L'américaine

Chapter 6

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Le vicomte affectait ainsi de se parer de cette mode du pessimisme qui envahit doucement comme un poison lent le cerveau des jeunes hommes. Ecoeuré par le vide des discussions quotidiennes, il éprouvait une sensation d'anémie intellectuelle, non sans charme, pareille à ces torpeurs délicieuses qui conduisent lentement au sommeil. Trouvant presque ridicule de protester contre les niaiseries courantes ou de s'indigner contre des infamies dont le nombre, montant chaque jour comme une marée, était à la fin trop grand, il se laissait glisser au courant du jour, vivant en curieux, puisqu'il eût été déplacé de vivre en héros, et portant, comme une fleur à la boutonnière, ce nom de décadent qui résumait bien les alanguissements et l'abdication de ceux de son âge. Être désillusionné, partisan de l'abdication en toutes choses, ne lui semblait, du reste, ni un malheur ni un vice. Il y avait, pour cet esprit fin, dans les périodes de décadence, des spectacles de décomposition sociale beaucoup plus intéressants que les scènes dramatiques des grandes époques de foi. Et il regardait, comme accoudé sur le rebord d'une loge, la comédie contemporaine, dont la singularité fermentée lui paraissait si attirante qu'il n'éprouvait même plus la tentation d'en siffler le décousu et l'immoralité.

Ce Parisien, décidé à ne pas être dupe d'un temps poliment égoïste et également corrompu, craignait par-dessus tout deux choses: le ridicule et la passion.

Le ridicule, Bernière n'avait pas à le redouter. Tout à fait charmant, avec sa sveltesse juvénile, une moustache blonde, un peu retroussée, sur ses lèvres fines, les cheveux frisés, un monocle à l'oeil droit, par habitude, il ressemblait vaguement à un joli cavalier en tenue bourgeoise, et on cherchait instinctivement à ses talons un bout d'éperon et à sa boutonnière un bout de ruban. Grand, très nerveux, les poignets fins, des pieds de femme, il avait, du front à la cheville, une élégance spéciale, sans morgue, avec un certain laisser-aller séduisant, qui n'était pas la rectitude anglaise, mais cette élégance spéciale, séduisante, sans façon, qui est la grâce et la bonne grâce françaises.

La passion? Il fallait peut-être à Bernière plus de soin pour la fuir. Là, comme en toutes choses, son dédain était né, peut-être, dès son début, de quelque confiance déçue. La déception ressemble à ces enfants qui sortent maladifs du sein déchiré de leur mère morte. Le nouveau-né vient d'un cadavre, et il y a des cadavres d'illusions. Paul de Bernière avait aimé peut-être avec trop de confiance et une foi trop vive; il s'était trouvé bête et, brusquement, s'était repris tout entier. Désormais, on ne l'aurait plus. Il ressemblait à ces amateurs d'art tout prêts à montrer leurs trésors, joyeusement, et qui, au premier mot absurde dit par un ignorant, au premier attouchement d'un sot, les renferment sous triple serrure, en avares, et ne les montrent plus. Aussi bien, Arabella et Hélène Offenburger et Éva Meredith pouvaient être exquises, séduisantes, troublantes, tout à leur aise: le coeur de Bernière était fermé.

Ma foi, oui, désormais il le gardait, son coeur, trésor avarié et un peu entamé! Il ne se sentait pas de taille à jouer longtemps les rôles de dupe. Là encore, dans ce domaine du sentiment, il serait un amateur, un dédaigneux, il ne donnerait rien de lui-même. Résolu à ne point se marier, et, de toutes les déceptions redoutables, la plus redoutée par lui étant celle du lendemain du mariage, il mènerait doucement sa vie de garçon jusqu'à la fin, ne compliquant son existence ni par une femme ni par des enfants. Quelle folie, lorsqu'on est libre, d'aliéner sa liberté!

Et, malgré le sourire narquois qui relevait sa moustache blonde, Bernière était, depuis longtemps déjà, plus troublé et agacé qu'il ne le voulait paraître. Il avait, par exemple, des envies de ne plus remettre les pieds chez les Norton, quoiqu'il y fût reçu avec une cordialité touchante. Les cheveux noirs, frisés sur le front, de miss Meredith, le préoccupaient avec trop de persistance et, depuis qu'il était à Trouville, il songeait trop souvent à cette voix claire, à ce bon regard amical, à cette main tendue franchement, à ce charme enveloppant de la jeune fille. Il éprouvait un plaisir trop vif à aller revoir ces Américains qu'il appelait maintenant des amis.

La fin de sa saison d'hiver lui avait semblé fade parce qu'à son gré les _five o'clock_ n'arrivaient pas deux fois par jour. Il était temps de partir pour les eaux. On menait à Paris une existence désolante. La vie parisienne, la vie d'un homme jeune, riche, curieux de tout connaître, est pourtant très occupée: invitations, visites, premières représentations, expositions de cercles, séances d'escrime, toutes les distractions journalières, lassantes comme les labeurs, du Parisien qui veut tout savoir, simplement parfois pour avoir l'occasion de tout railler; ce perpétuel mouvement tournant dans le vide, ces éternels «déjà vu» ennuyaient Bernière. Une soirée passée chez les Norton, comme à Trouville, aujourd'hui faisait, au contraire, reprendre goût aux choses. Il appelait ces repos des apéritifs.

Seulement la vision de miss Meredith, à son gré, s'y mêlait trop. Il ne s'était pas juré de ne plus être amoureux pour devenir amoureux d'une petite Yankee, oiseau de passage destiné à traverser l'Océan.

Et comme ce sentiment, de jour en jour, entrait en lui, avec une douceur latente d'abord, puis charmeuse, Paul y résistait, trouvant absurde de se laisser prendre et s'irritant contre lui, contre la grâce même d'Éva qui le traitait avec cette intimité franche des jeunes filles de son pays. Alors le vicomte avait de violentes envies de boucler sa malle, de quitter Trouville pour Dinard ou d'aller finir sa saison d'été en Bretagne, dans quelque trou, à Douarnenez, à la Baie des Trépassés, au diable; mais il se disait que c'était après tout accorder un peu trop d'importance vraiment à un état d'esprit assez vague que de le secouer, de s'en débarrasser en fuyant. Et qu'importait miss Meredith et ce qu'il éprouvait pour elle! En supposant même--ce qu'il niait--que ce fût un semblant, un fantôme, un atome d'amour, eh bien! il s'en amuserait. Le flirt est une occupation comme une autre. Il est à l'amour ce que le caquetage est à l'éloquence. Un divertissement. Un babil.

--Quant à l'amour.... Bah! l'amour! Il faut savoir le couper comme on coupe un cor, disait le vicomte. Ça ne tient pas plus à notre individu qu'un durillon.

Pendant le repas, il s'était donc imposé de très peu regarder miss Meredith et de partager ses coups d'oeil d'amateur entré les yeux bleus d'Arabella Dickson et les regards noirs, très tendres, de Mlle Offenburger. La colonelle avait été même tout à fait charmée de savoir, dans le bruit du repas, cette appréciation du vicomte sur la beauté de sa fille:

--Yeux bleus et peau blanche. On dirait deux bluets tombés dans la neige.

Mais, en revanche, mistress Dickson n'avait point paru satisfaite lorsque Bernière, après le dessert, avait si fort insisté auprès du docteur Fargeas pour savoir d'où sortaient les Offenburger.

--Elle est charmante, Mlle Hélène, docteur; mais elle a quelque chose d'exotique, d'arabe, d'oriental....

--Oh! mais, cher vicomte, avait interrompu la colonelle, elle vous préoccupe beaucoup, Mlle Offenburger!

--Curiosité pure, madame. S'il y avait ici une femme qui me préoccupât, comme vous dites, ce ne serait point Mlle Offenburger.

Mme Dickson était demeurée un moment silencieuse, regardant le jeune homme d'un air engageant, en mouillant les deux boules de loto qui étaient ses yeux de douces larmes maternelles, tandis que le docteur Fargeas répondait à Bernière:

--Eh! Mlle Offenburger est en effet exotique, mon cher. Élevée à la française, son père est Hambourgeois et sa mère était Anglaise.

--Mme Offenburger est morte?

--Depuis des années. Très gentille, Mlle Offenburger, vous avez raison de la trouver charmante, mon cher Paul. Une adorable créature, un peu... composite... très instruite, je dirai presque trop savante pour mon goût... mais exquise. Et pratique! La vraie jeune fille moderne, mon ami! Elle est précisément aussi moderne, tenez, elle, en sachant tout, que vous êtes essentiellement d'_actualité_ en ne croyant à rien!

--Qu'est-ce qui vous dit que je ne crois à rien? avait répliqué Bernière qui, pour amuser son caprice, regardait miss Meredith et la comparait à cette grande statue d'Arabella et à cette petite pouliche d'Hélène Offenburger.

Il était d'abord trop Parisien, Parisien des dessous et des dessus de Paris, pour ne point connaître Offenburger--cet Offenburger dont la jolie fille était aussi fine d'attaches et de beauté que le père était énorme et gras. M. Offenburger? Un grand bel homme, joliment fleuri, gros, ventru, tout en menton et en joues, le nez busqué sur d'énormes lèvres rouges, des favoris noirs, frisés comme des crins, lui mettant comme deux plaques d'encre de Chine sur sa peau rosée, et ses grands yeux d'Oriental ruminant, traînant sur les hommes et les choses avec une affectation de bonté placide qui était tout simplement une sorte de dédain bienveillant, la constatation personnelle de sa propre supériorité. Quand il avait sur la tête son chapeau, qu'il gardait volontiers, il paraissait jeune encore avec sa carrure de beau Turc et le teint clair de son visage; il ne reprenait son âge que lorsqu'il se découvrait, laissant voir--comme à présent--un crâne chauve, bossué de protubérances et plus jaune que la face--contrastant si bien avec le teint rose, que Paul de Bernière comparaît mentalement le banquier à un sorbet: vanille et groseille, la vanille en haut. Peut-être bien était-ce une des raisons pour lesquelles M. Offenburger tenait volontiers sa coiffure vissée à son front.

Très bon homme d'ailleurs, à la surface. Sucré et glacé. Le vicomte eût pu suivre sa comparaison du sorbet. Homme de goût, collectionneur acharné, payant cher les revendeurs qui, pour lui, enlevaient d'assaut les bibelots sous le feu des enchères, à l'Hôtel des Ventes, prêtant ses tapisseries et ses ivoires aux expositions publiques pour avoir la joie de lire sur les catalogues et sur les étiquettes: _Collection de M. Mosé Offenburger_; ayant, dans ses écuries, des chevaux de prix que l'on couronnait au Concours hippique, et dans son chenil un équipage que le jury primait à l'exhibition des Tuileries. Très luxueux d'allures, mais d'humeur démocratique. On s'adressait à lui quand on voulait fonder un journal militant. Offenburger refusait parfois, acceptait souvent et ne se réservait même pas toujours le bulletin de Bourse. Il assurait qu'il aimait la France, qu'il n'y avait que la France au monde, et Bernière avait même éprouvé, à dîner, un agacement particulier, en dépit de son décadentisme, à entendre le Hambourgeois déplorer, avec son accent d'outre-Rhin, les _pétisses_ qu'on faisait en France et la _dégadence_ de ce _cran_, très _cran_ pays.

On ne savait pas bien exactement l'origine de la fortune de cet Offenburger. Il était tombé à Paris--voilà quinze ans--comme un aérolithe, mais un aérolithe en or. Il avait attiré les regards, autour du Lac, par ses équipages; les lorgnettes, à l'Opéra, par les diamants de sa femme, morte depuis, et ensuite par la beauté de sa fille; les reporters, à son hôtel, par ses fêtes et son vin de Tokai; les peintres par ses achats de tableaux; les courtiers par ses ordres de Bourse et, peu à peu, cet amalgame d'autorités diverses, ces intérêts différents, massés autour de lui, avaient formé comme une boule énorme qui roulait, roulait à travers Paris et eût fait boule de neige si la renommée d'Offenburger eût été parfaitement immaculée.

Roi d'une république d'agioteurs et de jouisseurs, le Hambourgeois Offenburger, peut-être naturalisé Français, était devenu, par la complicité des bons journalistes et des trottins de la finance, une sorte de puissance bizarre qui tenait le milieu entre l'agent diplomatique et le bailleur de fonds. Les ministres le consultaient pour savoir ce que pensait de leurs déclarations publiques l'ambassadeur de son pays. Il donnait aux gouvernants son opinion sur les affaires de la France et, tout honoré de porter aux jours de fête la décoration de son souverain, il trouvait que les hommes d'État des bords de la Seine s'effrayaient trop du _ratigalisme_ et ne marchaient pas assez de l'avant.

Offenburger ne fréquentait pas seulement les politiciens qui font les emprunts et les gazetiers qui défont les politiciens, il étendait aussi sur ses connaissances démocratiques comme une crème de _high-life_. Il invitait à ses _rallye-papers_ des clubmen en renom, des gentilshommes dont les colonnes de la _Vie parisienne_ sont comme les feuillets de l'_Almanach Gotha_. Le marquis d'Ayglars, resté fringant malgré la cinquantaine, était pour le financier le rabatteur de cette chasse aux illustrations nobiliaires. Il exerçait chez Offenburger, amicalement, disaient quelques-uns, en qualité de conseiller bien appointé, disaient les autres, des fonctions de semi-maître de maison, faisant les honneurs du château de Luzancy, comme il eût fait ceux de son propre castel, si d'Ayglars n'avait pas été rasé par la bande noire.

Et Offenburger n'achetait pas un cheval et ne faisait pas une commande au sellier sans l'agrément du marquis. C'était pour Offenburger que d'Ayglars se montrait au Tattersall. C'était pour lui qu'il rédigeait une façon de code du cérémonial que le banquier étudiait, _potassait_ comme un élève qui veut passer sans faute son baccalauréat. Le marquis était, pour la question hippique, chez Offenburger, ce que Saki-Mayer était pour les bibelots. Il s'occupait des pur-sang comme le revendeur juif s'occupait des antiquailles. Ce qui faisait dire à l'archiduc Heinrich--que Mosé Offenburger, lorsque le prince était venu en France, avait traité, à Luzancy, comme un surintendant traitant le Roi-Soleil avant la Bastille, ce Mazas des financiers d'autrefois:

--Cet Offenburger, il a le meilleur Johanisberg que j'aie bu! Ses chevaux sont mieux tenus que ceux de mon frère! On donnerait un bal dans ses écuries! Il a des tableaux admirables, des curiosités extraordinaires, la table la mieux servie que je connaisse, un équipage de chasse étonnant! Il me dégoûte, cet Offenburger!

Paul de Bernière se rappelait, un à un, tous ces _racontars_ de la chronique parisienne, en examinant le gros homme sans patrie qui avait choisi Paris pour vivre, tout simplement parce qu'on s'y amuse plus qu'à Hambourg; mais en regardant la grâce ouatée de chair de la charmante Hélène, le vicomte oubliait tous les ridicules du père et se plaisait--toujours en amateur--à comparer entre elles Mlle Offenburger, jolie comme une jolie Turque; Arabella, majestueuse comme la Diane de Houdon, et miss Éva, vraiment exquise avec son calme regard d'honnête fille. Il y avait aussi, là-bas, la belle Mme Montgomery et Sylvia, assises dans la pénombre, et Bernière jouissait d'un plaisir artistique tout particulier; la vue de ces créatures adorables, rassemblées là comme des oeuvres d'art en un musée et qu'il analysait en connaisseur, en raffiné, sans les aimer, oh! bien décidé à n'en aimer aucune!

Et pendant que les notes--d'une chanson américaine, d'une sorte de tremblante romance nègre, soulignée d'accords mélancoliques comme des soupirs d'esclaves--chantaient sous les doigts de miss Dickson, Paul, avec son dilettantisme de gourmet, comparaît avec une infinie volupté sa situation de sceptique au repos, et la vie de labeur acharné de son hôte Norton, ou de Montgomery, ou d'Offenburger, accablé d'affaires, ou du colonel promenant sa fille à travers le monde, ou de Fargeas même, vivant dans les sanies humaines, tandis que lui jouissait délicieusement du _farniente_ de son existence d'amateur. Libre, choyé, caressé par ces regards de femmes et se disant:

--Voilà. Pas de préoccupations. Des sourires! Et la liberté de juger!

Il jugeait d'ailleurs, ayant surpris, pendant le repas, quelque indiscrète songerie au fond du regard de Sylvia: oui, il jugeait et se disait, lui qui avait, en sa vie, étudié plus de filles que de jeunes filles:

--Qui donc prétend que la jeune fille est indéchiffrable? Le plus difficile à déchiffrer de ces êtres d'élection qui sont là, ce serait encore la femme! A quoi pense Mme Norton présentement et de quoi souffre-t-elle? Car elle souffre! Elle souffre, et je défie la théorie de la grande névrose du docteur Fargeas de m'expliquer cette souffrance-là!

Et, maintenant, toujours en curieux--Mlle Offenburger, ayant succédé à Arabella au piano et y jouant du Beethoven--Bernière s'était assis en face de mistress Norton, regardant Sylvia accoudée sur le canapé. Elle ne causait plus avec Mme Montgomery, elle écoutait au contraire, charmée.

Il la voyait de profil. Une sorte de tristesse apparaissait dans l'attention qu'elle prêtait à la symphonie. Ses sourcils se fronçaient sur ses yeux bleus et, dans le battement de ses narines, il y avait une émotion et une fièvre. Peut-être cela prouvait tout simplement que Sylvia était artiste, tout son être vibrant à cette voix de l'au-delà.

Mais Éva, debout près du piano, était aussi émue que Mme Norton. La petite Américaine, les mains croisées, écoutait, comme en extase. Arabella, impassible, s'était assise à côté de sa mère qui envoyait à Mlle Offenburger un sourire un peu dédaigneux, envieux aussi.

Hélène Offenburger était une musicienne consommée, un peu sèche et méthodique, mais très sûre. Quand elle eut fini, Bernière ne put s'empêcher d'applaudir. Le gros Offenburger rayonna et les Dickson firent la grimace tous ensemble. Sylvia, ravie, tendait les mains à Hélène qui, après les avoir serrées, écartait, d'un joli geste bref, ses mèches de cheveux noirs un peu tombées sur son front, et Éva disait à Mlle Offenburger:

--Que vous êtes heureuse, mademoiselle, d'être aussi bonne musicienne!...

Hélène ne montrait, du reste, ni étonnement ni anxiété. Elle se savait musicienne excellente; elle n'avait pas à en tirer coquetterie: c'était un fait. Et elle racontait, le plus simplement du monde, combien son professeur autrefois était content d'elle, lui disant que si elle voulait donner des concerts, elle se ferait certainement un nom, un grand nom, dans la musique:

--J'aime encore mieux la banque, ajoutait la jeune fille en souriant.

On parla alors de Beethoven. Éva dit quelques mots, très doucement, exprimant quels frissons d'art faisait en elle passer le maître, et on discuta les génies respectifs de Beethoven et de Mozart.

--Allons, bon! J'attendais Mozart! se dit Bernière.

Mais ce qu'il n'attendait pas, c'est la façon dont Mlle Offenburger constata la supériorité de Beethoven, par le volume du cerveau de Beethoven. Et cette jeune fille, qui, tout à l'heure, les doigts sur le piano, faisait chanter la poésie et le rêve, se laissait aller, le plus simplement du monde, devant Sylvia étonnée, Bernière, subitement amusé, et Liliane Montgomery, effrayée presque, à une comparaison entre le rapport du volume encéphalique et le développement intellectuel. Et elle disait _encéphalique_. Et elle ne sourcillait pas, ne souriait pas, et sa jolie petite bouche aux lèvres charnues, en parlant, demeurait charmante. Puis, elle passait du crâne de Beethoven à un autre crâne, non plus d'un musicien, mais d'un penseur.

--Savez-vous que le crâne de Descartes avait 1,700 centimètres cubes, soit 150 centimètres de plus que la moyenne des crânes des Parisiens d'aujourd'hui?

Et ce n'était pas tout. Le crâne de La Fontaine mesurait 1,950 centimètres, comme celui de Spurzheim, exactement. Le cerveau d'un autre écrivain contemporain, qu'on venait d'enterrer, pesait 2,012 grammes. Un peu moins que celui de Cromwell.

--Et celui-là? Celui de Cromwell? murmura Liliane un peu railleuse, croyant embarrasser la jeune fille.

--2,230, répondit la petite bouche rouge de Mlle Hélène Offenburger.

Le gros banquier étalait ses pectoraux avec fierté, et Mme Dickson regardait le colonel, comme pour lui dire:

«Eh bien! et Arabella? Comment faire rayonner Arabella?»

Arabella, immobile, contemplait la mer, le regard très calme.

Mlle Offenburger ne mettait, du reste, aucune affectation à étaler son savoir. Elle savait cela, elle le disait, c'était tout simple.

Mais Mme Montgomery semblait étourdie, comme si elle eût écouté quelque chose d'inentendu, une langue étrangère.

--Je parie, ma chère Éva, dit-elle en riant, que vous ignoriez tout cela?

--Oh! moi, madame, moi, je ne suis pas savante, fit miss Meredith.

Et elle non plus ne mettait pas un reproche ou une modestie fausse dans sa réponse. Elle ignorait des choses, elle l'avouait, et c'était tout naturel chez une créature qui semblait le naturel même.

Mais--chose singulière--toute cette érudition scientifique de Mlle Offenburger ne déplaisait pas à Paul de Bernière. Elle était curieuse, cette jeune fille au profil oriental, très curieuse. Une Encyclopédie aux yeux de velours, c'était piquant. Il ne se fût pas risqué à causer anthropologie avec elle, diable! non; mais il se fût diverti volontiers à l'entendre si gentiment, de sa petite voix très douce, parler de capacités crâniennes et à la voir presque peser des cerveaux dans sa jolie main d'enfant. Ah! la délicieuse petite conférencière! Elle était peut-être doctoresse! Paul avait envie de le lui demander.

--Eh bien! dit Mme Montgomery au jeune homme, qu'est-ce que vous pensez de Mlle Offenburger?

--Très jolie! Oh! très jolie!... Mais je ne voudrais pas être forcé de passer devant elle mon baccalauréat. Je serais refusé!

--Comme bachelier, peut-être, mais comme mari, je ne crois pas!

--Oh! comme mari, fit Bernière. Comme mari, je n'aurai jamais mon diplôme!

--Vous êtes pourtant fait pour être marié, dit alors le docteur Fargeas, qui s'était approché.

--Moi?

Et Bernière essaya de sourire.

--Oh! docteur, qu'est-ce que je vous ai fait pour mériter cette menace?

--Vous?... Vous êtes un faux désabusé, un faux sceptique, un faux ironique, et je vous ordonne le coin du feu....

--Comme aux bouilloires! Merci!

Mistress Dickson avait entendu, et cette petite profession de foi antimatrimoniale amenait à ses lèvres une légère grimace. Elle allait, d'ailleurs, protester contre la comparaison impertinente du vicomte, lorsque la porte du salon s'ouvrit, et un valet annonça M. le marquis de Solis.

Il y eut comme un cri, dans le salon, pour saluer l'entrée de Georges, et Norton, quittant le colonel, alla droit au marquis en deux ou trois enjambées, et lui tendant la main:

--A la bonne heure! Voilà qui est charmant!...

L'Américain cherchait des yeux Sylvia, qui s'était levée, toute pâle, tandis que Mme Montgomery la regardait de côté, avec un petit sourire narquois. Mme Norton restait droite devant le canapé sur lequel elle était assise, tout à l'heure, à côté de Liliane, et Norton se retourna vers elle pour lui présenter M. de Solis, qui, saluant, interrogeait anxieusement le regard de Sylvia.

Il était venu brusquement, avec une sorte de hâte, après s'être demandé pendant une partie de la soirée s'il viendrait. Il sentait, d'instinct, que cette minute de sa vie était grave et pouvait être douloureuse. Un moment il s'était dit qu'il ne se retrouverait pas devant Sylvia, qu'il partirait de Trouville sans l'avoir revue.