Chapter 5
--Votre père n'aurait pas consenti. Mais fort heureusement en Amérique nous nous marions nous-mêmes, de notre propre volonté, et nous disposons de notre main sauf à nous en mordre les doigts.... Ah! oui, à nous les mordre jusqu'au sang.... Et comment votre père, qui n'était pas un parvenu comme tant d'autres ou un philosophe dédaigneux comme le mien, mais un pur Américain, n'aurait-il pas été enchanté de vous voir marquise?
L'entretien, en dépit de sa légèreté, du ton plaisant de Mme Montgomery, semblait devenir pénible à Sylvia qui, essayant de n'attacher aucune importance à toutes ces paroles, dit cependant d'un ton ferme:
--Laissez, laissez tout cela, je vous en prie! Le passé est passé. J'ai pu, dans mes confidences de jeune fille, vous faire deviner un peu de mes rêves. Mais il y a longtemps qu'ils ont pris leur volée.
--Oui, mais s'ils sont bien apprivoisés, les oiseaux reviennent! Vous n'avez jamais entendu reparler de M. de Solis?
--Jamais! Et je vous saurais même gré de ne plus m'en entretenir.
--Sylvia! faisait Liliane. Ne dites pas cela, ma chère Sylvia, cela me fait croire que la petite blessure n'est pas tout à fait cicatrisée. Pensez donc, on dirait que vous avez peur de ce monsieur! Mais si votre mari vous entendait, cela le rendrait jaloux, et si M. de Solis était là, cela le rendrait fat! Heureusement il est loin, M. de Solis!
--Ah?
Et il y avait comme du regret dans l'exclamation de Sylvia.
--Très loin!
Liliane ajoutait, curieuse:
--Vous ne lisez donc pas les journaux?
--Peu!
--Moi, comme toute bonne Yankee, j'en reçois des ballots et je les dévore. D'abord, parce qu'ils parlent de moi. C'est amusant: «_La belle Mme Montgomery_!... _La dernière toilette de Mme Montgomery_!... _Déplacements et villégiatures de Mme Montgomery_!...» Il y en a qui risquent le «de»... _de Montgomery_! Ça me fait soupirer... oh! oui, soupirer... et sourire. Et puis ils me tiennent au courant de mes amis... d'Amérique. Oh! il ne se donne pas un souper chez Delmonico--notre _Café Anglais_ à nous--que je n'en connaisse le menu. C'est très amusant, très amusant. Eh bien! M. de Solis--je ne sais pas où j'ai lu ça--M. de Solis voyage. Il risque sa vie je ne sais où pour je ne sais quoi. Mais il a failli être assassiné et un peu décapité par les Pavillons-Noirs... ou Jaunes... on ne sait pas au juste la couleur.
--Ah? avait fait encore Sylvia d'un ton qu'elle voulait rendre indifférent.
--Aussi, quoi!... On ne va pas chez les Pavillons-Noirs! On va à Paris quand on n'y est pas né et on y reste quand on est Parisien. C'est bien votre avis, Sylvia?
--Certainement. Mais....
--Mais quoi?
--M. de Solis?
--Ah! ah!... il vous intéresse encore? Eh bien! mais il est sain et sauf, M. de Solis!... Il a joué du revolver, M. de Solis! Ce pauvre cher revolver américain dont on dit tant de mal, il s'en est servi, ce pionnier de la civilisation! Et alors les pirates.... Chinois ou autres... envolés! Pft!... comme vos rêves! Ne vous inquiétez pas du marquis! Plus aucun danger! Aucun!
--J'en suis bien heureuse! Très heureuse!
Elle souriait maintenant à Mme Montgomery qui la regardait.
--Mais, ma pauvre Sylvia, vous êtes toute troublée! Ce n'est pas mon histoire au moins!
--Non, mais cette... nervosité maladive, dont me guérira difficilement le docteur, me cause à tout instant de petites secousses. Je suis vraiment trop impressionnable.
--Bah! avait dit en riant Mme Montgomery, je ne compte pas sur le docteur Fargeas pour vous guérir, je compte sur le «docteur Paris». Ah! chère, Paris! quel médecin! Il en a sauvé bien d'autres!
Et, toujours gaie, heureuse, toujours en l'air:
--Il est vrai qu'il en a tant perdu, tant perdu! Mais les Américains, eux, s'y retrouvent toujours.
* * * * *
Il y avait deux mois, deux mois passés, que les deux amies avaient échangé ces confidences, à Paris, dans la rue Rembrandt, et de cette causerie avec Liliane, Sylvia avait gardé un souvenir troublé, une sorte d'inquiétude, repensant à ce Georges de Solis qui lui était apparu là-bas, chez son père, et qu'elle avait pu croire le fiancé, l'époux, l'être choisi et aimé! Un passant, ce marquis de Solis. Il était venu et il était reparti, après avoir deviné pourtant que Sylvia se sentait attirée vers lui! Et lui-même, n'avait-il pas laissé la jeune fille lire en lui? Ne s'étaient-ils point dit, l'un à l'autre, de ces mots qu'on n'oublie jamais, jamais plus?
Georges de Solis!... Pourquoi était-il parti presque subitement, laissant Sylvia attristée, Sylvia qui était résolue à demander à M. Harley, son père, de l'unir à ce gentilhomme français? Il le lui avait murmuré, pourtant, il le lui avait involontairement laissé soupçonner, l'aveu d'un amour qui, tout à coup, s'était comme effacé, envolé! Pourquoi? Elle l'avait deviné, depuis. Mais, au premier moment, la douleur avait été cruelle chez Sylvia. Oui, elle l'avait deviné. M. de Solis s'éloignait parce qu'il la croyait riche, disparaissait pour n'être pas accusé, lui étranger, de viser par le mariage la fille d'un des plus riches banquiers de New-York. S'il avait su que la ruine était si proche!
Et, en songeant à ce passé, en revivant ces journées enfouies que le babillage de Liliane lui avait rappelées, toutes vivantes encore et bourdonnantes, comme un essaim d'abeilles accourt au bruit du cuivre, Sylvia se revoyait dans sa chambre de jeune fille, accablée et triste, pensant à M. de Solis qui n'était plus là! Il avait emporté une de ses illusions, une de ses confiances! Elle s'était cru aimée! Puis, dans le logis paternel, entrait, timide, avec sa loyauté d'homme et sa naïveté d'enfant, Richard Norton qui, poussé par le père, demandait à Sylvia si elle consentirait à unir sa vie à la sienne, et, devant les prières de M. Harley, la jeune fille faiblissait, consentait. Il lui semblait--puisque M. de Solis ne donnait plus de ses nouvelles, puisqu'il n'aimait plus sans doute celle qu'il avait paru aimer--il lui semblait qu'il valait mieux se sacrifier sans réflexion, sans hésitation, puisque, pour elle, ce mariage qui apportait une joie inespérée à Norton, une consolation à M. Harley, était un sacrifice, l'immolation d'une espérance.
Elle estimait d'ailleurs Richard Norton. Elle avait fermé le roman inachevé et se disait qu'avec un homme de cette vaillance et de ce dévouement, sans doute elle pouvait commencer l'histoire d'une vie heureuse. Et, alors, dans toute l'honnêteté de son coeur, elle répondait au pasteur qu'elle suivrait l'époux choisi partout, toujours, «dans la bonne ou la mauvaise fortune». Elle la revoyait cette journée qui avait décidé de sa vie. Là-bas, dans le grand salon de New-York, Norton avait envoyé, fait suspendre au plafond une immense cloche de fleurs, une cloche faite de roses de toutes couleurs, depuis la rose thé jusqu'à la rose pourpre, et là, sous ce _marriage-bell_, sous cette cloche fleurie, le pasteur avait uni Richard à Sylvia, devant le livre de la loi, la Bible ouverte, et qui allait se refermer sur un serment.
Cloche de roses rouges et roses pâles! Que de fois, depuis lors, Sylvia Norton l'avait entendue sonner! Sonner joyeuse parfois comme un carillon d'espérance; sonner plus souvent comme un glas, le glas de l'amour disparu, de l'amour mort et qui cependant, au fond du coeur, semblait revivre. Oui, revivre, lorsque le souvenir de Liliane allait vers lui, comme à la dérive, ou lorsque l'étourderie d'une écervelée ramenait à ce passé la songerie de la jeune femme! Et c'était cela qu'avait fait Mme Montgomery, le jour où elle avait rappelé à Sylvia tout ce passé évanoui.
Mais cette émotion ressentie lorsque les deux amies s'étaient retrouvées, Sylvia l'éprouvait plus violente peut-être maintenant, et là, assise près de Liliane, qui tentait de l'égayer, elle pensait à ce que Norton lui avait annoncé tout à l'heure: la présence du marquis à Trouville, l'invitation que Richard lui avait faite. Oui, ce soir même probablement, là, dans ce salon, M. de Solis reparaîtrait. Et dans le bruissement des causeries, dans le babil et les rires que miss Arabella accompagnait d'un refrain de quelque opérette de Sullivan, Sylvia regardait la porte du salon, redoutant presque l'apparition du visage de Georges de Solis.
Quoi! il allait se montrer, brusquement, et devant ces gens, dont quelques-uns lui étaient si indifférents, il lui faudrait traiter froidement cet homme dont elle avait rêvé de partager la vie! Elle s'efforçait de paraître calme, souriante, aimant mieux, après tout, puisqu'elle devait revoir le marquis, aller droit à lui, tendant une main qui tremblerait peut-être un peu, mais qui serait la main d'une honnête femme et d'une amie.
Et assise, à côté de Liliane, pendant que le sourd, lointain, continu murmure de la mer montante roulait, là-bas, sur la plage, avec son rythme majestueux, mélancoliquement, dans le bruit berceur des flots, elle entendait, lointaines aussi, et comme noyées dans ces murmures, les cloches, les cloches des fiançailles, les tintements du _marriage-bell_, les sons attristés de la cloche de roses, des pauvres roses fanées!
Elle regardait Norton aussi.
Découpant sa carrure large sur l'horizon clair, à côté de le silhouette, droite comme une perche à houblon, du colonel Dickson, Richard fumait un dernier cigare et Montgomery était allé le rejoindre. Puis le cigare achevé, Norton revenait à ses invités et prenait des mains d'Éva un peu de kummel, tandis que le docteur Fargeas, avec ses longs cheveux blancs, son menton rasé et son profil d'aigle, trempait ses lèvres dans un petit verre d'argent et déclarait à Norton qu'en dépit de son horreur des alcools il trouvait cette eau-de-vie délicieuse.
--Elle est célèbre, dans tous les cas, disait Norton.
--Dans les deux Amériques, l'eau-de-vie de M. Norton est fameuse! ajoutait Montgomery.
--Elle est française, du reste, mon cher docteur, fit Norton. Que cette indication vous rassure. Cognac n'a jamais produit rien de mieux. J'ai acheté ça à un capitaine de navire qui, de tout une fortune, n'avait gardé qu'un fût de cette eau-de-vie dont il ne voulait pas se séparer. Peut-être tenait-il à se noyer dedans comme Clarence dans le malvoisie. Je lui ai payé cela au poids de l'or. Il a tenté la fortune. Il n'a pas réussi, et, comme un imbécile, s'est fait sauter la cervelle. Au lieu de recommencer, ce qui est si simple, et de lasser la mauvaise chance, ce qui n'est pas toujours facile, mais n'est jamais impossible. J'ai des remords parfois, de lui avoir acheté son alcool. Il se fût grisé avec, cela l'eût consolé, il serait peut-être encore vivant!
--Cela dépend, dit le docteur Fargeas. La manie du suicide est parfois indépendante des souffrance morales. Affaire d'hérédité. L'atavisme joue aussi son rôle là-dedans.
Richard Norton, debout et son verre de cognac à la main, frappa doucement sur l'épaule du médecin étendu sur un divan.
--Ah! ces docteurs! Diables de docteurs, il faut qu'ils mettent de la fatalité en tout!
--Nécessairement. La théorie de l'hérédité a remplacé dans le monde moderne la fatalité antique.
--Et alors, le suicide? Affaire de fatalité?
--D'une fatalité de tempérament. Oui. Très souvent.
--Alors vous ne croyez pas aux maux insupportables et qu'on rejette comme un fardeau qui nous pèse trop?
--Mon cher monsieur Norton, répondit le docteur Fargeas, je ne crois qu'à trois choses insupportables: la Misère, la Maladie et la Mort. Et pourtant l'humanité passe son temps à avaler celles-ci et à supporter celle-là, sans suicide. Peste! si l'on se tuait pour tout ce qui nous agace ou nous navre, le monde finirait vite!
--Alors, la vie, vous la trouvez excellente?
Et Norton semblait pousser le docteur Fargeas à quelque théorie pessimiste.
--Ma foi! je ne la trouve point parfaite, fit le médecin. Mais comme la mort qui la termine est quatre-vingts fois sur cent plus vilaine que les souffrances qui la composent, je préfère encore, après avoir étudié l'un et l'autre, la vie, toute maussade qu'elle est parfois, à cette fameuse délivrance qui est une délivrance sans appel. Ceci dit, mon cher Norton, lorsque vous avez quelque chagrin, ne pensez pas au suicide et laissez-le à des imbéciles comme votre vendeur d'eau-de-vie. Mais vous n'avez pas à craindre ça! Vous êtes un homme heureux!
--Oh! dit l'Américain, et j'ai l'habitude de me colleter avec la Nécessité!
Il regarda avec une sorte de défi, d'orgueil mâle, les amis qui, autour de lui, dégustaient le cognac du capitaine, puis, avec la fierté d'un fils de ses oeuvres, sans la moindre infatuation qui sentît le parvenu:
--Moi, je vivrais aussi facilement avec rien, je dis absolument rien, qu'avec mon présent train de maison, et, ma parole, je n'ai besoin que pour les autres des millions de dollars que le sort m'a donnés.
Le murmure d'incrédulité de Montgomery et la protestation courtisanesque du colonel Dickson se formulèrent bien vite par une interruption du docteur:
--Oh! le sort! le sort!... Et votre travail, mon cher monsieur Norton, et votre habileté, et votre patience?...
--Et la chance, précisa l'Américain. Oh! parfaitement, la chance aussi! Il ne faut pas être si fier de ses succès en ce monde, et si l'on se dit--ce qui est vrai--que la chance est bien souvent la collaboratrice de toute victoire, eh bien, ce n'est pas mauvais, ça nous rend pitoyable pour les pauvres et indulgent pour les vaincus! C'est que j'en ai tant connu, moi, de braves gens, qui suaient sang et eau toute leur vie et arrivaient à quoi?... à rien!--ou sans atavisme, mon cher docteur, sans hérédité, quoi que vous en disiez--au suicide comme mon bonhomme de capitaine. Oui, j'ai bien pioché! Oh! rudement! bravement! Je crois certainement qu'il me reste de ce temps-là des crevasses aux mains. Je n'en rougis pas!... Quand je pense, tenez...--et appuyé à la cheminée, les yeux mi-clos, comme bercé par un bon souvenir, il se laissait aller doucement vers le passé--la date me revenait ce matin en écrivant mon courrier--il y a trente ans, moi, Richard Norton, je conduisais une barque sur l'Hudson et j'aidais mon père, mon brave et saint homme de père, à fendre le bois.... Oui, quand je pense à ça, j'ai eu beau travailler depuis, courageusement travailler, et toujours, à présent, vous ne m'empêcherez pas de me dire que la chance m'a favorisé, car elle m'a donné la fortune et, avec la fortune, la chère femme pour qui je donnerais cette fortune-là!
Il avait dit cela d'une voix assurée, debout, cherchant des yeux Sylvia, qui écoutait, muette, avec un sourire de reconnaissance dévouée.
--Monsieur Norton, dit Liliane en riant, prenez garde! Il ne faut jamais parler de son bonheur si haut.
Norton la regarda, un peu inquiet.
--Je sais. Cela tente le sort! Mais je lui paie rançon. Croyez-vous que si la santé de mistress Norton ne l'exigeait pas, j'aurais jamais quitté New-York pour Paris?... Oui, dit Richard en souriant à Fargeas, oui, c'est la faute de ce cher et illustre maître si je suis ici.
--Ma faute?... fit le savant.
--Oui, votre faute. Je vous ai proposé de venir à New-York soigner spécialement, vous le grand devin des maladies nerveuses, mistress Norton.
--Et j'ai refusé! dit Fargeas.
--Je vous offrais une fortune. Ce que vous auriez voulu. Oui, carte blanche.
--Guérison à forfait! Mais, répondit très simplement le docteur, j'avais à Paris tout mon service d'hôpital, de pauvres diables qui ne m'offraient rien du tout. Dans ces cas-là, vous concevez, on n'hésite pas!
--Pas Américain, le docteur, murmura M. de Bernière à miss Éva qui passait près de lui.
La jolie Américaine fit une révérence.
--Mais digne de l'être, vous avez raison! répondit-elle.
Et Bernière se pinça les lèvres, pendant que la belle Arabella lui disait avec son gentil accent yankee:
--Écoutez donc ce morceau, monsieur le vicomte! Il est encore mieux quand je le joue sur le violoncelle!
--Et, après tout, continuait Fargeas qui s'était levé, ce qui convenait le mieux à votre chère malade--qui n'est plus aussi souffrante, non, madame, non, vous n'êtes déjà plus très intéressante--c'était la distraction, les voyages, le changement d'air... la terre est grande! Et la meilleure ordonnance, neuf fois sur dix, s'écrit sur un ticket de chemin de fer! Système excellent, d'ailleurs! Si les malades guérissent à distance, le médecin en a tout le mérite. S'ils ne guérissent pas, il n'en a plus la responsabilité.... Il est si loin.
--Alors, dit encore Norton, j'ai transporté à Paris une partie de ma galerie de tableaux; j'ai fait meubler, rue Rembrandt, la chambre de mistress Norton, de manière à ce qu'elle se crut à New-York, «chez nous», dans notre maison américaine, et j'espère bien que Paris aidant, et Trouville par-dessus le marché, je ramènerai là-bas ma femme souriante, guérie, et pour toujours--ah! le beau rêve!--heureuse!
--J'y compte bien aussi, fit le docteur Fargeas. Et Mme Norton n'a pas mis mes ordonnances en défaut. Plus de nerfs, n'est-ce pas?
--Plus du tout, répondit Sylvia qui s'efforçait de sourire.
--Oh! les nerfs, les nerfs! ajouta Mme Montgomery en riant. Une femme s'en sert comme de son éventail, pour les besoins de sa cause. Est-ce qu'on a des nerfs?
Le gros Offenburger s'était approché, les yeux allumés, quand Norton avait parlé de ses tableaux, comme s'il eût entendu compter un sac d'écus. Collectionneur d'oeuvres d'art, il savait que la galerie Norton était célèbre.
--Diable, cher monsieur Norton, vos tableaux, disiez-vous, vous les avez fait transporter en France?
--Ceux que mistress Norton préfère, oui. Mes Rousseau, mes Jules Dupré.
--Et, continua le banquier, aviez-vous pris la précaution de les faire assurer, au moins?
--Oh! l'assurance est la règle de tout bon Américain! fit Norton. Très hardi, le Yankee, mais très prudent! Mes tableaux valent une fortune? Eh bien, mes mesures sont prises. Si je les perdais, on me rendrait une fortune! Voilà! Ce que je voudrais trouver, je le répète sans cesse, comme un refrain--et il riait--c'est une compagnie qui assurât le bonheur!
--Si elle se fonde, cette compagnie-là, dit le docteur Fargeas, ne prenez pas de ses actions! Elle fera de mauvaises affaires!
IV
La colonelle Dickson continuait à épier, de ses gros yeux bleus, ce qui se passait dans le salon. Assise à la même place, elle tenait toujours à la main sa tasse de thé vide, pour se donner une contenance. Le vicomte de Bernière, penché sur le piano où Arabella laissait courir ses doigts fuselés, lui semblait en bonne voie de flirtation. Mais quoiqu'elle l'eût d'abord trouvée insignifiante, il y avait là cette miss Éva, fine, rieuse, remuante, et, avec Éva, Mlle Offenburger, avec son beau profil hébraïque et ses épaules grasses et ses mains toutes petites et ses yeux de gazelle mourante qui maintenant gênaient la colonelle. Mme Dickson semblait avoir décidément jeté son dévolu sur Bernière, si amusant avec son dandysme de décadent, son esprit, sa fortune et son titre! Arabella vicomtesse! La perspective était loin de déplaire à la colonelle. Elle avait rêvé des ducs, des princes, des altesses. Mais à Nice, elle avait failli se laisser duper par un prince de table d'hôte et, depuis l'aventure, l'Américaine se méfiait. D'ailleurs le colonel avait pris ses renseignements sur Bernière. Bonne famille. Orphelin. Un titre authentique. Arabella pouvait flirter.
C'était encore cette petite Allemande qui gênait la colonelle Dickson.
Évidemment, Mlle Offenburger glissait volontiers, coulait adroitement des regards doux du côté de M. de Bernière. Elle avait, elle aussi, des vues sur le vicomte, peut-être. Lui, Bernière, se sentait doucement enveloppé par ces prévenances, ces gentillesses, qui chatouillaient son pessimisme. Il trouvait la belle Arabella délicieuse et la petite Offenburger très appétissante. Et miss Éva, qui le raillait volontiers, lui semblait piquante en diable, la gentille Américaine, très piquante.
Mais Bernière ne songeait, du reste, sérieusement ni à celle-ci ni à celle-là et, pour le moment, en philosophe pratique, il regardait au loin les lumières du Havre, et se disait qu'il était bon et doux d'entendre, après un dîner exquis, une musique agréable jouée par une jolie femme.
Ce rôle d'auditeur, de spectateur, de gourmet de la vie, Paul de Bernière était bien décidé à le jouer partout et toujours. Il avait reconnu assez vite qu'en dehors des sensations de l'art, des caresses d'une bonne musique ou d'une poésie de choix, il n'y a pas grand' chose dans l'existence. Il se piquait élégamment de passer pour un décadent, un être déçu et doucement ironique sans les grandes colères des révoltés romantiques d'autrefois, sans le dédain des petits blasés de sa connaissance.
Le jeune homme, pendant tout le dîner, avait observé, étudié, prenant d'ordinaire la vie pour un spectacle où il n'apportait pas grande passion, à peine un grain de curiosité, mais trouvant à la situation actuelle--car il se sentait visé à la fois par les Offenburger et les Dickson, par l'Allemagne et l'Amérique--quelque chose d'original et d'inattendu. Parisien jusqu'aux ongles, un peu lassé de tout, n'ayant jamais eu, même à vingt ans, ces grandes folies de la jeunesse, Bernière avait pris, comme il disait, une stalle dans la vie, et se souciait peu de monter sur la scène. A quoi bon jouer un rôle? On n'a plus ni le droit ni le temps de siffler. Assez riche pour se passer ses fantaisies, le vicomte n'avait même pas de caprices, simplement parce qu'il pouvait les satisfaire. Il avait peut-être été aimé, il n'en eût pas mis sa main au feu--les femmes sont si drôles!--mais certainement, disait-il, il n'avait jamais réellement aimé d'amour, d'un amour vrai. Il avait déchiqueté son coeur en amourettes, en _amourachettes_. Voilà, du moins, ce qu'il disait tout haut. Il avait horreur du sentiment, trouvait l'idéal un peu ridicule et ne croyait qu'à la science, qu'il trouvait d'ailleurs ennuyeuse. Jadis, à dix-huit ans, il s'était battu bravement, dans un bataillon de mobiles, passant sous les obus allemands, deux longs mois dans un fort de Paris. Depuis, il était rare qu'il parlât de ces souvenirs. La guerre lui paraissait un souvenir désagréable qu'il fallait chasser. Il avait brûlé, comme risibles, les vieilles photographies de 1871 qui le représentaient, encore imberbe, harnaché sous la capote du soldat. On ne l'entendait jamais parler ni de batailles, quoiqu'il eût, dans un coin, le brevet de la médaille militaire, ni de patrie, bien qu'il eût, en Suisse, au Righi, échangé une balle avec un officier alpin italien qui, à la table d'hôte, se moquait un peu de nos zouaves.
Paul de Bernière était un sceptique aimable, fanfaron de doute, et prétendant que tous les jeunes gens d'aujourd'hui lui ressemblaient un peu.... Présenté à Norton, à Paris, il s'était intimement lié avec lui à Trouville--grâce au docteur Fargeas, son ami--et il écoutait volontiers les admonestations de l'Américain, qu'il enviait d'être un homme utile, les conseils de Sylvia, dont la voix lui produisait aussi l'effet d'une musique, mais n'avait rien de plus pressé que d'oublier à la fois les unes et les autres.