Chapter 4
--Ah! cher, vous parlez de mariage!... La jeune fille rêvée, mon ami, idéale, bonne comme le pain, loyale comme sa parole, c'est ma nièce?... Si elle n'était pas Américaine, elle ferait absolument votre affaire!
Norton allait continuer. Il s'arrêta. Une voix claire, gaie, sans accès, chantante et caressante, disait au seuil de la porte:
--Suis-je indiscrète?
Et Solis apercevait, là, debout, comme hésitant à entrer, une grande jeune fille, élégante et mince, dont les yeux noirs, très vifs, dans un fin visage un peu pâle, le frappèrent tout d'abord. Une robe grise, un mantelet, glissant à demi sur des épaules jeunes et faisant ensuite comme ceinture autour de la taille, et, sur des cheveux bruns, frisés légèrement, un petit chapeau presque trop simple, mais coquettement posé. Dans tout cet être, dans cette toilette, dans ce joli sourire, dans ces petites mains gantées de suède, quelque chose d'une fille de race, assouplie pourtant par une certaine séduction sans façon: la franchise gaie de la grisette avec le port de tête un peu hautain de la patricienne.
Miss Meredith, en s'avançant--Norton l'en priant du geste--salua M. de Solis et attendit que son oncle lui eût présenté le marquis. Puis, au nom de Solis, elle répondit par un mot gracieux, sans fausse politesse. Elle connaissait bien le marquis.
--Mon oncle Richard m'a souvent parlé de vous, monsieur. Je n'ai pas eu le plaisir de vous voir en Amérique; je suis enchantée, sachant que vous êtes un des meilleurs amis de mon oncle, de pouvoir le faire en France.
C'était, dans toute sa sincérité, sans façon et sans phrase, l'accueil d'une maîtresse de maison recevant un ami; et la jeune fille semblait une femme mettant à l'aise un de ses hôtes. Solis était habitué à cette franchise exotique qui lui paraissait cependant inattendue et un peu bizarre en France. Mais de tout cet être jeune et loyal rayonnait une sorte de grâce particulière, la séduction des yeux sans tristesse, des lèvres sans amertume, du sourire sans ironie d'une belle créature de vingt ans.
--Vous avez laissé Sylvia en promenade?
--Non, mon oncle! chez la princesse de Louverchal. Mme de Louverchal fait une vente dans sa villa au profit de pêcheurs ruinés par l'ouragan du mois de janvier. Et Sylvia dévalise les comptoirs. Si elle n'envoie pas tous ces joujoux, ces albums, ces tapisseries, aux pauvres, elle encombrera votre maison, je vous en préviens!
--Oh! je ne suis pas inquiet, dit Norton; elle les enverra aux pauvres.
M. de Solis avait son chapeau et esquissait, pour sortir, un salut un peu pressé.
--Vous nous quittez? fit Norton.
--Ce n'est pas moi qui vous fais fuir, au moins? demanda miss Meredith en souriant.
--Oh! mademoiselle!... Mais tout en étant ici en villégiature, j'ai un petit travail à expédier.... Oui, un rapport au ministre des Affaires étrangères.... Une communication sur les établissements d'Hanoï.... Et puis, je ne veux pas abuser du temps de Norton... il est précieux, même à Trouville.
--Et jamais aussi bien employé que lorsque je vous vois, mon cher Georges.... Au moins, à ce soir, n'est-ce pas? C'est promis.
--Avec plaisir! dit le marquis, faisant pour dire le mot un léger effort.
Il prit la main tendue de Norton, cette main noueuse dont plus d'un calus jaunissait la paume, et, saluant miss Meredith, il s'éloigna, accompagné par Richard qui, le touchant à l'épaule, le guidait avec le geste familier et dévoué d'un aîné étendant son bras sur le frère cadet.
* * * * *
--Éva.... Comment trouves-tu le marquis? demanda Norton, en rentrant, à miss Meredith qui, de ses jolis doigts, maintenant dégantés, réglait sa montre sur la fameuse horloge à pilon.
--Comment je le trouve?
--Oui.
--Mais... bien.
--Très bien?...
--Très bien, si vous voulez!
--Un vrai gentilhomme!
--Oui, et un gentleman.
--Eh bien, dit Norton en riant, tu vois ce charmant garçon, aimable, distingué, brave et spirituel; il s'est promis une chose, c'est de n'épouser jamais, jamais, une Américaine!
Miss Meredith avait remis sa montre dans sa pochette. Elle regarda son oncle bien en face un moment, puis, d'un rire clair et franc, avec une fusée de jeunesse:
--Vrai? dit-elle. Il s'est promis ça!... Eh bien, il est bête alors!
III
Le dîner était depuis longtemps fini, et miss Éva servait le thé chez Norton. Elle tendait, de ses petites mains fines, des tasses de Sèvres aux invités de son oncle, tandis que miss Arabella Dickson, au piano, très entourée par M. de Bernière, le docteur Fargeas et un gros homme, déjà grisonnant, qui riait très fort, flirtait à la fois avec la musique et avec les musiciens. Norton fumait un cigare, en regardant la mer, tout en causant avec un immense personnage, haut comme un peuplier: le colonel Dickson, le père très glorieux de la belle miss Arabella. Il était si haut, ce colonel, avec sa tête pointue à barbe longue, rousse, striée de poils gris, et sortant d'un énorme col blanc, serré comme un col d'uniforme; il était si long, si élancé, qu'en apercevant, au bout de son corps, la fumée de son londrès, on eût pu, dans l'ombre, le prendre pour une haute cheminée d'usine en combustion.
Sa femme, la colonelle Dickson, énorme et grasse, évasée sur un canapé, teintait de cognac le thé blond que lui avait apporté miss Meredith, et contemplait, de ses gros yeux bleus, rêveurs, le groupe formé, là-bas, sous l'immense abat-jour de la lampe, par son Arabella entourée d'habits noirs, parmi lesquels ce jeune Bernière, qui, disait-on, était un bon parti.
Dans un coin du salon, ouvert sur l'horizon criblé d'étoiles et sur la longue file de points d'or aperçus dans la nuit, au loin, et qui étaient les lumières du Havre, dans un angle, sous de larges plantes de Nice, aux éventails verts, luisants et frais, Sylvia causait avec Mme Montgomery, tandis qu'une jeune fille, brune, jeune et déjà rondelette, avec un type israélite assez prononcé et une belle carnation mordorée de juive, feuilletait un album et causait médecine avec le docteur Fargeas, un peu étonné.
--Jolie, cette Mlle Offenburger, avait dit tout à l'heure Liliane Montgomery, à mistress Norton.
--Très jolie!
--Et savante! Oh! savante! Elle fait repasser son baccalauréat au docteur, je parie!
La colonelle Dickson, lorsqu'elle cessait de braquer ses gros yeux sur sa fille et les reportait sur Mlle Offenburger, tournait, avec une sorte de précipitation, sa cuiller dans sa tasse de thé. Elle avait, avec son intérêt de mère, la vague perception que la fille du banquier, ce gros M. Offenburger, qui riait, là-bas, d'un rire guttural, en se penchant sur la partition d'Arabella--oui, elle devinait que cette jolie petite juive allemande pensait à ce M. de Bernière, qui, pour le moment, ne semblait pas s'en inquiéter.
Joli garçon, Bernière. Aimable, spirituel et vicomte! Il pouvait faire un mari pour Arabella. Il était un des deux ou trois cents candidats possibles que la belle Américaine avait déjà rencontrés sur la plage. Il plaisait surtout à Mme Dickson, parce qu'il était pessimiste et que la colonelle, ayant éprouvé des déceptions, elle aussi, trouvait que la vie était amère, très amère. C'est bien peut-être pourquoi la colonelle sucrait si fort son thé, qu'elle prenait à l'état de sirop alcoolisé.
Et ce n'était pas la première fois qu'elle avait remarqué, la colonelle, les coups d'oeil particuliers de Mlle Offenburger à M. de Bernière! Certainement, certainement, le jeune vicomte n'était pas indifférent à la jolie sémite, et quant à Bernière, lui.... Mais Mme Dickson comptait sur les épaules d'Arabella, les plus admirables épaules que pût montrer une belle fille de vingt ans!
D'ailleurs, en comparant Arabella à Mlle Offenburger, mistress Dickson n'était pas inquiète. Sous la lampe, debout près du docteur, Hélène Offenburger était exquise, avec ses grands yeux doux, noirs, voilés de cils comme d'une dentelle, et ses avides lèvres rouges, et son profil arabe, ses oreilles fines, sous les bandeaux lourds de ses cheveux; mais Arabella, là-bas, au piano, grande, superbe, sa tête de statue grecque posée sur les splendeurs d'une poitrine éclatante de blancheur, à peine rosée par les bougies, cette admirable Arabella, comme coiffée d'un casque d'or avec ses cheveux cuivrés, soyeux, était irrésistible.
Oui, Arabella, insolente de beauté, de santé, de force, rejetait dans l'ombre, dès qu'on la regardait, la petite juive, qui paraissait tout aussitôt, par comparaison avec ce bloc de marbre vivant, trapue, minuscule et noiraude.
Quant à Éva, la colonelle ne s'en occupait pas. Miss Meredith allait et venait, toute légère, rieuse, laissant là le canapé, où causaient Sylvia et Liliane, allant au piano, où Arabella mêlait les airs d'opérette aux romances américaines, au window où Norton fumait avec le colonel, et, gaie, bonne fille, aimable, jetant çà et là une étincelle ou une malice de son esprit et une fusée de sa gaieté. Mais, quoi! Cette brunette, Éva elle-même, élancée, railleuse, amusante, ne pouvait pas, aux yeux difficiles de Mme Dickson, entrer en ligne de compte avec Mlle Offenburger ou Arabella. Elle semblait, à la colonelle, une comparse dans ce salon, où, évidemment, miss Dickson remplissait le premier rôle.... Et l'important pour Mme Dickson, c'était que M. de Bernière ne s'occupait point d'Éva. Mais point du tout.
Pour la colonelle, les femmes mariées ne comptaient pas plus que miss Éva ou que les hommes mariés. Elle eût pu cependant admirer un peu aussi les deux femmes qui causaient en face d'elle, Sylvia Norton et mistress Montgomery. La lumière d'une applique posée au-dessus de la tête de Liliane nacrait ses bas nus, ronds et jeunes, et noyait d'un éclat de soie les épaules pâles, le cou blanc, avec la masse de cheveux d'un blond fauve, retroussés d'un bloc. Une sorte de réédition d'Arabella, la même insolence de beauté avec plus d'embonpoint, une vitalité plus spéciale, quelque chose de plus mûr et de plus attirant. «Une neige qui ne jette pas de froid», avait dit, un soir, M. de Bernière.
Et à côté de Liliane Montgomery, Sylvia Norton--affinée, frêle, une sorte de Parisienne de New-York--séduisante avec sa bonne grâce un peu triste, sa douceur mélancolique, la vague tendresse de ses yeux qui regardaient au loin, là-bas, vers la côte, les étoiles d'or et le ciel. Charmante, cette Sylvia, l'air souffrant, tout à fait jolie dans sa toilette noire, toute de satin, avivant la blancheur de son visage de vierge, et de ses mains alanguies et qui--c'était une impression pour ceux qui la voyaient dans sa grâce tendre--semblaient porter le deuil de quelque chose de disparu, de brisé, d'envolé.
Elles s'aimaient beaucoup, ces deux femmes d'un caractère si différent, et s'aimaient précisément peut-être parce que le contraste de leurs natures les avait, dès le premier jour de leur rencontre, bien attachées l'une à l'autre.
Liliane était en France la seule personne que Mme Norton pût appeler son amie. Dans leurs communs souvenirs d'enfants à New-York, Sylvia et Mme Montgomery se revoyaient, échangeant leurs projets d'amour dans des causeries de jeunes filles, et, lorsque séparées par la vie--Liliane épousant un artiste et miss Sylvia Harley devenant la femme de Richard Norton--les deux amies avaient suivi, l'une et l'autre, les hasards d'une existence nouvelle, les confidences par lettres avaient succédé tout d'abord aux chères confessions intimes. Puis les silences étaient venus, avec les séparations plus profondes, Liliane partant pour l'Europe avec son premier mari, et Sylvia demeurant aux États-Unis à côté de Norton. Il y avait eu là une interruption forcée de relation et d'amitié, Sylvia laissant passer les jours dans le calme le plus absolu. Liliane, se laissant emporter comme un brin de plume à tous ses caprices, rêvant de la vie active et surchauffée des femmes à la mode, posant à peine le pied à Paris pour assister au Vernissage, au Concours hippique et au Grand-Prix, et faisant le lendemain ses malles pour Dinard, puis revenant, mais pour prendre un sleeping-car et se rendre à Menton ou à Pau.
De son premier mari, le peintre Harrisson, Lilian--elle avait francisé son nom et signait _Liliane_--ne se souciait plus, ne parlait jamais et essayait de se féliciter d'avoir divorcé et de porter le nom de son second mari, Montgomery, qui lui donnait l'illusion de se parer d'un grand nom de France. Ce nom, qu'elle eût voulu plus authentique, elle le promenait aux _mardis_ de la Comédie, à Cauterets, à Biarritz, aux fêtes des fleurs de Nice, sous les gais _confetti_ italiens, cette neige du Carnaval.
Elle revenait tout justement de la station d'hiver, lorsque M. Montgomery, son mari, lui avait annoncé l'installation de M. et Mme Norton dans l'hôtel bâti par le raffineur Bonivet, revendu à la duchesse d'Escard et acheté trois millions tout net par Richard Norton, qui y avait enfoui pour quatre ou cinq millions d'oeuvres d'art. Montgomery, en plus d'une affaire, était l'associé de Norton, et le hasard voulait que l'affection unît précisément les deux femmes comme l'intérêt et l'estime unissaient les maris.
Dès son retour à Paris, deux mois avant ce séjour à Trouville, Liliane arrivait toute joyeuse chez Mme Norton et lui sautait au cou, l'interrogeant, la regardant, la trouvant toujours tout à fait jolie, avec sa grâce un peu frêle, ses traits fins et son air doux.
Elle, grande, étincelante, les cheveux fauves, la taille fine et les épaules larges, avec son grand cou élégant et fier, demandait à Sylvia: «Comment me trouvez-vous? Est-ce que je n'ai pas trop engraissé? Je fais des exercices de clown pour ne pas devenir énorme. Mais qu'est-ce que vous voulez? J'ai vingt-cinq ans! Je serais désolée de me voir bouffie!»
Et, en cette première rencontre, dans le laisser-aller de ces causeries de renouement d'amitié où se rassemblent un à un tous les fils du passé, comme les fibres d'une chaire amputée, les deux amies s'étaient retrouvées, telles que jadis, échangeant non plus leurs rêves, cette fois, mais leurs souvenirs, leurs déceptions.
Toutes deux avaient encore présente cette première causerie, ces confidences qui revenaient plus d'une fois à Sylvia et l'effrayaient.
--Vous êtes, répétait alors Sylvia, la première personne dont la rencontre à Paris me cause une joie, ma chère Liliane!
--Eh bien! c'est gentil pour les Parisiens, ça! disait Mme Montgomery en riant.
Et Sylvia, toujours triste, d'ajouter doucement:
--Il ne saurait être question d'eux, puisque je ne les connais pas!
Et, certaine que mistress Norton, par une réception, un concert, une fête, un tapage quelconque--tout ce qu'elle aimait, elle, Liliane--poserait, quelque soir, sa candidature à une de ces royautés parisiennes qui durent parfois une saison et ont les chroniques mondaines pour _Moniteurs officiels_, Mme Montgomery attaquait tout de suite, dès cette première entrevue, la question intéressante:
--Ma chère Sylvia, si vous ne connaissez pas les Parisiens, tant mieux pour vous! C'est une amusante connaissance à faire. Très gais, très fins!... Un peu gourmés pourtant! Oui, vous ne vous figurez pas, ma chère! Paris devient anglais.... Il me rappelle Londres. Si nous n'étions pas là pour y jeter, avec nos dollars, un peu de notre fantaisie du Nouveau Monde, on s'y ennuierait comme dans une résidence allemande.
--Alors, Paris vous plaît?...
--Beaucoup. Depuis que j'y ai entraîné M. Montgomery, je ne m'y suis pas ennuyée un moment, pas une minute. Et pourtant....
Liliane s'était arrêtée, le coeur gros et soupirant. Coeur qui soupire....
--Et pourtant quoi? avait demandé Sylvia.
--Rien. Vous êtes heureuse, vous, Sylvia!... Vous avez un mari tout à fait... haut coté.
--Vous dites?
--Je dis que Richard Norton _vaut_ considérablement. Il n'est pas prince, il n'est pas duc, oui, voilà tout ce qui lui manque.... Mais il est charmant.... Oh! charmant!... Vous devez l'aimer beaucoup!
Il y avait dans le caquetage amusant de la jolie Américaine une belle humeur si éclatante, un bonheur et comme une insolence de vivre tels, que la mélancolie de Sylvia s'en trouvait tout de suite diminuée. Le babillage de Liliane faisait à la jeune femme l'effet d'un cordial qui eût pétillé comme du champagne. Sylvia la retrouvait, après un divorce, telle qu'elle l'avait connue jeune fille, cette belle Liliane qui, autrefois, à New-York, rêvait de porter une couronne, savait par coeur l'_Armorial_ de presque tous les pays d'Europe, et se demandait si elle n'allait point supplier son père d'acquérir l'_article_ ainsi annoncé par le _New-York Herald_: «A vendre, blason et usage du nom d'une aristocratique famille d'Europe, avec l'histoire de la dite, pour 1,100 dollars. Adresse: Rudolph Smith, aux soins de L. Moeser, 142, Smithfield street, Pittsburg.»
Mais il eût fallu voir comme le père de Liliane, pénétré jusqu'aux moelles de sentiments démocratiques, parlait de cette fausse aristocratie d'Europe dont on achetait le titre pour quelques dollars comme s'il se fût agi de ballots de café!
Liliane alors, qui aimait et respectait son père, laissait là ses rêves nobiliaires, mais Sylvia l'avait surprise plus d'une fois lisant l'_Inter-Ocean_, ce journal qui publie la liste des célibataires disponibles de la Cité, à l'usage des dames, avec description de leurs personnes, leurs relations sociales, leurs affaires, leurs habitudes de vie et autres informations intéressantes. Et lorsque Sylvia demandait à son amie:
--Que cherchez-vous dans cette gazette?
--Moi? Un mari titré comme un Montmorency! répondait Liliane en riant.
L'amour, un amour-passion, feu de paille envolé en fumée, l'amour qu'elle avait eu pour Harrisson lui faisait d'abord oublier sa fièvre d'honneurs nobiliaires--fièvre qui est un peu la maladie générale dans la République du roi Coton--mais divorcée par colère, et remariée par convenance, parce que Montgomery était riche et lui avait paru dévoué, Liliane revenait malgré elle à ses songeries de jeune fille et reprochait seulement à Richard Norton, comme au pauvre Montgomery, de n'être ni ducs ni princes!
--Mais, ma chère Sylvia, en dépit de ce défaut, votre mari, vous l'aimez?
--Comment ne lui serais-je pas reconnaissante de tout ce qu'il a fait pour moi! répondait Sylvia. M. Norton n'aime point Paris et il y est venu parce qu'il prétend que le docteur Fargeas peut seul me guérir de cette espèce de maladie qui me mine, une sorte d'anémie, une affection cardiaque, je ne sais pas trop quoi. Norton a des soucis d'affaires à New-York et il a tout quitté pour cette vie nouvelle, qu'il s'efforce de me rendre, en France, aussi brillante et aussi enviée que possible. Je ne connais pas d'homme meilleur, d'ami plus dévoué, de coeur plus loyal.
Liliane écoutait, examinant Sylvia avec un petit sourire narquois.
--Allez, allez toujours..., fit-elle, c'est terrible ce que vous dites là, tout simplement. Terrible.
--Comment, terrible? Vous êtes donc toujours aussi railleuse qu'autrefois, ma chère Liliane?
--Railleuse.... Oh! railleuse.... Pas du tout.... Mais ma pauvre amie vous avez des façons de faire l'éloge de votre mari qui me font penser à la manière dont je parle du mien, moi.... Très gentil, ce bon Montgomery, très dévoué, soumis à tous mes caprices, guettant pour la satisfaire la moindre de mes fantaisies... mais... mais... mais Montgomery, voilà!... Montgomery avec un _m_!... Montgomery de la Deuxième Avenue, _Conserves et Liqueurs_.... Ah! chère, croyez-moi!... Tous mes instincts aristocratiques sont heurtés par ce souvenir-là.... Il me semble quand on parle des vrais, des seuls Montgommery, des Montgommery légendaires, des Montgommery de l'histoire, oui, il me semble qu'on me frotte l'épiderme avec une brosse de crin... j'en saignerais!... S'appeler Montgomery et n'être qu'une fausse Montgomery, une Montgomery d'importation, une Montgomery de l'_Almanach Bottin_ au lieu de l'_Almanach Gotha_! Vous devez comprendre ça, vous qui êtes aristocrate comme toute bonne républicaine... d'Amérique!
--Je comprends--et la voix de Sylvia était devenue douce, lente, résignée--que si vous aimez M. Montgomery, vous devez être heureuse.
--Et je comprends que vous n'êtes peut-être pas, vous, très... très heureuse parce que Richard Norton est... comment disiez-vous il y a un moment?... le coeur le plus loyal, l'ami le plus dévoué! Ah! pas tant de compliments quand on aime!... Je dirai mieux, cela ne fait rien du tout de dire d'un homme «Ah! le misérable! Ah! quel misérable! Mais je l'adore!» Au contraire, ce misérable devient immédiatement un ange! C'est ce que je disais d'Harrisson, tenez!
--Harrisson?
--Oui! le prédécesseur de Montgomery!
--Mais si vous adoriez ce M. Harrisson, alors, ma chère Liliane, pourquoi avez-vous divorcé?
La belle Liliane avait eu dans les yeux l'éclair rapide d'une colère passée. Puis, haussant les épaules:
--Pourquoi?... Pour une raison bien simple, il me trompait!... Un peintre!... Des modèles! Il prétendait qu'il ne pouvait me faire poser éternellement devant lui. Moi! Cela aurait donné une ennuyeuse uniformité à sa peinture! Toutes ses figures de femmes se ressemblaient. Les clients se plaignaient. C'était malsain pour son talent.... Il fallait changer. «La nécessité... l'amour de l'art....» Je n'ai pas compris.... Jalousie.... Scènes.... Appel à la loi.... Un an de procès.... Plaidoiries!... Et le tout terminé, adieu Mme Harrisson! Et vive Mme Montgomery!... Mme Montgomery... _de là-bas!_ ajoutait Liliane avec un soupir qui faisait sourire Mme Norton.
--Plaignez-vous donc! disait alors Sylvia, M. Montgomery est très aimable....
--_L'ami le plus dévoué... le coeur le plus loyal!_... répétait Mme Montgomery imitant le ton de Mme Norton.
Et comme Sylvia en parut tout à coup un peu attristée:
--Je vous demande pardon, fit Liliane, ce que je vous dis là est méchant. D'autant plus que mes ennuis à moi ne tirent pas à conséquence.... Une peu folle, votre amie Liliane, vous savez.... Tandis que vous, si vous êtes mélancolique, c'est que vous souffrez.... Non?... Je me trompe?... Voyons, disait-elle, en prenant les mains de son amie avec une tendresse vraie, un de ces mouvements de confiance absolue qu'ont les femmes.... Un peu, beaucoup, passionnément?
--Pas du tout.
Mme de Montgomery hochait la tête:
--Voyez, Sylvia, comme je suis peu physionomiste!... Vous rappelez-vous qu'il y a cinq ans... chez votre père... à New-York.... J'étais alors Mme Harrisson--ah! le misérable, cet Harrisson--un jeune homme venait souvent, souvent.... Un Français que nous trouvions tout à fait... comment dirai-je? tout à fait convenable!
--M. de Solis!
--Le marquis de Solis! Oui.... Ah! vous n'avez pas oublié le nom... ni moi.... Marquise!... Cela m'eût assez souri d'être marquise: «Madame _la marquise de Montgomery_!» Joli coup de clairon pour l'entrée dans un salon.... Eh bien, ce marquis de Solis.... Georges de Solis--tiens, même le prénom qui me revient!--j'aurais cru....
--Vous auriez cru?
--Rien! Une de mes idées folles! Vous savez que j'en ai beaucoup!
Mme Montgomery souriait toujours pendant que Sylvia essayait de paraître indifférente à ce babil dont le grelot léger sonnait pourtant le glas d'un cher passé disparu.
Mais Liliane revenait à cet _autrefois_ avec une fébrile curiosité de femme.
--Il était absolument épris de vous, M. de Solis....
--Oh! épris!
--Une Parisienne dirait qu'il était _toqué_ de vous!
--Liliane!
Et la voix de Mme Norton, un peu étouffée, se faisait sévère.
--C'est le mot qui vous choque? Toqué! Ah! vous en entendrez bien d'autres, sur le boulevard! Vrai, j'aurais parié, moi, que M. de Solis....
--M'aurait demandée en mariage, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez perdu, ma chère Liliane! fit Sylvia d'un ton bref, presque souffrant. Et d'ailleurs mon père....