L'américaine

Chapter 7

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Il avait, depuis la veille, quitté les _Roches Noires_ et loué, dans une maison particulière, un appartement dont les fenêtres s'ouvraient sur la mer. En s'accoudant au balcon, il apercevait, à sa gauche, la jetée, la bordure, les maisons de Deauville: là-bas, devant lui, la plage, avec son bruissement, son fourmillement, son caquetage de promeneurs, couvert par la grande voix de la mer. Il vivait là--son mot à Norton était exact--«en tête à tête» avec sa mère. Ce ménage d'une vieille femme et de son fils avait des douceurs d'idylle. Le marquis eût, la veille encore, regardé comme un mal fait à la chère créature une soirée passée loin d'elle, après tant de mois, si longs, si longs, où il avait été séparé d'elle. Il retrouvait--avec quelle joie!--la marquise toujours belle, avec ses beaux yeux noirs sous des cheveux gris. Auprès d'elle, Solis retrouvait des soins d'enfant battu demandant refuge au dorlotement maternel. Sa vie, sa vie tourmentée et songeuse, déchirée, amère, sans pessimisme et sans désespoir, aboutissait à cet assoupissement doux, à ce blottissement de coureur d'univers, trouvant enfin que rien ne vaut cette affection, première et dernière, étroite et chaude comme un berceau.

Une soirée arrachée à cette intimité, dérobée à cette tendresse, c'était beaucoup. C'était trop. Le marquis était décidé à vivre en sauvage. Il se cachait, dans cet appartement, comme en bonne fortune, et il lui semblait qu'il n'aurait jamais assez de temps pour raconter à la marquise tout ce qu'il avait vu dans ses voyages, tout ce qu'il avait observé là-bas. Elle l'écoutait avec délices et le couvait des yeux, avec l'égoïste joie de ceux qui adorent. Il y avait entre eux comme une lune de miel de tendresse maternelle et filiale. Elle le revoyait enfin, le reprenait, ce fils, parti pour le bout du monde! Elle le dévorait de ses regards parfois inquiets, car, dans la joie du retour, instinctivement la mère devinait la mélancolie de quelque passion oubliée!

Oui, ç'avait été tout d'abord pour M. de Solis comme un chagrin de quitter la marquise, de lui prendre une minute de cette joie qui lui restait, puis, tout à coup, il avait éprouvé une âpre envie de revoir Sylvia. Il ressentait une sensation de curiosité, comme un besoin d'interroger une eau dormante qui aurait reflété son image autrefois et de lui demander si, cette image, elle en avait conservé, elle en gardait encore l'ombre, le fantôme.

Et maintenant, elle était là, Sylvia, là, devant lui, froide en apparence, roidie; mais sur ses lèvres, qu'un imperceptible tremblement nerveux agitait, un sourire doux, triste et confiant, passait.

--Ma chère Sylvia, dit Norton de sa voix franche, très mâle, je n'ai pas à vous présenter mon ami, M. de Solis. Oh! un ami dans toute la force de ce mot, dont on abuse. Presque un frère, n'est-ce pas, Solis?

--Presque un frère, oui, répondit le marquis, dont la voix s'étranglait un peu.

Tous les hôtes du salon regardaient. Miss Arabella portait même un lorgnon à ses jolis yeux pour examiner ce nouveau venu, dont le titre lui plaisait: Marquis!

Sylvia, faisant un effort, tendait à Georges de Solis une main qu'il effleurait à peine, comme effrayé de la saisir entre ses doigts.

--A la bonne heure! Vieille amitié, double amitié! dit Norton joyeux, pendant que Liliane murmurait étourdiment à l'oreille de son mari:

--Bon! vous allez voir qu'il va prier Sylvia de le retenir!

--Vous dites? demanda Montgomery.

--Rien! Ça ne vous regarde pas! Ou plutôt si.... Mais c'est indifférent.

Et Liliane détourna la tête.

--Eh bien, mon cher Georges, continuait Norton, au lieu d'une amitié chez moi, vous en avez deux. Mistress Norton vous prouvera qu'il y a des Américaines qui aiment leur foyer et aussi les hôtes de ce foyer de famille.

--Là! qu'est-ce que je disais? fit encore Mme Montgomery. Oh! les maris!...

Montgomery sollicitait encore l'explication.

--Eh bien?

--Eh bien, vous ne pouvez pas comprendre, vous en êtes un autre!

Mlle Offenburger qui, de ses yeux de gazelle, étudiait aussi le marquis de Solis, demanda en riant:

--Comment, monsieur se figurait donc que les Américaines sont toutes des extravagantes comme on en voit beaucoup?

--Oui, dit Sylvia.

Le marquis salua.

--Je vous demande pardon, madame. C'est surtout dans votre pays, où une jeune fille peut traverser, seule, les États-Unis, sans être insultée, que j'ai appris à respecter ce qu'il y a de plus respectable au monde: la bonne grâce d'une honnête femme.

--Très bien! Ah! dit en riant miss Éva, pour un Français, cela, c'est très bien!

--Comment, pour un Français?... Ah ça! mais cette petite fille des Mohicans, pour qui nous prend-elle? dit le docteur Fargeas à Bernière.

Bernière sourit.

--Oh! c'est bien simple! Elle ne nous prend pas! Voilà!...

Sylvia était restée presque muette devant Solis. Elle voulut pourtant trouver quelques mots à lui dire, quelques mots où le présent, avec tous ses droits, sa réalité, son devenir, fût affirmé sans que le passé, ce passé vénéré et sacré qui leur était cher, fût effacé dans son souvenir; et, en prononçant avec un respect dévoué ce nom, _mon mari_, avant tous les autres, elle dit à Solis:

--Mon mari a eu raison de vous dire que vous seriez deux fois le bienvenu chez lui, monsieur de Solis. Après vous avoir accueilli chez mon père, je serai heureuse... de vous recevoir chez moi... comme....

--Comme autrefois! dit Georges, la gorge serrée.

Mme Montgomery ne put s'empêcher de laisser tout doucement échapper un petit _hum_! dans un léger accès de toux, et Sylvia s'asseyant vivement comme si elle se fût sentie défaillir, Norton vint doucement vers elle, lui demandant si elle n'était pas souffrante.

Mais Sylvia n'avait rien.

--Rien, je vous promets. Un peu de malaise.... Ce soleil, cette après-midi!

--Si vous voulez prendre l'air au balcon? Mais je vous assure que vous êtes souffrante. Vous avez la fièvre!

Il lui avait touché la main. Sylvia se mit à rire.

--Moi? la fièvre! La fièvre, moi? Voyez donc, docteur!

Elle tendait son pouls à Fargeas.

--M. Norton a raison, madame, dit le docteur, et un peu de repos....

--Jamais je ne me suis mieux portée! La fièvre? Eh bien, c'est Trouville qui me la donne, la fièvre, voilà tout. Je voudrais presque repartir.

--Repartir? dit Liliane.

Norton hocha la tête.

--Nous repartirons, ma chère Sylvia... quand le docteur le permettra.... Quand vous serez guérie! Mais rappelez-vous la traversée et les dangers courus.... Le docteur ne vous donne pas d'illusions: c'est lui seul qui vous autorisera à quitter la vieille Europe. Votre ticket, ce sera son ordonnance.

--Guérie! pensait Sylvia dont le regard, instinctivement, allait à Georges de Solis qui, s'éloignant, là-bas, sous la lampe, causait avec miss Éva et Mlle Offenburger.

Et, dans cette causerie, miss Éva, railleuse, rappelait à M. de Solis ce que le marquis avait dit à Norton, à propos de l'Amérique, des Américaines, et, rieuse, lui jetait gaiement:

--Ah! il paraît, monsieur, que vous ne nous aimez pas?...

--Mademoiselle....

--Oh! vous êtes libre! Pensez ce que vous voudrez des Américaines; moi je trouve vos Parisiennes exquises, je conçois qu'on les préfère à toutes les femmes. Et pourtant je suis patriote jusqu'aux ongles! Rien ne vaut l'Amérique au monde! Rien.... Excepté Paris! N'est-ce pas, mademoiselle Hélène?

--Oh! dit très sérieusement Mlle Offenburger, cela dépend.... Paris me semble une ville livrée à des pensées... peu importantes!

--Ah bah! fit Bernière qui s'était approché.

Et, de loin, Liliane, ayant entendu ce blasphème, accourait défendre son Paris, ce Paris gaiement conquis par l'Amérique:

--Comment, peu importantes? La mode, les théâtres, les courses, le Salon, le Vernissage?

--Important, tout cela, mais pas sérieux! dit Mlle Hélène.

Le gros Offenburger ajouta, de son accent guttural:

--Ma fille et moi nous _réfons_ plus de _cravité_ dans la nation pour l'_afenir_ des _testinées_ de la France!

_Crafité!_ _Crafité!_ Bernière avait fort envie de lui jeter sa gravité au nez, à ce gros homme, et de le prier de parler au moins français en parlant de l'_afenir_ de la France.

Mais Éva, lentement, répondait à la petite savante:

--Eh bien, moi, qui suis Yankee comme on ne l'est pas, qui suis fière de me dire que l'hôtel de Richard, mon oncle, au parc Monceau, appartient à M. Norton, Américain, que la serre en est éclairée à la lumière Edison.... Américain! ornée de peintures de M. Harrisson....

--Hum! hum! dit Montgomery qui n'aimait pas entendre parler du premier mari de sa femme.

--Harrisson, Américain! reprit miss Meredith.... Moi... qui adore New-York, qui suis, je vous le répète, fière de mon pays, qui trouve que l'Amérique n'a pas de rivales, j'avoue que Paris ne me déplaît pas trop. Je croyais y avoir la nostalgie du pont de Brooklyn. Pas encore. J'adore le théâtre. Et sur ce point Paris, que je n'aime pas en tout, qui me déplaît même sur certains points, Paris est incomparable. Et vous, n'êtes-vous pas de mon avis?

--Ma fille, répondit le gras Hambourgeois, déteste les spectacles!

--Ah ça! mais qu'est-ce qu'elle fait, à Paris, Mlle Offenburger? Son salut?

--Son purgatoire? dit Bernière.

--Elle préfère la Sorbonne!

--Et le Collège de France! dit Mlle Hélène, gravement.

Bernière, penché à l'oreille de Fargeas, disait gaiement au docteur:

--Ce n'est pas une femme, c'est une thèse!

Et le docteur, cherchant son chapeau, se trouvait tout juste en face de Mme Montgomery qui, gaiement, le regardant du haut de son cou superbe, lui demandait:

--Ah! à propos, docteur, mes névralgies?

--Vos névralgies? Quantités négligeables! Rien du tout, vos névralgies!

--Vous ne craignez pas que l'air de la mer?...

--Oh! oh! dit Fargeas. Vous voulez vous faire envoyer à Vichy, vous?

--Pas le moins du monde, je m'amuse infiniment à Trouville. Mais je redoute que....

--L'air de la mer? Excellent, l'air de la mer!

--Vous me disiez le contraire, l'an dernier.

--Parce que c'était l'an dernier. La mode change. Vous vouliez aller à Luchon, l'an dernier.

--Alors, Trouville? Pour les migraines?

--Parfait, Trouville. Ah! seulement, je n'ai pas besoin de vous dire.... Vous avez bien apporté avec vous....

--De vos pilules de valériane?

--Non! des malles! beaucoup de malles! Costumes variés: quatre toilettes par jour. Excellent, ça, comme exercice!

--A quoi pensez-vous donc, docteur? fit Mme Montgomery. Si je n'avais pas ma gymnastique portative, je ne serais pas ici.

Elle riait, tandis que Montgomery, s'approchant de Fargeas, l'interrogeait tout bas à son tour:

--Malade imaginaire, ma femme, n'est-ce pas?

--Pas même imaginaire! Mais une petite maladie nerveuse, c'est très bien porté.

--Et Mme Norton?

--Mme Norton? Elle, c'est autre chose! Vous n'avez pas regardé sa jolie peau blanche, fine, veloutée, comme doublée d'un transparent de soie rose?

--Les Américaines ont les plus belles peaux du monde, docteur.

--Eh bien! seules en ont d'aussi jolies les filles de rhumatisants. C'est comme ça! Mme Norton donc? Vraiment souffrante! dit le docteur, qui, tout en se dirigeant vers la porte, regardait Sylvia du coin de l'oeil.

--Pas imaginaire? fit Montgomery.

--Eh! eh! L'imagination joue peut-être aussi son rôle dans cette souffrance-là.... L'imagination... ou le souvenir!

--Pauvre Norton! murmura l'Américain, il l'aime tant!

--Oh! aucun danger! Dieu merci! Bonsoir! dit Fargeas.

Et il se retira vivement, à l'anglaise.

* * * * *

La soirée d'ailleurs s'avançait. Et depuis l'arrivée de Georges, une sorte de contrainte particulière emplissait le salon, planait sur les invités de Norton. Miss Arabella ne jouait plus, et dans un coin, entourée de son père et de sa mère, qui lui parlaient tout bas, elle promenait, dédaigneuse, ses regards alanguis sur le marquis et sur Bernière, rapprochés l'un de l'autre et causant avec Éva. Le gros Offenburger éprouvait la tentation de faire un tour au Casino, et Mme Montgomery, devinant que Sylvia avait besoin d'être seule, entraînait doucement son mari vers la porte.

--Nous arriverons encore pour la petite pièce! On joue une comédie au Casino! Allons, vite!... Une pièce inédite.

--Je l'aimerais mieux pas inédite, répondait Montgomery. Il y aurait plus de chance pour qu'elle fût bonne!

Il se laissait d'ailleurs emmener, et Liliane, en passant, serrait, d'une pression nerveuse, la main de Sylvia, comme pour lui dire: «Du courage!» ou: «Prenez garde!»

Norton paraissait inquiet, songeur, du moins, depuis un moment. Il lui semblait que Solis, maintenant, devant mistress Norton, était gêné, restait silencieux. Quelque chose de vague entrait involontairement dans son esprit, la perception indistincte, magnétique, d'une situation inquiétante. De forme, d'appellation même, ce sentiment, cette impression n'en avait aucune. C'était quelque chose d'innommé et d'irraisonné; mais, évidemment, l'arrivée de Solis avait provoqué là--peut-être par hasard--une émotion inattendue.

Et pourquoi, pourquoi invinciblement ces mots du marquis, jetés dans la conversation avec son ami, revenaient-ils maintenant à la mémoire de Norton: «Je n'épouserai jamais une Américaine!»

Pourquoi?

--Soit, pensait Richard, qui ne s'attardait pas volontiers aux rêveries, nous verrons bien!

Jusqu'au moment du départ, Solis n'échangea avec Sylvia que des paroles assez banales, et, d'ailleurs, avec une sorte d'insistance presque indiscrète, le colonel Dickson, laissant là sa fille, se mêlait à la conversation.

Offenburger voulant se retirer et Mme Norton paraissant souffrante, la soirée ne pouvait pas se prolonger bien tard. Georges s'excusa, demanda à prendre congé, dès qu'il vit le salon se vider. Lui aussi éprouvait une sorte d'oppression, un besoin de fuir, de respirer à l'aise.

--A bientôt, lui dit Norton.

--A bientôt.

--Et j'aurai l'honneur de voir Mme de Solis. Présentez-lui tous mes respects!

Il lui avait tendu la main et, sous le regard calme et doux de Sylvia, Georges de Solis l'avait prise, cette loyale main du mari, avec une hésitation presque imperceptible.

Puis le marquis salua mistress Norton:

--Madame....

--Monsieur....

Norton les trouvait bien cérémonieux et bien polis.

--Allons donc! dit-il, de sa forte voix qui vibrait.... Le _shake-hands_, voyons!... A l'américaine!

Et, comme s'il eût voulu les pousser l'un vers l'autre, il était là, entre elle et lui, pendant que Georges et Sylvia se serraient la main.

Le colonel Dickson regardait, du haut de sa taille interminable et sifflotait un petit air, dans sa barbe blonde, se souvenant très bien, très bien, d'avoir vu autrefois le marquis de Solis, chez M. Harley, à New-York, et il eût parié mille dollars que miss Harley n'avait pas été insensible au marquis en ce temps-là....

--Naïf, Richard Norton!... pensait le colonel.... Si naïf, qu'il ne l'est peut-être pas!

* * * * *

Maintenant, Norton se trouvait seul dans le salon avec sa nièce et mistress Norton.

--Qu'est-ce que tu penses de M. de Solis? demanda-t-il à Éva.

--Charmant! On voit bien qu'il a voyagé en Amérique!

Et la jeune fille, tendant son front à son oncle et sa main à Sylvia, ajouta:

--Bonsoir!

--Bonsoir, chère enfant!

--Vous n'êtes pas souffrante, réellement? demanda Norton à sa femme.

Et il regardait, inquiet et préoccupé, le visage de Sylvia.

--Non, je vous remercie, je n'ai rien. Un peu de fatigue! Demain, il n'y paraîtra plus!

Demain! C'était précisément la pensée, le mot qui venait au cerveau de Norton. Demain!--Demain, il saurait si précisément Sylvia n'était pas celle qui faisait dire au marquis de Solis: «Jamais! jamais je n'épouserai une Américaine!»

--Vous avez raison, ma chère Sylvia. Reposez-vous. Moi, je vais travailler. A demain.

Sur le chemin du Casino où les Dickson allaient retrouver M. et Mme Montgomery, le colonel disait à la belle miss Arabella:

--Il est fort bien, le marquis!

--Et le vicomte est très aimable, ajoutait la colonelle.

--Qu'en pensez-vous, Arabella?

--Maman?

--Je vous demande ce que vous en pensez?

Alors, dans la nuit, sous les mystérieuses étoiles, la belle miss Arabella laissa tomber ces mots de sa voix musicale:

--J'aimerais certainement mieux le marquis; mais j'aimerais parfaitement et indifféremment l'un ou l'autre!

Le colonel et la colonelle répondirent en même temps:

--Très bien!

V

Georges de Solis et Bernière revenaient, seuls, en causant, par les rues quasi désertes. Bernière fumait un dernier cigare et humait l'air salin, trouvant, malgré son pessimisme monté en épingle comme un bijou, qu'il y a plaisir à se promener, sous le ciel étoilé, par une belle nuit d'été. Les deux cousins ne parlaient pas. Bernière chantonnait un motif de Wagner et le marquis songeait.

Il venait d'éprouver, la dominant pour que nul ne s'en aperçut, une des émotions poignantes de sa vie. Il ne croyait vraiment pas, après des années, que l'amour éprouvé pour Sylvia était aussi fort en lui. Il ne s'en rendait pas compte. C'était, pour lui, une de ces douleurs assoupies, presque chères, auxquelles on tient comme à la preuve même d'une souffrance éprouvée longtemps, mais apaisée--une douleur devenue atroce.--Et brusquement tout se réveillait; le mal, endormi, se faisait sentir et criait.

Rien de romanesque, dans cette rencontre: il était tout simple que Georges allât droit à Richard qu'il aimait, et Sylvia, étant devenue la femme de Norton, tout naturel que le rêve d'autrefois se fondît en une sympathie faite de dévouement et de respect. La vie est pleine de ces romans inachevés. Mais, dans la première pression de mains, en donnant à Sylvia ce «_shake-hands_ à l'américaine», dont parlait Norton, Solis avait, presque avec effroi, senti un frémissement inattendu et comme une terreur.

Et il emportait, troublé, mécontent de lui-même, cette impression qui l'irritait, lui faisait à la fois regretter d'avoir revu Sylvia et de l'avoir quittée, comme cela, si vite!

Car enfin, il ne lui avait rien dit. Et elle-même de quoi lui avait-elle parlé? Il eût été pour elle un indifférent, un inconnu qu'elle ne l'eût pas reçu autrement dans son salon.

Oui, mais le tremblement involontaire de la main tendue--ce tremblement que, seul, Georges avait senti, ce tremblement instinctif--en disait plus long que toutes les paroles, et le marquis, après avoir cherché l'oubli au bout du monde, se retrouvait là, face à face avec cette femme qu'il croyait bien ne revoir jamais. _Never! oh! never more!_ Sait-on s'il y a des _jamais_ en ce monde où il n'y a pas de _toujours_?

Et, tout en regagnant son logis, Solis pensait à Sylvia. Très jolie. Aussi jolie que jadis. Plus jolie peut-être, avec cet air souffrant, son regard triste. Et le bon sourire! La douceur exquise! Il lui revenait--ses souvenirs se mêlant les uns aux autres--il ne savait quelle phrase ou Shakespeare dit, en parlant d'une morte, comme un éloge suprême: «Elle était douce!»

--La douceur, la vertu de la femme, pensait-il, presque tout haut.

Et justement, comme si, en chantonnant, Bernière eût suivi une pensée parallèle, le vicomte disait à son cousin, entre deux bouffées de cigare:

--Tout de même, ces Américaines, gentilles à croquer, comme des coeurs!

--Très jolies, dit Solis.

--Cette Mlle Dickson! Trop grande! Trop sculpturale! Mais quel profil! Quelles épaules! Un beau marbre.... La petite banquière, si grassouillette, oui, Mlle Offenburger... elle avait l'air à côté d'une petite caille trottinant près d'une statue! Mais j'aime encore mieux la nièce, la nièce de Norton. Drôlette, cette miss Éva! Et fine! Et maligne! Ah! ce sont de vraies femmes, les Américaines!

Après deux ou trois pas faits encore, Bernière jeta son cigare et ajouta:

--La plus jolie est encore Mme Norton!

--C'est mon avis, dit Solis très froidement.

--Un peu névropathe.... Mais Fargeas a mis la névrose à la mode. C'est comme les vapeurs au XVIIIe siècle: ça donne une contenance, c'est bien porté.

--Ne parle pas des défauts à la mode, fit le marquis: tu en as un qui peut compter.

--Lequel? Le pessimisme?

--Puisque cela s'appelle comme ça!

--Oh! tu sais, je ne suis qu'un pessimiste platonique, moi; il y en a de plus forcenés. J'en connais qui trouvent que le monde est mal fait et, se déclarant dégoûtés d'une telle destinée et prêts à la quitter, s'évanouissent si l'oeuf à la coque qu'on leur sert n'est pas assez frais. Le pessimisme pur est une des formes du sybaritisme. C'est l'art de médire de la vie en avalant des timbales milanaises. Le pessimisme s'affirme surtout à table entre des femmes charmantes et des mets choisis.

--Et ça ne te semble pas ridicule?

--Non. Ça me semble drôle. Et tant que ça dure je suis le courant, comme je suis la mode pour mes smocking-jackets et mes chapeaux, sans l'exagérer. Mais c'est un chapeau déjà démodé le pessimisme dont les décadents se sont coiffés. On ne porte plus cela qu'en province. Aussi, tu vois, je l'use à Trouville. A Paris, l'hiver prochain, nous porterons autre chose. Et ce sera la même chose! Identiquement.

Ils marchaient lentement, trouvant du plaisir à causer, et Solis, maintenant, essayait de prouver à son cousin que son affectation de pessimisme, ce sport de décadentisme dont Bernière se moquait lui-même, étaient pardonnables à la condition que la comédie eût une fin.

--Et quelle fin?

--Oh! la plus simple du monde. Donne-toi un but dans la vie.

--J'en ai un: tuer le temps!

--Travaille.

--Eh! eh! c'est un travail que d'exister!

--Ne dis pas de sottises, puisque tu n'en fais pas! Alors tu ne songes pas à te marier?

--Et toi?

--Oh! moi, fit Solis, dont la voix parut à Bernière devenir plus sérieuse, moi, j'ai ma mère!

--Et moi, j'ai moi. Et il y a une énorme différence entre nous, dit le vicomte. Je ne parle pas de l'âge, ma parole, tu es plus jeune que moi, non seulement par l'enthousiasme, mais par l'aspect même. Mais je ne tiens pas à aliéner ma liberté, pour parler comme M. Prudhomme. Tandis que ta mère.... Ah! ta mère, pauvre chère femme, elle serait si heureuse de te savoir un foyer, de se dire que tu ne vas pas repartir pour patauger dans les boues du Tonkin, que tu resteras, que tu lui resteras, et que--tu connais les contes de fées--«ils furent très heureux et ils eurent beaucoup d'enfants».

--Je ne crois pas aux contes de fées! dit Solis.

Bernière, gaiement, se mit à rire.

--Ah! ah! les voilà les enthousiastes, les voilà bien!

Et il imitait le débit amusant de quelque acteur à la mode:

--Ils ne croient pas aux contes de fées et nous y croyons, nous, les pessimistes! Nous ne croyons même qu'à ça! Ah! il n'y a plus de contes de fées? Mais, malheureux, tu crois donc peut-être à l'Histoire, cette gigantesque blague? Il ne te manquerait plus que de croire aux journaux, pour être complet!

Il redevint brusquement sérieux en frappant sur l'épaule de son cousin:

--Comment ne pas croire aux contes de fées, quand on voit ma tante! Ah! moi qui n'ai plus ni père ni mère, je te l'envie, celle-là. Et lorsque je dis que je n'ai point de mère, je suis un infâme ingrat, car elle m'aime comme une maman. Eh bien! je sais ce qu'elle pense, cette maman-là, je sais ce qu'elle espère; elle ne te le dira peut-être pas--mais c'est de vieillir auprès de toi, à côté de toi et d'une autre et de devenir grand'mère, comme dans ces admirables contes de fées que tu blasphèmes, faux croyant que tu es, paladin qui nie la chevalerie!

Solis s'arrêta, essayant de déchiffrer, dans cette claire nuit, sur le visage de Paul, le degré de sérieux de cette confidence.

Alors, c'était vrai? La marquise avait souvent parlé à son neveu de ce rêve: le mariage de son fils?... Elle y songeait autrefois, Georges le savait bien, mais le temps avait passé. Y pensait-elle encore?