Chapter 2
--C'était la première fois que j'y allais. Superbe, l'inauguration de son hôtel!... Un luxe et un goût! La serre surtout! Étonnante, la serre!... Un bijou parisien vu à la lumière Edison!... Seulement on n'y parle pas assez français. J'y ai vu des Turcs, des Persans, des Américains--mais des Parisiens, j'en cherchais!...--Le plus Parisien, c'était encore un Japonais... ou un Javanais, je ne sais pas au juste.... Ah ça! mais, cher monsieur Montgomery, il y a un autre Norton, qui vient d'acheter un Meissonier de huit cent mille francs à Philadelphie!
--C'est le faux Norton!
--Comment, le faux Norton?
--Oui... comme je suis un Montgomery avec deux _m_!... Le vrai Norton, c'est mon Norton à moi, Richard Hepworth Norton... le propriétaire des mines de cuivre les plus fameuses et le rival des plus hardis entrepreneurs pour la construction des chemins de fer, _Norton le Riche_, comme on l'appelle pour le différencier de _Norton le Pauvre_, qui n'a que vingt millions....
--Oh! le malheureux!
--.... De rente! ajouta Montgomery froidement.
--Alors, dit Bernière, Richard Norton!
--Oh! Richard Norton! Richissime, lui!
--C'est juste! fit le Parisien. Riche est maintenant un minimum. Pour avoir le strict nécessaire, il faut être....
--Richissime!... Parfaitement. C'est notre monde américain qui a inventé ces superlatifs. Et en route pour l'énorme, l'excessif, le gigantesque!... Nous ne pouvons vivre, cher monsieur, comme votre vieille Europe, sur une motte de terre usée et avec les quatre sous qui suffisaient autrefois à nos pères!... Qui n'est pas trop riche maintenant ne l'est pas assez! Qui n'a pas d'indigestion n'a pas dîné! Qui n'est pas fou d'amour n'a pas aimé!
--Je comprends... dit Bernière, en ouvrant son ombrelle... vous ne voulez pas vivre comme des épiciers.
L'Américain hocha la tête avec un petit air railleur:
--Oh! cher monsieur, prenez garde, prenez garde! Avec un Américain, il ne faut jamais railler l'état qui semble le plus ridicule pour vos préjugés français, parce que l'ambassadeur ou le président des États-Unis peut précisément l'avoir exercé.... L'homme qui vous parle a fait sa fortune dans un comptoir d'épicerie.
--Un Montgomery?
--Oui. Ma femme voudrait bien l'oublier. Mais je ne rougis pas du tout, moi, de m'en souvenir!...
--Et vous avez bien raison!... Cependant, votre associé, M. Norton, ce n'est pas avec des... pruneaux qu'il a gagné cette maison normande, les collections qu'il y loge et son hôtel de Paris, l'étonnement des invités, le joyau du parc Monceau?
--C'est peut-être avec des pruneaux qu'il a gagné tout cela! Je ne le lui ai pas demandé, répondit froidement Montgomery. Du reste, nous ne demandons jamais d'où vient une grande fortune et une jolie femme. Nous saluons l'une et nous respectons l'autre.
--C'est la femme que vous respectez? demanda en riant M. de Bernière qui s'était levé, trouvant décidément le soleil trop chaud.
--Oh! les deux! dit l'Américain. Les deux!
--Même lorsqu'il s'agit de miss Dickson?...
--C'est que tout le monde en parle!... Ah! la jolie créature! Elle serait capable de rendre à Deauville son ancienne splendeur. C'est vrai: Trouville d'un côté, miss Dickson de l'autre, je parie pour miss Dickson. Superbe, miss Dickson! L'autre jour, à cheval, sur la plage, elle était à peindre! Un portrait de Carolus équestre!
--A propos de portrait, monsieur de Bernière, demanda l'Américain, pour le prochain Salon, avez-vous un peintre à me recommander, vous qui êtes un raffiné.... Mais un peintre de choix et qui réussirait Mme Montgomery?
--Qui réussirait Mme Montgomery? répéta Bernière.
Et à travers son monocle, il regardait le petit gros homme, tout enchanté de sa question; il le regardait avec un léger, très léger sourire narquois: ces maris!
--Qui réussirait Mme Montgomery? Mais, cher monsieur, vous avez justement un de vos compatriotes, un peintre américain très à la mode, tout à fait à la mode, depuis son fameux portrait de femme dans le goût de Whistler... l'auteur de la _Femme en noir_.... Edward Harrisson!
Le calme visage, un peu paterne, de Montgomery, s'était glacé brusquement.
--Harrisson, dit-il. Impossible!
--Pourquoi?
--C'est le premier mari de ma femme!
--Ah bah? fit M. de Bernière.
Il avait envie d'ajouter: «Raison de plus, il la connaît mieux.»
Mais cette riposte de sceptique lui resta sur les lèvres.
Il s'étonna seulement que la belle Mme Montgomery n'eût pas eu le bon goût de commencer par choisir le mari actuel et ne fût pas arrivée à M. Montgomery par le plus court chemin. Mais, après tout, une femme a le droit de se tromper!
--Le divorce est fait pour cela, dit Montgomery froidement. Le mariage, sans le divorce, c'est une geôle.
--Et avec le divorce, c'est la geôle tempérée par l'évasion!
--Pas autre chose!
--Eh bien, cher monsieur, je félicite Mme Montgomery de s'être évadée, et je vous félicite d'avoir profité de l'évasion! Venez-vous faire un tour aux petits chevaux?
--Volontiers. Cela m'amuse de regarder jouer.
--Et le jeu?...
--Oh! dit l'Américain, je ne joue jamais, jamais! L'argent perdu au jeu, c'est comme le pain jeté: un vol fait à ceux qui n'en ont pas!
Bernière se demandait, en écoutant Montgomery, si l'Américain n'émettait point son axiome pour produire un effet, et par une pose quelconque. Non, point du tout, le travailleur enrichi était de bonne foi, n'estimant que l'emploi utile de l'argent vaillamment gagné.
Et tout en allant doucement vers le Casino, en suivant les _planches_, sous un soleil qui, là-bas, faisait étinceler la mer, le jeune homme continuait sa causerie et questionnait encore.
--Notez que je ne suis pas avare! disait Montgomery. Je conçois qu'on jette les louis par les fenêtres, mais qu'on se les fasse râcler par le râteau d'un croupier, je trouve cela absurde!
--Bah! le jeu est une sensation comme une autre, fit Bernière. Et il y en a si peu, si peu!
--Vous trouvez?... Vous êtes bien heureux!...
--Pas du tout; je m'ennuie considérablement.
--Mariez-vous.
--A quoi bon?
--Mais dame! fit l'Américain. Ne fût-ce que pour avoir des enfants!
--Peuh!... La vie est un si petit cadeau à leur faire!... Et puis on est sûr d'avoir une femme, on n'est pas certain d'avoir des enfants. Vous n'en avez pas!
--Pardon, dit en riant M. Montgomery, j'ai une femme et qui est mon enfant gâtée!
--Nous ne nous comprenons point, cher monsieur, dit Bernière, au seuil du Casino. Vous êtes un homme d'action, moi un homme de doute....
--Mieux que ça, je crois: un déliquescent!
--Si vous voulez. Nous sommes tous un peu ainsi, en cette fin de dix-neuvième!
--Tous?
--Tous ceux qui pensent!
--Qui ne pensent qu'à eux!...
--Cher monsieur Montgomery, je voudrais bien savoir où sont les gens qui songent spécialement aux autres! Vous me citerez saint Vincent de Paul: il est mort!
--Mais, est-ce que vous n'êtes pas un peu parent de M. de Solis?
--Je suis son cousin!
--Est-ce qu'il pensait même à lui, en allant au Tonkin faire des observations sur le climat de ce diable de pays?
--Non.
--Est-ce qu'il se piquait d'être un décadent?
--Non. Mais vous me parlez d'une exception. C'est une exception, mon cousin, un héros. Oui, ma parole! Elles confirment les règles, les exceptions!
--Eh! cher monsieur, l'ambition de tout homme qui n'est pas un imbécile, c'est d'être une exception!... Ah! si j'étais jeune et si j'étais Français!...
--Eh bien?
--Eh bien!... Rien!... Les affaires de votre pays ne me regardent pas. Allons voir les petits chevaux!... Passez!... Passez donc, cher monsieur!
--Non pas, je vous prie. Après vous!
--Après vous!
--Eh bien, dit Bernière en prenant le bras de l'Américain, mon cher monsieur Montgomery, passons ensemble!
II
--Faites remettre ma carte; si M. Norton est chez lui, il me recevra!
Le valet à qui s'adressait cet ordre, donné d'un ton ferme où, sous une politesse douce, se faisait sentir l'habitude du commandement, regarda l'homme qui lui parlait. Un jeune homme, ou plutôt un homme jeune, brun, mince, la barbe entière, taillée en pointe, la redingote serrée à la taille: quelque officier en tenue bourgeoise et sans décoration à la boutonnière.
Les valets, dans la villa normande de M. Richard Norton, habitués à une marée de solliciteurs arrivant là, même à Trouville, au seuil de la maison de l'Américain avec une vitesse et un fracas de mascaret, ne voyaient que rarement dans l'antichambre des figures françaises, et dans la réponse que fit au jeune homme le domestique après avoir déposé sur un plateau d'argent la carte donnée, il y avait une nuance toute particulière de respect.
--Si monsieur le marquis veut se donner la peine d'attendre!
Et le valet, qui venait de jeter un leste coup d'oeil sur la carte et d'y lire un nom: _Marquis de Solis_, ouvrait cérémonieusement la porte d'un petit salon du rez-de-chaussée donnant sur le vestibule et y introduisait le marquis.
M. de Solis s'assit, et très étonné de trouver un tel cérémonial dans cette façon de chalet luxueux, regarda autour de lui les tableaux accrochés dans ce petit salon meublé comme un Trianon, blanc et or. Les maîtres illustres y étaient représentés par quelque toile, une aquarelle ou un morceau de choix. Mais ce n'était évidemment là que de petits échantillons de la collection de Richard Norton, dont la galerie, à New-York comme à Paris, était célèbre.
Le marquis entendait en même temps le valet appeler quelqu'un, dans un cornet acoustique, du bas de l'escalier, pour savoir si M. Norton, dont le cabinet de travail se trouvait évidemment au premier ou au second étage, sur la mer, était visible.
M. de Solis avait, un moment, hésité à se présenter chez Norton, à remuer tout à coup un passé qui lui était cher. Il l'aimait, ce Norton, pour l'avoir connu là-bas, au Nouveau Monde, où M. de Solis était allé étudier les vignes américaines, voulant essayer de défendre ce qui pouvait être sauvé encore de la fortune de la marquise, sa mère. Libre, célibataire, voyageur par goût et, depuis quelques années, par une sorte de besoin physique et moral, comme s'il avait eu à secouer dans la fièvre des déplacements, quelque obsession lassante, M. de Solis avait trouvé peu d'hommes qui lui fussent plus sympathiques et qui, pour tout dire, fussent, comme l'Américain, des hommes.
Et, par une ironique destinée, dans cet homme respecté, dans cet ami dont le marquis emportait le souvenir à travers la vie, le hasard avait voulu que Solis dût rencontrer l'être insolemment heureux, né précisément pour lui prendre, sans le savoir, pour lui arracher la femme aimée. Tout un roman inachevé, volontairement inachevé, dans le déchirement du sacrifice, dans un monde de rêves finis, chassés, se dressait là, tout à coup, pour Solis, lorsque le docteur lui avait annoncé la présence, à Trouville, de Richard Norton et de celle qui s'appelait mistress Norton.
Mme Norton! Elle portait un autre nom, lorsqu'il l'avait rencontrée, il y a quatre années déjà, à New-York, chez M. Harley, son père, et lorsque, dans les causeries de jeune homme à jeune fille, dans les confidences irréfléchies, plus intimes chaque jour, il s'était laissé aller à avouer presque à cette Sylvia--Sylvia! l'écho de ce nom était ce qui lui restait de ce passé!--tout un amour grandissant, le seul amour vrai qu'il eût éprouvé de sa vie. Et elle-même, cette Sylvia, ne semblait-elle pas l'aimer? Ne le lui disait-elle point, dans la douceur du regard, dans la pression plus lente du _shake-hands_, dans les paroles mêmes tombées de cette bouche d'enfant rieuse et pourtant grave aussi? Comme il l'avait aimée, dans sa fierté, dans ce calme un peu hautain qu'elle avait, dans ces yeux, clairs comme une vague traversée du soleil, qu'elle fixait sur lui comme pour lire en lui et qui, sous les sourcils, d'un blond chaud, les cheveux fauves, le front pensif, luisaient avec une acuité étrange! Il était résolu à en faire sa femme, si elle consentait et si M. Harley, le banquier, voulait donner sa fille à un Français! De Sylvia, Georges de Solis était sûr. Il n'avait qu'à parler, il allait parler, et voilà qu'une dépêche alarmée, pressante, de Mme de Solis, rappelait tout à coup le marquis en France. Il fallait que le fils revînt pour disputer à l'acharnement féroce des créanciers la fortune des Solis.
Alors, le marquis rentrait au pays, luttait, arrachait aux griffes d'âpres coquins ce que son père, affolé de spéculations malheureuses, pouvait encore avoir laissé. Mais, devant les débris de cette fortune, suffisante pour sa mère et pour lui, insuffisante pour la fille du banquier Harley, le marquis n'osait plus laisser échapper la demande et l'aveu qui lui brûlaient les lèvres. Il attendait, il comptait sur quelque hasard heureux, et le temps passait, et, là-bas, Sylvia oubliait, sans doute, se croyant oubliée, et, le jour où Solis apprenait que miss Harley devenait la femme d'un autre, il partait, courant le monde, pour échapper à sa propre pensée, à sa souffrance, comme une bête blessée qui fuit, espérant secouer, en courant, la douleur de la blessure.
Mais on ne secoue que les gouttes de sang en ces fuites éperdues. Le marquis avait promené sa tristesse et harassé sa curiosité à travers ces voyages, missions de savant ou séjours qu'il s'imposait à lui-même dans l'Extrême-Orient, il avait usé son temps, sa vie, mais rien en lui, rien n'était cicatrisé! L'oubli n'était pas venu, et lorsque le docteur avait parlé de Norton, un serrement de coeur rendait le marquis tout pâle.
Car il avait fallu, pour que la perte de cette Sylvia fût plus complète, il avait fallu que l'homme qui avait fait d'elle sa femme fût précisément, par une ironie mauvaise, un être qu'il avait aimé profondément, un de ceux qui se donnent et à qui on se donne dès le premier regard, dans la première poignée de main.
Solis ne se rappelait pas que Norton lui eût jamais parlé de miss Harley. Et pourtant, liés intimement l'un à l'autre, ces deux hommes avaient échangé bien des confidences, autrefois. Solis, recommandé à Richard Norton par le représentant des États-Unis à Paris, ancien compagnon de Norton, avait été l'hôte de Richard dans des établissements miniers que le Français voulait étudier, et leurs relations, nées du hasard, s'étaient--comme le fer s'aciérise au feu--changée en amitié dévouée, complète, dans l'épreuve du péril.
Les sympathies vraies ne s'expliquent point, du reste. S'ils se fussent vus pour la première fois dans un salon, ils se fussent aimés en supposant qu'ils eussent pu causer, en toute liberté de coeur, comme, là-bas, dans le tête à tête des journées longues où Norton expliquait et Solis écoutait. Et le marquis s'en souvenait fort bien! Jamais Norton n'avait laissé deviner qu'il connaissait miss Harley. Il ne la connaissait peut-être pas alors! Il l'avait rencontrée depuis, il s'en était épris, il avait demandé sa main....
Georges saurait les détails de tout cela, dès sa première causerie avec Norton. Il avait comme une hâte fiévreuse à le revoir.
Le revoir?... Ou la revoir!
Il n'osait même pas se poser la question à lui-même. Mais, avec cette faculté presque cruelle d'analyse intime qu'ont certaines âmes, il sentait qu'il entrait plus de joie dans son envie de retrouver Norton et plus de terreur dans son esprit de revoir Sylvia....
Il avait d'ailleurs fait, sans presque réfléchir--machinalement, comme d'instinct--le chemin qui conduisait à la villa Norton, et il se trouvait devant la porte, prêt à sonner--bien mieux, ayant sonné--et se demandant encore s'il ne ferait pas mieux de prendre le train de Paris et de quitter Trouville sans avoir revu cet homme qu'il aimait et cette femme qu'il avait timidement, silencieusement adorée....
Il hésitait encore presque, dans ce salon d'attente où on l'avait introduit, il regrettait d'être venu, il se disait qu'il eût mieux valu, pour lui-même et pour elle, n'avoir jamais retrouvé ce passé.
Un coup de sifflet traversa l'antichambre comme quelque commandement à bord d'un navire, et le valet rentra, priant «monsieur le marquis» de le suivre.
Solis, précédé par le domestique, monta un escalier à rampe de bois sculpté où des faïences de prix étaient accrochées, les couleurs des vieux Rouen répondant aux vieux reflets mordorés des plats mezzo-arabes;--et au second étage de la villa, aussi luxueuse qu'un hôtel des Champs-Elysées, Georges de Solis se trouva devant un laquais qui, cérémonieusement, lui ouvrit la porte d'un vaste cabinet de travail, donnant par un large _window_ sur la mer:--une porte au seuil de laquelle le jeune homme se trouva en face d'un grand gaillard barbu et souriant, la voix forte et la large main tendue, et qui, joyeusement, lui cria avec un accent yankee assez prononcé:
--Ah! la bonne aubaine!
Et la voix de Norton sonnait claire comme une fanfare.
--Embrassez-moi donc, et asseyez-vous, cher! Et quel bon vent vous amène?
Les deux hommes s'entre-regardèrent un moment avec cette curiosité instinctive de gens qui, en s'interrogeant ainsi des yeux, sautent par-dessus les années passées, et Georges de Solis retrouvait, avec un plaisir vrai, tout autre pensée disparue pour une minute, son ami Norton tel qu'il l'avait quitté, bâti à chaux et à sable, la carrure large avec des épaules de cariatide et des poignets de lutteur. Le front volontaire, où l'ossature sous la peau semblait de pierre, s'encadrait d'une chevelure rousse un peu grisonnante aux tempes et les lèvres rasées énergiques, franches, la longue barbe au menton, les oreilles écartées du visage, la tenue même un peu puritaine--une redingote longue, boutonnée sur ce grand torse solide--rien, chez l'Américain, n'avait changé, subi d'atteintes; et, à son tour, Norton, de ses yeux gris enfoncés dans des sourcils hérissés en broussailles, interrogeait le visage du marquis et disait gaiement:
--Vous êtes toujours le même!
--Oh! oh!... j'ai plus de bistre à la peau et moins de cheveux sur la tête! Les voyages....
--Et d'où venez-vous?
--D'un peu partout. Du diable!
--J'étais allé chez vous dès mon arrivée à Paris! Personne. Votre mère en province. Vous....
--En Indo-Chine. Mais aujourd'hui, ma mère que j'avais retrouvée à Solis à mon retour, et moi, nous avons quitté les Landes et je viens essayer de donner un peu de santé et un bain d'air à ma chère bien-aimée. J'aurais pu aller à Biarritz, qui est plus près de Dax, mais à Paris, où il y a toujours plus d'occasions de vente ou d'achat, j'essaierai de vendre, après cette saison d'eaux, une de nos propriétés, qui ne rapporte plus ce qu'elle coûte. Et mon projet est ensuite d'aller m'enterrer à Solis, avec ma mère.
--Vous me ferez l'honneur de me présenter à elle, dit Norton.
--Avec joie! Elle vous adore, vous savez!... Oh! elle m'a fait cent fois raconter comment vous m'avez si joliment empêché d'être rôti tout vif, le jour de cet incendie, dans votre mine de pétrole. Ce que j'ai pensé souvent à notre aventure!... Nous sommes sortis de là, je vous vois encore quand j'ai repris à peu près connaissance, moi à demi asphyxié, vous la barbe grillée et les cheveux rasés par le feu!
--Vous voyez qu'ils ont repoussé, fit Norton en riant. Et ne parlez pas de cela surtout, mon cher Georges. S'il y a quelqu'un qui, ce jour-là, ait, comme on dit dans les romans, sauvé l'autre, c'est vous! Parfaitement, c'est vous! Je vous ai tiré du brasier où un faux pas vous avait fait tomber, mais vous n'y étiez, mon cher, venu que pour m'en arracher, moi, et sans votre intervention j'étais parfaitement assommé par les poutres.... Oh! tout net! Et réduit à l'état de charbon par-dessus le marché! Si vous racontez de cette façon-là vos voyages à Mme de Solis, elle n'en doit savoir que la moitié. C'est trop de modestie et il est temps que j'arrive pour faire connaître la vérité!
--Eh bien! soit! fit le marquis en souriant. Nous nous sommes rendu mutuellement le service de nous conserver la vie, si c'est un service! _Ex aequo!_ D'ailleurs, c'est déjà vieux tout cela! Cinq ans! Et, vous savez, Norton, je vous dirai avec plus de vérité ce que vous me disiez tout à l'heure: Vous n'avez pas changé.... Si!... Vous avez rajeuni!
--Quand on a dépassé la quarantaine, c'est ce qu'on a de plus spirituel à faire! Et puis, il faut bien rajeunir!... Oh! je ne suis plus l'espèce de trappeur que vous avez connu, vivant presque d'une vie de manoeuvre, au milieu de ses ouvriers, là-bas.... Je me suis--comment diriez-vous?--adouci, féminisé, pour plaire à la chère femme que j'ai épousée....
Richard Norton avait mis dans ce peu de mots un instinctif attendrissement, et Solis, très ému, maître de lui-même pourtant et essayant de paraître, non pas indifférent--intéressé au contraire, mais comme un ami au bonheur d'un ami--Solis devinait que cet homme éprouvait une sorte de besoin violent:--parler de l'adorée....
--C'est vrai, vous êtes marié! dit le marquis.
--Et à la meilleure des créatures! Ah! que je regrette que mistress Norton soit sortie!... Elle sera si heureuse de vous revoir!
--Ah! fit le jeune homme. Vraiment?... Mme Norton me fait l'honneur de se souvenir de moi?
--De vous, cher? Mais nous parlons souvent de vous. Très souvent!
Solis cherchait un compliment, un remerciement. Il ne trouvait pas. Chose étrange, ce que lui disait là Norton, au lieu de lui être agréable, lui amenait une souffrance. Elle parlait de lui! Lui, au contraire, gardait son nom en sa mémoire, précieusement, comme en un sanctuaire. Il pensait, repensait à elle et n'en parlait à personne! Elle parlait de lui, indifférente, consolée, heureuse! Et ce souvenir que lui gardait Sylvia le torturait plus que le silence même et que l'oubli!
--C'est la plus charmante des femmes, reprit Norton. Un peu souffrante.
--Ah? dit M. de Solis.
--Oui, c'est pour sa santé que je me suis décidé à me fixer à Paris.... Le docteur Fargeas fait des miracles lorsqu'il s'agit des maladies de nerfs.... Et c'est de cela que souffre Sylvia! Oui, elle a hérité de sa mère, fille d'un Virginien, grand chasseur et surtout grand mangeur et grand buveur, que la goutte avait tué, un fond de tempérament arthritique. Et, si l'hérédité maternelle se fût bornée là, tout eût été pour le mieux; mais elle lui a communiqué cette impressionnabilité extrême, maladive. Le climat de New-York, avec ses alternatives de chaleur torride et de froid glacial, ne lui valait rien. Un ou deux étés dans la Floride ne suffisaient pas à la remettre en bon état. Et puis, encore une fois, je ne crois qu'à Fargeas, j'ai pour Sylvia la superstition de Fargeas!
Instinctivement, Georges de Solis ferma les yeux rapidement; ce nom de Sylvia entendu là, prononcé tout haut, pour la première fois depuis des années, lui causait une impression singulière. Il le saluait de la paupière comme un soldat salue de la tête la première balle.
Norton, lui, continuait ses confidences, parlant de Sylvia avec l'effusion débordante de l'homme qui aime--puis il s'interrompit, disant avec une émotion profonde:
--Voyez ce que c'est que l'amitié! Il n'y a pas cinq minutes que vous êtes là, mon cher Solis, et je vous dis, à vous, tout naturellement, ce que je ne dirais à personne, ce que je ne m'avoue que vaguement à moi-même.... Ne parlons plus de cela! Parlons de vous!...
Ils étaient assis en face l'un de l'autre, devant le window, à deux pas d'une table où, sous des presse-papiers, des dépêches, des lettres, des brochures s'entassaient, méthodiquement classées, annotées, réunies par des épingles.
--Un cigare?... dit Norton.
--Merci, vous savez bien que je ne fume pas!
--C'est juste. Eh bien, depuis si longtemps, qu'êtes-vous devenu, cher ami?
Solis hocha la tête:
--Ce que je suis devenu! Rien! J'ai voyagé pour me désennuyer, allant en Annam comme j'étais allé aux États-Unis, comme j'aurais flâné sur le boulevard.
--Avec plus de profit pour la science pourtant! J'ai lu dans la _Revue_ un travail, sur la colonisation de l'Extrême-Orient, qui me paraît assez pratique!