents, oui!
Et «tous les talents» envoyait au marquis de Solis un engageant sourire, penchant sur son cou sa tête de statue grecque et roucoulant pour dire:
--Vous ne venez pas, monsieur le marquis?
--Je vous prie de m'excuser, mademoiselle, répondit Solis, je suis forcé de rester ici. J'attends quelqu'un!
--Malgré le violoncelle? lui glissa à l'oreille le cousin Bernière.
Miss Dickson avait l'air piqué:
--Ah! tant pis! Je regrette... pour nous!
--Il attendait miss Éva, dit tout bas Montgomery à Liliane qui, le regardant, stupéfaite, ne put s'empêcher de lui dire:
--Oh! vous êtes fin, vous! Très fin!
Et pendant que Fargeas s'éloignait avec le colonel, Mme Dickson donnait rapidement, tout bas, cet avis à sa fille:
--Votre bras à M. de Bernière!
Les yeux bleus d'Arabella semblaient difficilement se détacher du marquis.
--Prenez toujours le bras de celui-ci, dit rapidement la mère. On verra après pour la main de l'autre!
* * * * *
Georges regardait s'éloigner, avec Bernière, cette grande belle fille que couvait des yeux, comme elle eût surveillé un étalage, la grosse Mme Dickson, et, examinant miss Éva qui se tenait devant lui, le bout de son ombrelle fermée enfoncé dans le sable et son petit volume sous le bras:
--Pourquoi n'avez-vous pas accompagné miss Dickson? lui demanda-t-il. Ces grandes gaietés vous ennuient?
--Non, dit Éva très simplement. Je ne m'ennuie jamais!
--Même--il essayait de sourire--même quand vous n'êtes pas dans votre libre Amérique?
--Ne riez point, je la regrette quelquefois, fit miss Meredith en s'asseyant. Pas toujours. Non.
Georges restait debout devant elle, les mains appuyées au dossier d'une chaise, et son livre sur les genoux, elle levait sur lui ses yeux noirs, tandis que le vent agitait autour de sa fine tête ses folles mèches brunes.
--Et l'on prétend, dit-il, que les Américaines n'ont pas le souci du coin du feu!
--Oui, on s'imagine que nous vivons tous à l'hôtel dans un _boarding-house_ et que nous n'avons pas de _home_ comme les Anglais!
--Et vous le regrettez, votre _home_? Pourquoi l'avez-vous quitté?
Éva fit une petite moue railleuse.
--D'abord parce que je tenais à accompagner mon oncle, que j'aime beaucoup, Sylvia dont la santé m'inquiétait, et parce qu'aussi bien il faut avoir vu l'Europe, dit-on. Mais si je ne suis point tentée de monter sur le yacht de miss Dickson, je serai heureuse, oh! bien heureuse... quand je remettrai le pied sur le paquebot.
--Alors, demanda le marquis, la France, Paris, Trouville?...
--C'est très joli... dit la jeune fille, très joli. Je suis juste. Tout cela me plaît. Mais c'est l'étranger! Je ne comprends pas qu'on vive ailleurs que là où l'on a tous ses souvenirs.
--Voilà qui est charmant, mais qui n'est guère américain!
--Pourquoi?
--Une Américaine vit partout et se soucie peu de ce qu'elle laisse au départ. En avant! _Go ahead!_
Miss Meredith tournait doucement, sans les lire, les feuillets du roman qu'elle avait apporté. Elle s'arrêta, répondant franchement au marquis:
--C'est ce que je vous disais tout à l'heure. On s'imagine des choses!... Mon cher monsieur de Solis, vous connaissez peut-être leur langue, mais vous ne connaissez pas les Américaines.
--Je les ai vues chez elles pourtant.
--Oui! et vous les jugez sur celles que vous rencontrez hors de chez elles. L'Américaine de Paris! Mais c'est une sorte d'Américaine, une Américaine spéciale, ce n'est pas l'Américaine.
--Croyez-vous?
--J'en suis sûre. Cosmopolite, à la façon d'Arabella, élevée en pension à Paris, connaissant toutes les tables d'hôtes de l'Europe; l'hiver à Florence où elle apprend le chant; le printemps venu, au bois de Boulogne où elle apprend l'équitation; l'été aux bains de mer où elle apprend à conduire un yacht; parfois en Suisse, où, laissant la rame pour l'alpinstock, elle escalade un pic comme elle a conduit un bateau ou dompté un cheval; capable d'aller voir le soleil se lever au Righi, après l'avoir vu se coucher à Saint-Malo derrière le grand Bé. Ce sont des nomades, si vous voulez, des voyageuses qui ont pour foyer un wagon-salon et pour demeure un sleeping-car. Vous nous jugez sur ces oiseaux de passage. Mais il y en a d'autres, et ignorés, et qui ne font pas de bruit et qui se contentent d'être heureux, dans les nids, là-bas!
Elle avait dit cela si gentiment, sans pédantisme, en donnant une expression de douceur tendre, une sensation ouatée, délicieuse à ces mots: «_les nids_, _là-bas_», et si alerte dans son esprit, un sourire bon soulignant ses railleries, que Solis la regardait, étonné de cette raison et charmé de cet esprit:
--On ne défend pas plus spirituellement son pays que vous, mademoiselle....
--Ah! nous avons cela, nous autres: nous sommes patriotes! Oui, patriotes! On assure que vous vous moqueriez d'une jeune fille française qui vous ferait cette profession de foi.
--Qui vous a fait croire cela?
--Mais... des Français.... M. de Bernière et....
--Mon cousin? Ne croyez pas un mot de ce qu'il vous dit, surtout lorsqu'il vous dit qu'il ne croit à rien! C'est un fanfaron du décadentisme. Et puis nous avons cette aimable habitude de toujours nous calomnier en famille!... C'est une forme de ce patriotisme dont vous parlez là!... Alors, soyez moins étonnés, vous Américains, puisque nous commençons par nous méconnaître, que nous vous méconnaissions vous-mêmes!
--Le fait est, dit Éva en s'appuyant au dossier de sa chaise, savez-vous ce qui me frappe, ce qui me gêne... à Paris, en France?
--Quoi?... Voyons!
Et l'ombrelle de miss Éva ayant glissé sur le sable, il la ramassait vivement, la tendait à miss Meredith, et, pendant qu'elle l'ouvrait, s'asseyait à côté de la jeune fille, attendant sa réponse et trouvant comme un plaisir à oublier près d'elle Sylvia ou plutôt à penser encore à Sylvia.
--Oui, voyons, mademoiselle, qu'est-ce qui vous gêne?
--C'est que j'ai toujours peur de ne pas comprendre tous vos traits d'esprit! Vous avez tous trop d'esprit!
--Ah bah! fit le marquis. Croyez-vous?
--Non pas vous qui ne le cherchez jamais, cet esprit courant, mais la plupart des Parisiens qui semblent toujours préoccupés de dire un bon mot.... Oui... je suis sans cesse sur le qui-vive.... Cela trouble quand on a été habituée à dire les choses tout simplement, sans façons! C'est comme au feu d'artifice: on a toujours peur de perdre une fusée! Et quand il y en a trop, de fusées....
--On s'en va!
--Voilà! Vous voyez que je vous dis mes impressions telles qu'elles sont!
--Et vous avez bien raison de me les dire.